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lundi 30 avril 2018

Lettre du 01.05.1918

Woodrow Wilson devant le Congrès

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 1° Mai 1918

Ma Chérie,

Nous voici déjà au beau mois de Mai, “im wunderschönen Monat Mai, wo alle Knospen sprangen ...” (1) Par curiosité, j’ai cherché ce matin dans le Larousse et j’y ai trouvé l’explication suivante : “Walpurgis” ou “Walburge” (sainte). Née en Angleterre au 8° siècle, elle fut appelée en Allemagne par Saint Boniface. Son tombeau, transporté au 9° siècle à Eichstaedt, attirait de nombreux pèlerins. Comme sa fête se célébrait le 1° Mai, jour resté célèbre par le souvenir des fêtes païennes, la nuit de Walpurgis, suivant les légendes populaires, était celle où les sorcières et les démons se donnaient rendez-vous sur le Brocken. (2)” J’ignorais que Walpurgis ou Walburge était une sainte, ayant plutôt jusqu’à ce jour attribué ce nom à une sorcière ou une déesse païenne du temps de Wotan, Odin, Freia et Thor (3). Mais je me rappelle non sans une certaine mélancolie d’avoir escaladé si souvent le Brocken, d’abord avec les camarades d’école, puis plus tard avec Brandès et Bühring (4); une fois ce fut précisément dans la nuit de Walpurgis. Nous étions partis de Harzburg (5) d’assez bonne heure pour arriver en haut avant minuit et pouvions ainsi assister à la cérémonie au “Rocher du Diable” (Teufelsfelsen (6)) durant laquelle Mr. Heinemann (7) du théâtre de la cour de Brunswick prononçait un joli discours plein de cette poésie fantastique qui enveloppe déjà la nuit du 1° Mai. Quelques centaines d’assistants, dont une grande partie munis de torches, se pressaient dans les rochers, mais comme il n’y avait même pas un coin d’Hôtel libre, nous étions forcés de nous coucher dans quelques voitures à côté de l’hôtel où il faisait un froid épouvantable. Et je me rappelle encore que nous claquions tous des dents en attendant, le matin, le lever du soleil qui se séparait lentement, jaune comme une citrouille, des couches épaisses de brume à l’horizon ...
Le beau temps semble définitivement revenu ici et il est probable que nous allons partir dans une huitaine pour un mois ; le 4 nous devons aller pour 3 jours à M’Rirt (8). Tout cela ne m’effrayerait réellement pas trop si j’avais une certitude que c’est la dernière année de guerre ! Aussi souvent que je me raisonne sur ce point, soit seul, soit avec des camarades, j’arrive bien à la conclusion que nous verrons la fin des hostilités cet été ou cet automne (9), mais je dois toujours m’avouer que pour le moment il n’y a encore aucun indice certain. Toutefois, les attaques allemandes continuent toujours sur une grande partie du front et notamment du front anglais (10), laissant ainsi reconnaître que les Empires Centraux ont hâte d’en finir. Bien entendu, dans les masses populaires et dans l’armée, le désir de paix est aussi grand dans un camp que dans l’autre ; la phrase si souvent imprimée par les journaux que “le temps travaille pour nous” n’est certainement pas à prendre au sérieux ; un homme d’état anglais l’a même changée dans ce sens qu’il disait que le temps était tout au plus un neutre et même un neutre dangereux (11). Il est certain au surplus que les journaux allemands doivent l’interpréter de leur côté dans un sens favorable à l’Allemagne. Au fait, ce que cette dernière a le plus à craindre sous ce rapport est l’exclusion des marchés d’Outre-Mer et même d’Europe après la guerre (12). Mais là encore il faut tenir compte que les articles fournis actuellement par les Alliés et notamment l’Angleterre et la France pour remplacer les produits manufacturés en Allemagne, se ressentiront nécessairement de la guerre, tant au point de vue de la qualité que du prix. Mais une clientèle, surtout étrangère, ne souffrant pas directement de la guerre, ne tient pas beaucoup compte de ces inconstances : elle voit l’article acheté très cher et le compare aux anciennes marchandises ... Somme toute, je ne crois pas à un boycottage économique efficace (13), surtout pas à la longue bien que je sois d’avis que les premières années après la guerre il y aura un fort ressentiment contre tout ce qui proviendra de l’Allemagne. D’autre part, les besoins seront tellement grands, il manquera tant de “camelote” (14) à bon marché que la résistance ne se fera guère sentir que dans les grandes administrations, chemins de fer, usines etc. et cela jusqu’au jour où les prétentions de l’Angleterre, principale concurrence, seront telles que la différence de prix ne permet plus d’écarter la marchandise allemande.
Actuellement et en ce qui concerne la situation diplomatique, il n’y a que le Président Wilson (15) qui, dans ses messages, ne se lasse pas de répéter que même en ce moment, il est toujours prêt à entendre des propositions de paix. A mon avis, il tient bien son rôle de médiateur (16) de la part des Alliés, car notamment la France se trouve, après l’incident Clémenceau-Czernin (17), dans une situation telle qu’il serait difficile à un quelconque des pays ennemis de proposer des pourparlers de paix. C’est dommage, car la France était précisément le pays qui pouvait se vanter d’être entré dans cette guerre pour des motifs plutôt idéalistes : Tenir son traité d’alliance avec la Russie, remplir ses obligations morales vis à vis de la Belgique, et enfin avoir été provoqué directement par l’ultimatum allemand, impossible à accepter, de livrer les forteresses de l’Est (18) comme gage de sa neutralité !
L’Angleterre également est trop profondément engagée par les déclarations de ses Chefs d’Etats pour faire des concessions (19) tant soit peu importantes sur un des terrains principaux. Il ne reste donc que l’Amérique qui a, dans les messages de Wilson (20), toujours observé une certaine réserve.
Comment vas-tu, Chérie ? Est-ce qu’Hélène est rétablie ? Ménage-toi surtout et évite des efforts toujours nuisibles dans ton état.
A bientôt de tes bonnes nouvelles, mille baisers pour toi et les enfants.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - « sprangen » : la citation signifie mot à mot « au merveilleux mois de mai, quand les bourgeons éclatent... ». C’est un extrait du célèbre lied d’Heinrich Heine titré « Im wunderschönen Monat Mai » composé en 1822-23. Le texte originel se compose de deux quatrains, le premier consacré aux bourgeons, l’autre aux oisillons :
« Im wunderschönen Monat Mai, 
Als alle Knospen sprangen, 
Da ist in meinem Herzen 
Die Liebe aufgegangen.
Im wunderschönen Monat Mai, 
Als alle Vögel sangen, 
Da hab ich ihr gestanden 
Mein Sehnen und Verlangen ».
2) - « Brocken » : tout ce que reprend Paul sur Walpurgis (Sainte Walburge) provient textuellement du Petit Larousse, qui ajoute que le Brocken est l’un des sommets du Harz (ce que savent parfaitement Paul et Marthe, qui y sont allés admirer le lever du soleil au matin du 1er mai, voir les lettres des 11 mai 1915, 9 mai 1916 et 1er mai 1917).
3) - « Thor » : Paul cite ici les trois principaux dieux de la mythologie scandinave (parmi les 4 qu'il désigne, il distingue à tort Odin et Wotan, qui sont une seule et même divinité, dont l’épouse est Freia, déesse de l’amour, et dont Thor - le dieu du tonnerre - est l’un des fils).
4) - « Brandes et Bühring » : première mention par Paul de ces deux compagnons de pèlerinage au Brocken. 
5) - « Harzburg » : en fait « Bad Harzburg », petite station thermale et touristique de Basse Saxe, au nord-ouest du Harz.
6) - « Teufelsfelsen » : mot à mot « rocher du diable », crête décharnée de roches hercyniennes formant le sommet du Brocken et considérée comme un « Naturdenkmal » (monument naturel).
7) - « Heinemann » : ce comédien du Théâtre de la Cour de Brunswick, qui officiait pendant la cérémonie païenne de la Nuit de Walpurgis, n’a pas laissé d’autre trace repérable dans l’Histoire que ce que Paul en dit ici.
8) - « M’Rirt » : actuel Mrirt, poste à mi-chemin entre Aïn Leuh et Khénifra et alors point de départ d’un chantier routier destiné à relier Lias à Aguelmouss.
9) - « cet automne » : remarquable intuition de Paul…
10) - « front anglais » : Paul n’est pas encore informé de l’achèvement en cours de l’opération Georgette (pour les Alliés, Bataille de la Lys) menée par les Allemands comme seconde opération de la Bataille du Kaiser. Les Allemands viennent d’échouer au Mont Kemmel face aux Anglo-Français le 29 avril et sont en train de perdre la quatrième bataille d’Ypres face aux troupes belgo-anglo-françaises (bataille perdue officiellement le 2 mai, soit le lendemain de cette lettre). 
11) - « dangereux » : la citation faite par Paul pourrait provenir de William Pitt l’Ancien (1708-178), Ministre britannique de la guerre pendant la Guerre de Sept Ans (1756-1763) et à ce titre confronté au risque de voir des pays passer soudainement de la neutralité à la guerre (ce qui caractérisa l’élargissement quasi-mondial de cette guerre entre grandes puissances européennes). Paul a déjà plusieurs fois évoqué cette Guerre de Sept Ans qu'il connaît manifestement bien (voir ses lettres des 9 et 20 juillet 1915 puis 6 septembre 1915) en en faisant une métaphore de sa vie avec Marthe.
12) - « après la guerre » : cette menace d’exclusion de l’Allemagne est portée par les jusqu’au-boutistes et notamment exprimée par Georges Clemenceau.
13) - « efficace » : Paul partage sur ce point les positions modérées des Anglais et des Américains, soucieux de retrouver en Europe après-guerre une Allemagne prospère.
14) - « camelote » : ce mot déjà utilisé par Paul dans sa lettre du 7 mars 1918 désigne la marchandise de médiocre qualité exportée avant-guerre à bas prix par les pays d’Europe centrale. 
15) -« Président Wilson » : allusion à l’acharnement du président Woodrow Wilson à défendre sa proposition du 8 janvier 1918 (adresse au Congrès américain) d’une paix fondée sur la satisfaction des 14 points définissant les conditions indispensables d'un retour à la paix en Europe. 
16) - « médiateur » : les U.S.A., qui se sont proposés comme médiateurs dès le 18 décembre 1916, sont officiellement en guerre depuis le 6 avril 1917 et effectivement présents au front depuis le 13 juin 1917.
17) - « Clemenceau - Czernin » : Ottokar Czernin (1872-1932), ministre impérial des Affaires étrangères d’Autriche-Hongrie, avait accepté les 14 points du président Wilson le 24 janvier 1918. Dans un discours prononcé à Vienne le 2 avril 1918, il prétendit que Georges Clemenceau, chef du gouvernement français, avait accepté les propositions de paix austro-hongroises mais que l’Allemagne avait refusé la clause de restitution de l’Alsace-Lorraine. Clemenceau répondit que Czernin avait menti et publia un courrier secret que l’empereur Charles 1er lui avait adressé le 24 mars 1917, lui disant en substance que « si l’Allemagne refusait d’entrer dans la voie de la raison, il abandonnerait son alliance et négocierait une paix séparée avec la Triple-Entente ». Czernin, qui n’en était pas informé, démissionna et publia dans la presse un appel au Reich allemand pour qu’il place l’Autriche-Hongrie sous tutelle et nomme un régent pour remplacer Charles 1er (notoirement affaibli par la maladie). Cette affaire, parmi d’autres, rendit suspectes toutes les propositions de paix car elles cachaient - aux yeux des opinions publiques - des tractations secrètes entre dirigeants sans consultation des peuples. 
18) - « forteresses de l’Est » : l’ultimatum de l’Allemagne à la France du 31 juillet 1914 exigeait de la France, en gage de sa neutralité, la remise à l’Allemagne des places fortes françaises de Toul et Verdun. Cette proposition évidemment inacceptable par la France, avait été pensée pour que la France la refuse et que l’Allemagne ait ainsi une raison de répondre à ce refus en l'envahissant.
19) - « concessions » : effectivement, David Lloyd George, chef du gouvernement britannique depuis décembre 1916 est tout aussi déterminé à obtenir une paix par la victoire que son homologue français Georges Clemenceau, installé au pouvoir depuis novembre 1917 sur le mot d’ordre particulièrement jusqu’au-boutiste « La victoire, et pour la victoire, tout jusqu’au bout ! ».

20) - « Wilson » : depuis son adresse au Congrès du 8 janvier 1918, par laquelle il présentait les 14 points à satisfaire pour instaurer la paix en Europe (puis dans le monde), le Président Wilson n’a cessé de répéter ces 14 conditions, largement rendues publiques, sans jamais en dévier (même après que son parti démocrate perdit les élections au Congrès le 5 novembre 1918). Une concession ultérieure était donc improbable, et la « réserve » qu’évoque ici Paul tient au fait que les 14 points respectaient strictement une éthique parfaitement humaniste et libérale.

dimanche 30 avril 2017

Carte postale du 01.05.1917

Avions à Taza (Delcampe)


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 1° Mai 1917

Ma Chérie,

Je suis sans nouvelles depuis ta lettre du 20 à laquelle j’ai déjà répondu le 29 Avril ; j’attends avec impatience la suite donnée à l’affaire par Me Lanos.
Le mois de Mai débute très mal ici, car des pluies violentes ont succédé aux beaux jours d’Avril. Les sorcières semblent donc fêter la nuit de Walpurgis ici de la même façon qu’au Brocken ... (1)
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul



Note (François Beautier)
1) - "Brocken" : point culminant du massif du Harz, en Allemagne centrale, où Paul avait l'habitude de passer la nuit de la fête de Walpurgis (fête païenne du printemps, christianisée tardivement et partiellement, caricaturée en sabbat de sorcières). Il y emmena Marthe au moins une fois puisqu'il lui en rappelle le souvenir, comme il le fit dans sa lettre du 11 mai 1915.

dimanche 8 mai 2016

Lettre du 09.05.1916

Walpurgis devant l'hôtel Brocken


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Mai 1916

Ma Chérie, 

J’ai sous les yeux tes lignes du 30 écoulé. Je n’ai même pas pensé à la nuit de Walpurgis (1)  cette année, alors qu’autrefois cette nuit avait un charme tout particulier pour moi. En 1899 ou 1900 j’étais même avec Buring & Brandes au Brocken (2), mais on arrivait trop tard pour assister à la réunion qui dans ces nuits se tenait toujours à l’Hôtel du Brocken sous la présidence du fin comédien Heinemann (3), de Brunswick. Cette année, le 1° au matin, il y avait bien la vieille chanson de Mai qui me passait par la tête et j’avais l’occasion de réfléchir sur le changement des temps ... Si l’année prochaine nous sommes réunis, comme je l’espère bien, nous allons fêter ce jour en nous enfuyant tout seuls et en nous retrempant dans nos beaux souvenirs qui valent certainement mieux que le triste présent ...
Il est à peu près certain maintenant que nous allons partir en colonne lundi prochain, 15 courant, et que cette colonne passant par M’Conn (4), Taourirt (5), Saf Saffat (6), durera très longtemps. Je te prie donc d’expédier le mandat de 50 frs de façon qu’il arrive ici vers le 25/30 Mai et que je le reçoive en route.
Par une précédente lettre je t’ai déjà conseillé de laisser Mme Robin se débrouiller toute seule. Je suis aussi formellement d’avis que Leconte doit continuer à te payer la somme mensuelle de 400 frs stipulée par contrat d’association, en laissant pour le moment de côté notre convention qui a porté ce prélèvement à 1000 frs par mois. A propos de finance, je vois sur les journaux qu’après la Banque de Paris et des Pays-Bas, le Comptoir d’Escompte paie cette année aussi un dividende de 25 frs par action en 2 acomptes, contre 40 et 45 frs avant la guerre. C’est toujours un petit recommencement d’assez bon augure.
Pour ce qui est de tes dents, je te prie de nouveau de ne pas surseoir à cette opération. Quant à la grammaire espagnole que je t’ai demandée elle ne devrait pas coûter plus de 2 à 3 frs au maximum.
Que la Compagnie d’Eclairage devait arriver à doubler le prix du gaz était fatal. Je suis cependant étonné de ce que le fourneau soit complètement détraqué sans que la Compagnie puisse le remplacer ou du moins réparer, car c’est en somme un appareil très simple et sans aucune complication.
Ce matin, en faisant des travaux de terrassement du côté du cimetière, nous avons trouvé quelques grands rochers composés entièrement de “Tropfstein” (7). La formation en colonne (stalactites et stalagmites) est des plus régulière. Te rappelles-tu des grottes de Rubeland (8)? Il y aura 2 ans demain que Taza aura été prise (9) et déjà plus de 15 mois que je suis ici ! Petit à petit, tous les articles finissent par arriver ici. On peut maintenant acheter de la bonne bière, mais à 1,50 frs la bouteille de 3/4 l. Il en est de même avec le vin qui est vendu à 4,5 et 6 frs le Frontignan cacheté (10). En Algérie, pays des grosses récoltes, le vin  est monté à 16 sous le litre, probablement à la suite des réquisitions (11) qui ne se font que sur le vin ordinaire. Bien entendu il nous est défendu de nous faire venir de l’alcool. 
La capitulation de 3000 Anglais et 6000 Hindous (12) n’aura point une influence sur la fin de cette guerre, pas plus que la destruction des 2 Zeppelins. Les Anglais n’ont pas perdu de croiseur à Lowestoft (13): il s’agissait d’un chalutier armé (bateau de pêche réquisitionné). 
L’attitude de l’Amérique paraît cette fois-ci quand même plus énergique que précédemment (14), et je crois que l’Allemagne s’inclinera, ne fût-ce que pour sauver ses 500 à 600 000 tonnes de navires internés (15) aux Etats-Unis, sans parler de la question de l’ "après-guerre”. 
N’as-tu plus rien entendu de Mr. Siret ? Il m’avait promis dans le temps une lettre détaillée, mais il a probablement estimé de t’avoir tout dit ce qu’il avait à me faire savoir.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                 Paul


Notes (François Beautier)
1) - "nuit de Walpurgis" : joyeuse et amoureuse fête du printemps, d'origine païenne, célébrée en Europe du Nord et de l'Est (notamment en Allemagne) pendant la nuit du 30 avril au 1er mai. Paul la fêtait chaque année avec Marthe.
2) - "Le Brocken" : sommet du Harz en Saxe-Anhalt, à 1141 m., supposé hanté par les sorcières donc attirant les foules pour la célébration de la nuit de Walpurgis. Buring et Brandes étaient sans doute des amis de Paul.
3) - "Heinemann" : la trace de ce comédien semble perdue.
4) - "M'conn" : Msoun
5) - "Taourirt" : Paul fait erreur car cette étape se situe après celle de Safsafat, et il oublie celle de Guercif qui précède la destination finale de Taourirt. Le trajet total, de Taza à Taourirt à vol d'oiseau, dépasse légèrement les 100 km.
6) - "Saf Saffat" : Paul, à son habitude, écrit phonétiquement les noms inconnus. Il s'agit en fait du village de Safsafat, à 22 km. à vol d'oiseau à l'est de M'soun.
7) - "Tropfstein" : stalactite (concrétion de calcite).
8) - "Rubeland" : célèbres grottes du Harz, près de Rübeland. Les plus visitées sont les grottes Hermann et Baumann
9) - "été prise" : la date officielle de la reprise de Taza est le 10 mai 1914 (la ville avait été prise par les Français le 26 mai 1841 mais elle s'était rebellée au printemps 1914).
10) - "Frontignan" : vin doux naturel de la côte du département de l'Hérault.
11) - "réquisitions" : la troupe était le consommateur final de ce vin algérien.
12) - "Hindous" : allusion à la reddition, le 29 avril 1916, de la garnison britannique de la forteresse de Kut-El-Amara (au sud de Bagdad) prise aux Turcs à la fin septembre 1915 et assiégée par eux depuis le 7 décembre 1915. Les chiffres retenus actuellement dépassent de beaucoup ceux de l'époque (13 000 prisonniers, contre 9 000 annoncés à l'époque). Cet échec reporta d'un an la prise de Bagdad, qui tomba le 10 mars 1917. Les mauvais traitements infligés aux prisonniers de l'armée britannique par les Turcs sont demeurés dans l'Histoire : la moitié moururent de faim, beaucoup d'Hindous furent enrôlés de force dans l'armée ottomane. 
13) - "Lowestoft" : Allusion au bombardement des ports de Lowestoft et de Yarmouth (côte britannique de la Mer du Nord) pendant la nuit du 24 au 25 avril 1916 par 5 croiseurs lourds et 6 croiseurs légers de la flotte allemande. Les dommages furent essentiellement civils : 200 maisons détruites, des bateaux de pêche touchés à l'ancrage.
14) - "précédemment" : suite à la ferme protestation des USA du 18 avril 1916 se référant notamment au torpillage par un sous-marin allemand du Sussex (un ferry français de la Manche) le 24 mars, l'Allemagne déclara par une note écrite au Président Wilson, le 4 mai 1916, qu'elle renonçait à attaquer des vaisseaux civils de passagers, et à ne torpiller les cargos ennemis qu'après vérification de leur cargaison, avertissement et mise hors danger des équipages (cette déclaration connue comme "Promesse du Sussex" rassura le Président Wilson et retarda l'entrée en guerre des USA).
15)  - "internés" : Paul semble confondre la volonté de l'Allemagne de priver les Alliés de 500 à 600 000 tonnes de marchandises essentielles en deux mois, par une relance de la guerre sous-marine en février 1916, avec la menace par les USA, le 18 avril 1916, de rompre les relations diplomatiques avec l'Allemagne et de confisquer ses navires dans les ports américains.


dimanche 10 mai 2015

Lettre du 11.05.1915

Tirailleurs algériens

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Mai 1915

Ma chère petite femme,

J’ai bien reçu ta lettre du 28 et les cartes des 26 et 30 Avril, celle du 26 arrivée ce soir seulement via Casablanca avec une douzaine de journaux ; je te remercie de tous ces envois et te prie de ne pas oublier à l’avenir l’inscription “via Oujda”. J’ai aussi pensé à la nuit de Walpurgis (1) et j’ai même ressenti quelque chose comme de la nostalgie à cette occasion, un mal qui, d’après Rostand (2), est plus noble que la faim. Je suis heureux que tu aies pu quitter le lit, espérons que tu ne rechutes pas, car tu sais que nous avons tous bien besoin de toi !
Notre colonne vient de rentrer pour quelques jours, devant repartir le 14. Les hommes ont souffert par le mauvais temps : dans la journée une chaleur orageuse et dans la nuit des orages épouvantables. Nous avons établi un nouveau camp à 25 km d’ici mais ce n’est heureusement pas la 24° Comp. qui y reste. Cela a chauffé beaucoup : Heureusement il n’y a pas eu beaucoup de casse, une dizaine de morts et une quarantaine de blessés, alors que les bicots ont perdu un millier d’hommes.
Pendant ce temps nous avons eu ici beaucoup de service : depuis samedi soir, je suis resté pendant 36 heures sur garde, jour et nuit. On n’avait effectivement pas le temps de faire quoi que ce soit et c’est là la raison pour laquelle je ne t’ai pas écrit depuis quelques jours. Dimanche matin, lorsque j’étais en faction à la tour sarrazine, les Marocains, croyant notre camp abandonné, ont essayé de descendre des montagnes ; quelques-uns se sont approchés de notre quartier jusqu’à 250 m, mais aucun n’est retourné (3). Aussitôt après les premiers coups de fusil tirés par nous, tous les murs de Taza étaient garnis et les Tirailleurs Algériens (4) dont une section était restée à côté de nous, canardaient comme des fous. 5 minutes plus tard les canons du grand blockhaus commençaient également et nous pouvions bien observer les obus qui tombaient en face dans les oliviers. Il n’y avait que 18 légionnaires de la 24° qui étaient restés ici, mais presque tous ont demandé de marcher le 14 ou le 15 car ce n’est point un amusement de rester ! Nous étions en subsistance (5) chez les territoriaux (6)(125° de Narbonne et Béziers) et nous pouvions constater que nous sommes mieux nourris qu’eux, avec la seule exception qu’eux ont 2 quarts de vin par jour au lieu d’un. Hier, à l’occasion du 1° anniversaire de la prise de Taza, nous avons mangé royalement : soupe tapioca, petits pois verts, boeuf sauce tomate, purée de pommes, salade verte, confiture, vin, café au rhum et cigare ou cigarette. C’est bat, hein ?
Ne te fais pas de mauvais sang pour l’argent, j’en aurai certainement assez jusqu’à la fin Juin ou commencement Juillet ; donc inutile de m’adresser 40 ou 50 Frs avant le 15 Juin.
Ce que tu dis là sur la terminaison de la guerre n’est pas bien sérieux. Si l’on ne veut pas recommencer, il faut absolument que l’Allemagne soit écrasée et elle le sera (7), j’en suis persuadé ; seulement c’est bien long et tous les engagés pour la durée de la guerre se font quelquefois des réflexions amères. Penhoat m’écrit aujourd’hui qu’il part comme volontaire pour la Belgique. J’espère sincèrement qu’il en reviendra sain et sauf. Georges Laforcade m’envoie régulièrement des lettres très détaillées sur la situation militaire et politique, très gentilles et pleines d’affection. Il doit me croire tout à fait dans le désert, inaccessible à tous les journaux. Plantain enfin m’écrit assez régulièrement et avec beaucoup de confiance.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Suzanne fait des progrès ? Et comment se comporte Georges pendant les leçons de sa soeur (8)?
Espérons que cette séparation ne durera plus trop longtemps et que la paix viendra comme un coup de foudre sans qu’on s’y attende.
Mes meilleures tendresses.


                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Walpurgis" : joyeuse et amoureuse fête du printemps, d'origine païenne, célébrée en Europe du Nord et de l'Est (notamment en Allemagne) pendant la nuit du 30 avril au 1er mai. Le christianisme en a fait un sabbat diabolique que la littérature met en scène dans les différentes versions du Faust.
2) - "Rostand" : Paul compense sa précédente référence nostalgique à l’Allemagne en évoquant l'écrivain français le plus célèbre à cette époque,  Edmond Rostand (1868-1918), auteur du très célèbre "Chantecler" et patriote modèle (il s'est engagé en 1914 mais a été réformé) qui, dans son "Cyrano de Bergerac" fait dire à son héros, à l’approche de la mort, à propos du temps perdu à vivre sans son aimée Roxane : “De nostalgie !... Un mal. Plus noble que la faim !”. Entre  entre 1893 et 1912 Edmond Rostand a traduit et adapté le Faust de Goethe (publié en 1808) qui décrit le sabbat des sorcières pendant la nuit de Walpurgis. 
3) - "aucun n'est retourné" : aucun des assaillants du camp et des avant-postes français de Taza n'a survécu. Entre le début mai et la fin juin 1915, les tribus berbères hostiles à la colonisation tentèrent par des coups de main - faute de réelles troupes - d'enrayer l'opération de jonction des deux Maroc (l'Oriental et l'Occidental) lancée par le général Lyautey.
4) - "Tirailleurs algériens" : soldats en très grande majorité autochtones d'Algérie, et en moindre mesure de Tunisie et du Maroc, recrutés par l'Armée française d'Afrique. Ils sont surnommés "Turcos". En 1915, 15% seulement des bataillons de tirailleurs algériens demeurent encore au Maroc et 5% en Algérie, les autres ayant été déplacés en métropole pour combattre sur les fronts européens. Les tirailleurs algériens étaient pour la plupart des Kabyles, un peuple berbère qui avait choisi - après la conquête de l'Algérie à laquelle il s'était opposé au XIXème siècle - de s'allier aux Français pour s'émanciper des Arabes. Autour de Taza, au Maroc, ils eurent à réprimer des rebelles appartenant pour l'essentiel à des tribus berbères opposées au protectorat français avec le soutien d'agents de l'Allemagne et de l'Espagne. 
5) - "Nous étions en subsistance" : nous étions approvisionnés en vivres... 
6) - "territoriaux" : soldats âgés de 34 à 49 ans, de ce fait affectés à des missions "pépères" (comme l'indique leur surnom) notamment de garde à l'écart des premières lignes du front. Une partie de leurs régiments furent affectés au Maroc pour remplacer ceux de l'Armée d'Afrique qui avaient été affectés en métropole. 
7) - "elle le sera" : Paul approuve ainsi explicitement l'objectif de la France d'écraser l'Allemagne, et implicitement le désir de ses chefs militaires de pénétrer le territoire allemand jusqu'à Berlin et de le ruiner significativement, ce dont les U.S.A. et le Royaume-Uni la dissuaderont dès la demande d'armistice de novembre 1918.
8) - Marthe a donc finalement décidé de faire donner des leçons particulières à sa fille, et de ne l'envoyer ni à l'école religieuse, ni à l'école communale de Caudéran, comme elle l'avait précédemment envisagé.