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mardi 6 décembre 2016

Lettre du 07.12.1916





Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 7 Décembre 1916

Ma Chérie,

Voilà enfin mon colis en route et je t’assure que cela n’a pas été sans peine. L’objet te destiné était trop lourd pour être expédié par la poste comme échantillon recommandé. J’étais donc forcé de le mettre dans une caisse pour en faire un colis postal dont l’expédition fait toute une histoire ici. Car non seulement il faut le porter à la gare qui est à presque une heure de la ville haute, mais il faut encore prendre par l’entremise du vaguemestre un mandat pour l’Officier Transitaire à Oujda représentant les frais de transport qu’on ne peut pas acquitter ici ! Arrivé (la 2° fois) à la gare - car la 1° fois je n’avais pas pris le mandat, j’ai dû rouvrir la caisse pour en sortir le livre “la Guerre des Mômes” (1), le colis pesant plus de 3 kg, poids pour lequel j’avais pris le mandat. La caisse ne contient donc plus que ton cadeau, “Numa Roumestan” (2) et un petit foulard en soie destiné à Alice pour son dernier anniversaire. Toutefois, en réfléchissant, je trouve que l’étoffe de ce foulard est tellement mince qu’Alice n’aurait qu’à le toucher pour l’abîmer. Tu le lui mettras donc de côté pour plus tard , ou bien il te servira comme dessus de table. Comme cependant il est composé de couleurs éclatantes, comme c’est l’usage ici, il ne pourra peut-être pas servir à ce dernier usage. J’espère que le tout arrivera en bon état ainsi que les fruits et à temps pour être placé sous l’arbre de Noël.
En allant à la gare militaire, j’ai vu aussi pour la première fois de près la gare civile qui s’élève plus près de Taza et sur le front de la ville européenne (dont il n’existe encore que le mur d’enceinte pour le moment). Cette gare, tout en blanc, est un très beau monument en style arabe comme peu de villes françaises en ont. Elle est très vaste et sans doute construite en perspective de la voie ferrée normale qui, plus tard, remplacera le chemin de fer stratégique à voie étroite. Le champ d’aviation avec de grands hangars se trouve également de ce côté-là - mais il y avait tellement de boue dans ces parages que j’avais hâte de rentrer avant la pluie.
“La Victoire” du 28 Novembre dont j’ai pu voir seulement un numéro publiait sous sa fameuse colonne “Peut-on le dire ?” - qui contient des réclamations souvent violentes d’ordre militaire, l’entrefilet suivant : Peut-on dire que ceux de la Légion qui vont en colonne au Maroc, dans le Maroc Central, et qui ont leur famille en France, mériteraient bien une permission de temps en temps depuis deux ans qu’ils triment là-bas ? - Peut-on dire au ministre, à ses subordonnés et à l’opinion publique ignorante, qu’on n’a pas nécessairement tué père et mère quand on est à la Légion (3)?
C’est là peut-être un commencement de campagne en faveur des permissions pour les légionnaires, peut-être aussi est-ce une façon élégante de condenser ce problème en quelques lignes qui ne compromettent personne ???
Ainsi que je le disais sur ma dernière carte, la lettre du 17 m’est parvenue via Casablanca - Fez. Ce que tu me dis au sujet de Siret (4) confirme bien mes suppositions déjà émises qu’il travaille pour une maison locale ; et comme c’est pour un courtier maritime, il est plus que probable qu’il n’y gagne pas lourd, car Mr. Berraut qui avait autrefois la clientèle de B. ainsi du reste que de Colombier (5), ne la menait pas large (6)! Que Woolougham, marchand de charbon et homme aisé, se chauffe au soleil - voir l’histoire de Diogène - n’est pas banal, et pourtant je doute fort que ce soit le pur patriotisme qui l’ait engagé à suivre ce traitement préconisé par certains médecins sous forme de “bains de soleil” (7). Tu dois pouvoir vérifier toi-même si Mme Robin a été payée à termes échus par Leconte ; je ne me rappelle naturellement point de l’arriéré que nous avions chez elle. Mais je crois fermement que tu te trompes en ce qui concerne les dispositions du moratorium. Je sais pertinemment qu’au moins pendant la première année de la guerre tout homme sous les armes bénéficiait du moratorium quel que fût le montant de son loyer !
Pour les hommes non mobilisés il y avait bien des restrictions quant aux chiffres, mais je ne crois pas que le décret ait été modifié pour les hommes présents sous les drapeaux. Renseigne-toi donc si possible : il y a de petites brochures traitant cette question (8).
Que l’acacia te servira pour faire du feu n’a certainement pas été prévu par toi lorsque la question s’est posée pour la première fois ? 
J’ai aussi tes lignes des 26 et 29 Novembre qui se trouvent en partie répondues par ma dernière lettre. Il ne faut cependant pas croire que si la vie ici a eu pas mal d’influence sur mon physique, mon moral en soit sérieusement atteint. Je n’ai pas trop perdu de mon optimisme, en mettant naturellement à part l’humeur des jours de grande pluie où l’on est forcé de se traîner dans la boue et sous les averses. Mais d’une façon générale, j’envisage l’avenir sans crainte aucune et je compte fermement que c’est le dernier hiver que je passe au Maroc. Même les agissements de Leconte et l’attitude du Proc. (9) ne m’éprouvent pas outre mesure. Ce qui cependant m’agace, c’est ton insistance acharnée de me prouver que tôt ou tard nous allons mourir de faim et de froid - que nous sommes poursuivis et tracassés de tous les côtés et que si j’échappe aux balles marocaines, il me tombera forcément une tuile sur la tête en rentrant à Bordeaux. Je veux bien admettre que tu penches un peu au pessimisme, mais est-ce une raison pour que tu me reproches sans cesse de l’inertie, du manque d’énergie et de la résignation parce que tu ne me fais pas partager tes idées noires ? 
Voilà tout simplement les raisons qui m’ont dicté la lettre qui t’a tant choquée ! Car à côté de cela tu sembles vexée que je n’approuve pas sans restrictions toutes les démarches que tu proposes et tous les projets que tu fais parce que je suis persuadé que lesdits projets et démarches n’auront aucun but pratique et que ce serait du temps perdu.
Je reviendrai dans ma prochaine lettre encore sur les autres questions que tu me poses. Mais sache en attendant que si je n’écris pas plus souvent c’est que réellement je n’en ai pas le temps et que ce n’est pas pour te faire souffrir comme tu sembles encore te l’imaginer !
Je suis vraiment content de savoir que les deux petits ont recouvert (10) leur robuste santé et j’aime espérer qu’il en va de même avec toi bien que tout me fasse craindre que tu te consumes lentement avec toutes tes idées noires.
A bientôt.
Bien à toi,

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "La guerre des Mômes" : ce livre d'Alfred Machard avait été promis à Alice pour son anniversaire dans la lettre du 26 novembre 1916 (voir cette lettre), ce qui démontre que Paul ne savait plus la vraie date de cet anniversaire (le 30 octobre) et qu'il n'avait pas tenu sa promesse.
2) - "Numa Roumestan" : Paul, dans sa lettre du 24 août 1916 avait annoncé à Marthe qu'il lui expédierait ce livre d’Alphonse Daudet après l'avoir lu. Encore une promesse non tenue ? 
3) - "quand on est à la Légion" : il se pourrait fort que ce texte soit précisément celui que Paul envisageait d'adresser aux journaux d'opposition (dont "La Victoire" de Gustave Hervé) dans sa lettre du 1er novembre 1916 (voir cette lettre) et qu'il aurait effectivement envoyé à "La Victoire" si l'on se réfère à sa lettre du 28 novembre. On relève en effet dans le texte publié par ce journal et intégralement cité par Paul des thèmes chers à ce dernier : le primat de la géographie naturelle (Maroc central) sur la géographie administrative (les deux Maroc de Lyautey) ; le thème du travail (ils "triment") plutôt que celui des combats ; le thème du martyr ayant seul raison contre les chefs et la foule ignorante (voir son admiration pour la pièce d'Ibsen "Un ennemi du peuple" dans sa lettre du 3 décembre). Enfin, on peut détecter dans cette façon de citer intégralement un texte réputé anonyme une tactique particulière de Paul consistant à multiplier auprès de son censeur éventuel à la fois les signes de sa détermination à revendiquer ses droits et de son consentement à respecter les usages de la "Grande muette". Notons aussi le compliment qu'il s'adresse plus bas: "une façon élégante", et la remarque finale, "qui ne compromettent personne": c'est bien le genre d'humour de Paul!
4) - "Siret", ancien employé de la société Leconte, renvoyé en janvier 1916, de ce fait contraint à un emploi de substitution moins rémunéré.
5) - "Colombier" : les trois courtiers maritimes désignés "Berraut", "B." et "Colombier", apparaissent ici pour la première et dernière fois dans le courrier de Paul. 
6) - "ne la menaient pas large" : expression populaire signifiant "mener une vie étroite" par opposition à "mener une grande vie".
7) - "bains de soleil" : qu'a donc pu dire ou faire l'ami américain Wooloughan (ici affublé d'un m final, comme dans la lettre du 30 juillet 1916) qui puisse conduire Paul à hésiter entre trois interprétations : le dénuement volontaire (à la Diogène), la francophilie forcenée (éviter à la France d'importer du charbon) ou la pratique sanitaire du nudisme ? 
8) - "traitant de cette question" : depuis novembre 1915, Paul a demandé au séquestre de faire verser par la société L. Leconte & Cie les loyers du logement de Marthe à Caudéran. Cette question des loyers n'est pas plus claire dans l'esprit de Marthe que dans les hésitations des gouvernants et parlementaires (voir la note concernant Mme Robin dans la lettre du 30 juillet 1916);
9) - "le proc." : le procureur.
10) - "recouvert" : recouvré.


jeudi 25 août 2016

Lettre des 24/26.08.1916

Tenue d'assaut, 1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 

Taza, le 24 Août 1916

Ma chérie, 

Voici donc enfin ta lettre du 2 courant arrivée via Casablanca (1), juste 24 hs avant celle du 13 : le cachet de la Poste indique comme date d’arrivée à Casablanca le 15 Août !
Je constate donc que tu as adopté, après ton voyage à Nantes, le point de vue de Mr. Penhoat, sans toutefois le connaître à ce moment-là, savoir qu’à ton avis toute reprise de l’affaire serait impossible après la guerre, du moins en commun comme par le passé ! Dans ce cas, il y aurait à choisir entre 2 chemins : Ou bien brusquer les choses pour obtenir $ (2), ou amener la dissolution pure et simple, chacun restant libre de faire comme bon lui semble - ou laisser l’initiative d’une séparation à L. pour tâcher de tirer le plus de bénéfice possible d’une renonciation à mes droits, dans quel cas je ne pourrais pas faire la concurrence à L. Tu te rappelles peut-être que notre contrat prévoit, en cas de décès d’un des associés, que celui ou ceux des survivants qui continuent l’affaire payera aux ayants-droit en-dehors du capital du décédé une indemnité pour la quote-part de ce dernier à la valeur de la clientèle calculée sur une échelle assez libérale. Reste cependant à savoir s’il en reste beaucoup, de clients, après 2 1/2 de guerre ou davantage !
Le problème “Quoi faire” (3) après la guerre est sans doute le plus important pour nous, mais je ne tiens pas beaucoup à le discuter par lettre (4), d’autant plus que la fin de la guerre et les conditions de paix joueront un grand rôle dans nos résolutions, pourvu toujours que je m’en tire sain et sauf de cette campagne comme je l’espère. Enfin, nous aurons le temps d’en parler verbalement et j’espère que le moment de le faire ne sera pas trop éloigné ! 

le 26-8-16

Tu as tort de te formaliser au sujet de ce que tu appelles mes éloges (5). Cette question de “savoir-faire” n’est pas seulement une question d’intelligence, mais surtout d’entraînement, voire même de routine. Tu peux mettre un grand savant, mathématicien, chimiste, ingénieur, et lui donner par exemple des travaux commerciaux, soit de correspondance difficile, soit de comptabilité ou disons même un travail de surveillance de pesage et échantillonnage. Il fera ce travail bien moins bien qu’un employé d’une intelligence moyenne, voire même médiocre, mais qui y est habitué et l’a exécuté depuis des années. Je n’ai jamais dit ou pensé que tu n’étais pas intelligente ; au contraire, je ne t’aurais pas fait la cour ni épousée si je ne t’avais pas crue intelligente ! Mais j’ai estimé que ta force et ton intelligence étaient trop occupées par ailleurs pour que tu puisses t’intéresser à mes travaux utilement. Il y avait à choisir entre la maison et le bureau, surtout tant que les enfants étaient en bas âge, et pour moi le choix était tout fait. D’un autre côté, et malgré ce qu’on dit, on ne peut pas s’affranchir des usages, ou si tu préfères, des préjugés généraux. Et là encore, il ne m’aurait pas été bien agréable de te voir à mon bureau où je recevais une foule de gens ... Enfin, comme l’avenir est encore assez incertain, il se pourrait fort bien qu’après la guerre tu puisses gagner de l’argent et satisfaire tes ambitions. Ce sera une expérience à faire ...
Notre départ est fixé pour dimanche matin, 27 courant (6), toujours pour construire le blockhaus à environ 18/20 km (7) d’ici. Nous resterons certainement une quinzaine de jours dehors, pendant lesquels tu ne recevras que des cartes postales, car, comme bien tu penses, il y aura à travailler dur et ferme et la sieste sera supprimée. Tu ne t’impatienteras donc pas trop ! Tes observations au sujet des pantalons “treillis” et “toile” (8) sont justes, et j’ai pensé trop tard à la différence entre ces deux étoffes. Mais enfin, puisque tu as compris, c’est l’essentiel. 
La confiture, prune et groseille, est excellente ; tout le reste de ton colis est encore intact et me suivra au nouveau Blockhaus où il me rendra d’excellents services !
Voilà enfin l’offensive déclenchée aussi dans les Balkans : espérons que ces pauvres Serbes (9) pourront enfin rentrer dans leur pays ! La disparition des Bulgares parmi les belligérants serait un premier acte de justice qui devrait être suivi de près par la reprise de la Belgique (10). Mais celle-ci sera sans doute bien plus longue, car le coup de foudre se fait toujours attendre.
Tes remarques sur la famille Plantain, si elles ne m’ont pas surpris, m’ont tout au moins quelque peu étonné, surtout qu’un rapprochement avec un de tes gestes ou avec une communication d’il y a environ 6 mois (11) devait s’imposer. C’est bizarre, c’est même presque étrange ! Pourquoi Mr. P. te semblait-il si malheureux ? 
Embrasse les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

Paul

J’ai lu “Numa Roumestan” et en retire une impression très profonde. Numa, c’est Tartarin du même Daudet, mais plus affiné et malgré tout un peu moins bruyant. Les figures de Rosalie surtout, de Hortense, leurs parents, Tante Portal etc. sont peints avec une rare subtilité et la description du Midi de la Provence et de la petite ville d’Afos est un chef-d’oeuvre (12). Je te retournerai ce livre après la colonne.



Notes (François Beautier)
1) - "Casablanca" : voir la carte postale du 23 août 1916.
2) - "$" : dollar, c'est-à-dire versement d'argent.
3) - "Quoi faire ?" : vraisemblable allusion au très célèbre brûlot de Lénine "Que faire ?" publié en russe à Stuttgart en 1902, lui-même inspiré du roman "Que faire ?" de Nilolaï Tchernychevski publié à Saint-Petersbourg en 1862, ces deux textes étant considérés comme des fondements essentiels de la Révolution russe de 1905 (puis de celle de 1917). Paul pouvait effectivement considérer qu'un jugement définitif de ses différends avec Leconte le libérerait d'un lien avec le passé - liquiderait le passé, ferait table rase - et ouvrirait de nouveaux choix pour la vie de sa famille après la guerre. 
4) - "par lettre" : Paul, conscient que les ennuis de Marthe quant à son permis de séjour traduisent un regain de suspicion française envers les "ressortissants ennemis", ne veut pas prendre le risque d'écrire - dans une lettre qui pourrait être lue par l'un des informateurs de sa demande de naturalisation française - qu'il envisagerait éventuellement d'aller s'installer après guerre ailleurs qu'en France comme semble le souhaiter Marthe...

• suite du 26/8/16 : 
5) - "mes éloges" : Paul a brutalement traité Marthe de "petite folle" dans la reprise du 20 août de sa lettre du 19, et a détaillé les ordres qu'il lui donnait comme si elle était à peu près incapable de les comprendre dans sa lettre du 21. Mais, au regard du retard qui affecte les courriers, il est plus probable que Marthe se réfère à la lettre du 22 juillet qui commence par des éloges de Paul concernant le rapport qu'elle lui a fait de la situation juridique de ses affaires, et qui s'achève par des mots que Marthe ressent sans doute comme ironiques ou hypocrites : "j'ai été heureux de voir une fois de plus que j'ai une petite femme aussi intelligente et énergique".
6) - "27 courant" : date de départ d'une nouvelle "colonne" contre la rébellion marocaine qui menace et coupe alors la liaison Fès-Taza.
7) - "18-20 km." : il s'agit probablement du Col de Touahar, à 15 km.à vol d'oiseau à l'ouest de Taza, où un blockhaus défensif de la route Fès-Taza est en cours de construction.
8) - "treillis et toile" : le treillis (uniforme militaire d'exercice et de combat) est fait selon les saisons d'une toile épaisse de coton ou de laine (dite "serge" ou "treillis"), alors que la "toile" désigne une étoffe de texture plus fine et fragile, dite aussi "drap" ou "bourgeron", dans laquelle sont coupés les uniformes relativement légers de parade et de sortie. A partir de l'hiver 1915-1916 la couleur du treillis du Légionnaire, auparavant kaki clair (qui avait remplacé le "bleu horizon" selon la directive du 9 décembre 1914) devint kaki foncé (brun verdâtre), mais l'uniforme de sortie demeura clair. Paul avait demandé à Marthe de lui expédier des pantalons d'été à porter pendant les repos au camp (afin de n'avoir pas trop de lessives à faire pour tenir propres ceux de son uniforme de sortie). Il semble qu'il ait négligé de préciser la qualité souhaitée (treillis) et que Marthe ait acheté des pantalons de toile fine en lui faisant remarquer leur différence en terme de légèreté (il s'étonne du prix élevé de ces pantalons dans sa lettre du 19 août, qu'elle n'a sans doute pas encore reçue).
9) - "ces pauvres Serbes" : l'armée serbe reconstituée grâce à l'appui français a été transportée et débarquée à Salonique (actuelle Thessalonique, reconquise en 1912 par les Grecs contre les Turcs) à la fin du printemps et au début de l'été 1916 dans le but de combattre en Grèce les forces bulgares qui y ont pénétré en mai et qui leur barrent le passage vers la Macédoine et la Serbie. L'Armée française d'Orient (forte de 300 000 hommes de nationalités serbe, française, britannique, italienne, grecque, russe, etc.), commandée par le général Maurice Sarrail, se porte en renfort de l'armée serbe qui a commencé à faire reculer les Bulgares à la fin juillet. Au cours du mois d'août, la plaine de Salonique passe sous contrôle allié. Cependant, la Bulgarie n'est pas battue : elle déclare la guerre à la Roumanie le 1er septembre 1916 et lui inflige de lourdes défaites dans les trois mois qui suivent.
10)- "Belgique" : la libération de la Belgique par les Alliés est l'un de leurs grands objectifs de l'année 1916. Cependant le gouvernement belge demeure replié au Havre et les forces allemandes d'occupation de la Belgique se maintiennent fermement et répriment toutes les manifestations patriotiques belges (notamment celle du 21 juillet 1916 - l'hymne national avait été joué sur l'orgue de la cathédrale de Bruxelles - qui coûta à la ville une amende d'un million de marks). Paul n'est pas dupe de son propre optimisme : il relève que la grande offensive espérée ("le coup de foudre" - le foudre étant ici l'arme de Jupiter) n'a toujours pas eu lieu.
11) - "environ 6 mois" : Paul a évoqué une visite en soirée de Mr. Plantain à Marthe dans sa lettre du 3 février 1916. Il semble que Marthe soit méfiante envers l'ami de son époux. 

12) - "un chef-d'œuvre" : le roman "Numa Roumestan" d'Alphonse Daudet (1840-1897) fut publié en 1881, soit 9 ans après son célèbre "Tartarin de Tarascon". Le personnage central, Numa Roumestan, natif de la ville d'Aps-en-Provence (une invention inspirée par les villes de Nîmes et d'Aix-en-Provence), est un homme politique qui a fait sa carrière à Paris (ce personnage est inspiré de Gambetta) et qui revient au pays où il compare les mœurs provençales et parisiennes tout en reliant le passé au présent. Il semble que Paul ait apprécié ce livre où l'on peut néanmoins détecter - comme dans tous ceux d'Alphonse Daudet - les racines de l'antisémitisme et de l'antigermanisme dont son fils Léon (1867-1942) fut l'un des chantres assidus.

dimanche 3 mai 2015

Lettre du 04.05.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 4 Mai 1915

Chérie,

J’ai tes lignes des 22/23 Avril et te confirme ma dernière lettre dans laquelle je t’annonçais que Mr. Penhoat m’avait écrit dans le même sens. J’espère que les enfants sont maintenant tout à fait rétablis et que tu puisses dormir tranquillement. Est-ce que Georges est encore en traitement ?
Nous passons ici actuellement une mauvaise période. Depuis plusieurs jours notre colonne doit partir le matin de bonne heure et comme si c’était fait exprès des pluies d’orage tombent juste 1/2 heure avant alors que pendant toute la journée il fait beau. Le départ est donc remis au lendemain matin, mais en attendant nous autres qui restons à Taza sommes presque toutes les nuits de garde ce qui n’est pas bien agréable. Les hommes restent couchés en tenue de campagne ce qui n’est pas non plus de nature à les reposer. Les combats à la baïonnette dont tu parles avec tant d’horreur sont très rares ici : les bicots n’aiment pas le corps à corps et c’est tout au plus pendant la nuit qu’une sentinelle a quelquefois l’occasion d’embrocher un Marocain.
Est-ce que Mme de Métivier (1) en réclamant son livre a rapporté les nôtres que je lui avais prêtés (Quo Vadis (2), Jérusalem (3) & Lettres de mon Moulin (4)) comme je te l’avais écrit dans le temps ? Et quelle est maintenant son adresse ? Je ne comprends pas bien tes allusions. La fille de Mme de M. s’appelle Geneviève, et sa soeur (déjà fort grisonnante) Melle Thérèse, probablement celle qui est venue te voir. Mais c’est certainement Melle Geneviève qui s’est mariée, car elle était fiancée. Je ne sais pas de quoi tu déduis que son mariage était déjà un fait accompli ; quant à moi, je n’ai vu aucun indice à ce sujet.
Ta mère a donc eu à temps les photographies, mais n’a-t-elle plus jamais répondu à Emma (5) ? C’est cela ce qui m’étonne, car ta mère doit bien se figurer que toi aussi t’inquiètes beaucoup d’elle. Les écrits des journaux sur les conditions de vie en Allemagne sont tellement contradictoires qu’on se fait difficilement une idée exacte sur ce qui se passe. Que le pain manque, c’est hors de doute car l’histoire du pain KK (6) (que la désignation est délicate) distribué à raison d’une demi-livre par jour est véridique.
Quel temps fait-il actuellement à Bordeaux ? D’après une lettre du front reçue hier par un camarade, il y a encore beaucoup de pluie dans le Nord et les tranchées en contiennent souvent 40 à 50 centimètres. Il est malheureux que les communiqués qui arrivent par t.s.f. (7) ici ne sont pas affichés ; nous devons attendre l’arrivée du Canard d’Oran et apprenons ainsi les nouvelles quand elles sont déjà vieilles.
Revenant encore une fois sur la correspondance de Mr. Penhoat, tu auras l’occasion de reconnaître que P. (8) est encore le plus fidèle et qu’il se donne même un mal pour nous prouver son amitié. Ceci modifiera peut-être ton opinion sur lui, d’autant plus que Mme Penhoat ne se plaindra pas non plus de la fidélité de son mari.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                  Paul

Et les journaux ?


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Mme de Métivier" : Paul avait logé chez cette dame, non loin de ses bureaux, au début de la guerre, pour éviter de trop circuler en ville en cette période de manifestations anti-allemandes. 
2) - "Quo Vadis" : roman de l'écrivain polonais Henryk Sienkiewicz paru en 1896. 
3) - “Jérusalem” : journal de voyage de Pierre Loti, publié en 1894, aujourd'hui mis à l'index pour ses remarques antisémites et judéophobes.
4) - “Lettres de mon moulin” : recueil de nouvelles d'Alphonse Daudet, publié en 1869. Ces titres nous montrent quel lecteur éclectique était Paul.
5) - "Mme de M." : Mme de Métivier
6) - "Emma" : Emma Schulz, amie de Marthe résidant en Suède - pays neutre - par l'intermédiaire de qui Marthe pouvait communiquer par courrier avec sa famille demeurée en Allemagne.
7) - "pain KK" : les initiales de ce pain de rationnement allemand correspondent au nom officiel  "Kriegs Kartoffelbrot " (pain de guerre de pomme de terre) ainsi qu'à la désignation populaire de sa composition "Kleie und Kartoffel" (son - enveloppe externe du grain de blé - et pomme de terre) ou de son créateur "Kaiserlich und Königlich" (impérial et royal). La propagande française disait "Les Français mangent du bon pain blanc, et les Boches du... K.K.". Le rationnement de la nourriture à partir de 1915 visait à contrer le blocus économique notamment maritime. Les civils reçurent une alimentation de plus en plus insuffisante (1500 calories environ par jour pour un adulte en 1915, moins de 1000 en 1918). La part de pain par civil fut effectivement limitée à 250 grammes par jour en 1915 (400 grammes par soldat) ; elle descendit à 200 grammes en 1917. 
8) - "t.s.f." : télégraphie sans fil, c'est-à-dire la radio.

9) - "P." : Mr. Penhoat.