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mercredi 19 juillet 2017

Carte postale du 20.07.1917

The Gathering, M'sila


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Bivouac du Djebel M’Lila (1)
                                           le 20-7-17


Ma Chérie,

Je te confirme ma carte du 18 (2). Nous sommes pour quelques jours ici, faire les premiers travaux pour l’installation d’un poste (3); nous serons probablement de retour à Taza dans une huitaine. Malgré la chaleur intense je me porte toujours bien. Comment vas-tu ? Je suis toujours sans tes nouvelles.
Bons baisers pour toi et les enfants.


Paul

Notes (François Beautier)
1) - « Djebel M’Lila » : en fait « Djebel M’sila » (actuel M'sila), village et sommet du versant ouest de l’oued Lahdar, à 25 km environ au nord de Taza et à une douzaine de km au sud du poste de El Gouzat.
2) - « carte du 18 » : ce courrier manque.
3) - « un poste » : en position élevée à 700 m d’altitude, ce poste était destiné à empêcher les rebelles marocains installés sur le versant sud du Rif au nord de Taza de rejoindre ceux de l’Atlas (au sud de la ligne Fès-Oujda par Taza) alors qu’ils s’acharnaient à y parvenir au prix de combats de plus en plus violents depuis juin 1917.

mardi 18 avril 2017

Carte postale du 19.04.1917

Souk au camp militaire
Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 19 Avril 1917

Ma Chérie, 

Nous sommes rentrés (1) à Taza et je t’écrirai demain une longue lettre.
En attendant, il te suffira de savoir que je suis en bonne santé, bien que rudement fatigué ! J’ai trouvé ici plusieurs de tes lettres et y répondrai demain.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul




Note (François Beautier)
1) - "rentrés" : après la prise du camp d'Abdelmalek le 6 avril, Paul a participé aux combats du 10 avril (son livret militaire en témoigne) qui permirent aux Groupes mobiles de Fès et de Taza de se libérer de justesse d'une contre-offensive des rebelles entre Souk es Sebt et Souk el Had des Gheznaïa.

vendredi 24 mars 2017

Carte postale du 25.03.1917



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 25 Mars 1917

Ma Chérie,

Rentrant à Taza, j’ai bien trouvé ta lettre du 13 courant à laquelle je répondrai demain. Comme déjà dit 6 à 8 fois, les mandats de Janvier et Février me sont bien parvenus. 
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul

vendredi 10 mars 2017

Carte postale du 11.03.1917

Carte postale de Paul Gusdorf


Carte postale  Madame P; Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza 11/3 17

Je viens de recevoir ta lettre du 28 écoulé et te confirme la mienne du 8 courant. Je t’adresserai demain une lettre, souffrant aujourd’hui effroyablement des dents : cette sacrée racine que le dentiste m’a laissée il y a quelques mois.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul



lundi 6 mars 2017

Carte postale du 07.03.1917

Carte postale Paul Gusdorf

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet  Caudéran

Taza, le 7-3-17

Ci-contre une vue de la tour qui s’est écroulée l’autre jour (1) mais qui ne voulait pas de moi. J’ai bien reçu ta lettre anglaise et y répondrai demain. 


Note (François Beautier)
1) - "l'autre jour" : dans la nuit du 27 au 28 janvier 1917, selon la lettre de Paul du 30 janvier suivant, la tour de la porte Bab Djemah de Taza s'est partiellement écroulée près de lui.

vendredi 17 février 2017

Carte postale du 18.02.1917

Carte postale Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 18-2-1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma lettre du 16. Tu vois ci-contre le drapeau de notre régiment. Le Capitaine Sallé (marqué 1) (1)  était mon commandant de Compagnie à Bayonne (2). Le Fourrier (3) est aujourd’hui mon Sergent-Major et le Lieutenant qui porte le drapeau a été blessé l’autre jour dans les environs de Taza (4).
Meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - Les numéro marqués par Paul au-dessus du Capitaine Sallé, du fourrier, et du lieutenant, ne sont plus visibles que comme trois taches violettes.
2) - "Bayonne" : engagé dans la Légion le 21 août 1914, Paul a été versé dans le "détachement de Bayonne" du 1er régiment étranger de la Légion avec lequel il arrive à Lyon le 1er décembre 1914.
3) - "le Fourrier" : il s'agit vraisemblablement non pas d'un nom de famille mais d'une fonction militaire. Le fourrier, originellement chargé d'approvisionner les troupes en fourrage, est un agent des services d'intendance.
4) - "dans les environs de Taza" : Paul signale discrètement que le blocage des rebelles berbères d'Abdelmalek sur le versant sud du Rif par les troupes françaises auxquelles il appartient se traduit par des escarmouches autour de Taza. Cependant, les combats d'ampleur se déroulent beaucoup plus loin au sud-ouest, dans la région de Khénifra, temporairement pôle de la rébellion au Maroc occidental.

vendredi 16 décembre 2016

Carte postale du 17.12.1916

Carte postale Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 17/12 1916

Occupé à écrire cet après-midi mes cartes de nouvel an, je ne trouve pas le temps de répondre à tes lignes des 8/9 courant. J’y reviendrai par un prochain et te confirme ma lettre du 15.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul


mardi 6 décembre 2016

Lettre du 07.12.1916





Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 7 Décembre 1916

Ma Chérie,

Voilà enfin mon colis en route et je t’assure que cela n’a pas été sans peine. L’objet te destiné était trop lourd pour être expédié par la poste comme échantillon recommandé. J’étais donc forcé de le mettre dans une caisse pour en faire un colis postal dont l’expédition fait toute une histoire ici. Car non seulement il faut le porter à la gare qui est à presque une heure de la ville haute, mais il faut encore prendre par l’entremise du vaguemestre un mandat pour l’Officier Transitaire à Oujda représentant les frais de transport qu’on ne peut pas acquitter ici ! Arrivé (la 2° fois) à la gare - car la 1° fois je n’avais pas pris le mandat, j’ai dû rouvrir la caisse pour en sortir le livre “la Guerre des Mômes” (1), le colis pesant plus de 3 kg, poids pour lequel j’avais pris le mandat. La caisse ne contient donc plus que ton cadeau, “Numa Roumestan” (2) et un petit foulard en soie destiné à Alice pour son dernier anniversaire. Toutefois, en réfléchissant, je trouve que l’étoffe de ce foulard est tellement mince qu’Alice n’aurait qu’à le toucher pour l’abîmer. Tu le lui mettras donc de côté pour plus tard , ou bien il te servira comme dessus de table. Comme cependant il est composé de couleurs éclatantes, comme c’est l’usage ici, il ne pourra peut-être pas servir à ce dernier usage. J’espère que le tout arrivera en bon état ainsi que les fruits et à temps pour être placé sous l’arbre de Noël.
En allant à la gare militaire, j’ai vu aussi pour la première fois de près la gare civile qui s’élève plus près de Taza et sur le front de la ville européenne (dont il n’existe encore que le mur d’enceinte pour le moment). Cette gare, tout en blanc, est un très beau monument en style arabe comme peu de villes françaises en ont. Elle est très vaste et sans doute construite en perspective de la voie ferrée normale qui, plus tard, remplacera le chemin de fer stratégique à voie étroite. Le champ d’aviation avec de grands hangars se trouve également de ce côté-là - mais il y avait tellement de boue dans ces parages que j’avais hâte de rentrer avant la pluie.
“La Victoire” du 28 Novembre dont j’ai pu voir seulement un numéro publiait sous sa fameuse colonne “Peut-on le dire ?” - qui contient des réclamations souvent violentes d’ordre militaire, l’entrefilet suivant : Peut-on dire que ceux de la Légion qui vont en colonne au Maroc, dans le Maroc Central, et qui ont leur famille en France, mériteraient bien une permission de temps en temps depuis deux ans qu’ils triment là-bas ? - Peut-on dire au ministre, à ses subordonnés et à l’opinion publique ignorante, qu’on n’a pas nécessairement tué père et mère quand on est à la Légion (3)?
C’est là peut-être un commencement de campagne en faveur des permissions pour les légionnaires, peut-être aussi est-ce une façon élégante de condenser ce problème en quelques lignes qui ne compromettent personne ???
Ainsi que je le disais sur ma dernière carte, la lettre du 17 m’est parvenue via Casablanca - Fez. Ce que tu me dis au sujet de Siret (4) confirme bien mes suppositions déjà émises qu’il travaille pour une maison locale ; et comme c’est pour un courtier maritime, il est plus que probable qu’il n’y gagne pas lourd, car Mr. Berraut qui avait autrefois la clientèle de B. ainsi du reste que de Colombier (5), ne la menait pas large (6)! Que Woolougham, marchand de charbon et homme aisé, se chauffe au soleil - voir l’histoire de Diogène - n’est pas banal, et pourtant je doute fort que ce soit le pur patriotisme qui l’ait engagé à suivre ce traitement préconisé par certains médecins sous forme de “bains de soleil” (7). Tu dois pouvoir vérifier toi-même si Mme Robin a été payée à termes échus par Leconte ; je ne me rappelle naturellement point de l’arriéré que nous avions chez elle. Mais je crois fermement que tu te trompes en ce qui concerne les dispositions du moratorium. Je sais pertinemment qu’au moins pendant la première année de la guerre tout homme sous les armes bénéficiait du moratorium quel que fût le montant de son loyer !
Pour les hommes non mobilisés il y avait bien des restrictions quant aux chiffres, mais je ne crois pas que le décret ait été modifié pour les hommes présents sous les drapeaux. Renseigne-toi donc si possible : il y a de petites brochures traitant cette question (8).
Que l’acacia te servira pour faire du feu n’a certainement pas été prévu par toi lorsque la question s’est posée pour la première fois ? 
J’ai aussi tes lignes des 26 et 29 Novembre qui se trouvent en partie répondues par ma dernière lettre. Il ne faut cependant pas croire que si la vie ici a eu pas mal d’influence sur mon physique, mon moral en soit sérieusement atteint. Je n’ai pas trop perdu de mon optimisme, en mettant naturellement à part l’humeur des jours de grande pluie où l’on est forcé de se traîner dans la boue et sous les averses. Mais d’une façon générale, j’envisage l’avenir sans crainte aucune et je compte fermement que c’est le dernier hiver que je passe au Maroc. Même les agissements de Leconte et l’attitude du Proc. (9) ne m’éprouvent pas outre mesure. Ce qui cependant m’agace, c’est ton insistance acharnée de me prouver que tôt ou tard nous allons mourir de faim et de froid - que nous sommes poursuivis et tracassés de tous les côtés et que si j’échappe aux balles marocaines, il me tombera forcément une tuile sur la tête en rentrant à Bordeaux. Je veux bien admettre que tu penches un peu au pessimisme, mais est-ce une raison pour que tu me reproches sans cesse de l’inertie, du manque d’énergie et de la résignation parce que tu ne me fais pas partager tes idées noires ? 
Voilà tout simplement les raisons qui m’ont dicté la lettre qui t’a tant choquée ! Car à côté de cela tu sembles vexée que je n’approuve pas sans restrictions toutes les démarches que tu proposes et tous les projets que tu fais parce que je suis persuadé que lesdits projets et démarches n’auront aucun but pratique et que ce serait du temps perdu.
Je reviendrai dans ma prochaine lettre encore sur les autres questions que tu me poses. Mais sache en attendant que si je n’écris pas plus souvent c’est que réellement je n’en ai pas le temps et que ce n’est pas pour te faire souffrir comme tu sembles encore te l’imaginer !
Je suis vraiment content de savoir que les deux petits ont recouvert (10) leur robuste santé et j’aime espérer qu’il en va de même avec toi bien que tout me fasse craindre que tu te consumes lentement avec toutes tes idées noires.
A bientôt.
Bien à toi,

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "La guerre des Mômes" : ce livre d'Alfred Machard avait été promis à Alice pour son anniversaire dans la lettre du 26 novembre 1916 (voir cette lettre), ce qui démontre que Paul ne savait plus la vraie date de cet anniversaire (le 30 octobre) et qu'il n'avait pas tenu sa promesse.
2) - "Numa Roumestan" : Paul, dans sa lettre du 24 août 1916 avait annoncé à Marthe qu'il lui expédierait ce livre d’Alphonse Daudet après l'avoir lu. Encore une promesse non tenue ? 
3) - "quand on est à la Légion" : il se pourrait fort que ce texte soit précisément celui que Paul envisageait d'adresser aux journaux d'opposition (dont "La Victoire" de Gustave Hervé) dans sa lettre du 1er novembre 1916 (voir cette lettre) et qu'il aurait effectivement envoyé à "La Victoire" si l'on se réfère à sa lettre du 28 novembre. On relève en effet dans le texte publié par ce journal et intégralement cité par Paul des thèmes chers à ce dernier : le primat de la géographie naturelle (Maroc central) sur la géographie administrative (les deux Maroc de Lyautey) ; le thème du travail (ils "triment") plutôt que celui des combats ; le thème du martyr ayant seul raison contre les chefs et la foule ignorante (voir son admiration pour la pièce d'Ibsen "Un ennemi du peuple" dans sa lettre du 3 décembre). Enfin, on peut détecter dans cette façon de citer intégralement un texte réputé anonyme une tactique particulière de Paul consistant à multiplier auprès de son censeur éventuel à la fois les signes de sa détermination à revendiquer ses droits et de son consentement à respecter les usages de la "Grande muette". Notons aussi le compliment qu'il s'adresse plus bas: "une façon élégante", et la remarque finale, "qui ne compromettent personne": c'est bien le genre d'humour de Paul!
4) - "Siret", ancien employé de la société Leconte, renvoyé en janvier 1916, de ce fait contraint à un emploi de substitution moins rémunéré.
5) - "Colombier" : les trois courtiers maritimes désignés "Berraut", "B." et "Colombier", apparaissent ici pour la première et dernière fois dans le courrier de Paul. 
6) - "ne la menaient pas large" : expression populaire signifiant "mener une vie étroite" par opposition à "mener une grande vie".
7) - "bains de soleil" : qu'a donc pu dire ou faire l'ami américain Wooloughan (ici affublé d'un m final, comme dans la lettre du 30 juillet 1916) qui puisse conduire Paul à hésiter entre trois interprétations : le dénuement volontaire (à la Diogène), la francophilie forcenée (éviter à la France d'importer du charbon) ou la pratique sanitaire du nudisme ? 
8) - "traitant de cette question" : depuis novembre 1915, Paul a demandé au séquestre de faire verser par la société L. Leconte & Cie les loyers du logement de Marthe à Caudéran. Cette question des loyers n'est pas plus claire dans l'esprit de Marthe que dans les hésitations des gouvernants et parlementaires (voir la note concernant Mme Robin dans la lettre du 30 juillet 1916);
9) - "le proc." : le procureur.
10) - "recouvert" : recouvré.


vendredi 14 octobre 2016

Lettre du 15.10.1916

Nantes, 1916 (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Touahar, le 15/10/1916

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte d’avant-hier par laquelle je t’ai déjà accusé réception de tes lettres des 3 et 4, des cartes postales et des journaux. Ce matin même j’ai reçu une lettre de Mr. Penhoat qui m’annonce qu’il a demandé les comptes à Leconte aussi bien pour lui que pour Me Palvadeau (1) et qu’il va me tenir au courant aussi bien de la réponse de Nantes que de celle de Me Bonamy à qui il a confirmé sa dernière lettre. J’aurais préféré que vis à vis de Leconte Penhoat fasse semblant de ne s’occuper que de ses propres intérêts et non des nôtres, mais puisque c’est chose faite, n’en parlons plus ; je vais toutefois en faire l’observation à Penhoat.
Pour ce qui concerne le conseil de Me Lanos, si dans le fond son raisonnement est juste, il y a cependant une chose qui est irréalisable : aucun officier, ni le lieutenant ni le capitaine ne peuvent délivrer le document dont parle Me Lanos. Ce n’est qu’en quittant l’armée que le soldat reçoit un certificat de bonne conduite délivré par le Colonel et le Conseil d’Administration à Bel Abbès. Et ce certificat, il n’a même pas le droit de le demander : on le lui délivre au moment de sa libération sur demande ou plutôt avis de son Commandant qui est communiqué sous pli confidentiel. Il m’est donc absolument impossible de faire cette démarche : le résultat en serait négatif sans aucun doute et tout ce que je pourrais gagner serait que ma situation plutôt pénible serait connue par le Capitaine, sur lequel elle ne ferait point une bonne impression. Au surplus, nous avons reçu un nouveau Capitaine quelques jours avant de partir pour Touahar de sorte que celui-ci, qui connaît encore très peu les hommes, devrait consulter les sous-officiers et leur exposer donc aussi mon cas pour connaître leur appréciation, ce qui contribuerait à rendre mon cas presque public. Car le seul Lieutenant qui restait à notre Compagnie (l’autre avait été tué il y a quelques mois) est parti avec le précédent Capitaine au front en France. Je ne vois donc pas beaucoup de chances de réussir (2), et je ne te cache point que le projet d’interjeter appel ne me sourit pas non plus bien que nous puissions alors faire juger l’affaire devant la Cour d’Appel de Bordeaux. Mais il nous faudrait un nouvel avoué agréé à la Cour d’Appel et, je crois, encore au surplus un avocat (agréé) d’où de nouveaux frais énormes sans la certitude d’un succès. Donc, comme solution, je ne vois que ceci : laisser faire Mr. Penhoat seul et attendre les comptes de Nantes soit par son entremise soit par celle de Me Bonamy ou Palvadeau.
Ta lettre du 6 courant me parvient à l’instant même. Tu dois certainement faire erreur quant au capital qui se trouvait entre les mains de Penhoat au début de la guerre car à moi P. avait toujours parlé de 6 à 8000 Frs.! Enfin, attendons les évènements pour faire des plans pour l’avenir. Je te répète que si réellement je ressentais par trop les effets du chauvinisme (3), je n’hésiterais pas à quitter Bordeaux et la France, estimant que ce que j’ai fait est suffisant pour m’acquérir le droit de cité. Je préfèrerais naturellement y rester, mais j’envisage sans trop de crainte un changement. 
Mme Robin, qui, réellement , peut se dire très favorisée, vu que nous n’avions pas besoin de payer, serait imprudente de garder le surplus de l’argent sous prétexte que cette somme est un acompte sur le prochain trimestre. Notre loyer est en effet payé d’avance jusqu’au 1° Novembre !!! (4)
Je t’ai toujours accusé réception de ta correspondance et n’ai donc point reçu d’autres lettres que celles mentionnées. Si, comme il paraît, nous rentrons jeudi ou vendredi à Taza, je pourrai de nouveau écrire un peu plus longuement. Car sans parler de l’incommodité de notre guignole (5), nous avons ici à peine une heure par jour loisible. 
La cherté des vivres, étoffes etc. telle que tu me la dépeins est tout simplement incroyable, et je me demande si réellement il se peut que l’augmentation soit encore plus sensible en Allemagne. Tous les détails de la vie politique m’intéressent si peu maintenant ! Je n’attends que la fin de la guerre - mais ne crois pas pour cela que je me fie beaucoup au contenu des journaux ! Je les lis pour me tenir tant soit peu au courant, mais au fond avec bien moins d’intérêt qu’un roman ou une poésie quelconque !
Reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Me Palvadeau" : maître Palvadeau
2) - "chances de réussir" : Paul veut manifestement apparaître comme un "bon Français potentiel", ce qui semble impliquer pour lui de taire ses démêlés judiciaires avec une entreprise française. Cette seule raison ne paraît pourtant pas suffire à justifier qu'il ne réclame en sa faveur aucun témoignage de ses chefs d'être au moins un "bon Légionnaire". Aurait-il à cette époque d'autres raisons de craindre un refus qui aggraverait son image à la Légion : son statut d'entrepreneur polyglotte et prospère ; son origine juive, ses penchants (attestés par ses commentaires de lectures) pour le pacifisme, le socialisme, le libéralisme ; sa vraisemblable incapacité physique à se distinguer par son ardeur au combat... ? En fait, on le découvrira plus tard, il se prévaut du fait qu'à la Légion il n'est pas d'usage pour un soldat de demander à ses chefs ce qu'ils pensent de lui pour s'entêter dans son habituelle attitude hautaine face aux autorités consistant à ne jamais rien leur demander parce que - selon lui - elles doivent d'elles-mêmes lui accorder automatiquement ses droits.
3) - "chauvinisme" : Paul nomme ainsi ce qui nuit à son image. Il ne dit pas "nationalisme" (encore moins "patriotisme"), un mot qui pouvait s'appliquer alors à n'importe quel pays engagé dans la guerre. Car le mot "chauvinisme" se réfère originellement à la seule France (dont Nicolas Chauvin était un soldat), de même que "jingoïsme" se réfère à l'Angleterre (Jingo étant le substitut de Jésus dans une chansonnette va-t-en-guerre britannique) ou "hanisme" à la Chine des Han, tous ces vocables désignant précisément un ridicule ethnocentrisme - voire tribalisme, clanisme ou castisme - réducteur. Paul, on le voit, s'en prend ici à la France, qui le déçoit, le trahit et qu'il pourrait envisager de quitter.
4) - "1er novembre" : Paul tient compte du moratoire de trois mois, que Marthe a sans doute ignoré.

5) - "guignole" : petite tente où l'on ne tient pas debout.

mercredi 12 octobre 2016

Carte postale du 13.10.1916

Annales de géographie, année 1918 (Persée).


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 13/10 16

Ma Chérie,

Je viens de recevoir tes deux dernières lettres, les journaux jusqu’au 5 et ton envoi de cartes dont je te remercie. Je te répondrai dimanche longuement par lettre, car le travail est poussé très tardivement (1) en ce moment. Il paraît qu’on va rentrer la semaine prochaine.
Mes meilleurs baisers.

Paul



Note (François Beautier)
1) - "tardivement" : tard le soir car le camp n'est pas prêt pour la relève.

mercredi 14 septembre 2016

Carte postale du 15.09.1916

http://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1918_num_27_146_4194


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Au col de Touahar 15/9 16

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 7 courant avec les journaux des 4, 5 et 6 dont je te remercie. J’ose donc espérer qu’Alice est complètement rétablie maintenant. Encore aucun indice quand on rentrera à Taza. Le temps est toujours chaud, avec de temps à autre un sirocco (1) fantastique. C’est donc demain le grand anniversaire (2)... Drôle de façon de fêter cela sous une guignole (3)
Enfin, cela n’empêchera pas que je t’envoie, ainsi qu’aux enfants et à la famille Penhoat, mes meilleurs baisers. (Pour la famille P. de bons souvenirs seulement.)

                                                   Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "sirocco" : vent chaud venant du Sahara, fréquent à l'automne et au printemps. Est aussi dénommé "Chergui" au Maroc.
2) - "anniversaire" : 8ème anniversaire du mariage de Marthe et Paul, en 1908. Paul vivait en France depuis deux ans, et Marthe l'y rejoignit.

3) - "la guignole" : la petite tente militaire (pour 2 hommes).

dimanche 3 juillet 2016

Carte postale du 04.07.1916

Document Delcampe

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

En face du poste de Coudiac (1), le 4 Juillet 1916

Chérie,

J’ai ta lettre du 23 Juin et vais essayer de poster cette lettre ce soir au poste de Coudiac. Tu as réellement tort de t’inquiéter : je t’écris aussi souvent que possible, mais ici dans le bled les boîtes à lettres et les bureaux de poste sont bien moins nombreux qu’à Bordeaux ! Enfin, tout va bien, et aussitôt rentré à Taza je t’écrirai une longue lettre.
En attendant 1000 baisers pour toi et les enfants.

                                               Paul


Je crois que nous serons de retour dans une huitaine.


Note (François Beautier)
1) - "en face de Coudiac" : puisque Paul est descendu le 30 juin dans la vallée de l'Innaouen pour poster de Matmata sa carte du 28 juin, on peut supposer que ce "en face" signifie "sur la rive nord" du couloir de Taza, au droit de Koudiat el Biad.

mardi 12 avril 2016

Lettre du 13.04.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13 Avril 1916

Chérie,

J’ai bien reçu tes lettres des 21 & 5 courant. Comme déjà dit, j’ai écrit aussi tout ce temps-ci 3 fois par semaine, y compris il est vrai mes cartes aux enfants. 
Vous voilà bientôt arrivés à Pâques : 10 jours encore ! Mais je crois que je prendrai la garde le 22 à 5 hs - comme je serai aussi de garde dimanche prochain. Il est vrai que comme promenade on ne peut pas aller bien loin ici : il n’est guère permis d’aller à plus de 1 ou 2 km de la ville dans aucune direction pour éviter les coups de fusil. On se contente donc d’aller s’allonger dans la forêt des oliviers ou bien dans les jardins au bord de l’oued où tout est fleuri maintenant. Comme concert il y aura les coups de canon réglementaires, ne fût-ce que sur les troupeaux des bicots non soumis qui tâchent maintenant de paître dans la plaine de Taza ou sur le versant des montagnes qui, en haut, sont nues. Au pied cependant et dans la plaine il y a de luxurieux pâturages et l’herbe pousse à hauteur d’homme. Même notre champ de tir - où nous avons manoeuvré aujourd’hui - est tout fleuri et ne se reconnaît pas sous son tapis vert, blanc, rouge et bleu. Enfin, c’est le printemps en plein, déjà un peu chaud ! Presque tous les Goums (1) et Spahis (2), lorsqu’ils amènent leurs chevaux dans les prés, ont un joli petit poulain qui trotte à côté de sa mère et même les mamans chameau se promènent avec leur petit qui, lui, a aussi déjà l’air d’un chameau. Le dimanche toutefois est fort apprécié par nous tous car nous sommes complètement libres ce jour (à moins qu’il y ait un convoi ou que nous soyons de garde). On reste donc au lit jusqu’à 8 et même 9 hs s’il fait mauvais temps ; quelques-uns vont de bonne heure à la pêche, d’autres se débrouillent pour trouver du vin et se saouler ...
Taza s’embellit malgré tout : les jardins autour du Cercle des Officiers et celui des Sous-Officiers sont sensiblement agrandis et aucune cantine ou autre lieu de distraction pour les simples soldats n’enlaidit la ville, dont la partie extérieure (occupée par la troupe) a reçu maintenant des lampes et se trouve ainsi brillamment illuminée. Les routes s’améliorent beaucoup, du moins dans le voisinage immédiat de la ville qui, elle, est maintenue dans son état primitif et pittoresque ...
N’as-tu réellement pas peur de faire traverser à Suzette le centre de Bordeaux pour te chercher à la leçon ? Mr. Lartigue (3) t’a-t-il parlé lorsque tu l’as rencontré ? Si je me rappelle bien, il était dans la Parfumerie Daver (4), mais je n’ai pas eu l’impression qu’il était un homme d’une intelligence particulière. Sa femme avait, je crois, ces petites combinaisons d’achat à crédit ... qui ne doivent donc pas être si désavantageuses que cela ? 
L’alerte en Hollande (5) est certainement à l’américaine (6) et n’aura pas de lendemain. As-tu lu que l’écrivain Stilgebauer (7) a fait publier par un journal hollandais un assez violent article contre les dirigeants allemands ? 
La scission des socialistes allemands (8) occupe encore passablement la presse qui semble y attacher plus de valeur que toi. A propos de ta mère, je crois que tu exagères quelque peu sa sensibilité ! J’admets bien qu’elle souffre de te savoir loin, mais je ne crois point qu’elle te considère comme “perdue”, car elle pense certainement bien moins loin que toi.
Passez donc gaiement Pâques, car tu as certainement besoin d’un peu de distraction.
Mille baisers.

                                                   Paul



Notes (François Beautier)
1) - "les Goums" : il semble que Paul, à moins que ce soit sa compagnie, emploie à tort le mot "goum", qui désigne une unité d'infanterie légère de l'Armée d'Afrique, essentiellement composée d'autochtones, les goumiers.
2) - "les Spahis": membres essentiellement marocains des unités de cavalerie légère de l'armée française d'Afrique. Paul, qui n'attribue pas la majuscule aux Arabes, bien qu'il s'agisse d'un peuple, la donne sans réticence à ses collègues soldats autochtones. 
3) - "Mr. Lartigue" : ?
4) - "Parfumerie Daver" : le grand parfumeur parisien J. Daver disposait à Bordeaux d'une usine-point de vente, la parfumerie Mayaudon. 
5) - "l'alerte en Hollande" : les Pays-Bas menacent l'Allemagne de rejoindre les Alliés (et l'Allemagne d'envahir la Hollande) à la suite des torpillages par des sous-marins Allemands, les 16 et 18 mars en Mer du Nord de deux navires néerlandais, la Tubantia, et le Palembang. Paul ne dit sans doute rien de la démission de l'amiral Alfred von Tirpitz, le 15 mars 1916, dont la politique de guerre sous-marine à outrance venait d'être désapprouvée par l'Empereur, parce que dans les faits rien ne changea, comme le prouvent ces torpillages de navires hollandais... 
6) - "à l'américaine et n'aura pas de lendemain" : allusion aux protestations jusqu'alors sans conséquence des USA à la suite du torpillage du Lusitania, paquebot britannique transportant des ressortissants américains, le 7 mai 1915. Paul s'impatiente de voir les USA entrer dans la guerre contre l'Allemagne, ce qu'ils feront le 6 avril 1917. 
7) - "l'écrivain Stilgebauer" : Edward Stilgebauer, écrivain allemand (1868-1936), exprima son pacifisme en s'exilant en Suisse dès le début de la Première Guerre mondiale. Travaillant pour divers journaux européens il développa une analyse très critique du militarisme allemand, ce qui vaudra plus tard à son œuvre (notamment à ses deux "Romans de la guerre mondiale" ("Inferno" et "Le navire de la mort", parus en 1916 et 1917) de figurer sur la liste des ouvrages interdits par les nazis.

8) - "la scission des socialistes allemands" : allusion à la dissidence de députés du PSD qui ont refusé de continuer à soutenir la politique belliciste d'union nationale de leur parti et ont rejoint le groupe autonome piloté par Karl Liebknecht.