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mardi 24 avril 2018

Lettre du 25.04.1918

Gepanzerte SdKfz 8 DB 10

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 25 Avril 1918

Ma Chérie, 

Je suis sans tes nouvelles depuis ta lettre du 7 courant et te confirme la mienne du 21.
La pluie tombant de nouveau depuis quelques jours, le convoi prévu pour M’Rirt (1) n’a pas eu lieu et je crois que nous ne partirons pas pour les grandes opérations avant le milieu du mois de Mai. Cela nous fera donc quand même deux mois à peu près tranquilles depuis notre retour à Aïn Leuh et plus de trois mois depuis le retour de Kénifra, chose qui nous arrivait rarement à Taza (2). Et pourtant, il y en a beaucoup au Bataillon qui regrettent la région de Taza - je ne sais pas pourquoi du reste. En fait, tout le Maroc est mauvais pour le troupier du service actif qui ne prend jamais garnison dans les grandes villes comme Fez (3), Marakech (4), Rabat, Sallé (5), Casablanca et Oudjda (6). Il est pourtant vrai qu’un bataillon du 1° Etranger se trouve dans la région de Marakech et un bataillon du 2° à Fez même. Mais ce dernier opère, je crois, encore plus que nous ici et se trouve en ce moment dans la région du Sud (7). Aïn Leuh même possède du reste plus d’”attractions” que par exemple Taza. Il y existe une demi-douzaine de bistros dont deux ont même monté un music-hall. En y prenant une consommation on peut contempler dans chacun de ces établissements 2 à 3 “chanteuses”, bien entendu le rebut de France et de Navarre. Ces dames passent du reste la visite de santé comme leurs collègues des deux maisons dites d’utilité publique (8).
J’ai lu ces jours-ci un recueil d’essais d’un ancien directeur de la Comédie Française, Arsène Houssaye (9), dans lequel j’ai trouvé entre autres un article sur Mathilde Mirat (10), la maîtresse et finalement la femme de Henri Heine (11). C’est la première fois que j’ai eu l’occasion d’entendre un jugement français sur Heine, jugement très élogieux du reste et qui rend hommage non seulement aux oeuvres du poète, mais encore et surtout à son esprit et son caractère. Chose curieuse, Houssaye raconte que Heine a toujours été considéré en France comme un Allemand et en Allemagne comme un Français ; que cependant lui, l’auteur, qui le connaissait intimement, peut affirmer qu’il était français comme convictions. Qu’il ne croit nullement aux bruits qui couraient à cette époque que Heine était un espion (!!!) du gouvernement prussien !!! Heine allait souvent chez le roi Louis-Philippe (12), qui l’appréciait beaucoup et aimait s’entretenir avec lui ; c’est Louis Philippe du reste qui finalement lui alloua une pension à perpétuité payable de sa caisse personnelle. Je crois cependant qu’après la chute du roi, la République prenait la pension à la charge du gouvernement. Dans son ménage, Heine était plutôt philistin (13) et bourgeois ; il n’y avait rien de Byron (14), de Werther (15) ou d’autres Weltschmertzler (16) dont on trouve si souvent le reflet dans ses poésies. Il s’entendait très bien avec la bruyante Mathilde tout en ayant dans certaines périodes des scènes et discussions violentes avec elle ...
Comment vas-tu et comment vont les enfants ? Etes-vous enfin installés en bas ? Et as-tu eu satisfaction de la part de Me Lanos ? Des nouvelles de Me Palvadeau ?
Depuis 2 à 3 jours, nous n’avons plus vu de communiqués ici, ce qui est plutôt mauvais signe pour l’état actuel de l’offensive (17). Toutefois comme mon ami Kern (18) reçoit de nouveau à peu près tous les journaux de Paris (y compris même le Populaire (19), la Vague (20) et la Franchise (21), organes de l’extrême gauche et d’un langage très violent), je me tiens au courant de toutes les opinions reflétées dans la presse française. Et je constate que d’après toutes ces idées, pourtant si diverses, la guerre doit se terminer cette année. Ce qui est étonnant c’est que même dans des journaux d’information de premier ordre, tels que le “Temps” (22), “Echo de Paris” (23), “Information” (24), “Figaro” (25), “Matin” (26) etc. on ne rencontre pas 3 mots allemands (citations) sans y découvrir au moins une faute. L’expression “Gepanzerte Faust” (27) (poing blindé) s’y trouve comme : Geplanzerte, Geflanzerte, Geplauserte, et Dieu sait encore toutes les variations ! Même des académiciens se fourrent le doigt dans l’oeil avec les expressions les plus simples.
J’attends avec anxiété tes bonnes nouvelles et t’embrasse ainsi que les enfants du fond du coeur.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - «  M’Rirt » : actuel Mrirt, alors poste militaire français, situé à un peu plus de 25 km à vol d’oiseau au sud-sud-ouest d’Aïn Leuh, à mi-chemin du trajet d’Aïn Leuh à Khénifra.
2) - « Taza » : premier casernement de Paul, où il resta affecté jusqu’à son retour de permission, en novembre 1917. En 1918, le groupe de Taza a mené des combats contre les rebelles les 21 février, 18 mars, 6 et 8 avril, 22 et 23 juin.
3) - « Fez » : Fès, ancienne capitale du Maroc (siège du sultan), supplantée par Rabat sur ordre du Résident général Hubert Lyautey en représailles de sa rébellion contre le Protectorat français (qui y fut signé le 30 mars 1912). Le groupe de Fès venait de mener des combats contre les rebelles le 6 avril dans le nord du Maroc.  
4) - « Marakech » : Marrakech, capitale impériale almoravide du sud du Maroc occidental.
5) - « Sallé » : Salé, en vis-à-vis de Rabat. 
6) - « Oudjda » : Oujda, dernier grand poste français sur la route reliant le Maroc occidental (Kénitra, Rabat, Fès, Meknès) à l’Algérie (Sidi Bel Abbès, Oran). 
7) - « région du sud » : effectivement, le 2e Régiment étranger intervient à cette époque dans le secteur de Boudnib au sud-est du Maroc. Il y livrera des combats presque continus contre les rebelles du début-août à la mi-octobre 1918.
8) - « deux maisons d’utilité publique » : en clair, des bordels, à statut civil mais d’utilité d’abord militaire.
9) - « Arsène Houssaye » : de son vrai nom Arsène Housset (1814-1896), prolifique homme de lettres, administrateur général de la Comédie française de 1848 à 1856, directeur du quotidien populaire « La Presse », n’est plus aujourd’hui connu que pour avoir refusé de poursuivre la publication des poèmes de Baudelaire au prétexte qu’ils risquaient de choquer ses lecteurs.
10) - « Mathilde Mirat » : vendeuse de chaussures à Paris, dont Heine tombe amoureux en 1834 et qu’il épouse en 1841 en modifiant en « Mathilde » son prénom originel, « Augustine ». Décédée en 1883, elle est inhumée au cimetière de Montmartre auprès de son mari mort en 1856. 
11) - « Henri Heine » : grand poète né à Dusseldorf en 1797 et mort à Paris (où il vécut à partir de 1831) en 1856. Prénommé originellement Harry, il est dit « Heinrich » par les Allemands, et « Henri » par ceux qui le pensent français.
12) - « Louis-Philippe » : second Roi des Français sous le nom de Louis Philippe 1er de 1830 à 1848, né à Paris en 1773, mort en exil au Royaume-Uni en 1850. Considéré comme un monarque réformateur ouvert (cependant élitiste), il s’était effectivement lié d’amitié avec Henrich Heine. Lequel Henri Heine se fit ensuite pensionner par la Seconde République puis par le Second Empire. 
13) - « philistin » : personne à l’esprit borné, hostile aux idées nouvelles et aux intellectuels. 
14) - « Byron » : Lord George Gordon Byron, baron, poète britannique et grand voyageur (1788-1824), s’illustra par ses fougueux engagements romantiques. Il mourut d’ailleurs à Missolonghi en se portant au secours des Grecs en lutte pour reconquérir leur indépendance face à l'armée turque de l’empire ottoman.
15) - « Werther » : héros du très célèbre premier roman de Goethe, « Les souffrances du jeune Werther », publié en 1887, il est l’incarnation du penchant morbide et suicidaire du mouvement « Sturm und Drang » précurseur du romantisme allemand.
16) - « Weltschmertzler » : ce mot allemand qui signifie « le porteur de la douleur du monde » est le nom ou le surnom de tous les personnages littéraires jouant un rôle de souffre-douleur, de bouc émissaire ou de mélancolique profond. Il apparaît que Paul prit chez Arsène Houssaye tout ce qu’il rapporte ici de la vie et du caractère de Heine.
17) - « offensive » : les combats livrés au Maroc par les groupes de Taza et de Fès en réponse à l’offensive des rebelles des 6 et 8 avril sont terminés. Paul pense plutôt à la seconde offensive de la Bataille du Kaiser, dont le nom de code est Georgette et qui se déroule sur la Lys (d’où son nom, chez les Alliés, de Bataille de la Lys). Cette offensive lancée par l‘Allemagne le 9 avril échouera et se terminera au Mont Kemmel le 29 avril et sur Ypres le 2 mai. Cependant, c’est une bataille beaucoup plus décisive que tout le monde attend et qui se prépare dès cette époque dans les deux camps avec la vallée de l’Aisne pour enjeu : elle commencera à la fin-mai 1918.
18) - « Kern » : légionnaire ami de Paul, qui reçoit par le biais de son épouse, institutrice à Paris, la plupart des journaux parisiens. 
19) - « Le Populaire » : le journal socialiste contestataire « Le Populaire de Paris », fondé le 1er mai 1916 par Jean Longuet (député socialiste de l’Aisne), devint quotidien à partir du 10 avril 1918.
20) - « La Vague » : hebdomadaire fondé en 1918 par le député de l’Allier Pierre Brizon, annonçait dans son sous-titre sa volonté de devenir l’organe du combat pacifiste socialiste et féministe. 
21) - « La Franchise » : Paul cite un titre qui n’exista de façon durable que dans la Creuse au début du siècle. Il se peut qu’une publication parisienne éphémère tirant son titre de la dispense d’affranchissement concernant le courrier des Poilus ait existé en ce début d’année 1918, mais elle n’aura pas laissé de trace aujourd'hui détectable. Il se peut aussi que Paul, se trompant une fois de plus de titre, veuille parler du quotidien anarchiste « L’Affranchi », sous-titré « Journal des Hommes libres », fondé par Pascal Grousset en avril 1871 et depuis lors édité à Paris.
22) - « Le Temps » : quotidien parisien lancé en 1861, caractérisé par son indépendance, le soin de sa présentation, la qualité de sa langue et son idéal républicain libéral quant à l’économie, la culture et la politique, mais conservateur en matière sociale. Il fut après la Grande Guerre considéré comme l’organe officieux du patronat français. Le journal actuel « Le Monde » fut son héritier et successeur à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Paul avait tout à fait raison de le citer en tête des journaux d’information de premier ordre. 
23) - « L’Écho de Paris » : quotidien fondé en 1884, interdit à la Libération en 1944. Dès le départ conservateur et antisocialiste, il prit pendant la Grande Guerre le parti des bellicistes jusqu’au-boutistes qui souhaitaient l’invasion de l’Allemagne par les Alliés et son anéantissement définitif. Son antigermanisme étant moins structurel que son conservatisme il se montra plus tard très favorable à la collaboration avec le nazisme. 
24) - « L’Information » : journal parisien d’informations économiques et financières fondé en 1899, publié en deux versions, l’une quotidienne, l’autre hebdomadaire, il se consacrait essentiellement à la publication des cours de la Bourse. Pendant la Grande Guerre il conserva un tirage quotidien dépassant les 100 000 exemplaires. La fidélité de son lectorat lui permit ensuite d’exister jusqu’en 1985. 
25) - « Le Figaro » : quotidien fondé en 1826, toujours publié (il est à ce titre le doyen de la presse française), à l’origine porteur des espoirs de la bourgeoisie libérale, il devint conservateur à la fin du siècle. Pendant la Grande Guerre il étendit son lectorat dans les catégories populaires en remplaçant ses rubriques mondaines et littéraires par des reportages concernant la vie quotidienne des civils et des soldats, ainsi que des feuilletons édifiants à usage familial. 
26) - « Le Matin » : journal quotidien fondé en 1883 par des financiers américains sur le modèle de la nouvelle presse britannique donnant la priorité aux reportages aux dépens des articles de fond et se finançant massivement par la publicité, il est à l’origine républicain modéré, dreyfusard, progressiste libéral et antisocialiste. Pendant la Grande Guerre il évolue vers un nationalisme de plus en plus virulent et multiplie les caricatures et les feuilletons (en faisant appel à des plumes reconnues dont Jules Vallès, Gaston Leroux, Albert Londres, Colette) et son tirage dépasse le million d’exemplaires. Il dériva ensuite vers la droite conservatrice puis antisémite, fasciste et collaborationniste, ce qui le condamna à disparaître à la Libération. 
27) - « Gepanzerte Faust » : cette expression allemande signifiant mot à mot « poing blindé » fut l’un des surnoms de la Bataille du Kaiser (« Kaiserschlacht ») c’est-à-dire de l’offensive supposée finale lancée au printemps 1918. L’adjectif « Gepanzerte » (et le nom commun dérivé « Panzer ») désigne en Allemagne, comme le mot « blindé » en France, les véhicules militaires blindés (chars d’assaut, tracteurs de canons lourds, véhicules transporteurs de troupes, etc). Ainsi, le « Gepanzerte SdKfz 8 DB 10 », véhicule blindé armé de deux mitrailleuses servant de tracteur chenillé lourd (12 tonnes) et de transporteur de troupes (8 hommes), qui fut lancé à l’occasion de la Bataille du Kaiser à la fin-mars 1918, se révéla si efficace que l’armée allemande le conserva en service jusqu’à fin de la Bataille de France en mai 1940.

lundi 9 avril 2018

Lettre du 10.04.1918

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Femmes zayanes de la région de Khénifra
Aïn Leuh, le 10 Avril 1918

Ma Chérie,

Le 10 Avril - cela fait donc exactement 6 ans depuis l’arrivée de notre petit Geo (1) - arrivée qui m’embarrassait presque plus que toi, vu les circonstances ... l’absence du vieux médecin et de la sage-femme. Et je me rappelle encore fort bien qu’en rentrant de ma course, bien avant l’aube, tu avais tout préparé, jusqu’à l’eau chaude dans la baignoire. Seulement le petit arrivait plus vite que Melle Clément (2) et je n’osais même pas le toucher de peur de lui casser quelque chose et de te faire mal. Suzanne (3) prononçait ce matin-là au moins dix fois : “Il est fou le facteur” ... (4)
Il fait aujourd’hui un temps affreux et nous avons un feu monstre au bureau. Le bois de cèdre, à discrétion, flambe dans le fourneau qui est rouge à plusieurs endroits. Seulement la pluie et la grêle font un bruit sinistre sur le toit en tôle et les jointures de ces tôles laissent filtrer des gouttes de pluie dans l’intérieur de “l’estancot” (5). On est donc content d’avoir bien chaud, tout en entendant chanter dans les chambres la prière usuelle : “Pompez pompez Seigneur ...” (6) Bien entendu, les pauvres qui sont dehors en colonne ou travaillent sur la route de Lias à Guelmous (7) ne sont pas du même avis ...
Il n’y a pas beaucoup de travail ces derniers jours et j’en profite pour lire quelquefois tard dans la nuit. Je viens de finir un livre d’Abel Hermant, (8) “Les Grands Bourgeois”, un de Willy (9), “Retour d’Age” et suis actuellement sur un bouquin de Henri Bordeaux (10) “La croisée des Chemins”. Je ne sais pas si tu as lu des oeuvres de Bordeaux (“La Croisée des Chemins” et “les Roquevillard” ont paru dans la collection Nelson, “l’Amour qui fuit” chez Calmann-Lévy, je crois) ; dans tous les cas tu les lirais certainement avec plaisir car ce sont des idées profondes sur l’état d’âme, l’amour les ambitions et la vie de notre génération. Et ce qui me plaît surtout, c’est que les personnages, presque toujours originaires de Savoie, pays de l’écrivain, n’ont rien d’exclusivement français ; on peut facilement les transplanter dans n’importe quel pays européen (sauf peut-être les Pays du Nord) et leurs gestes et agissements s’y comprendront aussi bien qu’à Paris ou en France. Je ne me rappelle pourtant pas avoir vu une traduction d’un livre de Henri Bordeaux ni en allemand ni en anglais. Une caractéristique qui se retrouve dans tous ses livres, c’est que l’action repose toujours sur les liens de la famille, de la tradition - chose à laquelle tu attaches toujours une importance que je trouve quelque peu exagérée, surtout dans notre siècle où les innombrables impressions venant de dehors influent beaucoup trop sur le développement des jeunes gens ...
Abel Hermant est toujours le psychologue qui cherche à tous prix des effets par une tournure spirituelle de sa prose. Tu te rappelles sans doute ses “Contes du Journal” (11) d’il y a 5 ou 6 ans, entre autres “La Petite femme” (12), étude des moeurs anglaises, et une histoire qui traitait des moeurs cosmopolites et avait pour lieu d’action Venise, tout en mettant plutôt en relief un rastaquouère (13) et une aventurière française. Les romans de Willy (une femme du prénom de Colette) (14), par contre, étincellent d’esprit, tout en étant peut-être un peu trop cochons ou, disons pour atténuer, un peu trop sensuels. Je connaissais déjà “La Maîtresse du Prince Jean”, “Un Vilain Monsieur” et “Jeu de Prince” parus comme “Retour d’Age” chez Albin Michel et dans lesquels on retrouve toujours avec un certain étonnement un esprit et un humour qui peuvent dégriser (15) même des gens austères ...
Le dernier n° du “Canard Enchaîné” que tu m’as envoyé était également très spirituel. “Les voix dans les Ténèbres”, “La même justice pour tous”, “Le code d’honneur des journalistes” et quelques petits articles (16) sont bien réussis ; j’apprécie toujours l’humour placide de Rodolphe Bringer (17) qui rappelle un peu les dessins et caricatures anglais qu’il faut regarder longtemps pour les comprendre entièrement et qui ne sont jamais grotesques ou burlesques.
J’espère que ma lettre pour Georges avec le billet de 5,- Frs. (18) est arrivée à temps et qu’elle lui a fait plaisir. Dans une de tes prochaines lettres, j’apprendrai sans doute que Me Lanos a enfin commencé le paiement de ta pension et que notre avocat de Nantes t’accuse réception de ma confirmation qui, je pense, accélèrera la liquidation (19). Mais je ne compte point que Leconte crache les 20 000 Frs. d’un seul coup, non seulement parce qu’il se sépare difficilement de ses espèces sonnantes et trébuchantes, mais surtout parce que de cette façon il garde une garantie en main que jusqu’à paiement intégral je n’entreprendrai rien qui puisse le concurrencer (20). Ce que tu me dis sur la sincérité des gens par rapport à mes relations avec Siret (21) et sa famille est malheureusement vrai, trop vrai même.
Ci-joint enfin le certificat d’hébergement (22), qui serait à faire légaliser ensemble avec l’attestation que je t’ai envoyée avant-hier et le certificat du médecin. Le commencement de Juin, ou fin Mai, seraient peut-être les meilleurs moments de faire le nécessaire de façon à ce que je puisse être, si possible, avec toi à la fin du mois de Juin. 
J’espère que physiquement et moralement tu te portes bien maintenant et t’embrasse, ainsi que les enfants, du fond du coeur.

Paul


Il serait peut-être bon que tu fasses quelques provisions (pommes de terre, sucre, légumes secs) dès que l’affaire Lanos sera réglée (23).


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « petit Geo » : Georges, fils de Paul et Marthe, né le 10 avril 1912.
2) - « Mlle Clément » : la sage-femme.
3) - « Suzanne » : elle avait alors moins de 3 ans.
4) - « Il est fou le facteur » : en cette année 1912, Ferdinand Cheval, facteur de son état, déclara achevé, après 33 ans de travaux, son extraordinaire « Palais idéal » édifié par lui, caillou par caillou, à Hauterives, dans la Drôme. Suzanne ne faisait que répéter la scie de la presse du moment. Peut-être lui avait-on dit que c'était le facteur qui apportait le petit frère...
5) - « l’estancot » : mot d’argot signifiant gargote, bistrot, cabanon, voire auberge ou boutique, ici employé par Paul pour traduire le fait que le bureau de la compagnie, à Aïn Leuh, est le lieu de rencontre et de bavardage de tous les soldats. 
6) - « pompez Seigneur » : citation de la chanson de Légionnaire « Pompez, pompez Seigneur, pour le bien de la Terre et le repos du pauvre militaire » se référant à l’usage de suspendre les corvées lorsqu’il pleut trop (« pompez » signifie ici « faites pleuvoir »).
7) - « Guelmous » : actuel Aguelmouss, carrefour en bordure du Pays zayane à 50 km au sud-ouest d’Aïn Leuh. La Légion le relie alors par une route carrossable à Lias, poste plus proche des garnisons de Meknès et d’Aïn Leuh, afin de leur permettre de rejoindre plus vite Oued-Zem sans passer par Khénifra.
8) - « Abel Hermant » : Paul, dans sa lettre du 10 juillet 1915, a déjà évoqué cet auteur français (1852-1950) prolixe et célèbre (il deviendra Académicien en 1927) et dit du bien de son roman « Histoire d’un fils de roi ». Celui qu’il évoque ici (« Les grands bourgeois ») est sous-titré « Mémoire pour servir à l’histoire de la société ». Il parut originellement chez Alphonse Lemerre (éditions Rencontre) en 1906 et fut réédité en 1920 chez Calmann-Lévy.
9) - « Willy » : de son vrai nom Henry Gauthier-Villars (1859-1931), cet écrivain célèbre, mondain et libertin, signa de son surnom bon nombre de livres écrits par Colette, dont il fut le premier époux, et par d’autres « nègres littéraires », sans qu’il soit possible de nommer précisément l’auteur de l’ouvrage évoqué par Paul (« Le retour d’âge » publié en 1909 chez Albin Michel). 
10) - « Henri Bordeaux » : écrivain prolixe, populaire, conservateur, nationaliste et régionaliste (attaché à sa région d’origine, la Savoie, et à sa cité de naissance, Thonon les Bains), Henry Bordeaux (1870-1963) a déjà été évoqué par Paul dans sa lettre du 10 juillet 1915. Il en lit maintenant « La croisée des chemins », paru en 1909 chez Calmann-Lévy, après avoir acheté dans la collection Nelson (ancêtre du livre de poche) deux autres titres «Les Roquevillard » (paru en 1906) et « L’amour qui passe » (et non pas « qui fuit » ; le premier roman de cet auteur, paru en 1902 chez Arthème Fayard) dont il conseille la lecture à Marthe. Paul s’étonne de la faible audience de Henry Bordeaux à l’étranger alors que tous les pays voisins disposaient chez eux d’auteurs tout à fait équivalents quant au fond traditionaliste et chauvin, et à la forme, bien-pensante et familiale.
11) - « Contes du Journal » : titre des pages consacrées par le quotidien Le Journal à la publication en feuilleton de livres à usage familial. Il ne s’agit donc pas d’un titre de roman. 
12) - « La petite femme » : étude des mœurs anglaises en forme de roman, republié chez Calmann-Lévy en 1924.
13) - « rastaquouère » : ce mot d’origine sud-américaine désigne un parvenu étalant grossièrement sa richesse. Paul l’emploie pour évoquer un roman d’Abel Hermant se déroulant à Venise, « Les noces vénitiennes », réédité chez Calmann-Lévy en 1924.
14) - « Colette » : Sidonie Gabrielle Colette, dont les premiers romans ont été signés par son mari « Willy » (Henry Gauthier-Villars, qui écrivait et faisait écrire sous ce même pseudonyme), avait officiellement divorcé depuis 1906 mais continuait - elle le fit jusqu’en 1923 - de publier sous le surnom célèbre de son ex-époux, faute de renom suffisant de son propre nom. Or ce Willy masculin publia ses propres ouvrages (et ceux de ses nègres littéraires ») sous ce même pseudonyme jusqu’en 1931. Paul s’avance donc beaucoup en disant que Willy est une femme (qu’il prénomme Colette alors que c’est son nom). 
15) - « dégriser » : effectivement, les romans ici cités par Paul, « La maîtresse du Prince Jean » (1903, signé Willy chez Calmann-Lévy), « Un vilain monsieur » (1898, idem), « Jeu de prince » (1906, idem) et la plupart des autres textes de cet (ou ces) auteurs sont relativement (pour la bourgeoisie de l’époque) libertins et égrillards. 
16) - « petits articles » : leurs titres seuls ne permettent guère de les retrouver…
17) - « Rodolphe Bringer » : de son vrai nom Rodolphe Béranger (1871-1943), écrivain et journaliste cofondateur de la revue « La Baïonnette » en 1916, pigiste dans de nombreux journaux dont « Le Canard enchaîné » (de 1916 à 1935), et directeur de l’hebdomadaire humoristique « Le Sourire » de 1917 à 1922, il est ici confondu par Paul avec l’un des nombreux dessinateurs et caricaturistes du Canard enchaîné.
18) - « billet de 5 Frs » : ce cadeau d’anniversaire d’un billet de 5 F à Georges, qui a 6 ans, représente le prix d’un kilo de sucre acheté au détail à Caudéran. Un cadeau d’abord révélateur du manque d’argent de Paul.
19) - « liquidation » : solution souhaitée par Paul (avec l’assentiment de son collègue et ami Penhoat) pour récupérer immédiatement les 2/3 de sa part du capital dans la société Leconte, soit 20 000 francs. La société avait été fondée en janvier 1909, et Paul (comme son ami Penhoat) y avait investi 30 000 francs.
20) - « concurrencer » : Paul s’engage auprès de L. Leconte à ne créer aucune entreprise concurrente de la sienne partout où elle exerce déjà ses activités (voir sa lettre du 20 novembre 1917). Il se lancera en effet après la guerre dans le commerce des engrais. 
21) - « Siret » : ancien employé de la société Leconte à Bordeaux, collaborateur et ami de Paul, et neveu d'Hélène, l'employée de Marthe. Paul semble avoir commencé à douter de la fidélité de cette personne à partir de l’été 1916 (voir les lettres des 12 et 22 juillet 1916). 
22) -« certificat d’hébergement » : document servant à déclarer Marthe comme logeuse de son époux pendant la permission qu’il souhaite obtenir dès l’accouchement de son épouse, qu’il prévoit fin-mai ou début-juin, de façon à la rejoindre à Caudéran à la fin-juin, en tenant compte du « délai de route ».
23) - « sera réglée » : inquiet de la forte inflation qui fait exploser les prix alimentaires depuis le printemps, et des pénuries qui s’aggravent, Paul donne ici un conseil avisé que Marthe ne pourra suivre qu’à la condition que l’avocat Lanos parvienne à lui verser les arriérés de la pension due par la société Leconte.