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lundi 9 avril 2018

Lettre du 10.04.1918

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Femmes zayanes de la région de Khénifra
Aïn Leuh, le 10 Avril 1918

Ma Chérie,

Le 10 Avril - cela fait donc exactement 6 ans depuis l’arrivée de notre petit Geo (1) - arrivée qui m’embarrassait presque plus que toi, vu les circonstances ... l’absence du vieux médecin et de la sage-femme. Et je me rappelle encore fort bien qu’en rentrant de ma course, bien avant l’aube, tu avais tout préparé, jusqu’à l’eau chaude dans la baignoire. Seulement le petit arrivait plus vite que Melle Clément (2) et je n’osais même pas le toucher de peur de lui casser quelque chose et de te faire mal. Suzanne (3) prononçait ce matin-là au moins dix fois : “Il est fou le facteur” ... (4)
Il fait aujourd’hui un temps affreux et nous avons un feu monstre au bureau. Le bois de cèdre, à discrétion, flambe dans le fourneau qui est rouge à plusieurs endroits. Seulement la pluie et la grêle font un bruit sinistre sur le toit en tôle et les jointures de ces tôles laissent filtrer des gouttes de pluie dans l’intérieur de “l’estancot” (5). On est donc content d’avoir bien chaud, tout en entendant chanter dans les chambres la prière usuelle : “Pompez pompez Seigneur ...” (6) Bien entendu, les pauvres qui sont dehors en colonne ou travaillent sur la route de Lias à Guelmous (7) ne sont pas du même avis ...
Il n’y a pas beaucoup de travail ces derniers jours et j’en profite pour lire quelquefois tard dans la nuit. Je viens de finir un livre d’Abel Hermant, (8) “Les Grands Bourgeois”, un de Willy (9), “Retour d’Age” et suis actuellement sur un bouquin de Henri Bordeaux (10) “La croisée des Chemins”. Je ne sais pas si tu as lu des oeuvres de Bordeaux (“La Croisée des Chemins” et “les Roquevillard” ont paru dans la collection Nelson, “l’Amour qui fuit” chez Calmann-Lévy, je crois) ; dans tous les cas tu les lirais certainement avec plaisir car ce sont des idées profondes sur l’état d’âme, l’amour les ambitions et la vie de notre génération. Et ce qui me plaît surtout, c’est que les personnages, presque toujours originaires de Savoie, pays de l’écrivain, n’ont rien d’exclusivement français ; on peut facilement les transplanter dans n’importe quel pays européen (sauf peut-être les Pays du Nord) et leurs gestes et agissements s’y comprendront aussi bien qu’à Paris ou en France. Je ne me rappelle pourtant pas avoir vu une traduction d’un livre de Henri Bordeaux ni en allemand ni en anglais. Une caractéristique qui se retrouve dans tous ses livres, c’est que l’action repose toujours sur les liens de la famille, de la tradition - chose à laquelle tu attaches toujours une importance que je trouve quelque peu exagérée, surtout dans notre siècle où les innombrables impressions venant de dehors influent beaucoup trop sur le développement des jeunes gens ...
Abel Hermant est toujours le psychologue qui cherche à tous prix des effets par une tournure spirituelle de sa prose. Tu te rappelles sans doute ses “Contes du Journal” (11) d’il y a 5 ou 6 ans, entre autres “La Petite femme” (12), étude des moeurs anglaises, et une histoire qui traitait des moeurs cosmopolites et avait pour lieu d’action Venise, tout en mettant plutôt en relief un rastaquouère (13) et une aventurière française. Les romans de Willy (une femme du prénom de Colette) (14), par contre, étincellent d’esprit, tout en étant peut-être un peu trop cochons ou, disons pour atténuer, un peu trop sensuels. Je connaissais déjà “La Maîtresse du Prince Jean”, “Un Vilain Monsieur” et “Jeu de Prince” parus comme “Retour d’Age” chez Albin Michel et dans lesquels on retrouve toujours avec un certain étonnement un esprit et un humour qui peuvent dégriser (15) même des gens austères ...
Le dernier n° du “Canard Enchaîné” que tu m’as envoyé était également très spirituel. “Les voix dans les Ténèbres”, “La même justice pour tous”, “Le code d’honneur des journalistes” et quelques petits articles (16) sont bien réussis ; j’apprécie toujours l’humour placide de Rodolphe Bringer (17) qui rappelle un peu les dessins et caricatures anglais qu’il faut regarder longtemps pour les comprendre entièrement et qui ne sont jamais grotesques ou burlesques.
J’espère que ma lettre pour Georges avec le billet de 5,- Frs. (18) est arrivée à temps et qu’elle lui a fait plaisir. Dans une de tes prochaines lettres, j’apprendrai sans doute que Me Lanos a enfin commencé le paiement de ta pension et que notre avocat de Nantes t’accuse réception de ma confirmation qui, je pense, accélèrera la liquidation (19). Mais je ne compte point que Leconte crache les 20 000 Frs. d’un seul coup, non seulement parce qu’il se sépare difficilement de ses espèces sonnantes et trébuchantes, mais surtout parce que de cette façon il garde une garantie en main que jusqu’à paiement intégral je n’entreprendrai rien qui puisse le concurrencer (20). Ce que tu me dis sur la sincérité des gens par rapport à mes relations avec Siret (21) et sa famille est malheureusement vrai, trop vrai même.
Ci-joint enfin le certificat d’hébergement (22), qui serait à faire légaliser ensemble avec l’attestation que je t’ai envoyée avant-hier et le certificat du médecin. Le commencement de Juin, ou fin Mai, seraient peut-être les meilleurs moments de faire le nécessaire de façon à ce que je puisse être, si possible, avec toi à la fin du mois de Juin. 
J’espère que physiquement et moralement tu te portes bien maintenant et t’embrasse, ainsi que les enfants, du fond du coeur.

Paul


Il serait peut-être bon que tu fasses quelques provisions (pommes de terre, sucre, légumes secs) dès que l’affaire Lanos sera réglée (23).


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « petit Geo » : Georges, fils de Paul et Marthe, né le 10 avril 1912.
2) - « Mlle Clément » : la sage-femme.
3) - « Suzanne » : elle avait alors moins de 3 ans.
4) - « Il est fou le facteur » : en cette année 1912, Ferdinand Cheval, facteur de son état, déclara achevé, après 33 ans de travaux, son extraordinaire « Palais idéal » édifié par lui, caillou par caillou, à Hauterives, dans la Drôme. Suzanne ne faisait que répéter la scie de la presse du moment. Peut-être lui avait-on dit que c'était le facteur qui apportait le petit frère...
5) - « l’estancot » : mot d’argot signifiant gargote, bistrot, cabanon, voire auberge ou boutique, ici employé par Paul pour traduire le fait que le bureau de la compagnie, à Aïn Leuh, est le lieu de rencontre et de bavardage de tous les soldats. 
6) - « pompez Seigneur » : citation de la chanson de Légionnaire « Pompez, pompez Seigneur, pour le bien de la Terre et le repos du pauvre militaire » se référant à l’usage de suspendre les corvées lorsqu’il pleut trop (« pompez » signifie ici « faites pleuvoir »).
7) - « Guelmous » : actuel Aguelmouss, carrefour en bordure du Pays zayane à 50 km au sud-ouest d’Aïn Leuh. La Légion le relie alors par une route carrossable à Lias, poste plus proche des garnisons de Meknès et d’Aïn Leuh, afin de leur permettre de rejoindre plus vite Oued-Zem sans passer par Khénifra.
8) - « Abel Hermant » : Paul, dans sa lettre du 10 juillet 1915, a déjà évoqué cet auteur français (1852-1950) prolixe et célèbre (il deviendra Académicien en 1927) et dit du bien de son roman « Histoire d’un fils de roi ». Celui qu’il évoque ici (« Les grands bourgeois ») est sous-titré « Mémoire pour servir à l’histoire de la société ». Il parut originellement chez Alphonse Lemerre (éditions Rencontre) en 1906 et fut réédité en 1920 chez Calmann-Lévy.
9) - « Willy » : de son vrai nom Henry Gauthier-Villars (1859-1931), cet écrivain célèbre, mondain et libertin, signa de son surnom bon nombre de livres écrits par Colette, dont il fut le premier époux, et par d’autres « nègres littéraires », sans qu’il soit possible de nommer précisément l’auteur de l’ouvrage évoqué par Paul (« Le retour d’âge » publié en 1909 chez Albin Michel). 
10) - « Henri Bordeaux » : écrivain prolixe, populaire, conservateur, nationaliste et régionaliste (attaché à sa région d’origine, la Savoie, et à sa cité de naissance, Thonon les Bains), Henry Bordeaux (1870-1963) a déjà été évoqué par Paul dans sa lettre du 10 juillet 1915. Il en lit maintenant « La croisée des chemins », paru en 1909 chez Calmann-Lévy, après avoir acheté dans la collection Nelson (ancêtre du livre de poche) deux autres titres «Les Roquevillard » (paru en 1906) et « L’amour qui passe » (et non pas « qui fuit » ; le premier roman de cet auteur, paru en 1902 chez Arthème Fayard) dont il conseille la lecture à Marthe. Paul s’étonne de la faible audience de Henry Bordeaux à l’étranger alors que tous les pays voisins disposaient chez eux d’auteurs tout à fait équivalents quant au fond traditionaliste et chauvin, et à la forme, bien-pensante et familiale.
11) - « Contes du Journal » : titre des pages consacrées par le quotidien Le Journal à la publication en feuilleton de livres à usage familial. Il ne s’agit donc pas d’un titre de roman. 
12) - « La petite femme » : étude des mœurs anglaises en forme de roman, republié chez Calmann-Lévy en 1924.
13) - « rastaquouère » : ce mot d’origine sud-américaine désigne un parvenu étalant grossièrement sa richesse. Paul l’emploie pour évoquer un roman d’Abel Hermant se déroulant à Venise, « Les noces vénitiennes », réédité chez Calmann-Lévy en 1924.
14) - « Colette » : Sidonie Gabrielle Colette, dont les premiers romans ont été signés par son mari « Willy » (Henry Gauthier-Villars, qui écrivait et faisait écrire sous ce même pseudonyme), avait officiellement divorcé depuis 1906 mais continuait - elle le fit jusqu’en 1923 - de publier sous le surnom célèbre de son ex-époux, faute de renom suffisant de son propre nom. Or ce Willy masculin publia ses propres ouvrages (et ceux de ses nègres littéraires ») sous ce même pseudonyme jusqu’en 1931. Paul s’avance donc beaucoup en disant que Willy est une femme (qu’il prénomme Colette alors que c’est son nom). 
15) - « dégriser » : effectivement, les romans ici cités par Paul, « La maîtresse du Prince Jean » (1903, signé Willy chez Calmann-Lévy), « Un vilain monsieur » (1898, idem), « Jeu de prince » (1906, idem) et la plupart des autres textes de cet (ou ces) auteurs sont relativement (pour la bourgeoisie de l’époque) libertins et égrillards. 
16) - « petits articles » : leurs titres seuls ne permettent guère de les retrouver…
17) - « Rodolphe Bringer » : de son vrai nom Rodolphe Béranger (1871-1943), écrivain et journaliste cofondateur de la revue « La Baïonnette » en 1916, pigiste dans de nombreux journaux dont « Le Canard enchaîné » (de 1916 à 1935), et directeur de l’hebdomadaire humoristique « Le Sourire » de 1917 à 1922, il est ici confondu par Paul avec l’un des nombreux dessinateurs et caricaturistes du Canard enchaîné.
18) - « billet de 5 Frs » : ce cadeau d’anniversaire d’un billet de 5 F à Georges, qui a 6 ans, représente le prix d’un kilo de sucre acheté au détail à Caudéran. Un cadeau d’abord révélateur du manque d’argent de Paul.
19) - « liquidation » : solution souhaitée par Paul (avec l’assentiment de son collègue et ami Penhoat) pour récupérer immédiatement les 2/3 de sa part du capital dans la société Leconte, soit 20 000 francs. La société avait été fondée en janvier 1909, et Paul (comme son ami Penhoat) y avait investi 30 000 francs.
20) - « concurrencer » : Paul s’engage auprès de L. Leconte à ne créer aucune entreprise concurrente de la sienne partout où elle exerce déjà ses activités (voir sa lettre du 20 novembre 1917). Il se lancera en effet après la guerre dans le commerce des engrais. 
21) - « Siret » : ancien employé de la société Leconte à Bordeaux, collaborateur et ami de Paul, et neveu d'Hélène, l'employée de Marthe. Paul semble avoir commencé à douter de la fidélité de cette personne à partir de l’été 1916 (voir les lettres des 12 et 22 juillet 1916). 
22) -« certificat d’hébergement » : document servant à déclarer Marthe comme logeuse de son époux pendant la permission qu’il souhaite obtenir dès l’accouchement de son épouse, qu’il prévoit fin-mai ou début-juin, de façon à la rejoindre à Caudéran à la fin-juin, en tenant compte du « délai de route ».
23) - « sera réglée » : inquiet de la forte inflation qui fait exploser les prix alimentaires depuis le printemps, et des pénuries qui s’aggravent, Paul donne ici un conseil avisé que Marthe ne pourra suivre qu’à la condition que l’avocat Lanos parvienne à lui verser les arriérés de la pension due par la société Leconte.


vendredi 11 décembre 2015

Lettre du 12.12.1915

Henri Bordeaux en costume d'académicien


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 12 Décembre 1915

Chérie,

J’ai tes lettres des 1° et 3 courant et suppose que tu reçois maintenant mon courrier régulièrement. En ce qui concerne les Foncières (1), il n’y a pas lieu d’exiger les mêmes N° ; cela n’a aucune importance, mais il faut naturellement suivre les listes de tirage. Je comprends évidemment que tu as également le titre définitif de l’obligation que j’avais achetée à Mr. Devillier (2)? W. (3) fait-il des démarches auprès de la Banque pour avoir des titres définitifs des Chemins de Fer Russes ? Et s’est-il renseigné si les Mexicains et les Amazones (4) qui tous deux étaient en retard paient maintenant ? Prière de me renseigner à ce sujet ! J’envoie du reste par le même courrier une carte postale illustrée à Mr. et Mme W. pour les féliciter de leurs succès à Bassens (5), succès qui m’ont toujours paru problématiques. Le prix du Glasgow de 95 Frs (6) que tu indiques est tout simplement fantastique ; ne te trompes-tu pas ?
Les 2 bouquins me sont parvenus en bon état et la lecture de l’Odyssée après 20 ans (c’est du reste exactement ce que la sage Pénélope a attendu le retour du magnanime Ulysse) (7) m’est très intéressante. J’ai remarqué moi-même le choix considérable de cette édition qui, vu la bonne exécution, est bon marché ! Tu aurais cependant bien fait de prendre “Emile” (8) et les “Fables” (9) en volumes reliés à 1 Fr 50, car les oeuvres brochées se conservent mal (10). Les livres offerts pour les soldats par l’Humanité (11) m’auraient tenté si je n’étais pas ici à tous les Diables ! En fait de bouquin j’ai lu l’autre jour “Les Roquevillard” par Henri Bordeaux (12), une oeuvre profonde sur la famille qui m’a beaucoup donné à penser. L’édition Nelson à 1,25 Frs bien reliée a du reste aussi un choix considérable de bons livres, c’est celle dont tu possèdes “Jérusalem” et “Quo Vadis”. J’ai également lu avec beaucoup d’intérêt un autre livre de la même édition “Le Siège de Paris” (1870) par François Sincay (13). Ce n’est point l’historique de cette guerre de 70 ou du siège, mais son impression sur les Français en général et les Parisiens en particulier. On y trouve une foule de ces traits qui font la particularité du caractère français, la gaîté gauloise qui ne se perd même pas dans les circonstances tragiques, l’impeccable optimisme et cet espoir sur un miracle, un coup inattendu qui changerait la face des choses d’une façon foudroyante ...
Les vers de Hermann Hesse (l’auteur de Peter Camenzind) (14) sont très beaux : je crois que Hesse est Suisse ? Je partage ton opinion au sujet du sentiment de tous les peuples sur la guerre. Ceux surtout qui l’ont vue de près en garderont le cruel souvenir jusqu’à la mort et cela doit être le cas des deux côtés. Sans même parler des privations et souffrances de toutes sortes imposées forcément par la guerre, on se tâte souvent la tête en réfléchissant sur la stupidité du sort. J’ai pu faire ces réflexions ces jours-ci à l’enterrement de notre lieutenant de section, un Danois (15), et d’un camarade italien (16), engagé pour la durée de la guerre, tués tous les deux la semaine dernière. Cette question du hasard qui, de 1000 m de distance ou même davantage, fait pénétrer une balle sur un homme quelconque, le tuant ou le blessant seulement légèrement, est tellement stupéfiante qu’à la longue un soldat doit forcément devenir fataliste et se convaincre que ce qui doit lui arriver lui arrivera sûrement quoi qu’il fasse.
L’atitude du Peuple allemand reste certainement énigmatique pour tout étranger ou même pour les Allemands vivant à l’étranger. Je me l’explique seulement par l’origine de l’Empire qui est fêté orgueilleusement comme étant rivé par le sang, le fer et le feu. Le culte de la force a été général en Allemagne déjà de mon temps, et même des gens comme Fritz (17) y sont forts, tout en se bornant prudemment à jouer un rôle passif.
Est-ce qu’Hélène va mieux ? Et les gosses supportent-ils bien l’hiver ? Depuis la nuit dernière nous avons ici des pluies torrentielles.
Mille baisers pour toi et les enfants.

                                                 Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "les Foncières" : les obligations du Crédit Foncier.
2) - "Mr. Devillier" : en fait Devilliers, relation des Gusdorf à Bordeaux.
3) - "W." : Mr Wooloughan.
4) - "les Amazones" : Titres de l'un des emprunts à 5% levés entre 1890 et 1906 pour le développement de l'Amazone (Amazonie actuelle) par la Fédération du Brésil, qui lança pour elle-même en 1910 et en 1915 deux emprunts à 5% remboursables en or. Il est alors connu que depuis son emprunt de 1824 à la couronne britannique, le Brésil paie ses dettes par de nouveaux emprunts cautionnés par des hypothèques sur ses ressources naturelles.
5) - "succès à Bassens" : Mr Wooloughan a investi dans un nouveau quai à charbon de 200 m. de long sur le port de Bassens.
6) - "95 Frs la tonne" : ce cours du charbon de Glasgow est le triple des plus hauts de la période 1904-1914. 
7) - "l'Odyssée" : Paul avait demandé à Marthe une édition de ce livre. Il s'en souvient assez pour évoquer les 20 années pendant lesquelles Pénélope attendit son Ulysse parti faire la guerre de Troie puis en revenant par des chemins de traverse.
8) - "Émile" : sans doute "l'Émile, ou De l'éducation" publié par Jean-Jacques Rousseau en 1764.
9) - "Les fables" : sans doute les "Fables" de Jean de La Fontaine, publiées en deux livres en 1668 et 1678.
10) - Marthe envoie sans doute à Paul les ouvrages qu'il lui demande dans des collections comme "Modern Bibliothèque", chez Arthème Fayard, ou la "Nouvelle Collection Illustrée", chez Calmann-Lévy, éditions bon marché, dans des reliures de bonne qualité.
11) - "l'Humanité" : le journal fondé en 1904 par Jean Jaurès a lancé en 1915 une campagne de dons de livres (politiquement édifiants) aux Poilus. 
12) - "Les Roquevillard" : roman publié en 1906 par Henri Bordeaux (1870-1963), écrivain défenseur des valeurs traditionnelles (la famille, le terroir, le civisme). 
13) - "Francois Sincay" : il sagit de Francisque Sarcey (1827-1899), auteur du "Siège de Paris" (il avait été garde national à Paris en 1870-71 mais considérait les Communards comme des ennemis potentiels de la République). Ce témoignage publié en 1871 figure effectivement au catalogue des éditions Nelson ("les livres jaunes"). 
14) - "Peter Camenzind" : titre du premier roman édité à Bâle en 1904 de l'auteur allemand Herman Hesse (1877-1962). Paul demande sa nationalité : en effet Hesse réside en Suisse, est déclaré inapte au service armé allemand en 1914 mais affecté à l'ambassade d'Allemagne en Suisse au secours des prisonniers allemands. Ses écrits antinationalistes lui valent insultes et menaces de la part de ses concitoyens. Il se sent alors apatride et se rapproche de Romain Rolland en 1915. Les Allemands ne parlent plus de lui et, quand ils le connaissent, le disent citoyen helvétique. Il le devînt effectivement en 1924.
15) - "un Danois" :  Einar Prum Ekdal, effectivement lieutenant. 
16) - "camarade italien" : les indications données par Paul ne permettent pas aujourd'hui de retrouver ce légionnaire italien de seconde classe. Cependant Paul dénombre ainsi deux morts là où il n'en comptait précédemment qu'un seul. Il semble que les engagements de la première décade de décembre 1915 dans le secteur de Taza aient fait beaucoup plus de victimes qu'il ne le dit (ou qu'il ne le sait dans sa compagnie).

17) - "Fritz" : on ne sait qui est désigné par ce surnom, peut-être codé. Il pourrait cependant s'agir du frère de Marthe, Friedrich étant un prénom familial.

jeudi 9 juillet 2015

Lettre du 10.07.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran



Taza, le 10 Juillet 1915

Ma chérie,

Ta lettre du 30 Juin m’est parvenue hier soir tard, après l’expédition de la mienne. Inclus quelques coupures de journaux en retour, les autres suivront. Ce qui m’a beaucoup intéressé parmi ces articles, c’est naturellement l’histoire du RWKS (1) à Marseille, et je ne serais pas bien étonné qu’un imbécile bordelais se trouve parmi mes bienveillants concurrents qui répondra à cet article de la France en parlant des affaires du RW à Bordeaux et me traîne encore sur la sellette. Dans ce cas, tu m’enverras l’article avec indication du jour où il a paru et tu prendras même plusieurs numéros de l’édition en question car si j’étais personnellement mêlé à cette histoire je ne manquerais point d’y répondre comme il convient.
En ce qui concerne le mauvais temps le jour du savonnage, tu peux vraiment dormir sur les 2 oreilles : même si le dit maître de maison voulait, il aurait difficilement l’occasion ici, dans ce pays de sauvages (2)!
Que Hampel (3) trouve facilement son compte dans cette fureur de chauvinisme en Allemagne, est plus que certain, à moins qu’il soit déjà trépassé, ce qui me paraît cependant peu vraisemblable, car des types de sa trempe sont prédestinés à survivre des tourmentes pareilles ! Je crois aussi que les femmes retireront quelque bénéfice de cette guerre, du moins en ce qui concerne leur position sociale. Il se peut que ces avantages soient minimes en Allemagne, mais ils seront sans doute plus importants en Angleterre, et peut-être aussi en France.
Je connais beaucoup l’alcool de menthe dont tu m’annonces l’envoi d’un tube et je te dirai que j’en ai toujours sur moi. C’était jusqu’au mois de Mai le seul alcool que nous pouvions trouver en ville, mais comme, faute de mieux, quelques poilus s’en servaient pour se saouler, la vente en a été interdite et il faut employer des ruses d’apache pour l’extorquer aux Arabes qui en vendent toujours en secret à 3 frs le flacon d’environ 1/6 de litre ou 1/7. On nous donne quelquefois en marche quelques gouttes de cet alcool dans un quart d’eau et j’en prends de même au camp, car l’eau est ainsi stérilisée et son goût agréable et rafraîchissant. Je préfèrerais cependant pendant ces chaleurs le citron cristallisé ou le jus concentré de citron qu’on ne trouve pas du tout ici pour le même usage.
Sais-tu ce que je viens de lire ces jours-ci ? Un bouquin d’Abel Hermant (4), “Histoire d’un Fils de Roi” qui a paru dans le temps au Journal. Elle gagne cependant d’être lue en forme de livre, sans l’intervalle de 8 jours imposé par le Journal après chaque chapitre. Je viens de commencer aujourd’hui “le Lac Noir” par Henri Bordeaux (5). A propos, l’article de Clémenceau (6) que tu m’as envoyé est d’une rare violence ; je ne crois point que tous les Français accueilleraient comme lui une évolution des socialistes allemands.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

                                               Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "RWKS à Marseille" : le Rheinisch-Westfälische Kohlen-Syndikat (RWKS), cartel des producteurs de charbon de Rhénanie-Westphalie et de leurs grands clients, fondé en 1893, était l'équivalent allemand du “Comité des Forges” français. Son bureau de Marseille fut dès la déclaration de guerre assailli par la population qui le voyait comme une officine allemande d'espionnage, puis fermé et placé sous séquestre. Paul , dont le bureau à Bordeaux importait avant guerre notamment du charbon dont une partie fournie par la RWKS,  craint d'être dénoncé anonymement comme espion allemand et se déclare prêt à y répondre. 
2) - "pays de sauvages" : ce paragraphe à mots couverts, compréhensibles par Marthe,  signifie que Paul ne fréquente pas les prostituées.
3) - "Hampel" : peut-être s'agit-il d'une relation de Marthe et Paul, demeurée en Allemagne et s'accommodant du nationalisme, à la manière des nombreux  israélites du IIe Reich (Allemands, Prussiens, Polonais, Alsaciens...) qui firent le choix de le soutenir pour mieux s'y intégrer ? 
4) -  "Abel Hermant" : écrivain français (1862-1960) alors réputé pour ses  descriptions satiriques de la société et de sa propre vie, dans "Les Transatlantiques", ou les "Souvenirs du vicomte de Courpière". Normalien, il tint dans "Le Temps", puis "Le Figaro", une chronique sur la langue française où il se montra d'un grand purisme. Il est dit avoir été notoirement homosexuel; il a collaboré avec Colette et Paul Morand. Ses livres ont été publiés dans la jolie "Modern-Bibliothèque", reliée de toile verte, d'Arthème Fayard. Il fut sanctionné en 1945 pour sa collaboration avec l'Allemagne en étant exclu de l'Académie française où il siégeait depuis 1927. 
5) - "Henri Bordeaux" : romancier français (1870-1963), issu d'une famille royaliste et catholique, auteur de plus de deux cents ouvrages inspirés par le catholicisme social où il défend la famille, le terroir, la morale traditionnelle. Il était l'un des écrivains les plus lus de la première moitié du 20ème siècle. Il fut élu à l'Académie française en 1919; malgré sa défense de Pétain, qui était un ami personnel, il garda l'estime du Général de Gaulle qui lui dédicaça un exemplaire de ses "Mémoires de Guerre".
6) -"Clemenceau" : Georges Clemenceau (1841-1929) est alors sénateur radical-socialiste, membre des Commissions sénatoriales de l'Armée et des Affaires étrangères, directeur du journal “L’Homme enchaîné” (ex “L’Homme libre”). Au contraire des socialistes français il condamne les socialistes allemands car ils ont soutenu le bellicisme et il n'envisage de conciliation avec eux qu'après qu'ils auront mis fin à la guerre et au Reich. Paul craint que même après une telle révolution (plutôt que "évolution"), tous les Allemands, dont les socialistes, demeurent honnis par les Français, même socialistes.