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mardi 24 avril 2018

Lettre du 25.04.1918

Gepanzerte SdKfz 8 DB 10

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 25 Avril 1918

Ma Chérie, 

Je suis sans tes nouvelles depuis ta lettre du 7 courant et te confirme la mienne du 21.
La pluie tombant de nouveau depuis quelques jours, le convoi prévu pour M’Rirt (1) n’a pas eu lieu et je crois que nous ne partirons pas pour les grandes opérations avant le milieu du mois de Mai. Cela nous fera donc quand même deux mois à peu près tranquilles depuis notre retour à Aïn Leuh et plus de trois mois depuis le retour de Kénifra, chose qui nous arrivait rarement à Taza (2). Et pourtant, il y en a beaucoup au Bataillon qui regrettent la région de Taza - je ne sais pas pourquoi du reste. En fait, tout le Maroc est mauvais pour le troupier du service actif qui ne prend jamais garnison dans les grandes villes comme Fez (3), Marakech (4), Rabat, Sallé (5), Casablanca et Oudjda (6). Il est pourtant vrai qu’un bataillon du 1° Etranger se trouve dans la région de Marakech et un bataillon du 2° à Fez même. Mais ce dernier opère, je crois, encore plus que nous ici et se trouve en ce moment dans la région du Sud (7). Aïn Leuh même possède du reste plus d’”attractions” que par exemple Taza. Il y existe une demi-douzaine de bistros dont deux ont même monté un music-hall. En y prenant une consommation on peut contempler dans chacun de ces établissements 2 à 3 “chanteuses”, bien entendu le rebut de France et de Navarre. Ces dames passent du reste la visite de santé comme leurs collègues des deux maisons dites d’utilité publique (8).
J’ai lu ces jours-ci un recueil d’essais d’un ancien directeur de la Comédie Française, Arsène Houssaye (9), dans lequel j’ai trouvé entre autres un article sur Mathilde Mirat (10), la maîtresse et finalement la femme de Henri Heine (11). C’est la première fois que j’ai eu l’occasion d’entendre un jugement français sur Heine, jugement très élogieux du reste et qui rend hommage non seulement aux oeuvres du poète, mais encore et surtout à son esprit et son caractère. Chose curieuse, Houssaye raconte que Heine a toujours été considéré en France comme un Allemand et en Allemagne comme un Français ; que cependant lui, l’auteur, qui le connaissait intimement, peut affirmer qu’il était français comme convictions. Qu’il ne croit nullement aux bruits qui couraient à cette époque que Heine était un espion (!!!) du gouvernement prussien !!! Heine allait souvent chez le roi Louis-Philippe (12), qui l’appréciait beaucoup et aimait s’entretenir avec lui ; c’est Louis Philippe du reste qui finalement lui alloua une pension à perpétuité payable de sa caisse personnelle. Je crois cependant qu’après la chute du roi, la République prenait la pension à la charge du gouvernement. Dans son ménage, Heine était plutôt philistin (13) et bourgeois ; il n’y avait rien de Byron (14), de Werther (15) ou d’autres Weltschmertzler (16) dont on trouve si souvent le reflet dans ses poésies. Il s’entendait très bien avec la bruyante Mathilde tout en ayant dans certaines périodes des scènes et discussions violentes avec elle ...
Comment vas-tu et comment vont les enfants ? Etes-vous enfin installés en bas ? Et as-tu eu satisfaction de la part de Me Lanos ? Des nouvelles de Me Palvadeau ?
Depuis 2 à 3 jours, nous n’avons plus vu de communiqués ici, ce qui est plutôt mauvais signe pour l’état actuel de l’offensive (17). Toutefois comme mon ami Kern (18) reçoit de nouveau à peu près tous les journaux de Paris (y compris même le Populaire (19), la Vague (20) et la Franchise (21), organes de l’extrême gauche et d’un langage très violent), je me tiens au courant de toutes les opinions reflétées dans la presse française. Et je constate que d’après toutes ces idées, pourtant si diverses, la guerre doit se terminer cette année. Ce qui est étonnant c’est que même dans des journaux d’information de premier ordre, tels que le “Temps” (22), “Echo de Paris” (23), “Information” (24), “Figaro” (25), “Matin” (26) etc. on ne rencontre pas 3 mots allemands (citations) sans y découvrir au moins une faute. L’expression “Gepanzerte Faust” (27) (poing blindé) s’y trouve comme : Geplanzerte, Geflanzerte, Geplauserte, et Dieu sait encore toutes les variations ! Même des académiciens se fourrent le doigt dans l’oeil avec les expressions les plus simples.
J’attends avec anxiété tes bonnes nouvelles et t’embrasse ainsi que les enfants du fond du coeur.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - «  M’Rirt » : actuel Mrirt, alors poste militaire français, situé à un peu plus de 25 km à vol d’oiseau au sud-sud-ouest d’Aïn Leuh, à mi-chemin du trajet d’Aïn Leuh à Khénifra.
2) - « Taza » : premier casernement de Paul, où il resta affecté jusqu’à son retour de permission, en novembre 1917. En 1918, le groupe de Taza a mené des combats contre les rebelles les 21 février, 18 mars, 6 et 8 avril, 22 et 23 juin.
3) - « Fez » : Fès, ancienne capitale du Maroc (siège du sultan), supplantée par Rabat sur ordre du Résident général Hubert Lyautey en représailles de sa rébellion contre le Protectorat français (qui y fut signé le 30 mars 1912). Le groupe de Fès venait de mener des combats contre les rebelles le 6 avril dans le nord du Maroc.  
4) - « Marakech » : Marrakech, capitale impériale almoravide du sud du Maroc occidental.
5) - « Sallé » : Salé, en vis-à-vis de Rabat. 
6) - « Oudjda » : Oujda, dernier grand poste français sur la route reliant le Maroc occidental (Kénitra, Rabat, Fès, Meknès) à l’Algérie (Sidi Bel Abbès, Oran). 
7) - « région du sud » : effectivement, le 2e Régiment étranger intervient à cette époque dans le secteur de Boudnib au sud-est du Maroc. Il y livrera des combats presque continus contre les rebelles du début-août à la mi-octobre 1918.
8) - « deux maisons d’utilité publique » : en clair, des bordels, à statut civil mais d’utilité d’abord militaire.
9) - « Arsène Houssaye » : de son vrai nom Arsène Housset (1814-1896), prolifique homme de lettres, administrateur général de la Comédie française de 1848 à 1856, directeur du quotidien populaire « La Presse », n’est plus aujourd’hui connu que pour avoir refusé de poursuivre la publication des poèmes de Baudelaire au prétexte qu’ils risquaient de choquer ses lecteurs.
10) - « Mathilde Mirat » : vendeuse de chaussures à Paris, dont Heine tombe amoureux en 1834 et qu’il épouse en 1841 en modifiant en « Mathilde » son prénom originel, « Augustine ». Décédée en 1883, elle est inhumée au cimetière de Montmartre auprès de son mari mort en 1856. 
11) - « Henri Heine » : grand poète né à Dusseldorf en 1797 et mort à Paris (où il vécut à partir de 1831) en 1856. Prénommé originellement Harry, il est dit « Heinrich » par les Allemands, et « Henri » par ceux qui le pensent français.
12) - « Louis-Philippe » : second Roi des Français sous le nom de Louis Philippe 1er de 1830 à 1848, né à Paris en 1773, mort en exil au Royaume-Uni en 1850. Considéré comme un monarque réformateur ouvert (cependant élitiste), il s’était effectivement lié d’amitié avec Henrich Heine. Lequel Henri Heine se fit ensuite pensionner par la Seconde République puis par le Second Empire. 
13) - « philistin » : personne à l’esprit borné, hostile aux idées nouvelles et aux intellectuels. 
14) - « Byron » : Lord George Gordon Byron, baron, poète britannique et grand voyageur (1788-1824), s’illustra par ses fougueux engagements romantiques. Il mourut d’ailleurs à Missolonghi en se portant au secours des Grecs en lutte pour reconquérir leur indépendance face à l'armée turque de l’empire ottoman.
15) - « Werther » : héros du très célèbre premier roman de Goethe, « Les souffrances du jeune Werther », publié en 1887, il est l’incarnation du penchant morbide et suicidaire du mouvement « Sturm und Drang » précurseur du romantisme allemand.
16) - « Weltschmertzler » : ce mot allemand qui signifie « le porteur de la douleur du monde » est le nom ou le surnom de tous les personnages littéraires jouant un rôle de souffre-douleur, de bouc émissaire ou de mélancolique profond. Il apparaît que Paul prit chez Arsène Houssaye tout ce qu’il rapporte ici de la vie et du caractère de Heine.
17) - « offensive » : les combats livrés au Maroc par les groupes de Taza et de Fès en réponse à l’offensive des rebelles des 6 et 8 avril sont terminés. Paul pense plutôt à la seconde offensive de la Bataille du Kaiser, dont le nom de code est Georgette et qui se déroule sur la Lys (d’où son nom, chez les Alliés, de Bataille de la Lys). Cette offensive lancée par l‘Allemagne le 9 avril échouera et se terminera au Mont Kemmel le 29 avril et sur Ypres le 2 mai. Cependant, c’est une bataille beaucoup plus décisive que tout le monde attend et qui se prépare dès cette époque dans les deux camps avec la vallée de l’Aisne pour enjeu : elle commencera à la fin-mai 1918.
18) - « Kern » : légionnaire ami de Paul, qui reçoit par le biais de son épouse, institutrice à Paris, la plupart des journaux parisiens. 
19) - « Le Populaire » : le journal socialiste contestataire « Le Populaire de Paris », fondé le 1er mai 1916 par Jean Longuet (député socialiste de l’Aisne), devint quotidien à partir du 10 avril 1918.
20) - « La Vague » : hebdomadaire fondé en 1918 par le député de l’Allier Pierre Brizon, annonçait dans son sous-titre sa volonté de devenir l’organe du combat pacifiste socialiste et féministe. 
21) - « La Franchise » : Paul cite un titre qui n’exista de façon durable que dans la Creuse au début du siècle. Il se peut qu’une publication parisienne éphémère tirant son titre de la dispense d’affranchissement concernant le courrier des Poilus ait existé en ce début d’année 1918, mais elle n’aura pas laissé de trace aujourd'hui détectable. Il se peut aussi que Paul, se trompant une fois de plus de titre, veuille parler du quotidien anarchiste « L’Affranchi », sous-titré « Journal des Hommes libres », fondé par Pascal Grousset en avril 1871 et depuis lors édité à Paris.
22) - « Le Temps » : quotidien parisien lancé en 1861, caractérisé par son indépendance, le soin de sa présentation, la qualité de sa langue et son idéal républicain libéral quant à l’économie, la culture et la politique, mais conservateur en matière sociale. Il fut après la Grande Guerre considéré comme l’organe officieux du patronat français. Le journal actuel « Le Monde » fut son héritier et successeur à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Paul avait tout à fait raison de le citer en tête des journaux d’information de premier ordre. 
23) - « L’Écho de Paris » : quotidien fondé en 1884, interdit à la Libération en 1944. Dès le départ conservateur et antisocialiste, il prit pendant la Grande Guerre le parti des bellicistes jusqu’au-boutistes qui souhaitaient l’invasion de l’Allemagne par les Alliés et son anéantissement définitif. Son antigermanisme étant moins structurel que son conservatisme il se montra plus tard très favorable à la collaboration avec le nazisme. 
24) - « L’Information » : journal parisien d’informations économiques et financières fondé en 1899, publié en deux versions, l’une quotidienne, l’autre hebdomadaire, il se consacrait essentiellement à la publication des cours de la Bourse. Pendant la Grande Guerre il conserva un tirage quotidien dépassant les 100 000 exemplaires. La fidélité de son lectorat lui permit ensuite d’exister jusqu’en 1985. 
25) - « Le Figaro » : quotidien fondé en 1826, toujours publié (il est à ce titre le doyen de la presse française), à l’origine porteur des espoirs de la bourgeoisie libérale, il devint conservateur à la fin du siècle. Pendant la Grande Guerre il étendit son lectorat dans les catégories populaires en remplaçant ses rubriques mondaines et littéraires par des reportages concernant la vie quotidienne des civils et des soldats, ainsi que des feuilletons édifiants à usage familial. 
26) - « Le Matin » : journal quotidien fondé en 1883 par des financiers américains sur le modèle de la nouvelle presse britannique donnant la priorité aux reportages aux dépens des articles de fond et se finançant massivement par la publicité, il est à l’origine républicain modéré, dreyfusard, progressiste libéral et antisocialiste. Pendant la Grande Guerre il évolue vers un nationalisme de plus en plus virulent et multiplie les caricatures et les feuilletons (en faisant appel à des plumes reconnues dont Jules Vallès, Gaston Leroux, Albert Londres, Colette) et son tirage dépasse le million d’exemplaires. Il dériva ensuite vers la droite conservatrice puis antisémite, fasciste et collaborationniste, ce qui le condamna à disparaître à la Libération. 
27) - « Gepanzerte Faust » : cette expression allemande signifiant mot à mot « poing blindé » fut l’un des surnoms de la Bataille du Kaiser (« Kaiserschlacht ») c’est-à-dire de l’offensive supposée finale lancée au printemps 1918. L’adjectif « Gepanzerte » (et le nom commun dérivé « Panzer ») désigne en Allemagne, comme le mot « blindé » en France, les véhicules militaires blindés (chars d’assaut, tracteurs de canons lourds, véhicules transporteurs de troupes, etc). Ainsi, le « Gepanzerte SdKfz 8 DB 10 », véhicule blindé armé de deux mitrailleuses servant de tracteur chenillé lourd (12 tonnes) et de transporteur de troupes (8 hommes), qui fut lancé à l’occasion de la Bataille du Kaiser à la fin-mars 1918, se révéla si efficace que l’armée allemande le conserva en service jusqu’à fin de la Bataille de France en mai 1940.

lundi 26 septembre 2016

Lettre du 26.09.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touhar, le 26/9 16

Ma Chérie,

J’ai tes lignes du 16 et te confirme mes dernières correspondances des 22 & 23. Comment as-tu pu tenir financièrement pendant la visite (1) qui, nécessairement, a dû entraîner un surcroît assez sensible de dépenses ? Je te retourne ci-inclus les coupures de l’Echo de Paris concernant la vie à Paris qui, s’il est vraisemblablement exact dans le fond, est sans doute exagéré dans ses détails. J’avais précisément ce matin l’occasion de lire dans Paris-Midi (2) un article très intéressant répondant à une brochure de Mr. Camille Saint-Saëns (3), le compositeur bien connu, qui avait prêché le boycottage de l’Allemagne sur le terrain de l’art. On lui répondait dans cet article que s’il voulait être radical, il faudrait abandonner aussi les opéras Faust (4), Mignon (5), Werther (6) etc. qui, bien que de compositeurs français, empruntent un texte allemand et montraient sur la scène des personnages boches pour ainsi dire typiques. On lui rappelait qu’autrefois Saint-Saëns avait montré beaucoup d’admiration pour Wagner et qu’à cette époque Wagner lui avait même servi pour combattre sur les scènes parisiennes et dans les concerts la musique italienne (7) qui se rapproche quelque peu de ses propres compositions. En citant finalement l’Écho de Paris pour montrer qu’à Berlin on jouait Molière et Shakespeare et à Londres Tristan et Isolde (8)!
Inclus également la lettre de Mr. Penhoat en retour. Je t’ai déjà expliqué que pour la question de la pension je diffère totalement de l’opinion de Mr. Penhoat.
La guerre a tout de même pris une allure plus pressée depuis quelque temps. Le communiqué sur l’Écho (9) d’hier annonçait 55 000 (10) prisonniers allemands depuis le 1° Juillet en Occident seulement ! Le seul point obscur en ce moment semble être la Dobroudja (11) où les Russo-Roumains ne doivent pas être dans une bien brillante position. D’un autre côté il peut paraître étrange que dans la Chambre il se trouve juste maintenant un groupe qui veut la Paix à tout prix et même au besoin une paix dite allemande (12)! Que penser de cela ?
Sur le front marocain il n’y a rien de particulier à signaler sauf l’activité habituelle de pelles et pioches. On s’étonne quelquefois qu’il n’y ait pas plus de pertes chez nous et on bénit le manque d’organisation des bicots qui, s’ils étaient bien résolus, pourraient nous rendre l’existence encore autrement dure ! D’après l’état actuel des travaux, il est à présumer que nous avons encore pour tout un mois à faire ici. Pourvu que la pluie ne nous surprenne pas ! Car nous serions frais alors ...
Je pense qu’Hélène est rentrée dimanche et qu’elle n’a pas été trop étonnée de ne pas trouver la soupière à la place où elle l’avait posée. Comme il s’agissait d’un homme alité depuis longtemps, on aurait pu penser que le coup aurait été moins dur pour les parents (13).
Alice a-t-elle repris un peu ses joues rondes et roses ? Elle a naturellement profité le moins de la visite, alors que Suzanne, Yvonne ainsi que Georges et Jeannette (14) devaient s’accorder fort bien !
Notre ancien Capitaine (15), qui avait quitté la Compagnie en Janvier, n’a pas fait long feu sur le front : Il a été tué l’autre jour à l’ennemi ... Il y a eu peu de monde à la Cie qui l’ont beaucoup regretté mais tous sont d’accord pour lui accorder de grandes qualités militaires. Son successeur (16) vient de nous quitter également pour aller - sur sa demande - en France ainsi que notre Lieutenant. Le nouveau (3°) Capitaine (17) y a été dès le début et ensuite à Gallipoli (18) et a été 2 fois blessé ! 
Tu diras un bonjour de ma part à Hélène et lui exprimeras ma sympathie.
Mille baisers pour toi et les enfants.

                                                      Paul 




Notes (François Beautier)
1) - "la visite" : le séjour chez Marthe, du 12 août au début septembre, de Mme Penhoat et de ses deux filles Yvonne et Jeanne.
2) - "Paris-Midi" : seul quotidien paraissant le midi, fondé en 1911, à tendance conservatrice et à dominante culturelle.
3) - "Camille Saint-Saëns" : compositeur français (1835-1921), auteur des célèbres "Carnaval des animaux", "Danse macabre", "Samson et Dalila"...
4) - "Faust" : "La damnation de Faust", musique d'Hector Berlioz, livret de Berlioz et Almire Gandonnière d'après Goethe.
5) - "Mignon" : tragédie lyrique, musique d’Ambroise Thomas, livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après Goethe.
6) - "Werther" : opéra, musique de Jules Massenet, livret d'Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann d’après Goethe.
7) - "musique italienne" : à l'époque et seulement pour l'opéra, œuvres de Bellini, Verdi, Poncielli, Catalani, Puccini, Giordano, etc.
8) - "Tristan et Isolde" : opéra allemand, musique de Richard Wagner, livret de Wagner d'après la légende médiévale bretonne - ou brittonique - de Tristan et Iseut).
9) - "l'Écho" : faute de précision il peut s'agir de l'Écho d'Oran ou/et de l'Écho de Paris (Paul lit très régulièrement les deux, qui sont reçus au bureau de sa compagnie à Taza)
10) - "55 000 prisonniers allemands depuis le 1er juillet" : Sous la direction de Nivelle - nommé à la mi-avril 1916 en remplacement de Pétain - les Français font reculer les Allemands à Verdun , de même que Foch et Haig, à la tête des troupes britannico-françaises, font légèrement reculer le front allemand sur la Somme (après un échec effroyable le premier jour de l'offensive alliée le 1er juillet 1916). Les difficultés intérieures de l'Allemagne (notamment alimentaires) poussent beaucoup de soldats allemands à se rendre pour écourter la guerre. La presse française préfère parler des prisonniers (l'Allemagne en détient en août 1916 environ 1,6 million de toutes nationalités, dont à la fin de la guerre près de 500 000 Français. En août 1916 la France seule détient prisonniers environ 150 000 soldats de l'armée allemande, et à la fin de la guerre environ 350 000), plutôt que des soldats des deux camps morts, disparus ou blessés graves (plus d'un million sur la Somme entre le 1er juillet et le 18 novembre 1816 ; plus de 700 000 à Verdun entre le 21 février et le 19 décembre 1916).
11) - "Dobroudja" : région côtière prospère en bordure nord-occidentale de la Mer Noire, entre l'Ukraine au nord et la Bulgarie au sud. Sa partie sud a été annexée par la Roumanie en 1913, au détriment de la Bulgarie qui la reprend par la bataille de Tutrakan du 2 au 7 septembre 1916. Cette victoire de la Bulgarie a été obtenue à la faveur de l'aide massive que lui apporte l'Allemagne - à laquelle elle s'est alliée en septembre 1915 - pour soulager les Austro-Hongrois bousculés par l'entrée en guerre de la Roumanie, le 27 août 1916. Les Roumains les attaquent dans la région de la Transylvanie, administrée par la Hongrie. Les Russes, qui appuient les Roumains et sont victorieux sur tous les fronts de l'est depuis juin 1916, sont cependant arrêtés par les Allemands à la mi-septembre 1916. A la fin de la Grande Guerre, la Dobroudja du sud fut attribuée à la Roumanie. 
12) - "paix dite allemande" : en 1916, le Parlement français s'inquiète d'être tenu à l'écart de l'information et des décisions militaires par le gouvernement et l'État-major (qui craint un risque de contagion des idées pacifistes parmi les Poilus) et recourt à des Comités secrets, imposés par les parlementaires au Président du Conseil Aristide Briand, pour débattre des questions militaires. En août 1916 est mis en place un contrôle parlementaire aux armées que le gouvernement et l'État-major cherchent à réduire à l'impuissance en accusant la Chambre de ralentir leurs décisions et, surtout, de vouloir faire la paix à tout prix, donc d'œuvrer au profit de l'Allemagne (on parle effectivement de "paix allemande" et de "pacifisme défaitiste"). Cependant, les pacifistes convaincus - au premier rang desquels le député socialiste de l'Allier Pierre Brizon - ne représentent qu'une infime minorité des Parlementaires.
13) - "moins dur pour les parents" : tout ce passage parle à mots couverts d'un décès concernant la famille d'Hélène (employée de maison des Gusdorf), sur laquelle le courrier de Paul ne donne guère d'informations. 
14) - "Jeannette" : Paul nomme ici ses trois enfants et les deux filles de Mme Penhoat, qui ont passé près de trois semaines ensemble chez Marthe.
15) - "notre ancien capitaine" : Paul ne l'a ni nommé ni évoqué dans aucun de ses courriers précédents. Faute de disposer d'assez d'éléments d'identification, il est pratiquement impossible de retrouver aujourd'hui de quel capitaine il s'agissait. Par ailleurs il se pourrait que Paul désigne non pas le capitaine de sa compagnie de rattachement permanent mais l'un des capitaines de colonne ou de groupe mobile.
16) - "son successeur" : le renouvellement était si rapide à cette époque qu'il n'est possible d'établir à peu près sûrement que les listes des gradés supérieurs des grands corps d'armée. En ce qui concerne le 1er Régiment Étranger auquel appartenait Paul Gusdorf, les trois chefs de corps d'armée qui se succédèrent à sa tête pendant la Grande Guerre furent le Colonel Jean Boyer (muté en Belgique en novembre 1914), le Colonel Mathias Tahon (muté en Champagne en avril 1915), le Lieutenant-Colonel Charles Met (blessé au combat au Maroc et amputé d'une jambe en juin 1914, nommé dans l'Aisne en octobre 1916), le Lieutenant-Colonel Jacques Heliot (précédemment blessé en mars 1916 en Champagne), le Lieutenant-Colonel Pierre Forey (qui avait combattu aux Dardanelles en 1915).
17) - "le nouveau capitaine" : il est très étonnant que Paul ne nomme pas ses trois chefs directs successifs, alors qu'il écrit en toutes lettres les noms des villages et villes où il stationne. C'est tout le contraire de ce que font les Poilus en Europe : pour échapper à la censure ils désignent les lieux par des initiales mais ils écrivent en toutes lettres les noms de leurs chefs. Peut-être s'efforçaient-ils plus de les connaître que Paul ne s'intéressait aux siens ? Ou alors, Paul prenait-il à la lettre le dicton des armées "nul homme n'est irremplaçable" pour se dispenser de nommer ses supérieurs ? Ou enfin, était-il à ce point conscient de sa supériorité intellectuelle et culturelle qu'il ne voyait en eux aucune raison de les distinguer en les nommant ? 

18) - "Gallipoli" : péninsule turque de la rive nord du détroit des Dardanelles où les Franco-Britanniques s'acharnèrent vainement à débarquer en 1915, au prix de plus de 60 000 morts et disparus (et autant pour les troupes ottomanes).