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mardi 24 avril 2018

Lettre du 25.04.1918

Gepanzerte SdKfz 8 DB 10

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 25 Avril 1918

Ma Chérie, 

Je suis sans tes nouvelles depuis ta lettre du 7 courant et te confirme la mienne du 21.
La pluie tombant de nouveau depuis quelques jours, le convoi prévu pour M’Rirt (1) n’a pas eu lieu et je crois que nous ne partirons pas pour les grandes opérations avant le milieu du mois de Mai. Cela nous fera donc quand même deux mois à peu près tranquilles depuis notre retour à Aïn Leuh et plus de trois mois depuis le retour de Kénifra, chose qui nous arrivait rarement à Taza (2). Et pourtant, il y en a beaucoup au Bataillon qui regrettent la région de Taza - je ne sais pas pourquoi du reste. En fait, tout le Maroc est mauvais pour le troupier du service actif qui ne prend jamais garnison dans les grandes villes comme Fez (3), Marakech (4), Rabat, Sallé (5), Casablanca et Oudjda (6). Il est pourtant vrai qu’un bataillon du 1° Etranger se trouve dans la région de Marakech et un bataillon du 2° à Fez même. Mais ce dernier opère, je crois, encore plus que nous ici et se trouve en ce moment dans la région du Sud (7). Aïn Leuh même possède du reste plus d’”attractions” que par exemple Taza. Il y existe une demi-douzaine de bistros dont deux ont même monté un music-hall. En y prenant une consommation on peut contempler dans chacun de ces établissements 2 à 3 “chanteuses”, bien entendu le rebut de France et de Navarre. Ces dames passent du reste la visite de santé comme leurs collègues des deux maisons dites d’utilité publique (8).
J’ai lu ces jours-ci un recueil d’essais d’un ancien directeur de la Comédie Française, Arsène Houssaye (9), dans lequel j’ai trouvé entre autres un article sur Mathilde Mirat (10), la maîtresse et finalement la femme de Henri Heine (11). C’est la première fois que j’ai eu l’occasion d’entendre un jugement français sur Heine, jugement très élogieux du reste et qui rend hommage non seulement aux oeuvres du poète, mais encore et surtout à son esprit et son caractère. Chose curieuse, Houssaye raconte que Heine a toujours été considéré en France comme un Allemand et en Allemagne comme un Français ; que cependant lui, l’auteur, qui le connaissait intimement, peut affirmer qu’il était français comme convictions. Qu’il ne croit nullement aux bruits qui couraient à cette époque que Heine était un espion (!!!) du gouvernement prussien !!! Heine allait souvent chez le roi Louis-Philippe (12), qui l’appréciait beaucoup et aimait s’entretenir avec lui ; c’est Louis Philippe du reste qui finalement lui alloua une pension à perpétuité payable de sa caisse personnelle. Je crois cependant qu’après la chute du roi, la République prenait la pension à la charge du gouvernement. Dans son ménage, Heine était plutôt philistin (13) et bourgeois ; il n’y avait rien de Byron (14), de Werther (15) ou d’autres Weltschmertzler (16) dont on trouve si souvent le reflet dans ses poésies. Il s’entendait très bien avec la bruyante Mathilde tout en ayant dans certaines périodes des scènes et discussions violentes avec elle ...
Comment vas-tu et comment vont les enfants ? Etes-vous enfin installés en bas ? Et as-tu eu satisfaction de la part de Me Lanos ? Des nouvelles de Me Palvadeau ?
Depuis 2 à 3 jours, nous n’avons plus vu de communiqués ici, ce qui est plutôt mauvais signe pour l’état actuel de l’offensive (17). Toutefois comme mon ami Kern (18) reçoit de nouveau à peu près tous les journaux de Paris (y compris même le Populaire (19), la Vague (20) et la Franchise (21), organes de l’extrême gauche et d’un langage très violent), je me tiens au courant de toutes les opinions reflétées dans la presse française. Et je constate que d’après toutes ces idées, pourtant si diverses, la guerre doit se terminer cette année. Ce qui est étonnant c’est que même dans des journaux d’information de premier ordre, tels que le “Temps” (22), “Echo de Paris” (23), “Information” (24), “Figaro” (25), “Matin” (26) etc. on ne rencontre pas 3 mots allemands (citations) sans y découvrir au moins une faute. L’expression “Gepanzerte Faust” (27) (poing blindé) s’y trouve comme : Geplanzerte, Geflanzerte, Geplauserte, et Dieu sait encore toutes les variations ! Même des académiciens se fourrent le doigt dans l’oeil avec les expressions les plus simples.
J’attends avec anxiété tes bonnes nouvelles et t’embrasse ainsi que les enfants du fond du coeur.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - «  M’Rirt » : actuel Mrirt, alors poste militaire français, situé à un peu plus de 25 km à vol d’oiseau au sud-sud-ouest d’Aïn Leuh, à mi-chemin du trajet d’Aïn Leuh à Khénifra.
2) - « Taza » : premier casernement de Paul, où il resta affecté jusqu’à son retour de permission, en novembre 1917. En 1918, le groupe de Taza a mené des combats contre les rebelles les 21 février, 18 mars, 6 et 8 avril, 22 et 23 juin.
3) - « Fez » : Fès, ancienne capitale du Maroc (siège du sultan), supplantée par Rabat sur ordre du Résident général Hubert Lyautey en représailles de sa rébellion contre le Protectorat français (qui y fut signé le 30 mars 1912). Le groupe de Fès venait de mener des combats contre les rebelles le 6 avril dans le nord du Maroc.  
4) - « Marakech » : Marrakech, capitale impériale almoravide du sud du Maroc occidental.
5) - « Sallé » : Salé, en vis-à-vis de Rabat. 
6) - « Oudjda » : Oujda, dernier grand poste français sur la route reliant le Maroc occidental (Kénitra, Rabat, Fès, Meknès) à l’Algérie (Sidi Bel Abbès, Oran). 
7) - « région du sud » : effectivement, le 2e Régiment étranger intervient à cette époque dans le secteur de Boudnib au sud-est du Maroc. Il y livrera des combats presque continus contre les rebelles du début-août à la mi-octobre 1918.
8) - « deux maisons d’utilité publique » : en clair, des bordels, à statut civil mais d’utilité d’abord militaire.
9) - « Arsène Houssaye » : de son vrai nom Arsène Housset (1814-1896), prolifique homme de lettres, administrateur général de la Comédie française de 1848 à 1856, directeur du quotidien populaire « La Presse », n’est plus aujourd’hui connu que pour avoir refusé de poursuivre la publication des poèmes de Baudelaire au prétexte qu’ils risquaient de choquer ses lecteurs.
10) - « Mathilde Mirat » : vendeuse de chaussures à Paris, dont Heine tombe amoureux en 1834 et qu’il épouse en 1841 en modifiant en « Mathilde » son prénom originel, « Augustine ». Décédée en 1883, elle est inhumée au cimetière de Montmartre auprès de son mari mort en 1856. 
11) - « Henri Heine » : grand poète né à Dusseldorf en 1797 et mort à Paris (où il vécut à partir de 1831) en 1856. Prénommé originellement Harry, il est dit « Heinrich » par les Allemands, et « Henri » par ceux qui le pensent français.
12) - « Louis-Philippe » : second Roi des Français sous le nom de Louis Philippe 1er de 1830 à 1848, né à Paris en 1773, mort en exil au Royaume-Uni en 1850. Considéré comme un monarque réformateur ouvert (cependant élitiste), il s’était effectivement lié d’amitié avec Henrich Heine. Lequel Henri Heine se fit ensuite pensionner par la Seconde République puis par le Second Empire. 
13) - « philistin » : personne à l’esprit borné, hostile aux idées nouvelles et aux intellectuels. 
14) - « Byron » : Lord George Gordon Byron, baron, poète britannique et grand voyageur (1788-1824), s’illustra par ses fougueux engagements romantiques. Il mourut d’ailleurs à Missolonghi en se portant au secours des Grecs en lutte pour reconquérir leur indépendance face à l'armée turque de l’empire ottoman.
15) - « Werther » : héros du très célèbre premier roman de Goethe, « Les souffrances du jeune Werther », publié en 1887, il est l’incarnation du penchant morbide et suicidaire du mouvement « Sturm und Drang » précurseur du romantisme allemand.
16) - « Weltschmertzler » : ce mot allemand qui signifie « le porteur de la douleur du monde » est le nom ou le surnom de tous les personnages littéraires jouant un rôle de souffre-douleur, de bouc émissaire ou de mélancolique profond. Il apparaît que Paul prit chez Arsène Houssaye tout ce qu’il rapporte ici de la vie et du caractère de Heine.
17) - « offensive » : les combats livrés au Maroc par les groupes de Taza et de Fès en réponse à l’offensive des rebelles des 6 et 8 avril sont terminés. Paul pense plutôt à la seconde offensive de la Bataille du Kaiser, dont le nom de code est Georgette et qui se déroule sur la Lys (d’où son nom, chez les Alliés, de Bataille de la Lys). Cette offensive lancée par l‘Allemagne le 9 avril échouera et se terminera au Mont Kemmel le 29 avril et sur Ypres le 2 mai. Cependant, c’est une bataille beaucoup plus décisive que tout le monde attend et qui se prépare dès cette époque dans les deux camps avec la vallée de l’Aisne pour enjeu : elle commencera à la fin-mai 1918.
18) - « Kern » : légionnaire ami de Paul, qui reçoit par le biais de son épouse, institutrice à Paris, la plupart des journaux parisiens. 
19) - « Le Populaire » : le journal socialiste contestataire « Le Populaire de Paris », fondé le 1er mai 1916 par Jean Longuet (député socialiste de l’Aisne), devint quotidien à partir du 10 avril 1918.
20) - « La Vague » : hebdomadaire fondé en 1918 par le député de l’Allier Pierre Brizon, annonçait dans son sous-titre sa volonté de devenir l’organe du combat pacifiste socialiste et féministe. 
21) - « La Franchise » : Paul cite un titre qui n’exista de façon durable que dans la Creuse au début du siècle. Il se peut qu’une publication parisienne éphémère tirant son titre de la dispense d’affranchissement concernant le courrier des Poilus ait existé en ce début d’année 1918, mais elle n’aura pas laissé de trace aujourd'hui détectable. Il se peut aussi que Paul, se trompant une fois de plus de titre, veuille parler du quotidien anarchiste « L’Affranchi », sous-titré « Journal des Hommes libres », fondé par Pascal Grousset en avril 1871 et depuis lors édité à Paris.
22) - « Le Temps » : quotidien parisien lancé en 1861, caractérisé par son indépendance, le soin de sa présentation, la qualité de sa langue et son idéal républicain libéral quant à l’économie, la culture et la politique, mais conservateur en matière sociale. Il fut après la Grande Guerre considéré comme l’organe officieux du patronat français. Le journal actuel « Le Monde » fut son héritier et successeur à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Paul avait tout à fait raison de le citer en tête des journaux d’information de premier ordre. 
23) - « L’Écho de Paris » : quotidien fondé en 1884, interdit à la Libération en 1944. Dès le départ conservateur et antisocialiste, il prit pendant la Grande Guerre le parti des bellicistes jusqu’au-boutistes qui souhaitaient l’invasion de l’Allemagne par les Alliés et son anéantissement définitif. Son antigermanisme étant moins structurel que son conservatisme il se montra plus tard très favorable à la collaboration avec le nazisme. 
24) - « L’Information » : journal parisien d’informations économiques et financières fondé en 1899, publié en deux versions, l’une quotidienne, l’autre hebdomadaire, il se consacrait essentiellement à la publication des cours de la Bourse. Pendant la Grande Guerre il conserva un tirage quotidien dépassant les 100 000 exemplaires. La fidélité de son lectorat lui permit ensuite d’exister jusqu’en 1985. 
25) - « Le Figaro » : quotidien fondé en 1826, toujours publié (il est à ce titre le doyen de la presse française), à l’origine porteur des espoirs de la bourgeoisie libérale, il devint conservateur à la fin du siècle. Pendant la Grande Guerre il étendit son lectorat dans les catégories populaires en remplaçant ses rubriques mondaines et littéraires par des reportages concernant la vie quotidienne des civils et des soldats, ainsi que des feuilletons édifiants à usage familial. 
26) - « Le Matin » : journal quotidien fondé en 1883 par des financiers américains sur le modèle de la nouvelle presse britannique donnant la priorité aux reportages aux dépens des articles de fond et se finançant massivement par la publicité, il est à l’origine républicain modéré, dreyfusard, progressiste libéral et antisocialiste. Pendant la Grande Guerre il évolue vers un nationalisme de plus en plus virulent et multiplie les caricatures et les feuilletons (en faisant appel à des plumes reconnues dont Jules Vallès, Gaston Leroux, Albert Londres, Colette) et son tirage dépasse le million d’exemplaires. Il dériva ensuite vers la droite conservatrice puis antisémite, fasciste et collaborationniste, ce qui le condamna à disparaître à la Libération. 
27) - « Gepanzerte Faust » : cette expression allemande signifiant mot à mot « poing blindé » fut l’un des surnoms de la Bataille du Kaiser (« Kaiserschlacht ») c’est-à-dire de l’offensive supposée finale lancée au printemps 1918. L’adjectif « Gepanzerte » (et le nom commun dérivé « Panzer ») désigne en Allemagne, comme le mot « blindé » en France, les véhicules militaires blindés (chars d’assaut, tracteurs de canons lourds, véhicules transporteurs de troupes, etc). Ainsi, le « Gepanzerte SdKfz 8 DB 10 », véhicule blindé armé de deux mitrailleuses servant de tracteur chenillé lourd (12 tonnes) et de transporteur de troupes (8 hommes), qui fut lancé à l’occasion de la Bataille du Kaiser à la fin-mars 1918, se révéla si efficace que l’armée allemande le conserva en service jusqu’à fin de la Bataille de France en mai 1940.

vendredi 12 mai 2017

Lettre du 13.05.1917




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza (1), le 13 Mai 1917

Ma Chérie, 

Je te confirme ma carte postale du 11 courant, et viens de recevoir également ta lettre du 29 écoulé après celles du 30 Avril et 1° Mai.
Je vais te renvoyer - sans en avoir eu besoin - la coupure de la Démocratie de l’Ouest et la copie de la lettre de Leconte avec la réponse du même journal (2), car j’ai pu me rendre compte entretemps que la fiche de renseignements en question n’émane pas des autorités civiles mais concerne uniquement ma “carrière militaire”. Elle contient même des indications si manifestement fausses sur mon passage à Lyon (3) qu’il ne sera point difficile aux autorités militaires de se convaincre de l’erreur, si toutefois ils se donnent seulement la peine de faire une petite enquête. Mais voilà que la colonne de Taza (4) est à nouveau en route, ainsi du reste que celle de Fez, et bien que le Colonel Batbedat (5) soit probablement resté à Taza, il y aura de ce fait un retard sensible parce que les pièces partent d’ici au Bureau du Bataillon qui se trouve en route pour être transmises après au Bureau du Régiment. Enfin la réponse doit bien arriver un des prochains jours et je verrai alors. Dans tous les cas, je ne laisserai pas l’affaire là, tu peux en être certaine.
Tu ne souffles toujours pas mot sur ta situation financière et si tu t’es procuré de l’argent - assez pour tenir jusqu’à ce que l’envoi de Nantes (6) reprenne comme je l’espère bien. C’est là pourtant le point qui m’intéresse le plus, car je ne veux en aucun cas que tu te prives de quoi que ce soit, les enfants et toi. Tu me rendras donc compte dans ta prochaine lettre que tu as fait suivant mes instructions ! (7)
J’ai fini la lecture du “Feu” et je te retournerai le livre après l’avoir donné à lire à quelques camarades. C’est certainement un livre vécu, non seulement par un homme mais par des milliers sinon des millions. Il n’y a que la fin, la conclusion finale où l’on sent l’inspiration du poète qui monte à des hauteurs où la moyenne des hommes ne se lève pas, bien que Mr. Barbusse fasse prononcer ces conclusions par des humbles dans un milieu qui est bien celui de la guerre et de la misère et dans des expressions et tournures qui n’ont rien de celles d’un académicien (8). J’y souscrit comme j’ai rarement souscrit à une idée généreuse - mais je conserve un doute : Crois-tu vraiment que cette spécialisation sur la guerre, son commencement et son but, soit générale, du moins dans les milieux qui ont une certaine instruction et liberté de vue ? Barbusse est sans doute bien situé pour le savoir, Penhoat aussi émettait des idées dans ce sens (9), mais dans la pratique, dans l’exécution, je n’ai rien vu jusqu’ici, rien !!! Ce qu’il y a de certain, c’est que pendant les moments, les heures, les jours de grande fatigue on oublie les haines et querelles ordinaires pour tourner toute sa colère contre ceux ou celui qui sont les auteurs directs de la fatigue en question. Mais une fois reposé, ces détails s’oublient rapidement. Voilà ce que j’ai souvent observé, pendant nos colonnes notamment.
A propos, je t’ai envoyé ces jours-ci un numéro du Canard Enchaîné dans deux enveloppes, l’as-tu reçu, ainsi que la “Guerre des Mômes” (10) que j’avais retourné comme imprimé au mois d’Avril ou même fin Mars ???
Je ne crois point que les hommes en rentrant dans leurs foyers trouveront leur femme changée autant que tu le dis. Toute la vie sociale est telle qu’une fois le travail intérieur à la maison accompli, la femme (qui tient autant à ses aises que l’homme) ne voudra pas renoncer tout à fait au repos et au plaisir pendant les quelques heures qu’elle garde libres. Que la jeune fille tâchera, s’efforcera même de conquérir une plus grande place dans les carrières dites libérales ou scientifiques, je le crois volontiers, mais pas la femme mariée (11). Du reste, la secousse donnée par la guerre s’apaisera petit à petit et si en politique par exemple l’influence de la femme se fera plus sentir à l’avenir, ce ne sera pas encore cela qui changera beaucoup à la vie sociale. Pendant les premiers dix ans qui suivront la conclusion de la Paix, il y aura du reste tant de blessures à panser qu’il ne faudra pas compter sur des changements profonds dans les vieilles habitudes ! C’est du moins mon avis.
Je me rappelle assez bien l’exposé ou la préface de la “Lyrique” de Busse (12) qui est, d’une façon générale, très clair et assez juste à part son jugement téméraire sur H. Heine (13) que je mets plutôt sur le compte de la jeunesse de l’auteur qui n’avait que 26 ou 27 ans lorsqu’il écrivait ce livre. Mais c’est W. Bolsche qui parle dans “Hinter der Welstadt” (14) de l’institution d’universités libres, accessibles aux femmes etc., et non Busse ?
Comment vont les enfants ? Est-ce qu’Hélène a trouvé quelque chose pour la journée ? Je pense quelquefois à elle, en me demandant si c’est réellement son sentiment qui l’attache aussi solidement ou bien l’intérêt qu’elle y trouve, bien qu’en ce moment surtout les bonnes places ne doivent pas être rares pour elle ? (15)
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

Paul

Je suis curieux si Woolougham réussira à obtenir le fameux “certificat de loyalisme” (16).
Inclus 1 copie en retour (17).




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Taza, le 13 mai 1917" : à cette date Paul était en réalité au Col de Touahar.
2) - "réponse du même journal" : Paul avait demandé à Marthe, dans sa lettre du 19 avril 1917, de lui expédier ces documents. Elle l'avait donc fait.
3) - "passage à Lyon" : Paul stationna au dépôt-siège de la Légion de Lyon du 30 novembre 1914 au 4 janvier 1915. 
4) - "colonne de Taza" : Paul n'en fait alors pas partie puisqu'il stationne à Touahar avec un détachement de son régiment. Mais l'organisation de cette colonne partant de Taza (en coordination avec celles de Msoun à l'est et de Fès à l'ouest) sera évidemment traitée en priorité par rapport à la requête adressée par Paul à son chef. 
5) - "Colonel Batbedat" : il s'agit en fait du Lieutenant-Colonel Lucien Batbedat, qui commanda le 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger de 1915 à 1918. Paul a déjà demandé à ce supérieur (sans le nommer) de diligenter une contre-enquête pour corriger sa fiche de renseignements militaires (voir sa lettre du 19 avril 1917). En mai 1917, le Lieutenant-Colonel Batbedat était occupé à l'organisation des sorties conjointes des Groupes mobiles de Fès, Taza et Msoun contre les rebelles d'Abdelmalek. On trouvera une biographie succincte à l'adresse http://www.fanion-vert-rouge.fr/biographie/batbedat2.htm (site non institutionnel).
6) - "l'envoi de Nantes" : il semble que la société L. Leconte ait cessé d'envoyer chaque mois à Marthe une somme de 300 francs prélevée sur les intérêts de la part du capital de Paul dans cette société, et que le relais soit en attente d'être pris par l'administrateur du séquestre, établi à Nantes.
7) - "mes instructions" : Paul conseillait à Marthe de vendre des titres (voir sa lettre du 29 avril 1917).
8) - "académicien" : Barbusse fut membre de l'Académie Goncourt (il en avait reçu le prix pour "Le Feu" en décembre 1916) mais pas de l'Académie française. 
9) - "dans ce sens" : il semble que Paul doute alors que le petit peuple soit par nature généreux, pacifique et fraternel, et que le monde aille nécessairement vers la lumière... Cet état dépressif parfaitement crédible rend nécessaire et urgente - pour n'importe quel lecteur  - la délivrance d'une permission "de détente".
10) - "Guerre des mômes" : livre d’Alfred Machard (1887-1962) publié en 1916 chez Flammarion avec pour sous-titre “L’épopée au faubourg”. Paul avait annoncé qu'il en enverrait un exemplaire pour l'anniversaire d'Alice en novembre 1916, puis - n'ayant pas pu l'expédier - pour son cadeau de Noël (voir les lettres des 26 novembre et 7 décembre 1916). 
11) - "pas la femme mariée" : c'est-à-dire Marthe ! Paul continue à nier que le désir de Marthe de faire une carrière et de s'accomplir en tant que personne soit autre chose qu'un caprice inspiré par les circonstances... 
12) - "Busse" : Carl Busse (1872-1918), principal fondateur du "Cercle des auteurs lyriques allemands", critique littéraire et poète, il fut notamment l'inspirateur de quatre lieder de Richard Strauss. Engagé dans la défense civile allemande (le Landsturm) à partir de 1916, il publia plusieurs recueils de chants en privilégiant les textes d'inspiration chrétienne protestante, patriotique et militariste, défendant notamment le thème nationaliste "Dieu avec l'Allemagne". C'est sans doute à l'un de ces recueils que Paul se réfère.
13) - "H. Heine" : l'un des plus grands écrivains allemands, Heinrich Heine (1897-1856), d'origine juive (il disait cependant que la religion chrétienne était le principal accès à la civilisation européenne, idée à laquelle souscrira Paul quand il s'agira de l'éducation de ses enfants ) constituait un modèle d'esprit critique vis-à-vis des conformismes de tous ordres : on comprend que Busse ait souhaité (mais n'ait pas osé) l'attaquer...
14) - "Hinter der Welstadt" : Wilhelm Bölsche (1861-1939), auteur d'une étude remarquée sur H. Heine en 1888, se fit surtout connaître par la publication en 1901 de "Hinter der Weltstadt. Friedrichshagener Gedanken zur ästhetischen Kultur” (traduit en français ce livre aurait pu avoir pour titre "Au-delà de la ville. Réflexions sur l'esthétique par le cercle des écrivains naturalistes du quartier de Friedrichshagen à Berlin"). Ce texte constituait le manifeste d'un groupuscule d'adeptes du monisme (philosophie dont le concept central est l'indivision du monde naturel, aussi bien entre le matériel et le spirituel qu'entre les espèces vivantes ou les genres à l'intérieur de l'humanité), dont W. Bölsche était l'un des quatre fondateurs et le meilleur propagandiste. 
15) - "rares pour elle" : Paul n'a pas pris conscience du changement radical que la guerre a entraîné en deux ans sur le système économique, notamment par le recours massif à la main d'œuvre féminine et à la mécanisation, par la stagnation voire la baisse des productions (non militaires) et par la chute générale du pouvoir d'achat. Au contraire de ce qu'il imagine, les offres d'emplois - surtout de services privés non spécialisés - s'étaient considérablement raréfiées. 
16) - "loyalisme" : il s'agit en fait d'un "certificat de loyauté". Mais il paraît étonnant que Woolougham, jusqu'alors "étranger ressortissant neutre", devenu depuis l'entrée en guerre effective des USA le 6 avril 1917 "ressortissant allié", ait eu besoin de prouver sa loyauté envers la France. Ce faisant, Paul pointait le risque que son ami américain n'obtienne pas un certificat de loyauté, et ainsi prévenait Marthe que lui-même aurait sans doute encore beaucoup plus de mal à s'en faire délivrer un. 

17) - "copie en retour" : il s'agit de la copie annoncée au début de cette lettre.

vendredi 10 avril 2015

Lettre du 11.04.1914

Femmes de la tribu des Branes


Madame Marthe Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Avril 1915

Ma chérie

J’ai bien reçu tes lettres des 29 et 31 Mars et te confirme ma carte postale du 9. Nous venons de faire une jolie marche dans les montagnes, la plus jolie que j’ai faite ici. C’était pour chercher du bois : nous sommes partis à 6 hs du matin , avons déjeuné sous les oliviers sur l’herbe : une bonne soupe printanière, du boeuf froid, des petits pois verts délicieux et du café. La nourriture s’est du reste améliorée depuis quelque temps ; outre notre quart de vin journalier, nous recevons maintenant 3 fois par semaine du dessert, soit de la confiture, des dattes ou des oranges. Le macaroni est préparé avec du fromage et bien mangeable ; il est vrai qu’avec le service que nous faisons, on a un appétit féroce et je transpire par exemple énormément à la marche, tout équipés que nous sommes et sous un soleil de plomb. Ce qui fatigue énormément, c’est de grimper les innombrables côtes et mamelons où il n’y a pas de routes ni même de pistes, sans parler des nombreux cours d’eau qu’on traverse à chaque instant et où la flotte monte jusqu’à la ceinture.
J’ai lu avec intérêt ce que tu m’écris au sujet de l’école où tu veux envoyer Suzanne. Je suis d’avis que la question religieuse ne doit pas nous empêcher d’y envoyer notre enfant. D’une part il est toujours pénible pour un enfant de faire exception à la règle générale et d’essuyer de cette façon des observations de la part de ses camarades. D’autre part étant au courant de la religion Suzanne pourra plus tard juger s’il est bon d’y croire ou s’il est préférable de faire comme ses parents (1). Il n’est pas impossible enfin que la guerre actuelle change bien la façon de penser et d’agir des hommes qui y participent. Car quelqu’un qui expose journellement sa vie, qui passe des semaines d’une vie qui lui laisse tout juste l’occasion de faire ce qu’il ne fait pas en temps ordinaire, c.à.d. de réfléchir, change forcément de caractère. Il peut revenir plus énergique mais au point de vue moral il changera aussi beaucoup. Donc ne te laisse pas trop influencer sous ce rapport et n’oublie pas que Henri Heine a dit que la religion chrétienne est le ticket d’entrée de la civilisation européenne (2).
La photo des enfants me fera beaucoup de plaisir, espérons qu’elle arrivera avant notre départ qui aura peut-être lieu le 15. Impossible de connaître encore la destination, je crois que nous irons visiter la tribu des Brannes du côté de Macknasse (3), tribu qui est soumise sous peu et où l’on veut construire un poste. Tu peux cependant continuer à m’écrire à Taza, je t’enverrai de toute façon un mot avant de partir. Tu t’étonnes que je sois encore soldat de 2° cl., mais je suis sûr de le rester et si j’avais le choix je refuserais même des galons de 1° classe ou de caporal car on est bien moins en liberté comme cela. Ici, un caporal a une responsabilité énorme et enfin, tu n’oublies pas mon origine allemande. Le poste de fourrier serait naturellement autre chose, mais je ne tiens pas du tout à me faire embusquer dans les bureaux pour qu’on ne puisse pas dire plus tard que je n’ai pas senti la poudre ! (4)
Mr. Plantain fait donc la noce dans les tranchées ? Cela prouve qu’il gagne de l’argent à son usine et qu’il a plus de 300 Frs à manger par mois. Il doit donc être difficile de se procurer du vin sur le front ! (5)
J’espère aussi fermement que nous pourrons fêter le 14 juillet ensemble. L’avenir me fait peu de souci et je suis toujours persuadé que nous serons promptement naturalisés. De toute façon, nous n’avons rien à nous reprocher et je t’assure que faire son devoir ici au Maroc n’est point un enfantillage ! Je suis content que Hélène reste fidèle, car sans elle tu devrais te sentir encore beaucoup plus solitaire.
As-tu fait venir le Osterhase et est-il revenu pour l’anniversaire de notre petit Georges ?
Dis bien le bonjour de ma part à Mme Plantain et sa famille ainsi qu’à Hélène.
Mille baisers pour toi et les enfants.

                                              Paul

PS. Prière d’insérer quelques feuilles de papier dans ta prochaine lettre. 


Notes (François Beautier)
1) - "comme ses parents" : Marthe est donc, comme Paul, tolérante et, sinon athée ou agnostique, du moins non-pratiquante.
2) - "ticket d'entrée de la civilisation européenne" : Paul se réfère à Heinrich Heine pour approuver l'idée de Marthe d'inscrire leur fille dans une école religieuse (probablement catholique). Il s'y réfère sans risque d'être perçu comme pro-allemand puisque cet auteur allemand d'origine juive, athée (cependant converti au protestantisme en arguant que ce baptême "billet d'entrée vers la culture européenne" augmenterait ses chances d'obtenir un poste de juriste), était notoirement francophile, admirait Napoléon et la Révolution de 1830, combattait les nationalismes notamment prussien et allemand, fut interdit de publication dans son pays, s'installa à Paris en 1831, y mourut et fut enterré au cimetière Montmartre en 1856. 
3) - "la tribu des Brannes du côté de Macknasse" : les Branes (ou Branès) forment une tribu berbère partiellement arabisée dont le territoire s'étend au nord-ouest de Taza, qu'ils revendiquent d'ailleurs comme leur capitale. En avril 1915 la Légion profite de la précaire pacification des Branes (établie de force depuis l'été 1914) pour installer un poste militaire à Macknassa, sur la route reliant Taza et Fès en longeant les contreforts du Rif. 
4) - "senti la poudre" : tout ce paragraphe - de même que la mention, un peu après, du 14 juillet - semble avoir été spécialement écrit à l'intention d'un éventuel enquêteur militaire chargé d'informer les supérieurs de Paul et/ou le juge qui devra se prononcer sur son éventuelle naturalisation.

5) - "difficile de se procurer du vin sur le front !" : Paul blague en rendant Plantain, qui en achèterait et boirait beaucoup, responsable de la pénurie (d'ailleurs toute relative). 
Territoire de la tribu des Branes (en rouge)