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vendredi 29 avril 2016

Lettre du 30.04.19

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran
Victoria Louise de Hohenzollern


Taza, le 30 Avril 1916

Ma Chérie,

En te confirmant ma carte d’hier, je reviens aujourd’hui sur ta lettre du 18 et t’accuse en même temps réception de celle du 23 arrivée ce soir même. Tu as tort de t’inquiéter tant que cela pour la question des mandats, car le cas échéant, tu sais toujours où trouver de l’argent. Mais Leconte, je pense, continuera aussi régulièrement ses envois, car d’après moi il a quand même un certain intérêt à rester en bons termes avec moi.
Je suis surpris de ce que tu dis au sujet du dentiste. 30 frs la dent contre 5 M (1) que tu as payés autrefois ! Je suppose que ce sont les premiers dentistes qui demandent ces prix d’amateurs, tandis qu’au Louvre dentaire par exemple cela ne doit pas être aussi cher ! Mon ami Danty avait un parent ou une parente qui était établi comme dentiste aux Allées de Tourny, à gauche en venant de la comédie et presque à côté du deuxième grand comestible. Enfin, quel que soit le prix, je serai content que tu fasses faire l’opération et qu’en te revoyant tu sois “au complet”. Je t’envoie ci-joint une coupure de l’Echo de Paris parlant du droit des Allemands de plaider en France (2) et je crois que c’est à la suite de cela que Me Bonamy a tout d’un coup cessé toute correspondance. Mais comme il n’a pas non plus répondu à Mr. Penhoat on est forcé de conclure qu’il est l’instrument du Gd (3). De toute façon, s’il n’est pas mobilisé, il a agi très mal ! 
Penhoat est actuellement au repos près de Dunkerque et ne semble pas trop souffrir de la guerre. Tu penses que ce n’est pas en termes amicaux qu’il parle du Père Leconte !
La vie ici continue son cours monotone et sans joie. On est plutôt ouvrier que soldat et notre ancien colonel avait bien raison en disant l’autre jour à un de mes camarades que 15 ans de Légion c’est 15 ans de cantonnier. Il y avait ce matin une alerte : on disait que les bicots étaient entrés au Camp Gouraud (4) à Taza et nous fûmes rassemblés en toute hâte. On nous distribuait un casse-croûte, mais à peine partis nous fîmes demi-tour. L’affaire était déjà terminée et se résumait en ceci que les Marocains, installés sur une montagne, tiraient sur des Tazis (5) et des soldats travaillant à l’autre côté de la ville. Ils s’étaient retirés après quelques coups de canon. 
Si à l’occasion tu trouvais une grammaire espagnole tu serais bien aimable de me l’envoyer, mais ne te dérange pas exprès pour cela. Je m’aperçois en effet que le petit bouquin est insuffisant et que pour les déclinaisons etc. il ne donne aucun renseignement. Il existe en Allemagne une excellente méthode (Gaspay Otto Sauer) (6) qui coûte 2 M pour apprendre les différentes langues avec prononciation etc. et j’espère que quelque chose de semblable existe aussi en français. La carte de Pâques de Suzette ne contenait pas de fautes, sauf un ^ qui manquait.
Tu ne m’as plus parlé des obl. Amazone (7), mais je pense que notre ami s’en occupe. C’était Mr. Grange (8) qui me les avait recommandées dans le temps et il en possédait lui-même un gros paquet. As-tu vu entretemps l’avocat ? Je suis curieux de connaître son avis !
Je te retourne enfin la carte de ta soeur ; du moment qu’elles (9) pensent à ces petites choses-là, elles ne doivent manquer de rien.
Mais enfin, le duc Ernest August de Cumberland (10) doit se dire qu’il n’a pas fait une bien brillante affaire avec son mariage ! Au début de la guerre les journaux parlaient souvent de lui ; maintenant il doit s’occuper plutôt de sa famille que de l’armée.
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

                                                   Paul


L’article sur Guillaume II t’intéressera également .



Notes (François Beautier)
1) - "5M" : 5 marks (ce qui équivalait avant le début de la guerre à 6,25 francs)
2) - "à plaider en France" : Paul aurait-il l'intention de porter lui-même sa demande de levée de séquestre ? Le journal "L'Écho de Paris" du 21 avril 1916 publia un article rappelant que d'après l'arrêt du 20 avril 1916 les "Austro-Allemands" étaient autorisés à plaider en France selon le décret du 27 septembre 1914 et les circulaires du Garde des Sceaux de février et mars 1916. La librairie des Recueils Sirey a publié à Paris en 1916 le livre de 192 pages d'Edgar Troimaux titré "Séquestres et séquestrés ; les biens austro-allemands pendant la guerre" auquel on peut se reporter pour éclairer la situation faite aux biens de Paul Gusdorf.
3) - "du Gd." : du Grand (sobriquet de Leconte).
4) - "Camp Gouraud" : l'un des camps militaires de Taza, nommé en hommage à Henri Gouraud (1867-1946), qui s'illustra au Maroc en 1911 puis en tant que général au poste de Commandant de troupes du Maroc occidental (dont le siège est à Fès), et particulièrement dans la région de Taza où son groupe mobile venu de Fès participe à la reprise de la ville à la mi-mai 1914. Dès le début de la Grande Guerre il fut envoyé au front en métropole à la tête de la 10ème Division d'Infanterie Coloniale. Les rebelles ont-ils plusieurs fois tiré de loin sur ce camp, par exemple le 30 avril 1916.
5) - "les Tazis" : nom de la tribu berbère de la région de Taza. Depuis leur pacification forcée le 16 mai 1914 les Tazis sont considérés comme des traîtres collaborant avec les Français par les tribus marocaines refusant le protectorat.
6) -  "Gaspay Otto Sauer" : cette entreprise allemande publiait une série infinie de petits livrets de conversation en langue étrangère (les "Konversations-Grammatik Methode") concernant le russe, le tchèque, l'italien, l'espagnol, l'allemand, le swahili, etc. rédigés en allemand, italien, espagnol, français, etc.
7) - "les obl." : les obligations de l'emprunt national d'Amazonie (dont Paul disait dans sa lettre du 6 mars 1916 son espoir que la France en obtienne le paiement des coupons impayés).
8) - "Mr. Grange" : ?
9) - "elles ne doivent" : les sœurs et la mère de Marthe.
10) - "de Cumberland" : Paul, en bon anglophile, donne au gendre de l'empereur d'Allemagne Guillaume II son titre anglais, alors qu'il est connu sous son titre allemand de duc Ernest-August von Braunschweig (ou "de Hanovre"). Son épouse, Victoria-Louise de Hohenzollern (ou "de Prusse", devenue par ce mariage Duchesse de Brunswick) tient le devant du couple depuis le début de la guerre en étant devenue l'égérie de la politique nataliste du Reich : elle a déjà 2 enfants en 1916 (elle s'est mariée en 1913) et court à travers l'Allemagne pour fonder ici des centres de protection des nouveaux-nés, là des expositions à l'intention des jeunes filles sur les joies de la maternité. Son époux, pendant ce temps, s'occupe au Palais de leurs deux garçons...

lundi 19 janvier 2015

Lettre du 20 janvier 1915

Petit rappel en guise d'introduction:
Citoyen allemand installé en France depuis 1906, associé de la société L. Leconte, négociant en charbon, dont il dirige le bureau de Bordeaux, Paul Gusdorf s'est engagé pour la durée de la guerre dans la Légion Étrangère dès août 1914, dans l'espoir d'obtenir ensuite la nationalité française. Il est affecté au 1er Étranger, et d'abord envoyé à Bayonne, où il fait ses classes, avant de partir début décembre 1914 pour Lyon. Il y passe un mois avant de recevoir son affectation définitive au Maroc. Ses capacités intellectuelles et sa connaissance de la calligraphie et de la dactylographie lui ont valu, à Bayonne comme à Lyon, de confortables fonctions administratives. Il s'embarque début janvier 1915 pour l'Algérie, où de nouvelles aventures l'attendent... 
Le blog publie les lettres qu'il a envoyées tout au long de la guerre à son épouse Marthe, de nationalité allemande aussi, restée à Bordeaux avec leurs trois jeunes enfants, Suzanne, née en 1909, Georges (le futur philosophe) né en 1912, et la petite Alice, née en 1914. 



Madame P. Gusdorf 22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Bel Abbès, le 20 Janvier 1915


Ma chère petite femme,

J’espère fermement, comme je te le disais hier par carte postale, que l’arrivée de ma correspondance se fait maintenant régulièrement. Arrivé ici le 7 au soir tard, je t’ai écrit dès le 8 et ma carte doit être arrivée vers le 13/14 ; les autres lettres et cartes ont sans doute suivi de sorte que tu es maintenant pleinement rassurée sur mon sort.
Après le temps radieux, nous avons eu de la neige hier et le soleil brillait sur les branches des arbres chargés de neige, spectacle qui ne s’était pas vu ici depuis une dizaine d’années paraît-il. Depuis ce matin, le dégel a commencé et a transformé la neige blanche en boue ; comme la terre est argileuse ici, l’eau n’y pénètre que très lentement et il faudrait du vent pour sécher. Enfin cela passera aussi ! Les nuits sont très fraîches, heureusement qu’on est bien couché !
Il me fait un sensible plaisir que les gens de là-bas (1) jugent notre attitude comme elle doit être jugée ; le contraire aurait été profondément injuste, mais à vrai dire, je craignais fort que tu n’entendes par ci par là un mot blessant de la part de nos voisins qui, surtout d’après Mme Devilliers (2), ne sont pas précisément des gens de tact. Je lis journellement l’ “Écho d’Oran” et de temps à autre les journaux de Paris qui arrivent ici avec 6/7 jours de retard. Le Figaro publiait l’autre jour un article “Son Gendre” contre le duc Ernest-August de Braunschweig (3) à qui il a suffi de devenir le gendre de Guillaume II pour piller un château et d’envoyer des collection de dentelles et de soie à sa femme. L’article, que j’avais si bien mis de côté pour toi que je ne le retrouve pas, disait beaucoup de bien du vieux Duc de Cumberland, ainsi déshonoré par son fils. Quant aux atrocités allemandes, il vaut mieux ne pas en parler. Les nombreux déserteurs alsaciens ont été dirigés ici sur Bel Abbès et sur Saïda (4) où se trouve le 2° Etranger. Il y en a un jeune homme dans ma chambre, originaire des environs de Mulhouse (5) et qui connaît même nombre de personnes là-bas dont je me rappelle encore. Dès le début de la guerre il a été incorporé bien que n’ayant que 18 1/2 ans. Après une instruction de 3 mois à la caserne de Wissembourg (6), il a été dirigé sur le front d’où il s’est évadé en Décembre après un mois dans les lignes françaises. D’après lui le moral des troupes allemandes a singulièrement changé depuis le début de la guerre et ce n’est point avec mépris qu’on parle de l’armée française dans les tranchées allemandes. 
Que notre fille cadette fait déjà tout le tour de la maison, est en effet un grand progrès. Dans 2/3 mois tu seras donc tout de même un peu plus libre !
As-tu vu Baboureau entretemps ? Je n’ai pas eu une seule ligne de lui depuis que je suis à Bel Abbès, c.à.d. depuis quinze jours demain. Cela m’étonne d’autant plus qu’il ne doit pas avoir beaucoup de travail, car les Chemins de Fer français ne reçoivent rien  depuis quelque temps.
J’ai fait dimanche après midi une promenade solitaire dans les environs. Il n’y a dans ce pays que des vignes et des oliviers en dehors des champs et jardins produisant les légumes. Le Régiment possède également de grands jardins qui produisent presque tous les légumes pour le Corps. Les jardiniers sont naturellement des légionnaires. Il existe aussi tout près des murs un joli Jardin Public avec des arbres ombrageux, des cascades et de jolis bosquets. Ce qui est souvent répudiant ici, ce sont les masures misérables des arabes qui se contentent souvent d’une seule pièce pour toute la famille. Et quelle pièce ! On croirait plutôt une écurie qu’une habitation humaine. Notre chambre de 27 hommes comprend entre autres un nègre californien, Jim Jonny, boxeur assez connu et grand ami de Sam Mac Vea (7); un nègre jaune de La Réunion ; un arabe demi-civilisé (8), un Égyptien, un Suisse, un Espagnol, des Belges, des Alsaciens et quelques Allemands. Comme Français il n’y a guère que 2 ou 3 dans la chambrée, dont un qui a plus de 12 ans de Légion. Ces vieux légionnaires se débrouillent dans toutes les langues, même en arabe. Souvent on les entend crier et commander dans un jargon qui fait rire les plus mélancoliques : Cela, c’est à Ich (9)! Mettez les bancs sur le Tisch (10)!
Voilà le 30 Janvier (11) qui approche, et comme je veux éviter que mes voeux et félicitations arrivent en retard, je te les présente aujourd’hui déjà. Et par rapport à mes maigres ressources et l’impossibilité de trouver ici quoi que ce soit, je t’adresse un colis postal avec quelques fruits du pays. Ce n’est que pour te rappeler que je pense à toi plus souvent que jamais et que je compte fermement que nous fêterons ce jour mémorable l’année prochaine dans d’autres conditions qu’anno 1915 (12). Je t’embrasse longuement en attendant de pouvoir faire mieux.
Un baiser aussi pour nos petits.

                                                Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "les gens de là-bas" : sans doute l'entourage bordelais de Marthe; mais cette formule pourrait aussi désigner de façon discrète, voire codée, la famille de Marthe restée en Allemagne. 
2) - Les Devilliers avaient été pensionnaires de Marthe à l'automne 1914, leur logement ayant été loué à des membres du gouvernement replié à Bordeaux, et Mme Devilliers avait dû entendre les voisins tenir des propos aigre-doux sur sa logeuse...
3) - "Ernest-August de Braunschweig" : ce membre de la Maison de Hanovre, arrière petit-fils du roi d'Angleterre Georges III et fils du prussophobe duc de Cumberland réfugié en Autriche, s'est fait prussophile pour épouser la fille du kaiser Guillaume II et prendre le titre de duc de Brunswick.  Paul, qui est originaire du duché de Brunswick a déjà exprimé son regret que, la Prusse ayant annexé ce duché en 1866, le Reich l'ait intégré en 1871. Manifestant son parti pris prussophobe, il présente les frasques de ce duc prussophile comme si son beau-père, l'Empereur d'Allemagne Guillaume II, en partageait la responsabilité, au grand dam de son père le duc de Cumberland, prussophobe selon la presse française prompte à mettre en lumière les moindres tensions internes du camp ennemi (en 1917 le roi d'Angleterre George V lui confisqua tous ses titres et honneurs britanniques parce qu'il soutenait en fait l'Allemagne).
4) - "Saïda" : camp d'entraînement d'artillerie situé à 80 km au sud-est de Sidi Bel Abbès, devenu siège d'un régiment de la Légion.
5) - "Mulhouse" : première ville d'Alsace du Sud, industrielle, francophile, où Paul vécut de 1904 à 1906 avant de s'installer en France, à Nantes, puis à Bordeaux. 
6) - "Wissembourg" : ville du nord de l'Alsace, aujourd'hui frontalière de l'Allemagne, alors siège d'une garnison allemande.
7) - "Sam Mac Vea" : champion de boxe noir américain, connu en France parce qu'il  abandonna après 49 rounds un combat à Paris en 1909 face à Joe Jeanette. Son soit-disant ami Jim Jonny n'a pas laissé de trace historique accessible.
8) - "un arabe demi-civilisé" : Paul, se conformant à la règle personnelle qu'il semble s'être fixée, n'accorde pas à "un Arabe" - de même qu'à  "des Juifs" ou à "un Nègre" -  la majuscule qu'il donne à "les Allemands" ou à "un Alsacien" : être ou ne pas être officiellement constitué en peuple ou nation paraît être son critère de différenciation  logique. Ce faisant, il écrit les mots "arabe", "juif" et "nègre" exactement comme le font alors massivement les soldats français, la plupart inconscients de la xénophobie et du racisme qu'ils expriment ainsi implicitement. 
9) - "à Ich" : "à je".
10) - "le Tisch" : "la table"
11) - 30 janvier" : anniversaire de Marthe, que Paul ne manque jamais de souhaiter à l'avance.
12) - "anno 1915" : Paul utilise la référence annuelle des archives officielles pour traiter en affaire déjà classée ce que le couple endurera en 1915. Façon de dire que la guerre durera encore mais qu'elle ne changera rien à leur union ?