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dimanche 29 janvier 2017

Lettre du 30.01.1917

Porte Bab Djemah, Taza
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 30 Janvier 1917

Ma chère petite femme,

Voici donc la troisième fois que je suis loin de toi le jour de ta fête (1) et s’il fait à Bordeaux le même temps qu’ici tu ne dois pas être de bien bonne humeur. Je suppose même, n’ayant eu de tes nouvelles depuis ta lettre du 17, que tu m’attendais encore aujourd’hui - en vain naturellement. Car, comme je te le disais déjà l’autre jour, même si je réussis à obtenir ma permission, je ne pourrai point partir d’ici avant le 13 Février vu que les demandes passent maintenant par Rabat. Ce qui semble certain, c’est que ma permission n’a été refusée ni par le Chef de Bataillon ni par le Colonel commandant notre régiment et celui commandant le Territoire de Taza et qu’elle a été donc transmise au Général Gouraud à Rabat duquel dépend le tout. Car d’autre permissions, transmises à peu près en même temps que la mienne, émanant de légionnaires de nationalités étrangères, sont revenues ces jours-ci comme étant refusées par le Colonel. Il reste donc, malgré tout, un peu d’espoir. Je compte seulement que tu as expédié mon mandat de façon à ce que, si je réussis, j’aurai quelques sous en poche en partant, car une fois la frontière marocaine franchie, je devrai me nourrir moi-même, recevant toutefois, en rentrant à Taza, une petite bonification (2) pour les jours de voyage.
Il est bien entendu que je t’ai écrit entre les 3 et 9 Janvier au moins 2 lettres ; les as-tu reçues entretemps, ainsi que celles des 26 et 29 Janvier ? Ta lettre du 26 Décembre, écrite en anglais, ne m’est point parvenue ; sans cela, je t’aurais répondu en anglais comme de coutume. Et mon colis de Taza, parti d’ici le 6 ou le 7 Décembre, est-il enfin arrivé ? Sinon, il faudra bien que je me décide à réclamer à la gare de Taza !
Depuis une huitaine de jours, nous avons ici un temps épouvantable : des pluies et une tempête qui cause des dégâts importants, tous les baraquements de la troupe étant faits par elle-même et en conséquence, pas trop solides. Dans la nuit de samedi à dimanche dernier (27 au 28 Janvier) je l’ai même échappé belle. Ce jour-là, le vent soufflait en ouragan et la pluie tombait à torrents. Comme la moitié de la Compagnie avait reçu une nouvelle piqûre anti-typhoïdique, (j’en ai déjà eu 14 et en aurai encore autant avec un peu de veine) et que presque tous les hommes avaient la fièvre à la suite de cette expérience (car ce n’est que cela : tous les ans on découvre un nouveau sérum et on l’essaie sur nous), l’autre moitié devait prendre la garde de la ville. Ce qui faisait que moi, qui ordinairement prends la faction au camp de la Cie (3), fus placé ce soir là à la porte de Bab Djemah (4) pour la nuit seulement. C’est une vieille porte qui perce le mur d’enceinte ; la sentinelle de nuit prend la faction du côté de la ville, surveille le mur et reçoit les rondes d’officiers et de sous-officiers qui passent plusieurs fois dans la nuit pour se rendre compte si tout va normalement. Pendant les 4 heures de faction, on est donc placé à côté d’une vieille tour de 6 à 7 m de hauteur, moitié en ruines et qu’on a laissée sans doute pour conserver ces vestiges antiques du vieux Taza, car la tour n’avait même plus de toit. Je me mettais donc, pour être un peu à l’abri de la tempête, contre un des murs extérieurs de cette tour, enveloppé de mon imperméable. L’eau descendait en torrents de toutes les ruelles débouchant à cet endroit et, pendant ma dernière faction (de 1 à 3 h du matin), la nuit était tellement noire qu’on ne pouvait pas voir à 3 pas. On se tient donc doublement sur ses gardes, tendant l’oreille pour écouter ce qu’on ne peut voir, mais la tempête était si violente qu’on ne distinguait rien. A 2 h 10 une ronde passe - dans l’eau jusqu’aux genoux. A 2 h 25 à peu près l’ouragan était à son comble ; je me pressais contre le mur pour pouvoir seulement rester debout. Tout d’un coup, je reçois successivement 2 petites pierres sur la tête. Je pense un moment qu’elles viennent du mur d’enceinte, lancées par un Marocain (5). Car ceux-ci emploient ce petit truc lorsqu’on est dehors dans la tranchée pour que la sentinelle se penche au-dehors, voir ce qu’il y a, et qu’elle soit de cette façon plus facile à atteindre par un coup de fusil. Mais comme un troisième caillou me touche au même endroit et que je me rends compte en outre que le mur d’enceinte est trop loin pour pouvoir lancer des pierres avec cette précision dans l’obscurité complète qui règne, je me disais que le dessus de la tour se désagrégeait. Au même moment je sens une secousse assez violente et j’ai juste le temps de me coller tout droit contre le mur, là où il s’appuie sur un petit rocher, lorsque toute la tour s’écroule avec un bruit de tonnerre et que je suis couvert de boue et de poussière. La tour avait cédé un peu plus haut que ma tête et tout le dessus était poussé par l’ouragan par-dessus ma tête couvrant une surface qui s’avançait jusqu’à 10 et 12 mètres. Le lendemain matin je voyais parmi les décombres des blocs de plus de 100 kg dont un seul aurait suffi pour m’écraser complètement. Enfin, et comme par miracle, je n’ai pas eu la moindre égratignure, mais j’avoue que je n’ai pas dormi une minute pendant le reste de la nuit ... Mon camarade qui venait me relever à 3 h tâtait dans la nuit, ne voyant plus la silhouette de la tour carrée. Finalement il m’appelait et je n’avais pas le temps de lui répondre qu’il tombait déjà par terre de toute sa longueur respectable, ayant heurté un des blocs disséminés sur la route. C’était une nuit effrayante et tout le pays a été fortement éprouvé. Pas mal de murs se sont écroulés à Taza, des toits enlevés, des marabouts détruits, des arbres déracinés ou brisés net.
J’ai suivi d’assez près les bruits menés autour de la Paix. Le seul fait que les journaux parlent déjà autant de la paix que de la guerre - sinon davantage - est à mon avis un signe que la paix approche assez rapidement. Les Alliés, dans leur note au Président Wilson, auraient pu être encore plus clairs, mais le fait qu’ils indiquent au moins grosso modo leurs conditions donne à leur réponse un avantage marqué sur celle des Empires Centraux (6). L’interview du Président Poincaré (7) laisse également percer qu’on est tout disposé à écouter pour traiter ensuite, si c’est possible, mais après avoir entendu les propositions détaillées des Allemands. Il est donc à prévoir que ceux-ci les présentent, et je reste persuadé que la différence entre les 2 partis ne sera point aussi énorme qu’on semble se l’imaginer. La création d’une Société des Nations (8) notamment doit avoir beaucoup d’intérêt pour l’Allemagne qui, se voyant détestée un peu partout, se dira que c’est le seul moyen de rentrer dans des relations à peu près correctes avec les autres pays qui, s’ils ont obtenu auparavant des avantages politiques,  ne pourront guère imposer une situation économique spéciale à une Allemagne faisant partie de la Société des Nations. Le gros obstacle réside dans la Constitution allemande, la dynastie des Hohenzollern (9) qui, prévoyant qu’on ne leur pardonnera pas cette aventure, essayeront tout pour avoir, au moins en apparence, une guerre “victorieuse”. Et je ne peux pas me figurer qu’ils se résignent au rôle des empereurs vraiment constitutionnels comme en Angleterre - n’ayant point le tempérament ni les traditions de se taire (10).
1000 baisers pour toi et les enfants.

Paul

Me voici déjà 2 ans au Maroc depuis le 27 courant. (11)



Notes (François Beautier)
1) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, le 30 janvier.
2) - "bonification" ; d'après ce qu'en dit Paul ce serait une bonification rétroactive, donc plutôt une indemnisation.
3) - "Cie" : compagnie.
4) - "Bab Djemah" : porte orientale de la vieille ville fortifiée de Taza, elle fait entrer la route venant d'Oujda jusqu'à la médina et à la mosquée principale Djemah el Kebir (bâtie au 12e siècle, comme les remparts et leurs tours). La porte correspondante à l'ouest (conduisant à Fès) est dénommée Bab er Rih.
5) - "un Marocain" : il semble que Paul ait décidé d'employer la majuscule et de renoncer aux surnoms dégradants pour désigner enfin correctement les vrais propriétaires du Maroc. Ce faisant il s'aligne sur la pratique de ses plus hauts chefs militaires, Lyautey et Gouraud, dont dépend le sort de sa demande de permission...
6) - "Empires centraux" : en réponse à la demande du Président Wilson du 18 décembre 1916 de préciser leurs buts de guerre et leurs conditions de paix, l'Allemagne et implicitement l'Autriche-Hongrie déclarèrent le 26 décembre rejeter la proposition de médiation américaine, puis lancèrent le 7 janvier 1917 la menace d'une guerre sous-marine totale, qu'ils mirent à exécution deux jours plus tard. Le lendemain de cette lettre, le 31 janvier, l'Allemagne exposa explicitement à Wilson qu'elle tenait à se doter de territoires nouveaux en Europe et en Afrique, ce qui rendait la paix impossible. Cette position était connue depuis longtemps. Mais la guerre sous-marine à outrance (dont la phase précédente avait provoqué la tragédie du Lusitania le 7 mai 1915) conduisit les États-Unis à rompre les relations diplomatiques avec l'Allemagne à compter du 3 février 1917 puis à lui déclarer officiellement la guerre le 6 avril 1917 (le Président Wilson en avait présenté la demande au Congrès quatre jours auparavant).
7) - "Poincaré" : Raymond Poincaré (1860-1934), républicain modéré fut Président de la République française de février 1913 à février 1920. Sa détermination à gagner la guerre trouva son expression dans la nomination de Georges Clémenceau ("le Tigre") à la Présidence du Conseil des Ministres en novembre 1917.
8) - "Société des nations" : voir la note "Président Wilson" de la lettre du 26 janvier 1917.
9) - "Hohenzollern" : dynastie royale et impériale vieille de 9 siècles dont le chef (c'est alors Guillaume II) est de droit empereur d'Allemagne et roi de Prusse. Du fait de sa constitution l'Allemagne est alors nécessairement impériale et sous la coupe de la Maison de Hohenzollern.
10) - "se taire" : si l'appréciation de l'entêtement de Guillaume II à conduire sa famille et son pays à la victoire est parfaitement crédible, Paul ne la mentionne qu'à titre de risque d'une défaillance de l'analyse qu'il vient de construire, laquelle conclut à l'imminence d'une paix négociée. Or, toutes les informations qu'il possède à cet instant devraient le conduire au contraire à dire à son épouse qu'une paix blanche est pratiquement impossible. En somme, tout ce qu'il dit sur la paix ne vise qu'à rassurer Marthe (un mensonge valant mieux, pour ce faire, qu'un silence).
11) - "le 27 courant" : Paul a envoyé sa dernière carte postale d'Algérie (de Sidi Bel Abbès) le 27 janvier 1915 en annonçant son départ le lendemain pour le Maroc. Sa première carte envoyée du Maroc (d'Oujda) est datée du 28.

vendredi 16 septembre 2016

Lettre du 17.09.1916

Portrait de Mme de Thèbes



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Au col de Touahar, le 17-9-16

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 7 courant, et comme, par un hasard miraculeux, nous sommes de repos aujourd’hui, dimanche, je vais pouvoir te répondre sans trop de retard. Ce qui importerait en effet beaucoup en ce moment, ce serait de connaître aussi exactement que possible l’état de nos finances dans la maison L. L. (1) et Cie, tout en sachant combien L. a porté sur le fameux compte d’assurance pour loyers et patentes à payer après la guerre, notamment à Anvers et Gand (2). Je viens donc d’écrire dans ce sens à Mr. Penhoat qui venait de m’écrire précisément à ce sujet. Je lui ai recommandé de remettre son affaire à Me Bonamy qui, étant ainsi l’avoué de nous deux, sera un tout petit peu plus empressé de nous tenir au courant, bien que je n’escompte pas la levée du séq. avant la fin de la guerre. 
Pour ce qui est de l’avenir, je n’ai point d’idée bien arrêtée. Nous demandons la dissolution seulement pour le cas où il y aurait perte de 1/4 du capital, comme je l’ai dit dans la lettre. Je ne crois toujours pas que L. en voyant que j’obtiendrai la naturalisation consente à se séparer de nous, de crainte que nous lui fassions la concurrence.
Qu’est-ce que Mme Penhoat a donc de si intéressant à faire avec Mme Malaret ; et M. (3) n’a-t-il rien raconté de l’état actuel des affaires du bureau de Bordeaux ? Ou de celles de Mr. Siret ?
D’après le dernier cri de guerre (4), nous resterions ici jusqu’en Octobre ce qui aurait au moins ceci de bon que nous ne marcherions pas en colonne. Mais la tiraillerie ne s’arrête pas non plus et il y a eu déjà plusieurs affaires assez sérieuses ici. Et le cimetière de Touahar s’agrandit ... Les bicots (5) s’ingénient à détruire les lavabos, abreuvoirs et sources aménagés par nous à quelques centaines de mètres du camp dans un ravin et le matin en descendant, nos hommes ont eu à recommencer le travail de la veille. Maintenant le Commandant fait tous les soirs braquer deux mitrailleuses sur ce ravin et à chaque instant de la nuit cela crache - ce qui n’est pas précisément fait pour laisser dormir les poilus. Enfin, on s’y habitue avec le temps et les bicots s’abstiennent de nous embêter là-bas.
Sur le front cela a l’air de marcher et je reste toujours persuadé qu’on en finira cette année. Te rappelles-tu la petite histoire qu’on racontait déjà lorsque nous étions à l’école ? Lors de la révolution de 1848 Guillaume I, régnant alors à la place de Frédéric-Guillaume IV comme prince régent, devait se réfugier en Angleterre où il vivait à Londres sous le nom de Muller en 1848/49 (6). Il y consultait une bonne femme, genre Mme de Thèbes (7), sur son avenir. Celle-ci lui prédisait qu’il serait empereur en alignant les chiffres de l’année comme suit :
            1849                            1871
                   1                                   1
                   8                                  8
                   4                                  7
                   9                                  1
Empereur en 1871     Mort en 1888
Elle ajoutait que comme il y avait 3 fois le chiffre 8 dans le 1888, il y aurait 3 empereurs de la dynastie des Hohenzollern et se servant de nouveau de ce chiffre 3 et de 1888, elle prédisait la fin de la dynastie de la façon suivante : 1888
           1
   8
   8
   8
     1916
Il ne peut donc pas faire le moindre doute que la maison Hohenzollern finira en 1916 (8)
Qu’il en soit ainsi !
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - "L.L" : Lucien Leconte, dont Paul est l'un des deux associés. 
2) - "Anvers et Gand" : ports où la maison Leconte possède des bureaux, des succursales ou des parts de sociétés de courtage maritime.
3) - M., Malaret : ancien employé de Paul au bureau de Bordeaux, de même que Mr. Siret, qui est aussi le neveu d'Hélène, l'employée de Marthe.
4) - "cri de guerre" : la rumeur circulant dans le régiment.
5) - "les bicots" : il s'agit précisément de rebelles de la tribu des Rhiatas. La redoute de Touahar où stationne le groupe de Paul domine le col et le village indigène de Touahar, ainsi que l'oued Innaouen qui coule beaucoup plus bas. 
6) - Le prince Guillaume (frère cadet de Frédéric-Guillaume IV) fut temporairement chassé du pouvoir et d'Allemagne par la Révolution libérale de 1848. 
7) - Madame de Thèbes, de son vrai nom Anne-Victorine Savigny (1845-1916) était une célèbre voyante et chiromancienne française. Elle passe pour avoir été consultée par Marcel Proust, qui parle d'elle dans La Recherche. 

8) - la maison de Hohenzollern finira en 1916" : tout l'exercice de numérologie qui précède sert à "fonder" cette prédiction dont Paul souhaite "qu'il en soit ainsi". Cependant la Maison de Hohenzollern ne s'est éteinte ni en 1916, selon ce calcul, ni en 1918 avec l'abdication de Guillaume II empereur d'Allemagne et roi de Prusse puisqu'il existe toujours des descendants qui prétendent à ces titres. Quant à Guillaume, il ne "sort pas de" la révolution libérale de 1848 puisqu'il devient prince-régent de Prusse en 1858 lorsque son frère aîné Frédéric-Guillaume IV, atteint d'une congestion cérébrale, devient incapable de régner. Cependant, la révolution de mars 1848 l'a chassé de Berlin alors qu'il était gouverneur de Poméranie et chef de plusieurs régiments militaires. Surnommé "Prince la mitraille" après qu'il ait fait tirer sur les manifestants, il vit son château incendié et dût se réfugier quelques temps en Angleterre (l'emploi d'un faux nom n'est guère crédible que pour rendre visite à une diseuse de bonne aventure puisque Guillaume de Hohenzollern était officiellement accueilli par la branche saxonne de sa famille en tant que petit-fils de la Reine Victoria alors au pouvoir), ce qui "justifie" la date de 1849. Il devint effectivement empereur d'Allemagne en 1871 et mourut en 1888...

samedi 6 août 2016

Lettre du 07.08.1916

Ernst-Auguste III de Hanovre en 1915


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 7 Août 1916

Ma Chérie,

Je réponds à tes lettres des 26, 29 et 31 Juillet. Ma réponse à ton rapport t’est sans doute parvenue les premiers jours du mois courant, tu en auras vu que mon attitude dans l’affaire de Nantes n’est tout de même pas aussi passive que tu veux bien le dire : J’ai écrit aussi bien à Me Bonamy qu’à Me Palvadeau (1), mais à moins de réponse précise de l’un ou de l’autre je ne vois point autre chose à faire pour le moment. Si Leconte demandait réellement la dissolution de la Société, - ce que je ne crois pas encore jusqu’à nouvel ordre bien que ce ne soit pas chose impossible - moi ou le séq. devraient être informés de cette demande à temps pour être représentés. Notre réponse serait très simple : Si la maison ressent actuellement des inconvénients par rapport à moi, il est hors de doute que je n’ai rien fait pour les provoquer, bien au contraire et la lettre de félicitations accompagnée d’un télégramme de L. datée du commencement du mois d’Août après annonce de mon engagement sont là pour prouver que L. a applaudi des deux mains à mon geste. Il est en outre hors de doute qu’en fait d’inconvénients j’en ressens davantage que lui : comme je n’ai jamais caché mon état civil et notamment ma nationalité, L. en s’associant avec moi devait connaître le risque qu’il courait le cas échéant. Le tribunal devrait donc décider le cas échéant qu’il n’y a pas lieu de prononcer la dissolution qui, au besoin, pourrait être arrangée d’une façon amiable. Au surplus comme notre contrat prévoit la dissolution de plein droit en cas de perte de 1/4 du capital, ce cas pourrait se présenter et si réellement les affaires vont si mal comme le dit L. nous serions bientôt arrivés à ce point. Mais là encore il y aurait lieu de procéder à une vérification minutieuse des livres pour voir réellement où en sont nos affaires, et comme l’actif des succursales de Gand, Anvers et Trieste ne peut être constaté pour le moment, il faudra attendre nécessairement que les relations avec ces ports soient rétablies. Enfin, ma véritable situation dans la maison ressortirait clairement et si, comme le soutient Leconte, les 300,- Frs par mois étaient portée en diminution de mon compte, je ne pourrais plus participer aux pertes de la maison. Cette dernière thèse est diamétralement opposée à l’avis de Me Lanos qui t’a affirmé le contraire, ainsi que je l’ai fait ressortir dans ma lettre à Me Palvadeau dont tu possèdes copie. Cet avoué (2) du reste, qui t’a dit qu’il est pour et non contre la sauvegarde de nos intérêts, a fait bien peu jusqu’ici qui confirme ses mots ! Il serait certes préférable que le Tribunal de Nantes se dessaisisse de notre affaire au profit de celui de Bordeaux, mais l’avocat ne t’a-t-il pas dit ce qu’il faut faire pour l’amener à un tel acte ? Mes Bonamy (3), Palvadeau et Lanos ne t’ont-ils donné, l’un ou l’autre, aucun tuyau à ce sujet ? 
Leconte, “débarrassé” de ses deux collaborateurs (4), serait dans une situation assez pénible, crois-moi, et sois persuadée que lui-même en est convaincu, malgré son aveuglement sur sa propre valeur !
La tournure que prend les choses avec l’attitude du peuple allemand (5) en général et celle de l’armée allemande dans les départements envahis en particulier me suggère souvent l’idée qu’il ne sera peut-être pas bon de rester en France après la guerre, aussi pénible que soit pour nous un changement de domicile, surtout par rapport aux enfants. Je ne veux cependant point prendre une résolution fixe à ce sujet, une fois parce que pour juger la situation à ce sujet il faut attendre la fin de la guerre et d’autre part parce que je sais que tu tiendras aussi à avoir voix au chapitre lorsque cette question sera à trancher. Nous en déciderons donc verbalement en temps opportun et d’ici là, pour ce qui concerne la défense de nos intérêts, tu continueras à t’en charger. Tu es bien au courant et peux prendre toute résolution urgente sans me consulter, vu la lenteur des communications.
Les attendus du jugement de Nantes sont certes peu approfondis, comme tu le trouves à juste raison. Non seulement sur le ou les points que tu soulignes, mais encore sur un autre qui semble être compris en ma faveur. Oui, si le Gouvernement allemand voulait correspondre avec et payer tous ses nationaux en pays étranger, il lui faudrait des milliers d’employés rien que pour ce travail et des crédits monstrueux pour faire face à ces paiements. Mais cette idée que tout Allemand est à son poste à l’étranger par ordre du gouvernement est tellement répandue depuis la Guerre qu’il était tout naturel que la Ligue anti-allemande (6) s’en empare dans une forme appropriée à sa mentalité. Si ces gens savaient seulement le peu d’empressement que les autorités allemandes ont toujours eu pour leurs nationaux et que le contact avec elles était tel que les dits nationaux, s’il y avait seulement la moindre possibilité, l’évitaient soigneusement.
L’histoire du Duc de Cumberland (7), si elle est véridique, ne serait qu’une punition - un peu dure il est vrai - pour le vieux Duc qui perdrait son deuxième et dernier fils d’une façon encore plus tragique que l’aîné tué dans un accident d’automobile alors qu’il se rendait à un mariage à Copenhague. L’attitude du vieil Ernest avait quelque chose de grand avant la réconciliation avec Guillaume II et il est à supposer qu’il s’appuyait fortement sur ses parents, la famille royale anglaise, lorsque pendant près de 30 ans il refusait la succession de Brunswick sans le royaume de Hanovre. Malgré qu’il soit le gendre du Kaiser, Ernest-Auguste aurait donc dû rester au moins chez lui, car les liens de sa famille - comme cela ressort déjà de son titre “Cumberland” - avec l’Angleterre sont bien plus vieux que ceux avec les Hohenzollern. Comme il était jeune, trop jeune pour un officier supérieur, il aurait pu prétexter cette jeunesse ou du moins aller ostensiblement sur le front russe ou serbe. Mais les têtes couronnées ne sont considérées en Allemagne que comme soldats et je crois que c’est poussé par ce préjugé que le jeune homme est allé, peut-être contre sa conviction intime, mais de toutes façons contre celle de son père, cueillir quelques lauriers en apparence faciles sur le front français ou anglais. L’histoire de la folie me semble toutefois invraisemblable parce qu’en Allemagne on aurait trouvé moyen de la cacher ...
Je suis content que la visite de Mme Penhoat se réalise quand même et te procurera quelque divertissement. Ne ferais-tu pas bien d’en prévenir le Commissaire pour éviter toute histoire pouvant être provoquée par un voisin par trop circonspect (8)? Tu fais aussi bien de promener les enfants de temps à autre à la campagne, ne fût-ce que pour leur procurer en même temps qu’à toi un peu de distraction et l’ai pur de la campagne.
Je te remercie d’avance du prompt envoi du colis ; si tu n’as pas de facture il suffira de m’envoyer les étiquettes pour pouvoir prouver à l’occasion qu’il s’agit d’effets personnels et non règlementaires. Mais ne me confectionne pas un maillot de laine cette année : si j’en avais besoin, je peux en acheter ici d’occasion à très bon compte. Il est même probable que la Compagnie nous en fournira.
Inutile de te dire que le travail de bureau que je fais ici - comme tout celui qui se présente dans une administration militaire - n’est point compliqué et n’exige aucune mise en batterie de l’intelligence ou de l’esprit. Mais je travaille néanmoins avec plus de goût qu’en maniant la pioche ou la pelle, voire la brouette, et je me salis moins. C’est pour cela du reste que je t’ai demandé les pantalons blancs, car le Corps ne nous en fournit qu’un seul. J’espère que tu ne m’as pas expédié une de mes chemises blanches comme la dernière fois, car avec le sirocco elles ne tiennent pas plus de 2 jours et il faut les laver. Encore faut-il être expert dans cet art pour lui donner dans l’eau froide la blancheur immaculée primitive. D’après toute vraisemblance, nous allons repartir aujourd’hui en 8, c.à.d. le 14 Août, pour, paraît-il, construire un Blockhaus pas trop loin de Bab Merzouka (9), soit à une vingtaine de km d’ici ; je t’aviserai en cas de départ pour que tu ne te fasses pas de mauvais sang au sujet de la correspondance diminuée.
Pourquoi ne te fais-tu pas photographier avec les enfants, puisque tu sais que ta photo me fera autant de plaisir que celle des gosses. Je n’en possède qu’une de Janvier 1914 sur la carte avec Georges et Suzette.
Embrasse les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.


                                                  Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Me Palvadeau" : pour la première fois, enfin, Paul précise le titre de ce juriste ("Maître"), un avocat qui le représente à Nantes dans sa demande de levée du séquestre (donc en soutien ou relais de Me Bonamy) et, aussi, dans ses réclamations auprès de la société Leconte qui ne lui paie pas sa part de bénéfices et cherche apparemment à s'emparer de sa part de capital.
2) - "cet avoué" : il s'agit vraisemblablement de Me Lanos, qui est à Bordeaux où il représente Paul et Me Palvadeau.
3) - "Bonamy" : le premier avocat engagé par Paul à Nantes en décembre 1914 pour obtenir la levée du séquestre. Paul a plusieurs fois manifesté à Marthe son mécontentement du peu d'implication de cet avocat qu'il conserve pourtant. 
4) - "deux collaborateurs" : Paul et Penhoat, les deux autres associés de la Société Leconte & Cie.
5) - "attitude du peuple allemand" : à l’été 1916 l'Allemagne, arrêtée à Verdun, bloquée sur Ypres, affamée et malade (par malnutrition résultant des réquisitions de guerre et du blocus), hésite entre deux politiques : celle d'une recherche de paix négociée (par le chancelier Bethman Hollweg, qui se présente comme vainqueur) que les Alliés rejettent comme un bluff tactique, et celle du jusqu’au-boutisme nationaliste du chef d'état-major Hindenburg qui semble prêt à enrôler toute la population du Reich. Paul fait aussi une allusion au rumeurs de massacres de civils, et aux probables exécutions de "francs-tireurs" et autres espions, ainsi qu'aux délits habituels de toutes les troupes - ici allemandes - dans la zone du front et les régions occupées (violences, viols, pillages... ). Ces rumeurs et ces affaires réelles furent rapportées en France en 1916 dans une multitude d'articles, de brochures (dont, par exemple, deux très célèbres du Professeur d'Histoire Pierre Bédier, illustrées de gravures, intitulées "Les crimes allemands d'après des témoignages allemands", et "Comment l'Allemagne essaye de justifier ses crimes", publiés à Paris chez Armand Colin en 1915 puis rééditées revues et augmentées en 1916) et de livres, tous le plus souvent agrémentés de gravures et/ou de photographies plus ou moins visiblement truquées, ainsi que par plusieurs grandes expositions, afin de fouetter - par un bourrage de crâne méthodique - le patriotisme des Français tant au front qu'à l'arrière. Il est très probable que Paul avait connaissance de ces articles et ouvrages largement diffusés. Il se peut aussi qu'il ait lu dans la presse certains des procès verbaux rendus publics de la "Commission d'enquête instituée par la République française par décret du 23 septembre 1914 en vue de constater les actes commis par l'ennemi en violation du droit des gens". Très lucidement, Paul en conclut que son avenir en France serait compromis par le risque d'être amalgamé par les Français à un peuple allemand désormais tout entier accusé d'inhumanité. Il se garde cependant de s'engager auprès de Marthe à chercher un nouveau pays d'accueil. 
6) - "Ligue anti-allemande" : déjà citée dans une note à propos de l'affaire Kornfeld (lettre du 16 juillet 1916), cette "Ligue antiallemande" (selon la graphie de l'époque) est ici pour la première fois mentionnée par Paul qui, pourtant, la connaissait (elle éditait un bulletin où il aurait été désigné comme espion ; il y lisait les informations concernant les séquestres et naturalisations des étrangers "ressortissants ennemis") mais de laquelle il ne voulait peut-être pas se faire l'écho dans son courrier destiné à Marthe, pour ne pas l'effrayer davantage. Cette ligue était alors une puissante officine de démolition systématique de l'image de l'Allemagne, accusée de comploter dans le monde entier pour y imposer sa sauvage dictature, tant militaire que politique et économique (surtout économique, car elle recrutait essentiellement parmi les petits chefs d'entreprises français inquiets de ne plus retrouver après-guerre leur marché national : son bulletin était présenté comme "Organe de défense des intérêts économiques français et coloniaux"). Cette ligue aurait été fondée sous ce nom et dans ce but par des armateurs français à Bordeaux en juillet 1871 afin de contrer une prétendue invasion d'agents allemands - certains se présentant comme Alsaciens-Lorrains - venus s'installer en France à l'occasion de sa défaite militaire pour évincer les entrepreneurs français du marché national et colonial. Il semble aussi que les fondateurs aient été des républicains particulièrement hostiles au traité de Francfort de mai 1871 (de là la neutralité à l'égard de la Ligue du journal originellement républicain libéral La Petite Gironde, que lisait assidument Paul) mais que dès 1877 elle devint explicitement antirépublicaine, anti-ottomane (ce qui permettait opportunément à ses membres de s'en prendre aux commerçants arméniens !), antilibérale, antisémite et promilitariste à outrance. Tombée dans l'oubli elle se reforma en antennes régionales dès le début de l'année 1914 puis prit de l'ampleur avec le début de la guerre, formant un réseau parfois dénommé "Ligue nationale antigermanique". Son slogan le plus célèbre "Pas de produits austro-allemands ; pas de personnels austro-allemands !" et l'absence de véritable idéologue parmi ses dirigeants attestent le caractère avant tout corporatiste de cette organisation de petits commerçants et entrepreneurs. 
7) - "Duc de Cumberland" : Paul, en bon anglophile antigermanique, et en fier enfant du duché de Brunswick, porte une certaine admiration à la famille du Duc de Cumberland dont il a déjà parlé dans ses lettres des 20 janvier 1915 et 30 avril 1916. Ce qu'il dit de la succession du Royaume de Hanovre et du décès du fils aîné du vieux Duc est vrai (en effet, Georges de Hanovre, né en 1880 de l'union de Ernest-August II de Hanovre et de la princesse Thyra du Danemark, est décédé d'un accident d'automobile en mai 1912). Mais ce que rapporte la presse quant à une mort prématurée du second fils est faux et participe de la "guerre de propagande". En effet, Christian de Hanovre, né en 1885, est mort d'une péritonite en 1901, et le troisième fils du Duc, Ernest-August III de Hanovre, né en 1887, époux en 1913 de Victoria-Louise de Prusse (seule fille du Kaiser Guillaume II), monté sur le trône du Brunswick à la suite de ce mariage, nommé à moins de 30 ans général de division de l'Armée prussienne au début de la guerre, n'est pas mort fou sur le front en France en 1916 mais dans son lit, près de Hanovre, en 1953, longtemps après avoir abdiqué sous l'effet de la Révolution allemande en 1918. 
8) - "voisin circonspect" : Paul ne se révèle pas ici particulièrement paranoïaque en craignant que l'installation chez Marthe, pour quelques jours, de Mme Penhoat et de sa petite famille, ne déclenche la dénonciation d'un voisin supposant qu'il s'agirait d'une réunion de comploteurs antifrançais. La délation de supposés espions allemands, la surveillance zélée et bénévole des étrangers "ressortissants ennemis", la calomnie à leur encontre, sont alors un sport national en France, sur lequel l'Histoire préfère habituellement se taire mais que la lecture de l'abondante et prospère presse nationaliste de l'époque restitue dans toute sa fétide ampleur. On comprend ainsi mieux que Paul conseille à Marthe l'air pur de la campagne...
9) - "Bab Merzouka" : poste à l'ouest-sud-ouest de Taza, en direction de Fès, mais plus près de Taza que le dit Paul (à une douzaine de km. à vol d'oiseau soit à une vingtaine de km par le chemin montagnard tortueux). 

mardi 26 juillet 2016

Lettre du 27.07.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 27 - 7 - 1916

Ma chérie,

Je t’accuse réception de ton mandat-poste de 25 Frs dont je te remercie ainsi que de la lettre de Suzanne. Ci-joint les derniers feuillets de ton rapport en retour.
Ne sais-tu pas si Mr. Plantain est toujours à Tarbes (1)? Je ne lui ai plus écrit depuis des mois, mais j’ai l’intention de lui adresser quelques lignes.
Je suppose que tu as touché quelques coupons ce mois-ci ? Les Mexicains (2) ne paient-ils toujours pas ? 
Nous avons ici à la Compagnie un jeune homme qui est de Guken (Hinter der Einbeke) (3) et qui connaît Melle Hirte (4) - hasard encore ! J’avais l’occasion hier de voir un journal imprimé sans doute en Suisse et intitulé : ”Kriegeblätter fürs Deutsche Volk”(5). C’est une violente protestation contre la condamnation de Liebknecht (6) et qui reproduit son discours très violent au Reichstag contre la guerre. Cette feuille donne aussi des détails sur la rareté et la cherté des vivres en Allemagne qui semblent donc réelles. Une caricature du Simplicissimus (7): 2 hommes devant une table se partagent 1/2 poisson ; au mur des tableaux de Guillaume (8) et des autres princes allemands. “Il n’y a pas à dire, nous sommes la nation la plus riche, nous nourrissons 22 souverains dans notre pays”. Des vers de Arno Holz (9) qui doit avoir changé d’avis :
Was ist das beste Futter, sprich,
Für hingernde Nationen ?
Du dumme Knaup, was kinumert’s Dick ?
Der Rein spricht : “Blaue Bohnen” (10)
Mille baisers.


Paul



Notes (François Beautier, Michel Chasteau)
1) - "à Tarbes" : Paul avait reçu de cet ami de la famille, en octobre 1915, une carte postale expédiée de Tarbes, où il avait été mobilisé à l'arsenal.
2) - "les Mexicains" : titres d'emprunts obligataires du Mexique possédés par la famille. Le pays, instable depuis la Révolution de 1910, tarde souvent à verser les intérêts.
3) - "Hinter der Einbeke" : "derrière l'Einbeke" (allusion obscure).
4) - "Melle Hirte" : première et dernière apparition de cette personne dans le courrier de Paul.
5) - "Kriegeblätter fürs Deutsche Volk" : mot à mot "Feuilles de guerre pour le peuple allemand". Cette publication n'a pas laissé de traces dans l'Histoire mais il est vraisemblable qu'il s'agissait d'un journal de déserteurs et/ou pacifistes allemands réfugiés en Suisse et prônant le pacifisme intégral de Lénine (c'est-à-dire la guerre civile révolutionnaire). 
6) - "Liebknecht" : Il est probable qu'il s'agissait plutôt du discours prononcé par Karl Liebknecht (député socialiste spartakiste) à Berlin, le 1er mai 1916, lors de la manifestation organisée par ses camarades spartakistes. Ce discours dans lequel il reprenait ses grands thèmes socialistes, antimilitaristes et pacifistes précédemment exposés au Reichstag (Parlement) depuis 1912, lui valut d'être arrêté et emprisonné, ce qui entraîna des manifestations pour sa libération. 
7) - "Simplicissimus" : hebdomadaire satirique allemand qui parut de 1896 à 1944 et déjoua son interdiction par les autorités d'une part en publiant des articles rédigés par les plus grands écrivains allemands et d'autre part en prenant toujours, au fond (en contradiction fréquente avec la forme), le parti du gouvernement (qui s'en servait réciproquement pour tester l'opinion publique et régler ses propres comptes).
8) - "Guillaume" : le Roi de Prusse et Empereur d'Allemagne, Guillaume II.
9) - "22 souverains" : l'Empire allemand, de 1871 à 1918, rassemblait 14 provinces prussiennes et 8 états associés (l'Alsace-Lorraine, le Bade, la Bavière, la Hesse, le Mecklembourg, l'Oldenbourg, la Saxe, le Wurtemberg), soit 22 "staaten" dirigés par 22 souverains.
10) - "Arno Holtz", poète et écrivain allemand (1863-1929), nominé mais récusé car "trop Allemand" au prix Nobel de littérature en 1929 (décerné à Thomas Mann).
11) -" Blaue Bohnen" : "haricots bleus". Traduction par Michel Chasteau : "quel est le meilleur fourrage, dis / Pour notre nation affamée ? /Toi, stupide Guignol, de quoi te mêles-tu ? / Le Rhin répondit "les haricots bleus" (en argot militaire allemand, ces "haricots bleus" équivalent aux "pruneaux" français qui désignent les balles de plomb, de couleur effectivement bleutée).

vendredi 29 avril 2016

Lettre du 30.04.19

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran
Victoria Louise de Hohenzollern


Taza, le 30 Avril 1916

Ma Chérie,

En te confirmant ma carte d’hier, je reviens aujourd’hui sur ta lettre du 18 et t’accuse en même temps réception de celle du 23 arrivée ce soir même. Tu as tort de t’inquiéter tant que cela pour la question des mandats, car le cas échéant, tu sais toujours où trouver de l’argent. Mais Leconte, je pense, continuera aussi régulièrement ses envois, car d’après moi il a quand même un certain intérêt à rester en bons termes avec moi.
Je suis surpris de ce que tu dis au sujet du dentiste. 30 frs la dent contre 5 M (1) que tu as payés autrefois ! Je suppose que ce sont les premiers dentistes qui demandent ces prix d’amateurs, tandis qu’au Louvre dentaire par exemple cela ne doit pas être aussi cher ! Mon ami Danty avait un parent ou une parente qui était établi comme dentiste aux Allées de Tourny, à gauche en venant de la comédie et presque à côté du deuxième grand comestible. Enfin, quel que soit le prix, je serai content que tu fasses faire l’opération et qu’en te revoyant tu sois “au complet”. Je t’envoie ci-joint une coupure de l’Echo de Paris parlant du droit des Allemands de plaider en France (2) et je crois que c’est à la suite de cela que Me Bonamy a tout d’un coup cessé toute correspondance. Mais comme il n’a pas non plus répondu à Mr. Penhoat on est forcé de conclure qu’il est l’instrument du Gd (3). De toute façon, s’il n’est pas mobilisé, il a agi très mal ! 
Penhoat est actuellement au repos près de Dunkerque et ne semble pas trop souffrir de la guerre. Tu penses que ce n’est pas en termes amicaux qu’il parle du Père Leconte !
La vie ici continue son cours monotone et sans joie. On est plutôt ouvrier que soldat et notre ancien colonel avait bien raison en disant l’autre jour à un de mes camarades que 15 ans de Légion c’est 15 ans de cantonnier. Il y avait ce matin une alerte : on disait que les bicots étaient entrés au Camp Gouraud (4) à Taza et nous fûmes rassemblés en toute hâte. On nous distribuait un casse-croûte, mais à peine partis nous fîmes demi-tour. L’affaire était déjà terminée et se résumait en ceci que les Marocains, installés sur une montagne, tiraient sur des Tazis (5) et des soldats travaillant à l’autre côté de la ville. Ils s’étaient retirés après quelques coups de canon. 
Si à l’occasion tu trouvais une grammaire espagnole tu serais bien aimable de me l’envoyer, mais ne te dérange pas exprès pour cela. Je m’aperçois en effet que le petit bouquin est insuffisant et que pour les déclinaisons etc. il ne donne aucun renseignement. Il existe en Allemagne une excellente méthode (Gaspay Otto Sauer) (6) qui coûte 2 M pour apprendre les différentes langues avec prononciation etc. et j’espère que quelque chose de semblable existe aussi en français. La carte de Pâques de Suzette ne contenait pas de fautes, sauf un ^ qui manquait.
Tu ne m’as plus parlé des obl. Amazone (7), mais je pense que notre ami s’en occupe. C’était Mr. Grange (8) qui me les avait recommandées dans le temps et il en possédait lui-même un gros paquet. As-tu vu entretemps l’avocat ? Je suis curieux de connaître son avis !
Je te retourne enfin la carte de ta soeur ; du moment qu’elles (9) pensent à ces petites choses-là, elles ne doivent manquer de rien.
Mais enfin, le duc Ernest August de Cumberland (10) doit se dire qu’il n’a pas fait une bien brillante affaire avec son mariage ! Au début de la guerre les journaux parlaient souvent de lui ; maintenant il doit s’occuper plutôt de sa famille que de l’armée.
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

                                                   Paul


L’article sur Guillaume II t’intéressera également .



Notes (François Beautier)
1) - "5M" : 5 marks (ce qui équivalait avant le début de la guerre à 6,25 francs)
2) - "à plaider en France" : Paul aurait-il l'intention de porter lui-même sa demande de levée de séquestre ? Le journal "L'Écho de Paris" du 21 avril 1916 publia un article rappelant que d'après l'arrêt du 20 avril 1916 les "Austro-Allemands" étaient autorisés à plaider en France selon le décret du 27 septembre 1914 et les circulaires du Garde des Sceaux de février et mars 1916. La librairie des Recueils Sirey a publié à Paris en 1916 le livre de 192 pages d'Edgar Troimaux titré "Séquestres et séquestrés ; les biens austro-allemands pendant la guerre" auquel on peut se reporter pour éclairer la situation faite aux biens de Paul Gusdorf.
3) - "du Gd." : du Grand (sobriquet de Leconte).
4) - "Camp Gouraud" : l'un des camps militaires de Taza, nommé en hommage à Henri Gouraud (1867-1946), qui s'illustra au Maroc en 1911 puis en tant que général au poste de Commandant de troupes du Maroc occidental (dont le siège est à Fès), et particulièrement dans la région de Taza où son groupe mobile venu de Fès participe à la reprise de la ville à la mi-mai 1914. Dès le début de la Grande Guerre il fut envoyé au front en métropole à la tête de la 10ème Division d'Infanterie Coloniale. Les rebelles ont-ils plusieurs fois tiré de loin sur ce camp, par exemple le 30 avril 1916.
5) - "les Tazis" : nom de la tribu berbère de la région de Taza. Depuis leur pacification forcée le 16 mai 1914 les Tazis sont considérés comme des traîtres collaborant avec les Français par les tribus marocaines refusant le protectorat.
6) -  "Gaspay Otto Sauer" : cette entreprise allemande publiait une série infinie de petits livrets de conversation en langue étrangère (les "Konversations-Grammatik Methode") concernant le russe, le tchèque, l'italien, l'espagnol, l'allemand, le swahili, etc. rédigés en allemand, italien, espagnol, français, etc.
7) - "les obl." : les obligations de l'emprunt national d'Amazonie (dont Paul disait dans sa lettre du 6 mars 1916 son espoir que la France en obtienne le paiement des coupons impayés).
8) - "Mr. Grange" : ?
9) - "elles ne doivent" : les sœurs et la mère de Marthe.
10) - "de Cumberland" : Paul, en bon anglophile, donne au gendre de l'empereur d'Allemagne Guillaume II son titre anglais, alors qu'il est connu sous son titre allemand de duc Ernest-August von Braunschweig (ou "de Hanovre"). Son épouse, Victoria-Louise de Hohenzollern (ou "de Prusse", devenue par ce mariage Duchesse de Brunswick) tient le devant du couple depuis le début de la guerre en étant devenue l'égérie de la politique nataliste du Reich : elle a déjà 2 enfants en 1916 (elle s'est mariée en 1913) et court à travers l'Allemagne pour fonder ici des centres de protection des nouveaux-nés, là des expositions à l'intention des jeunes filles sur les joies de la maternité. Son époux, pendant ce temps, s'occupe au Palais de leurs deux garçons...

lundi 8 juin 2015

Lettre du 09.06.1915

Portrait de la princesse de Prusse en 1908, par Philippe de Laszlo (Wikipédia)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Juin 1915

Chérie,

  Je viens de recevoir ta lettre du 31 Mai, ainsi que les 2 journaux (Temps (1) et Journal) dont je te remercie. Que tu te fais du mauvais sang où il n’y a pas du tout lieu de s’alarmer ! Pourquoi veux-tu que je ne te dise pas s’il m’arrivait un accident ? A qui devrais-je le dire sinon à toi ? Sans doute mes lettres depuis le 21 Mai ont dû te rassurer, d’autant plus qu’elles se succédaient de très près et régulièrement. Quoi qu’il en soit, je me porte bien, je n’ai jamais été blessé et je suis revenu sain et sauf du convoi de ravitaillement (2) de Bou Lazeraf.
Je te retourne sous ce pli les coupures contenues dans ton avant-dernière lettre ainsi que celles sur la Kronprinzessin (3). A vrai dire j’ai peu de confiance en cette dernière information. Voilà une femme qui a mis une demi-douzaine de gosses (4) au monde et elle devait s’en aller par Wilhelmshafen (5)? Enfin, dieu sait quand on saura la vérité exacte sur tout ce qui se passe en ce moment en Allemagne ! Tu te feras encore sans doute du mauvais sang au sujet de la retraite des Russes de Przemysl (6). Les journaux en ont parlé trop long pour que j’y revienne encore, mais je crois toujours que la décision tombera assez promptement sur le front occidental, c.à.d. en France ou en Belgique. As-tu lu sur le Journal l’histoire de la maison E. Possehl (7) que j’ai visitée en son temps à Lübeck ? Le sénateur Possehl passait pour être un ami intime du Kaiser !
Tu as donc revu Mme L. (8)! Et elle n’a même pas insisté pour voir notre nouvel (du moins pour elle) appartement ? Renée (9) est sans doute devenue une vraie jeune fille depuis le temps que tu ne l’avais pas vue ? Et comment se fait-il que ses parents la font entrer maintenant aux contributions indirectes, alors que primitivement elle devait faire une institutrice ? Je ne vois pas pourquoi tu as besoin de renoncer à tes promenades au Parc avec les enfants. Si tu restes froide vis-à-vis de Mme L. elle n’insistera sans doute pas bien longtemps.
Aujourd’hui on nous a, pour la première fois, servi un apéritif : avant le repas de midi chacun reçoit 2 pastilles de quinine et 1/4 d’eau, mesure préventive contre la fièvre.
Lis-tu maintenant souvent le Temps ? L’article sur l’activité du nouveau cabinet britannique a dû t’édifier sur le but du changement survenu au Ministère en Angleterre (10).
La petite Alice doit bien commencer à parler aussi ? Et Georges tient sans doute de longs discours ? J’ai trouvé un joli sac à main pour Suzanne, sac marocain authentique et qui lui ferait certainement beaucoup de plaisir. Mais malgré toutes mes recherches je n’ai pas pu dénicher une petite boîte pour l’emballer. Je vais continuer mes recherches mais je crains que je ne sois pas plus heureux.
As-tu encore des nouvelles de Mme Penhoat ? Elle vit, paraît-il, chez ses parents dans la banlieue de Paris où elle vient tous les jours voir s’il y a du courrier.
Ah oui bon dieu si cette guerre était seulement terminée pour qu’on puisse voir un peu clair quant à l’avenir. Car voilà bientôt 10 1/2 mois que cela dure sans qu’on voie encore approcher le grand dénouement.
Tu ne m’as pas encore dit si Hélène est toujours restée la même, c.à.d. aussi dévouée qu’avant ?
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs caresses.
           
                                                 Paul

Le bonjour à Hélène.

Notes (François Beautier)
1) - "Le Temps" : quotidien parisien, publié de 1861 à 1944, réputé très sérieux, ouvert sur le monde et proche du patronat libéral. En 1914 il tirait à 30 000 exemplaires. Accusé de collaboration à la Libération (en 1944) il fut réquisitionné au profit du nouveau quotidien Le Monde qui conserva beaucoup de ses traits distinctifs.  
2) - "convoi de ravitaillement" : Paul substitue au mot "colonne" (qui angoisserait Marthe) celui de "convoi", qu'il pense moins anxiogène. Mais il s'agit toujours de pénétrer en zone "rebelle".
3) - "la Kronprinzessin" : il s'agit de Cécilie Augusta Marie de Mecklembourg-Schwerin, devenue princesse de Prusse par son mariage avec le prince héritier Guillaume de Hohenzollern, fils de l'Empereur Guillaume II.  
4) - "gosses" : en 1915 elle avait 5 enfants.
5) - "Wilhelmshafen" : grand port allemand où mouille alors habituellement le yacht personnel de l'Empereur Guillaume II. Parmi les rumeurs antigermaniques répandues au printemps 1915, l'une dit que la Princesse héritière aurait secrètement quitté l'Allemagne par ce port, parce que l'Empereur, craignant pour la vie de ses petits-enfants, les aurait fait évacuer avec leur mère en gardant près de lui son propre fils le Kronprinz pour lui faire diriger la défense du Reich. La rumeur évoquée ici semble se référer au fait que le Kronprinz trompait son épouse. 
6) - "Przemysl" : prise en mars 1915 par les Russes au prix de lourdes pertes, cette forteresse allemande fut soudainement reprise le 4 juin 1915 après un très court siège allemand commencé le 16 mai.
7) - "maison E. Possehl" : Emil Possehl (1850-1919), sénateur de la ville de Lübeck (Allemagne du Nord), propriétaire d'une grande entreprise commerciale, actionnaire majoritaire de la Compagnie suédoise des mines de fer de Grangesberg, fut arrêté en Allemagne, en mai 1915, au motif prétexte de haute haute trahison qui permit opportunément au gouvernement de saisir ses biens, de prendre le contrôle de ses mines et de s'assurer la livraison de leur produit. Après guerre, E. Possehl fut rétabli dans ses droits et largement honoré : une école, un navire, une fondation ... portent depuis lors son nom. 
8) - "Mme L." : Mme Ledouarec.
9) - "Renée" : vraisemblablement fille de Mme Ledouarec.
10) - "en Angleterre" : l'échec de la campagne de Gallipoli en Turquie provoqua la chute du gouvernement du Royaume-Uni le 25 mai 1915. Sous la pression du Parlement et le contrôle du Roi Georges V, le Premier ministre libéral Herbert Henry Asquith (en poste de 1908 à 1916), forma un cabinet d'Union nationale en faisant appel pour la première fois à des personnalités travaillistes, et en remplaçant notamment le libéral Ministre de la Marine - le "Lord High Admiral" - Winston Churchill, concepteur de l'expédition des Dardanelles, par le leader conservateur Arthur James Balfour. Le fait que ce gouvernement coalise tous les courants politiques du Royaume-Uni pouvait peut-être rassurer Marthe sur l'impossibilité d'en faire dorénavant l'instrument du prétendu complot contre l'Allemagne et la France précédemment dénoncé par la rumeur.