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samedi 24 décembre 2016

Lettre du 25.12.1916

Woodrow Wilson prête serment (1913)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 25 Décembre 1916

Ma chérie,

Voilà quand même deux bonnes nouvelles venues, dirait-on, tout exprès pour la Noël : Je peux demander enfin une permission, car les règles en usage depuis peu de temps en Algérie, à la portion centrale de notre régiment, seront désormais également appliquées au Maroc. Je t’en ai déjà parlé l’autre jour et t’envoie aujourd’hui le certificat d’hébergement que tu feras signer par le Maire de Caudéran ou au besoin par le Commissaire de Police et que tu me renverras aussitôt avec un certificat de bonne vie et moeurs également à demander à la Mairie ou au besoin au Commissaire de Police. Peut-être te faudra-t-il encore un témoin ou deux pour lesquels tu te débrouilleras, au besoin en priant Mr. Woolougham. Comme le Colonel de notre Régiment va transférer sous peu ses bureaux de M’Conn à Taza, j’espère que l’affaire marchera rondement ; si donc j’ai le certificat ici pour le 10 Janvier, je pourrais être à Bordeaux vers le 25/30 Janvier pourvu qu’il n’y ait pas d’obstacles (1). La 2° bonne nouvelle est l’intervention du Président Wilson dont l’Écho d’Oran publiait hier soir le message in extenso (2). C’est un document qui manque de fleurs et ornements rhétoriques comme on y est habitué dans les discours ministériels en Europe, mais qui, dans un langage sobre et clair, indique bien le mal principal de la prolongation de la guerre : le manque absolu de netteté dans les indications des buts de la guerre. Mr. Wilson va même plus loin : il constate, non sans raison, qu’à entendre les généralités plutôt vagues répétées à satiété des deux côtés des belligérants, on croirait qu’ils n’ont aucune raison à se battre, vu que les 2 proclament qu’ils ne veulent que la liberté absolue pour les nationalités oppressées. On lui opposera bien entendu en France qu’on ne peut pas négocier avec un ennemi agresseur qui prétend se poser en vainqueur, mais du moment que l’idée de la paix a pris un élan, elle ne sera plus à arrêter. Il faudra bien entendu que la question ou plutôt le principe du désarmement soit unanimement accepté, mais je crois que rien que pour le côté financier de l’après-guerre l’accord sur ce point sera assez facile. 
La grande question est à mon avis la réparation des dommages de guerre, l’Alsace-Lorraine et les Dardanelles. J’ai lu l’article sur les aspirations de la Russie vers Constantinople et les détroits, sans cependant pouvoir croire que l’Angleterre surtout y ait souscrit sans réserve (3). La seule solution possible serait, à mon avis (4), la neutralisation des détroits, avec une bande de terrain des 2 côtés et sans aucune fortification. Si l’on se met d’accord sur la question des nationalités, on arrivera fatalement à faire un référendum en Alsace qui, sans aucun doute, se prononcerait en faveur du retour à la France. Mais, de ce fait même, on serait mis aussi en présence du problème polonais qui devrait recevoir la même solution, c.à.d. que le peuple polonais déciderait également de son régime politique. En voilà donc certainement 2 pertes pour l’Allemagne, et comme la restauration (5) de la Belgique et du Nord de la France représentent encore 2 grosses notes à payer par la même Allemagne, on arriverait à ce résultat - pourtant logique - que cet État supportera seul le paiement de toute la casse qu’il aura du reste provoquée. C’est là le point d’interrogation - l’Allemagne, surtout dans sa situation militaire actuelle, voudra-t-elle accepter un pareil arrangement ? 
Attendons toujours ; mais je reste persuadé que la misère croissante un peu partout va décider les peuples à ne pas repousser l’intervention du Président Wilson et que sous sa pression les diplomates réunis autour de la table verte trouveront un terrain d’entente (6)
J’ai aussi ta lettre du 16 courant, ainsi qu’une lettre de Penhoat qui me laisse supposer que vous serez aujourd’hui à Nantes si toutefois tu peux t’arranger de trouver une personne comme Jeanne (7) pour les enfants et que tu obtiennes le laissez-passer (8). Je comprends fort bien que seule dans la grande maison avec les enfants tu dois être rudement embêtée ! Si seulement mes 2 colis arrivaient à temps pour relever un peu l’éclat de l’arbre ! 
Il fait ici un temps superbe comme là-bas au mois de Mai. Les orangers et citronniers sont pleins de fruits ce qui donne au paysage un aspect riant - te rappelles-tu les jardins de la Riviera (9) en Janvier 1911 ? Pour fêter le Heiliger Abend j’avais fait hier soir avec un camarade un magnifique rôti de porc (4 Frs. le kilo), suivi de chou-fleur sauté, de roquefort, confiture et un grog de vieux matelot. C’était le meilleur repas que j’ai mangé au Maroc, malheureusement il n’y avait ni table ni chaises !
Commençons donc l’année 1917 avec des espoirs mieux fondés que ceux que nous avions en Décembre 1915 - je pense que la fin de la guerre ne tardera quand même plus longtemps à se faire entrevoir. Certains journaux sérieux prétendent même que nous n’avons jamais été plus près de la paix qu’aujourd’hui. C’est très profond.
Bonne année donc et meilleures tendresses pour toi et les enfants.

Paul


A la Mairie ils ont peut-être aussi des certificats d’hébergement imprimés.  



Notes (François Beautier)
1) - "qu'il n'y ait pas d'obstacle" : Paul s'illusionne en confondant "autorisation de poser une demande de permission" et "accord d'une permission". Il y a loin de la demande à l'accord...
2) - "message in extenso" : réélu le 24 novembre 1916 Président des USA sur un programme de paix à l'intérieur et de paix à l'extérieur, Woodrow Wilson propose le 18 décembre à tous les belligérants la médiation de son pays et leur demande de préciser chacun leurs buts de guerre puisque tant que ces buts demeureront confus et inexprimés il n'y aura aucune possibilité d'aboutir à une paix. C'est cette proposition, publiée intégralement par l'Écho d'Oran (avec une semaine de retard, mais il est l'un des rares à l'avoir fait) que Paul paraphrase plus qu'il ne la commente. 
3) - "sans réserve" : effectivement, l'Empire britannique n'aurait jamais accepté que les Détroits (les Dardanelles) soient contrôlés par l'Empire russe (qui n'exigeait que la garantie d'un passage libre pour ses navires entre la Mer Noire et la Méditerranée)
4) - "à mon avis" : on retrouve cet avis exposé dans tous les articles consacrés à l'époque au règlement de la question des Détroits.
5) - "restauration" : au sens de réparation, reconstruction.
6) - "terrain d'entente" : l'Allemagne, qui avait proposé le 12 décembre 1916, une paix favorable aux Empires centraux en faisant valoir leur victoire sur la Roumanie, refusa l'offre de médiation de Wilson le 26 décembre. A leur tour les Alliés rejetèrent la proposition de paix allemande le 30 décembre en la traitant de "manœuvre de guerre". Le Président Wilson déclara le 22 janvier 1917 à son Congrès que la seule paix concevable serait sans vainqueur. N'étant toujours pas suivi, il fit entrer les USA en guerre contre l'Allemagne et ses alliés le 2 avril 1917, alors que l'Empire russe entrait en agonie. Ainsi, la première "table verte" de règlement de la paix fut celle des négociations du Traité de Versailles signé le 28 juin 1919 par des nations exsangues (l'Empire russe, défunt, n'y participa même pas). Une fois de plus, Paul avait forcé son optimisme pour rassurer Marthe... 
7) - Jeanne : vraisemblablement l'une des deux filles du couple Penhoat. Paul suggère que cette Jeanne veille sur les enfants pendant que Marthe rencontrera avec Mr Penhoat le procureur et les avocats à Nantes.
8) - "laissez-passer" : Marthe, étrangère ressortissante d'un pays ennemi (l'Allemagne) doit en obtenir un pour pouvoir se déplacer.
9) - "la Riviera" : nom alors réservé à la côte méditerranéenne s'étendant de La Spézia en Italie à Nice en France, donc composée de la côte ligure et de la côte d'Azur. 


mercredi 31 août 2016

Carte postale du 31.08.1916

Carte postale Delcampe



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touhar (1) le 31/8/1916

Ma Chérie,

Je reçois à l’instant ta lettre du 24 et ton mandat ; merci ! Je t’ai déjà écrit le 29 pour t’annoncer notre arrivée. Le poste monte assez vite, mais nous aurons encore pour au moins 8 jours ici. Ce qui nous console, c’est que l’Echo d’Oran écrit que vu les fortes chaleurs nous jouissons d’un repos bien gagné. Comment va la Petite ? 40° de fièvre est vraiment inquiétant - comment appelle-t-on cette fièvre ? Mes meilleurs baisers pour toi, les enfants, et surtout Alice.

Paul

Yvonne (2) est née au 1 Quai de ... (illisible)



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Touhar" : en fait "Touahar"
2) - "Yvonne", fille de Jean Penhoat.

samedi 30 mai 2015

Lettre du 31.05.1915

Document Gallica BNF



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 31 Mai 1915

Chérie, 

J’ai les lettres des 18 et 21 et, une fois de plus, ne comprends pas que mes correspondances subissent des retards tels que les lettres des 4 et 6 ne sont arrivées que le 18 ! Les tiennes arrivent bien plus rapidement, car celle du 21 était en ma possession le 30 au soir. Comme déjà dit, les journaux viennent aussi de nouveau régulièrement ce qui m’est d’autant plus agréable que durant la colonne, tous les Echos sont de suite réexpédiés. Il faut faire irruption au Cercle des Officiers pour connaître les nouvelles.
Ta lettre du 18 est un peu vive - enfin, tu as un peu raison et c’est une malchance extraordinaire que juste cette lettre de Février ait été égarée. Enfin, que l’incident soit clos, mais si à l’avenir tu as une communication importante à me faire, tu feras bien d’en parler dans 2 lettres successives. J’espère fermement qu’on te laissera tranquille jusqu’à la fin de la guerre ; as-tu fait voir au Commissaire mon certificat de présence ? L’histoire de l’argent de Nantes n’est probablement pas un oubli mais une chicane voulue. Enfin, tu me communiqueras promptement la réponse du G (1) et, si elle est négative, tu iras trouver le représentant du séquestre car je suppose que l’avoué de la rue Margaux (2) représente aussi le nouveau séquestre (3). Au besoin, tu écriras directement au séquestre à Nantes pour réclamer les 300 Frs. Inutile de te rappeler que le cas échéant tu vendras des titres à commencer par une Communale 1912 et ensuite une action du Métropolitain.
Le Manuel anglais est au moins aussi pratique que le Polyglott, merci pour l’envoi. Je voudrais bien lire le bouquin “J’accuse” (4) dont j’ai du reste lu assez souvent dans les journaux. Mais je serais désolé s’il se perdait en route ; si ce n’est qu’une brochure, je te prie de l’envoyer comme lettre, si cependant c’est un volume d’une certaine taille, garde-le plutôt. Oui, ici aussi on attache beaucoup d’importance à l’entrée en lice de l’Italie qui doit entraîner la Roumanie qui, elle, sera certainement suivie par d’autres Etats balcaniques, notamment la Bulgarie (5).
Penhoat vient de m’écrire la lettre ci-jointe accompagnée de la coupure du Matin que j’ajoute également ; et l’article est bien écrit, mais j’ai peur que quant à la lettre, tu ne puisses pas la déchiffrer. Merci aussi pour les 3 n° de “J’ai vu” (6). L’article de l’Abbé Wetterlé (7) m’intéresse beaucoup, et j’ai ressenti quelque chose comme un plaisir en lisant l’allusion à la restitution éventuelle du Royaume de Hanovre comprenant peut-être Brunswick - restitution désirée par les Anglais (8). Tu ne m’as jamais répondu au sujet de la question religieuse pour les enfants ? Tu n’es donc pas de mon avis ? (9)
Malgré le dimanche, nous avons fait convoi hier, comme du reste vendredi dernier. La colonne va peut-être rentrer après-demain ; il y a encore eu des combats assez sérieux et notre compagnie a eu quelques blessés, mais pas de morts, mais il paraît que nos 3 officiers ont attrapé la fièvre.
Hier soir, nous nous sommes payé le luxe, quelques camarades et moi, de faire des crêpes de pommes de terre (Puffer) (10) et nous les avons mangées avec une boîte de cerises. Aujourd’hui, nous avons de la salade superbe et nous avons pu nous procurer à bon compte de la confiture de fraise. Quant à mon argent, tu n’as pas besoin d’en envoyer avant la fin du mois de Juin.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Suzanne travaille sérieusement ? Et Alice parle-t-elle à peu près ?
Il est vraiment dommage que Mme Plantain soit tellement prise de son côté, car je pense souvent à ton isolement. Ici encore on peut se rencontrer avec les camarades tandis que toi tu n’as pour ainsi dire personne là-bas.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


                                                  Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer))
1) - "du G." : Lucien Leconte. 
2) - "rue Margaux" : à Bordeaux.
3) - "le nouveau séquestre" : il s'agit vraisemblablement d'une délocalisation de Nantes à Bordeaux de l'administration du séquestre des biens appartenant à Paul dans la société Leconte. Cette mesure correspondrait à l'une des dernières ordonnances alors prise par l'État (publiées au Journal officiel du 29 mai 1915) pour modifier les conditions d'application du décret du 27 septembre 1914 qui avait établi le séquestre des établissements commerciaux, industriels et agricoles appartenant à des Allemands, Autrichiens ou Hongrois.
4) - "J'accuse" : il s'agit d'un livre d'auteur anonyme alors récemment publié chez Payot titré "J'accuse, par un Allemand", accusant l'Allemagne d'avoir voulu et déclenché la guerre. L'auteur, Richard Grelling, révélé après la dernière réédition en 1919, était un journaliste pacifiste allemand réfugié en Suisse depuis 1915. 
5) - "la Bulgarie" : en négociation avec la Triplice dès le début de la Grande Guerre pour se faire attribuer la Macédoine (alors serbe), le royaume bulgare refuse le 5 octobre 1914 l'ultimatum des Alliés l'enjoignant de rompre avec l'Allemagne et envoie dès le lendemain des troupes participer à la campagne des puissances centrales contre la Serbie. Le 29 mai 1915 la Triple Alliance, à la demande de la Russie, lui promet une partie de la Macédoine (aux dépens de la Serbie). Paul fait allusion à cette initiative des Alliés et manifeste ses - et leurs - espérances. Mais la Bulgarie demeurera dans le camp de l'Allemagne  jusqu'au 26 septembre 1918, date de sa demande d'armistice auprès de l'Armée française d'Orient.
6) - "J'ai vu" : hebdomadaire d'actualités et de témoignages portant sur la guerre, illustré de dessins et de photographies, édité à Paris de l'automne 1914 à l'été 1920.
7) - "Abbé Wetterlé" : il s'agit d'Émile Wetterlé (1861-1931), alors prêtre catholique et journaliste alsacien francophile et germanophobe, exilé en France depuis le début de la Grande Guerre, ancien député autonomiste au Reichstag de 1898 à 1914, futur député à l'Assemblée nationale française de 1919 à 1924. A cette époque, l'abbé vient de publier en feuilleton (auquel Paul fait allusion) puis en livre, chez "L'édition française illustrée" (qui publie l'hebdomadaire "J'ai vu") une série de textes consacrés essentiellement à sa vision germanophobe de la guerre et des Allemands. Paul se sentait évidemment des affinités avec ce "ressortissant ennemi" (officiellement allemand) francophile et germanophobe... 
8) - "les Anglais" : Paul, qui est né au sud de la ville de Hanovre regrette que le Royaume de Hanovre, dont la couronne appartenait à la même dynastie que celle de l'Angleterre depuis 1714, ait refusé en 1837 l'accession d'une femme à son trône (il s'agissait de la Reine Victoria tout juste couronnée par les Anglais) et ait ainsi placé le Hanovre dans le champ de l'Autriche, puis sous la coupe de la Prusse avant d'être  finalement annexé par le Reich allemand en 1871. La ville de Brunswick, siège du duché de Brunswick séparé du Royaume de Hanovre depuis le Congrès de Vienne en 1815, aurait pu elle-aussi être ou ne pas être revendiquée par les Anglais, mais il s'agit là d'élucubrations anglophiles nostalgiques.
9) - "la question religieuse": bien que ni lui ni Marthe ne soient croyants, Paul est d'avis que ses enfants devraient fréquenter une école religieuse, considérant qu'il s'agit d'un atout pour leur intégration. 
10) - "Puffer" : en allemand "Kartoffelpuffer", crêpe de pomme de terre, réduit par Paul à "Puffer".

mardi 10 février 2015

Lettre du 11.02.1915

Paul Gusdorf, qui s'est engagé dans le 1er Étranger pour la durée de la guerre dès août 1914, après être passé par Bayonne, Lyon, et Sidi Bel Abbès, a maintenant rejoint son affectation à Taza (Maroc Oriental).
Tirailleurs du Sénégal


Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran près Bordeaux (Gironde) (France)

Taza, le 11 Février 1915 (Maroc)

Chérie, 

Je t’écris la présente lettre à 20 h au lit sous mon marabout, éclairé par une bougie. C’était jour de prêt (1) aujourd’hui, et comme nous sommes considérés au Maroc comme étant en pays ennemi, nous touchons 2 Frs par 10 jours, soit 20 cs par jour au lieu de 5 cs comme en France et en Algérie (2).
Donc, je te parlais de Taza dans ma dernière lettre et je te disais que je me suis toujours représenté Jérusalem à peu près comme ce trou (3). Les rues ont en moyenne 2 à 3 m de large et elles sont bordées de murs moitié en ruine et percés par ci par là par des trous semblables aux meurtrières par lesquelles on tire: ce sont les maisons arabes. Le bourrier (4), toute la saleté est simplement jeté dans les ruelles, dont le milieu est occupé par une rigole assez profonde et qui contient presque toujours de la boue ou de l’eau. Il n’existe pas d’éclairage. Les marocains (5) qui sortent le soir portent une lanterne contenant une bougie; sans cela, on risque de tomber à chaque pas dans la rigole; il y a aussi des soldats qui portent des lanternes en se promenant. Deux de ces misérables rues sont commerçantes, elles ont des boutiques. Ce sont tout simplement des ouvertures pratiquées dans le mur: 1 à 1 1/2 m de large sur 2 m de profondeur; un ou deux marocains sont accroupis là-dedans avec un tas de marchandises: tabac, allumettes, sucre, riz, mercerie, etc etc, le tout à des prix exorbitants. 2 feuilles de papier et 2 enveloppes coûtent 10 cs; 1 petit flacon d’encre 20 cs; 1 tablette de chocolat 1,20 Frs; 1 petit pain 20 cs, etc. Seul le tabac est bon marché (6)! Il y a quelques cafés maures où l’on a le café arabe à 10 cs la tasse; les murs sont en pierre brute et il n’y a que quelques tables et bancs comme tout mobilier. 
La troupe est très nombreuses ici: 2 bataillons (6 compagnies) du 1er Étranger; 1 compagnie du 2°; des tirailleurs d’Algérie, de Tunisie et du Sénégal; des territoriaux, chasseurs d’Afrique, spahis, goumiers, de l’artillerie et des mitrailleuses, en tout plusieurs milliers d’hommes. Notre tâche principale est d’accompagner les convois de et à M’Coun (7), Oued Aghbal, Boula Geraf (8) etc, d’empêcher les tribus non soumises de descendre leurs troupeaux dans la plaine (9) et de piller sur la sécurité du pays. Tous les soldats sont campés sous des marabouts, y compris les officiers. Mais nous avons commencé à construire non seulement des routes, mais aussi des maisons pour les casernements, hôpitaux, cuisines, logement des officiers, etc etc. La nourriture est assez bonne et suffisante. Comme l’eau n’est pas fameuse, on nous donne à chaque repas 1/4 de café et en outre à midi 1/4 de thé. Le vin n’est que pour le dimanche; impossible de trouver une goutte d’alcool en ville (10)
En ce moment il pleut assez fréquemment, mais ce qui est surtout désagréable c’est le sirocco, un vent glacial en hiver parce qu’il vient des montagnes couvertes de neige, tandis qu’en été il amène des tourbillons de poussière. Je vais journellement à l’exercice ou au tir, et je fais pas mal de progrès; j’aurai toutefois encore pour ça deux mois avant d’être un guerrier accompli. Ne te fais surtout pas de mauvais sang pour moi: je ne risque rien ici et j’espère seulement que la guerre ne durera plus trop longtemps. L’Écho d’Oran (11), qui donne les communiqués de la veille, paraît ici avec trois ou quatre jours de retard, car il ne peut arriver qu’avec les convois. J’attends donc volontiers le Journal que tu m’enverras. À part cela je ne manque de rien.
Leconte ne m’a plus écrit depuis mon départ de Bel Abbès; je connais les résultats jusqu’à fin Novembre et je crois que jusqu’aujourd’hui nous avons perdu environ 7000,- Frs depuis le début de la guerre de sorte qu’il nous reste encore 23000 Frs de bénéfice sur le dernier exercice. As-tu eu des nouvelles de notre avoué Mr. Bonamy? J’espère que l’affaire sera réglée au courant de ce mois de sorte qu’en Mars tu pourras recevoir de l’argent de Nantes (12). Comme tu as les titres en main tu es toujours à l’abri des besoins. Est-ce que Mr. W. t’a donné maintenant le bordereau des valeurs?
Et à propos, qu’est-ce que j’ai pensé le 30 à 9 h et à 21 h (13)? Georges ouvrirait bien grand les yeux s’il voyait ma «chambre» actuelle. Il s’y trouve deux caméléons que les camarades ont porté parce qu’ils attrapent les mouches en été. Ce sont des petites bêtes qui changent de couleur suivant leur entourage: vert, gris, brun etc. Dans le camp des tirailleurs à côté il y a un joli petit chacal, bêtes qui ne sont pas rares dans le pays. Il est solidement attaché et ressemble à un croisement de chien de berger avec un renard.
Il existe ici un poste de télégraphie sans fil, qui, par le grand poste de Tavrid (14), communique avec Paris. Les communiqués officiels sont transmis tous les jours, mais on ne nous les fait malheureusement pas connaître (15).
J’espère que tu as reçu entretemps mon colis et que j’aurai bientôt de tes nouvelles.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul

Notes (François Beautier):
1) - "jour de prêt" : la solde et les éventuelles indemnités, diminuées du montant de certains achats (notamment les timbres postaux) sont payées aux hommes de troupe (hors sous-officiers et officiers à solde mensuelle) au terme échu de chaque décade, en conformité d'un relevé individuel établi sous la responsabilité du Capitaine de Compagnie. Cette période, cette somme et ce relevé étaient dits "de prêt" puisqu'il s'agit pour l'Armée de rétribuer le soldat pour un service effectivement déjà rendu. 
2) - "comme en France et en Algérie" : hors des zones de combat en métropole et dans toute l'Algérie.
3) - "Jérusalem à peu près comme ce trou" : Paul, en parlant "comme d'un trou" de la ville sainte des trois religions monothéistes issues de la Bible (judaïsme, christianisme, islam), professe un athéisme et un antisionisme évidents.
4) - "bourrier" : ce vieux mot désignant les déchets n'est plus guère employé à cette époque que par les Alsaciens et par les ruraux des campagnes les plus traditionnelles, qui maintiennent encore en usage un français antérieur à 1870. 
5) - "marocains" : comme à son habitude Paul omet les majuscules aux noms des peuples non constitués en États-nations.
6) - "est bon marché" : il est étonnant que Paul n'explique pas le haut niveau des prix des produits d'importation par leur origine étrangère. Veut-il par là faire sentir l'absence pratiquement totale du Maroc sur le marché international malgré son rattachement à celui de la France du fait du protectorat ?  
7) - "M'Coun" : Msoun.
8) - "Boula Geraf" : officiellement Bou Ladjeraf, petite oasis sans village permanent, proche et à l'est de Taza. La Légion y avait établi un campement provisoire pour protéger le chantier du tronçon en construction de la ligne ferroviaire Oujda-Taza. Ce poste sera fortifié après l'attaque des rebelles de la mi-août 1915. 
9) - "descendre leurs troupeaux" : Paul ne qualifie pas la guerre coloniale à laquelle il participe par exemple en affamant les populations civiles nationalistes que l'Armée prive de pâturages de plaine en hiver, ce qui les pousse évidemment à tenter de piller les réserves alimentaires des tribus ayant fait allégeance à la France et au sultan du Maroc placé sous son protectorat. Cependant, en présentant cette méthode comme la seconde "tâche principale", Paul attire sur elle le regard de Marthe (et non de ses censeurs militaires) et oblige sa lectrice à juger d'elle-même. 
10) - "alcool en ville" : Taza compte des colons et soldats européens non musulmans, des juifs autochtones, des Berbères musulmans peu pratiquants qui, les uns et les autres, ne respectent pas l'interdit religieux musulman de l'alcool. C'est donc que les autorités françaises de la ville ont imposé cet interdit à titre militaire et civil notamment pour éviter d'une part que des agents de la rebellion et de ses appuis (turcs, espagnols, allemands) se servent du commerce de l'alcool pour affaiblir la vigilance des Français et discréditer les tribus musulmanes soumises, et d'autre part que se développe localement une production et un commerce d'alcool échappant au contrôle et au monopole de la métropole. 
11) - "l'Écho d'Oran" : grand quotidien algérien favorable au colonialisme français, publié à Oran depuis le 12 octobre 1844. 
12) - "Nantes" : le siège de la Compagnie Leconte dont Paul est l'un des associés.
13) - "le 30 à 9 h et à 21 h ?" : Marthe est née le 30 janvier 1880. L'acte officiel de sa naissance précise peut-être "à 9 heures" sans que l'on sache s'il s'agit du matin ou du soir...  
14) - "Tavrid" : La T.S.F. (télégraphie sans fil) a commencé à être utilisée au Maroc en 1908 par le Capitaine Gustave-Auguste Ferrié (créateur de l'émetteur-récepteur radio de la Tour Eiffel). Le "grand poste" évoqué ici n'est plus connu sous ce nom de Tavrid ou de Taurid. Il s'agit vraisemblablement de celui d'Oran (Algérie), situé sur le site littoral élevé de "Aïn El Turk", utilisé comme poste d'information météorologique maritime jusqu'en 1913 puis comme station de radiotélégraphie en relation avec la Tour Eiffel à partir de 1914.
15) - "pas connaître" : il semble néanmoins que Paul ait pu y avoir facilement accès, ce qui suppose une certaine proximité avec le secrétariat de sa Compagnie.

lundi 19 janvier 2015

Lettre du 20 janvier 1915

Petit rappel en guise d'introduction:
Citoyen allemand installé en France depuis 1906, associé de la société L. Leconte, négociant en charbon, dont il dirige le bureau de Bordeaux, Paul Gusdorf s'est engagé pour la durée de la guerre dans la Légion Étrangère dès août 1914, dans l'espoir d'obtenir ensuite la nationalité française. Il est affecté au 1er Étranger, et d'abord envoyé à Bayonne, où il fait ses classes, avant de partir début décembre 1914 pour Lyon. Il y passe un mois avant de recevoir son affectation définitive au Maroc. Ses capacités intellectuelles et sa connaissance de la calligraphie et de la dactylographie lui ont valu, à Bayonne comme à Lyon, de confortables fonctions administratives. Il s'embarque début janvier 1915 pour l'Algérie, où de nouvelles aventures l'attendent... 
Le blog publie les lettres qu'il a envoyées tout au long de la guerre à son épouse Marthe, de nationalité allemande aussi, restée à Bordeaux avec leurs trois jeunes enfants, Suzanne, née en 1909, Georges (le futur philosophe) né en 1912, et la petite Alice, née en 1914. 



Madame P. Gusdorf 22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Bel Abbès, le 20 Janvier 1915


Ma chère petite femme,

J’espère fermement, comme je te le disais hier par carte postale, que l’arrivée de ma correspondance se fait maintenant régulièrement. Arrivé ici le 7 au soir tard, je t’ai écrit dès le 8 et ma carte doit être arrivée vers le 13/14 ; les autres lettres et cartes ont sans doute suivi de sorte que tu es maintenant pleinement rassurée sur mon sort.
Après le temps radieux, nous avons eu de la neige hier et le soleil brillait sur les branches des arbres chargés de neige, spectacle qui ne s’était pas vu ici depuis une dizaine d’années paraît-il. Depuis ce matin, le dégel a commencé et a transformé la neige blanche en boue ; comme la terre est argileuse ici, l’eau n’y pénètre que très lentement et il faudrait du vent pour sécher. Enfin cela passera aussi ! Les nuits sont très fraîches, heureusement qu’on est bien couché !
Il me fait un sensible plaisir que les gens de là-bas (1) jugent notre attitude comme elle doit être jugée ; le contraire aurait été profondément injuste, mais à vrai dire, je craignais fort que tu n’entendes par ci par là un mot blessant de la part de nos voisins qui, surtout d’après Mme Devilliers (2), ne sont pas précisément des gens de tact. Je lis journellement l’ “Écho d’Oran” et de temps à autre les journaux de Paris qui arrivent ici avec 6/7 jours de retard. Le Figaro publiait l’autre jour un article “Son Gendre” contre le duc Ernest-August de Braunschweig (3) à qui il a suffi de devenir le gendre de Guillaume II pour piller un château et d’envoyer des collection de dentelles et de soie à sa femme. L’article, que j’avais si bien mis de côté pour toi que je ne le retrouve pas, disait beaucoup de bien du vieux Duc de Cumberland, ainsi déshonoré par son fils. Quant aux atrocités allemandes, il vaut mieux ne pas en parler. Les nombreux déserteurs alsaciens ont été dirigés ici sur Bel Abbès et sur Saïda (4) où se trouve le 2° Etranger. Il y en a un jeune homme dans ma chambre, originaire des environs de Mulhouse (5) et qui connaît même nombre de personnes là-bas dont je me rappelle encore. Dès le début de la guerre il a été incorporé bien que n’ayant que 18 1/2 ans. Après une instruction de 3 mois à la caserne de Wissembourg (6), il a été dirigé sur le front d’où il s’est évadé en Décembre après un mois dans les lignes françaises. D’après lui le moral des troupes allemandes a singulièrement changé depuis le début de la guerre et ce n’est point avec mépris qu’on parle de l’armée française dans les tranchées allemandes. 
Que notre fille cadette fait déjà tout le tour de la maison, est en effet un grand progrès. Dans 2/3 mois tu seras donc tout de même un peu plus libre !
As-tu vu Baboureau entretemps ? Je n’ai pas eu une seule ligne de lui depuis que je suis à Bel Abbès, c.à.d. depuis quinze jours demain. Cela m’étonne d’autant plus qu’il ne doit pas avoir beaucoup de travail, car les Chemins de Fer français ne reçoivent rien  depuis quelque temps.
J’ai fait dimanche après midi une promenade solitaire dans les environs. Il n’y a dans ce pays que des vignes et des oliviers en dehors des champs et jardins produisant les légumes. Le Régiment possède également de grands jardins qui produisent presque tous les légumes pour le Corps. Les jardiniers sont naturellement des légionnaires. Il existe aussi tout près des murs un joli Jardin Public avec des arbres ombrageux, des cascades et de jolis bosquets. Ce qui est souvent répudiant ici, ce sont les masures misérables des arabes qui se contentent souvent d’une seule pièce pour toute la famille. Et quelle pièce ! On croirait plutôt une écurie qu’une habitation humaine. Notre chambre de 27 hommes comprend entre autres un nègre californien, Jim Jonny, boxeur assez connu et grand ami de Sam Mac Vea (7); un nègre jaune de La Réunion ; un arabe demi-civilisé (8), un Égyptien, un Suisse, un Espagnol, des Belges, des Alsaciens et quelques Allemands. Comme Français il n’y a guère que 2 ou 3 dans la chambrée, dont un qui a plus de 12 ans de Légion. Ces vieux légionnaires se débrouillent dans toutes les langues, même en arabe. Souvent on les entend crier et commander dans un jargon qui fait rire les plus mélancoliques : Cela, c’est à Ich (9)! Mettez les bancs sur le Tisch (10)!
Voilà le 30 Janvier (11) qui approche, et comme je veux éviter que mes voeux et félicitations arrivent en retard, je te les présente aujourd’hui déjà. Et par rapport à mes maigres ressources et l’impossibilité de trouver ici quoi que ce soit, je t’adresse un colis postal avec quelques fruits du pays. Ce n’est que pour te rappeler que je pense à toi plus souvent que jamais et que je compte fermement que nous fêterons ce jour mémorable l’année prochaine dans d’autres conditions qu’anno 1915 (12). Je t’embrasse longuement en attendant de pouvoir faire mieux.
Un baiser aussi pour nos petits.

                                                Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "les gens de là-bas" : sans doute l'entourage bordelais de Marthe; mais cette formule pourrait aussi désigner de façon discrète, voire codée, la famille de Marthe restée en Allemagne. 
2) - Les Devilliers avaient été pensionnaires de Marthe à l'automne 1914, leur logement ayant été loué à des membres du gouvernement replié à Bordeaux, et Mme Devilliers avait dû entendre les voisins tenir des propos aigre-doux sur sa logeuse...
3) - "Ernest-August de Braunschweig" : ce membre de la Maison de Hanovre, arrière petit-fils du roi d'Angleterre Georges III et fils du prussophobe duc de Cumberland réfugié en Autriche, s'est fait prussophile pour épouser la fille du kaiser Guillaume II et prendre le titre de duc de Brunswick.  Paul, qui est originaire du duché de Brunswick a déjà exprimé son regret que, la Prusse ayant annexé ce duché en 1866, le Reich l'ait intégré en 1871. Manifestant son parti pris prussophobe, il présente les frasques de ce duc prussophile comme si son beau-père, l'Empereur d'Allemagne Guillaume II, en partageait la responsabilité, au grand dam de son père le duc de Cumberland, prussophobe selon la presse française prompte à mettre en lumière les moindres tensions internes du camp ennemi (en 1917 le roi d'Angleterre George V lui confisqua tous ses titres et honneurs britanniques parce qu'il soutenait en fait l'Allemagne).
4) - "Saïda" : camp d'entraînement d'artillerie situé à 80 km au sud-est de Sidi Bel Abbès, devenu siège d'un régiment de la Légion.
5) - "Mulhouse" : première ville d'Alsace du Sud, industrielle, francophile, où Paul vécut de 1904 à 1906 avant de s'installer en France, à Nantes, puis à Bordeaux. 
6) - "Wissembourg" : ville du nord de l'Alsace, aujourd'hui frontalière de l'Allemagne, alors siège d'une garnison allemande.
7) - "Sam Mac Vea" : champion de boxe noir américain, connu en France parce qu'il  abandonna après 49 rounds un combat à Paris en 1909 face à Joe Jeanette. Son soit-disant ami Jim Jonny n'a pas laissé de trace historique accessible.
8) - "un arabe demi-civilisé" : Paul, se conformant à la règle personnelle qu'il semble s'être fixée, n'accorde pas à "un Arabe" - de même qu'à  "des Juifs" ou à "un Nègre" -  la majuscule qu'il donne à "les Allemands" ou à "un Alsacien" : être ou ne pas être officiellement constitué en peuple ou nation paraît être son critère de différenciation  logique. Ce faisant, il écrit les mots "arabe", "juif" et "nègre" exactement comme le font alors massivement les soldats français, la plupart inconscients de la xénophobie et du racisme qu'ils expriment ainsi implicitement. 
9) - "à Ich" : "à je".
10) - "le Tisch" : "la table"
11) - 30 janvier" : anniversaire de Marthe, que Paul ne manque jamais de souhaiter à l'avance.
12) - "anno 1915" : Paul utilise la référence annuelle des archives officielles pour traiter en affaire déjà classée ce que le couple endurera en 1915. Façon de dire que la guerre durera encore mais qu'elle ne changera rien à leur union ?