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mercredi 3 janvier 2018

Lettre du 04.01.1918

Fontaine, place Saint Louis, Meknes

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 4 Janvier

Ma Chérie,

Je te prie de m’excuser de ne plus t’avoir écrit depuis ma lettre du 1° : j’avais beaucoup de travail et tout le méli-mélo de l’installation n’est pas fait non plus pour recueillir (1) ses idées. Enfin, cela va maintenant à peu près et je reprends ma correspondance habituelle.
La carte de Nouvel An de Suzanne (2) est bien écrite, tant à l’écriture qu’à l’orthographe ; l’a-t-elle rédigée toute seule ? L’habitude de classer les élèves tous les 15 jours est certainement bonne sous ce rapport qu’elle stimule le zèle et l’amour-propre ; si elle reste seulement dans le premier tiers ou quart de la classe, ce serait déjà pas trop mal ! Quant à Georges, tu lui as sans doute tenu la plume, ou bien Hélène, car il n’est pas possible d’écrire comme cela après 2 mois de leçons ! Il est vraiment dommage que Jean (3) le quitte ; il avait comme cela au moins un petit compagnon pour jouer et s’amuser. Que son caractère est tellement compliqué provient sans doute du fait qu’il a été créé en toute connaissance de cause et représente ainsi un mélange de nos deux caractères souvent contradictoires. C’est là une oeuvre d’éducation à faire qui doit t’attirer ! Mais comment peux-tu conclure du développement des hanches que ce sera un garçon, cela c’est rigolo ! Espérons que tu ne te trompes néanmoins pas ! As-tu reçu le premier de l’an des lettres ou des cartes d’ailleurs ?
Les Lemaître sont donc partis entretemps et tu auras donc réintégré la grande chambre du 1°. J’avais compris que la Ville de Paris s’était engagée à le payer (4) pendant toute la durée de la guerre, car le seul fait qu’il va en convalescence est provoqué par sa blessure reçue sur le champ de bataille ! Mme t’a-t-elle réglé le reliquat du mois avant de partir ? La situation de Pau et son climat sont d’après ce que je sais très recherchés par les poitrinaires parce que la ville est garantie des vents et reçoit en outre peu de pluies. “Le Crime” (5) était déjà exposé dans les vitrines des librairies lors de ma présence à Bordeaux et nous l’avons vu dans les Galeries (6) en face du Bureau Aka (7). Quant à ce dernier, je crois la Grande Feuille d’Annonces (Pelletier) plus efficace pour des insertions de ce genre (8). Est-ce que quelqu’un s’est déjà présenté ?
Pour ce qui concerne l’habillement des enfants, j’ai souvent entendu recommander les jambes au mollet nu comme le meilleur moyen d’éviter que l’enfant ne devienne frileux. Que Suzanne est encore maladroite pour les ouvrages féminins ne m’étonne point à son âge ; je pense que cela ne viendra que vers les 10 ans.
Merci pour les différents journaux ; je suis fort surpris que le “Pays” (9) ne te plaise pas. Il y avait dans le dernier numéro que tu m’envoyais un article “Examen de Conscience” qui prônait précisément toutes les idées que tu as si souvent émises et cela dans une forme sobre et élégante. Ne l’as-tu pas lu ? Par mesure d’économie je te prie cependant de ne plus m’adresser que le Journal du Peuple (10) que tu lis toi-même.
Le prix des denrées que tu m’indiques est simplement fabuleux et ne fait donc qu’augmenter (11).
Lors de notre passage à El Hadjeb (12) on affichait un télégramme contenant de nouvelles propositions de paix (13) faites par l’Allemagne par l’entremise de la Russie à toutes les puissances de la Triple Entente : Restitution de tous les territoires occupés, y compris les Colonies, pas d’annexions ni d’indemnités. Cela est très clair, me semble-t-il, et devrait au moins pouvoir servir de base aux premiers pourparlers. Mais il est probable qu’on y trouvera encore un piège grossier comme lors des précédentes propositions. L’accusation de Mr. Caillaux (14) vient juste à point pour arrêter les poursuites intentées par ce dernier à Hervé (15) aux Assises de la Sarthe (16). On voit jusqu’ici si peu de quoi il s’agit exactement (17) qu’il vaut mieux attendre avant de se prononcer. On est du reste tellement habitué à ce petit exercice.
Je me propose d’aller visiter Meknès dimanche au grand jour, n’ayant vu jusqu’ici la ville que le soir une seule fois. Il y existe quelques beaux monuments, une grande fontaine magnifique en mosaïque (18) et une porte (19) de proportions énormes et très artistique. La ressemblance avec le paysage de la Bible (20) m’aurait certainement frappé davantage si je ne connaissais pas Taza, dans son enceinte d’oliviers centenaires. Mais en effet, on y songe souvent en regardant ce peuple lent et solennel dans ses mouvements comme le langage des psaumes, ces ruisseaux avec leurs lauriers-roses et leurs saules penchés. Même les animaux ont des allures extraordinaires, et les boeufs, les taureaux, les chèvres et moutons sont bien moins féroces et vifs qu’en Europe. Les murs crénelés de toutes les “Kasbahs” (21) augmentent encore l’impression, surtout quand on voit les Arabes dans leurs burnous (22)  blancs, les jambes et pieds nus dans des sandales et le turban autour de la tête ...
Le courrier de Bordeaux va arriver probablement le 6 ici et j’espère avoir de tes nouvelles.
En attendant, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.


Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « recueillir » : rassembler, concentrer…
2) - « Suzanne » : fille aînée des Gusdorf.
3) - « Jean » : il s’agit vraisemblablement du fils des Lemaître, sous-locataires de Marthe à Caudéran, qui déménagent. On a dans ce début un aperçu de la vie des enfants Gusdorf: Suzanne va à l'école, et Georges, à peine ses leçons commencées, manifeste des dons exceptionnels.
4) - « le payer » : M. Lemaître est, d’après ce qu’en dit Paul dans ses courriers depuis le 28 octobre 1917, un soldat parisien en convalescence à la fois d’une blessure reçue au front et d’une tuberculose détectée à l’hôpital militaire où il était soigné. La ville de Paris se serait engagée, à la demande de ce soldat, à lui payer son loyer le temps de sa convalescence. Par ailleurs, il aurait obtenu de poursuivre le traitement de sa tuberculose dans le sanatorium militaire de Pau (Pyrénées atlantiques).
5) - « Le Crime » : il s’agit vraisemblablement de l’ouvrage paru chez Payot en 1917, dont l’auteur anonyme était désigné comme celui du « J’accuse, par un Allemand » publié chez le même éditeur en 1915 (voir les lettres des 31 mai 1915 et 27 juillet 1915) avec un chapitre titré « Le Crime » annonçant une suite.
6) - « les Galeries » : les Galeries Lafayette, rue Sainte-Catherine à Bordeaux.
7) - « Bureau Aka » : le Aka-Journal, fondé à Bordeaux en 1911, était un hebdomadaire de petites annonces entre particuliers. 
8) - « insertions de ce genre » : il s’agit sans doute de l’annonce de proposition de sous-location par laquelle Marthe cherchait un successeur aux Lemaître. 
9) - « Le Pays » : il s’agit vraisemblablement de l’hebdomadaire illustré « Le pays de France », alors exclusivement consacré à la guerre, plutôt que du mensuel culturel et d’opinion « Le Pays » publié à partir de juin 1917 et surtout suivi dans les milieux artistiques de la capitale (voir la lettre du 23 novembre 1917). Cependant, le titre de l’article évoqué correspond mieux à la seconde hypothèse qu’à la première, mais aucune archive ne permet de le situer. D’ailleurs, les commentaires opposés de Marthe et de Paul ainsi que la demande de ce dernier de ne plus en recevoir d’exemplaire à la caserne laissent envisager qu’il puisse s’agir d’une publication allemande (tacitement dénommée « Le Pays » par Marthe et Paul) inspirée par les patriotes pacifistes (notamment par la « Société allemande pour la paix ») dont un numéro serait arrivé chez Marthe par l’intermédiaire de sa correspondante suédoise. L'expression « Le pays » pourrait aussi déguiser en titre de revue un code entre Marthe et Paul servant à désigner secrètement, sans risque, l’Allemagne dont ils sont ressortissants.
10) - « Journal du Peuple » : publication de Henri Fabre, socialiste contestataire et pacifiste révolutionnaire, dont Paul avait apprécié, dans sa lettre du 27 janvier 1917, l’orientation internationaliste conduisant à ne pas rejeter en bloc tout ce qui était allemand afin de ménager la possibilité d’une paix équitable avec l’Allemagne.
11) - « augmenter » : en effet, les prix de détail, qui ont augmenté de 30% entre avril et juillet 1917, grimpent encore de 18% entre octobre 1917 et avril 1918.
12) - « El Hadjeb » : Paul a passé au poste d’El Hajeb (à 30 km au sud de Meknès) la nuit du 30 au 31 décembre 1917 (voir sa lettre du1er janvier 1918).
13) - « propositions de paix » : il apparaît que le télégramme en question, ou ce que Paul en a retenu, mélange trois sources distinctes : les attentes exprimées par les Bolchéviks lors de l’ouverture des pourparlers de paix avec l’Allemagne à Brest-Litovsk le 22 décembre 1917 ; les principes de négociation affichés par le comte autrichien Czernin en tant que représentant des Austro-Allemands et président de la séance du 26 décembre 1917 ; et la « Résolution de paix » (« Friedensresolution ») proclamée à l’intention de la Russie par le Reichstag allemand le 17 juillet 1917. Comme le pressentait Paul, ces beaux principes ne furent qu’un leurre destiné à convaincre les Alliés de n’avoir aucun intérêt à contrecarrer une paix séparée entre la Russie et la « Quadruplice » (Alliance des empires allemand, austro-hongrois, ottoman et de la Bulgarie).
14) - « Mr. Caillaux » : Joseph Caillaux, qui avait démissionné du gouvernement en mars 1914 par suite de l’assassinat par son épouse du directeur du Figaro, Gaston Calmette, demeurait avec Aristide Briand un ferme partisan d’une paix sans annexion ni réparation et donc, à ce titre, l’un des opposants les plus résolus à la politique jusqu'au-boutiste de Georges Clemenceau. Cependant, il apparut en décembre 1917 que le journal anarchiste « Le Bonnet Rouge » (avec lequel Caillaux avait eu des liens en 1914) avait reçu par un certain Paul Bolo, dit Bolo Pacha, des fonds germano-ottomans dont une autre partie avait peut-être servi au député belliciste Charles Humbert à acheter le quotidien « Le Journal ».
15) - « Hervé » : Paul confond (pour la seconde fois depuis sa lettre du 13 mars 1917) Gustave Hervé, directeur du journal ultra-belliciste « La Victoire », et le député nationaliste Charles Humbert, propriétaire du quotidien « Le Journal ». Paul a sans doute confondu ces deux hommes parce qu’ils étaient suspectés de délits et opposés au pacifiste Joseph Caillaux : le premier avait mis en doute l’argumentation de Joseph Caillaux en faveur d’un impôt progressif général sur le revenu pour financer l’accroissement des charges de l’État, notamment militaires (cet impôt fut cependant institué le 15 juillet 1914), et était depuis février 1917 accusé d’avoir participé à la rédaction du faux testament politique d’Octave Mirbeau ; le second, suspecté par la Justice d’avoir acheté « Le Journal » avec des fonds allemands et ottomans, avait perdu son immunité parlementaire en novembre 1917 et pointait les liens entre ses supposés corrupteurs (Bolo Pacha et Pierre Lenoir) et Joseph Caillaux, qu’il accusait d’intelligence avec l’ennemi (ce qui provoqua la levée de l’immunité parlementaire de l’ancien ministre des finances en décembre 1917).
16) - « la Sarthe » : le procès se tient au Mans car Joseph Caillaux y réside (il y est né et en est le député de 1898 à 1919). Cependant, c’est après la guerre et devant la Haute Cour de Justice (le Sénat) qu’il sera jugé deux fois et condamné, en février 1920, pour « correspondance avec l’ennemi » (il sera amnistié en janvier 1925 après un vote de l’Assemblée nationale).
17) - « de quoi il s’agit exactement » : Paul a l’intuition tout à fait juste que l’affaire Caillaux n’est qu’un montage déguisant un règlement de comptes entre le nouveau chef du gouvernement, le radical-socialiste jusqu’au-boutiste George Clemenceau, et son ancien ministre des finances (de 1906 à 1909), le radical-socialiste pacifiste Joseph Caillaux.
18) - « fontaine en mosaïque » : sans doute celle de la place El Hedin (ou El Kedine), à l’époque dite aussi « de l’hôpital Louis ».
19) - « une porte » : parmi les 70 portes de la médina de Meknès, il s’agit vraisemblablement de la porte Bab el Mansour, datant de 1732 et qui doit son renom d’une part à sa fonction d’entrée principale du palais impérial, et d’autre part au réemploi de colonnes antiques empruntées aux ruines de Volubilis (ville antique berbère, capitale du Royaume de Maurétanie, dont les ruines se situent sur un oppidum à 30 km au nord de Meknès).
20) - « la Bible » : Il serait étonnant que Paul ignore l’existence historique du judaïsme chez les Berbères, voire - selon certains auteurs - leur judéité antérieure à leur islamisation et arabisation. D’ailleurs Paul a pu constater qu’il existe (encore à son époque mais beaucoup moins aujourd’hui), des Berbères juifs et/ou des Juifs en territoire berbère. Son allusion à la Bible et aux paysages bibliques des régions de Meknès et de Taza, n’est peut-être donc pas strictement touristique…
21) - « les kasbahs » : les casbahs sont au sens strict les citadelles des villes fortifiées berbères. Au sens large, toute ville fortifiée du monde arabo-musulman est dite « casbah », avec une tendance de plus en plus fréquente à la confondre avec la « médina », c’est-à-dire avec la vieille cité traditionnelle, souvent serrée dans ses fortifications et dominée par sa casbah.
22) - « burnous » : ce mot d’origine berbère désigne le grand manteau traditionnel berbère fait de laine de mouton (ou de poil de chameau pour les plus recherchés), dépourvu de manches et muni d’une longue capuche triangulaire. Sa couleur est habituellement le blanc en Afrique du Nord. L’armée française en fit l’élément essentiel de l’uniforme des spahis (cavaliers supplétifs indigènes), en rouge garance pour les Algériens (car ils refusaient le bleu pastel des burnous habituellement portés par les Juifs d’Algérie et/ou Algériens juifs), et en bleu très foncé pour les Marocains (car c’était la couleur des notables berbères).

mardi 22 novembre 2016

Lettre du 23.11.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 23 Novembre 1916

Ma Chérie,

Me voilà enfin en mesure de reprendre ma correspondance. Comme je te le disais sur ma carte du 21, nous sommes rentrés dans la nuit du 20 au 21 à Taza par un temps épouvantable, mouillés comme des chats et sales à rendre jaloux les poilus des tranchées les plus boueuses de l’Argonne. Comme il faisait très mauvais temps à Touahar depuis plusieurs jours, que l’eau pénétrait partout dans les tentes et que la tempête déchirait les toiles et cassait supports et cordes, le séjour au Col devenait impossible. On résolut donc de faire rentrer 3 Compagnies à Taza, laissant seulement au poste les troupes qui pouvaient camper dans les baraques déjà montées. Toutefois, comme les pluies avaient fait grossir démesurément les cours d’eau (il y a une dizaine de traversées à effectuer entre Touahar et Taza) il était impossible de rentrer par la route habituelle et il fallait faire un grand détour à travers les montagnes par Meknassa-Titania (1). Pour comble de malheur, l’ordre de départ n’arriva qu’à 1 h de l’après-midi ; on partait donc sur des sentiers où l’on s’enfonçait de 20 cm dans une boue collante de sorte qu’après 4 à 5 pas on avait toujours au moins 10 kgs de boue aux brodequins. De temps à autre il tombait des rafales de pluie mouillant les capotes et rendant les sacs plus lourds encore. Si bien qu’au crépuscule on était encore à 15 km de Taza. Et comme nous ne pouvions avancer que très lentement dans la nuit noire, nous ne sommes arrivés que très tard dans la nuit : l’avant-garde (notre Cie) à 11 1/2 h du soir. Tout près du Camp Mobile il y avait encore une embuscade des bicots qui tiraient presque à bout portant sur la 2° Compagnie et leurs mulets : ces derniers n’en pouvaient plus non plus de fatigue. J’étais terriblement fatigué (comme tout le monde) et ne me suis remis qu’après 2 nuits de bon sommeil. Les derniers 3 jours à Touahar j’étais même exempt de service ; j’avais des coliques qui me forçaient de me lever 5 ou 6 fois dans la nuit et de sortir dans la tempête et dans la pluie pour rentrer mouillé jusqu’à la peau. Cependant, j’avais tellement marre de Touahar que j’ai marché quand même et je suis arrivé mieux que pas mal de mes camarades. La diarrhée est passée aussi grâce à une potion de bismuth et tout est redevenu normal. Les postes de Taza, Merzouka (2), Touahar etc. ont beaucoup souffert par la tempête : des toits ont été enlevés, des marabouts (3) et même des baraques renversés. Aujourd’hui il fait de nouveau beau temps et un ciel printanier. 
Je réponds maintenant à tes lettres des 13 et 14 courant. Comme je le disais déjà antérieurement, je crois qu’un rendez-vous avec Mr. Penhoat à Nantes et une visite chez Mes Bonamy, Palvadeau et le Proc. (4) seraient très utiles. Si je préfère ne pas agir dès le début concurremment avec Penhoat, c’est précisément pour éviter auprès de ces Messieurs l’apparence que c’est moi qui ai entraîné ou influencé Mr. Penhoat. Mais voyant que celui-ci, bien que français et mobilisé, a les mêmes griefs contre Leconte que moi, ces Messieurs se rendront facilement compte que la faute n’est point de notre - ou de mon - côté mais du côté de Leconte, ce qui pourrait modifier le jugement du Proc. Mais enfin, c’est là un détail plutôt insignifiant ! L’attitude de Me By (5) reste tout de même bizarre : Je ne peux point me figurer qu’un avocat se prête à un double jeu (avec L. (6) et nous) et j’incline à croire que c’est un vieux Monsieur qui s’en fout complètement.
En ce qui concerne la publication des articles de Mr. Humbert par le Journal, tu sembles oublier que H. (7) en est le Directeur-Propriétaire, de sorte qu’il y fera imprimer ce que bon lui semble. Mais je constate que même dans différents journaux français il y a une tendance de plus en plus prononcée contre les excès de chauvinisme de certains grands quotidiens, notamment “l’Action Française” (8) “l’Écho de Paris” (9) et Mr. Humbert. Un nouveau canard satyrique, “le Canard Enchaîné” (10) ne se compose presque que de cela, de même “l’Oeuvre” (11), “la Victoire” (12), “l’Éveil” (13). Je ne partage pas ton jugement sur Hervé ni même sur Jacques Dhur. Hervé certes est un journaliste un peu excentrique et qui a la manie d’écrire dans un argot qui doit plaire à la grande masse et le rendre populaire. Mais ses articles montrent généralement pas mal de bon sens et un besoin urgent de dire, de crier la vérité malgré les entraves actuelles. Il s’occupe surtout de questions qui concernent les pauvres, les humbles et puis il n’est pas étroit de vue pour ce qui est du patriotisme.
Je t’écrirai dimanche plus longuement et suis entretemps avec mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. 

Ton Paul 


Notes (François Beautier)
1) - "Meknassa-Titania " : officiellement Meknassa-Tahtania, poste et chef-lieu villageois de la tribu des Meknassa, à environ 10 km. au nord-ouest de Taza, sur le versant sud du Rif.
2) - "Merzouka" : officiellement Bab Merzouka. 
3) - "des marabouts" : des grandes tentes militaires.
4) - "le Proc." : le procureur.
5) - "Me By." : Maître Bonamy, avocat de Paul.
6) - "avec L." : avec Leconte.
7) - "H." : Charles Humbert, sénateur belliciste, d'origine populaire, propriétaire du quotidien Le Journal (dont la rumeur disait depuis décembre 1915 qu'il l'avait acheté avec de l'argent allemand et turc). Paul n'est pas certain que Humbert veuille publier ses réclamations concernant l'absence de permission dont il est victime à la Légion.
8) - "L'Action française" : journal nationaliste explicitement antisémite fondé en 1908 comme organe du mouvement royaliste "l'Action française" dirigé par Charles Maurras et soutenu par Léon Daudet. 
9) - "L'Écho de Paris" : quotidien nationaliste et conservateur fondé en 1884. Pendant la Grande Guerre son propriétaire était Edmond Blanc, une figure de la grande fortune.
10) - "Le Canard enchaîné" : hebdomadaire satirique fondé en septembre 1915 par Maurice et Jeanne Maréchal. Il attaque le ridicule dans toutes les directions et protège ses sources. 
11) - "L'Œuvre" : journal fondé en 1904 par Gustave Téry, qui en fait un quotidien à partir de janvier 1915. Est considéré antinational et défaitiste par ses détracteurs bellicistes. 
12) - "La Victoire" : journal belliciste fondé par Gustave Hervé le 1er janvier 1916 par modification du titre et de l'orientation du journal antimilitariste "La guerre sociale" fondé en 1906 par un groupe de détenus dans la prison de Clairvaux, et dont le principal rédacteur était Gustave Hervé. 

13) - "L'Éveil" : hebdomadaire satirique fondé en 1916 par le journaliste d'investigation indépendant Jacques Dhur (de son vrai nom Félix le Héno).

lundi 31 octobre 2016

Lettre du 01.11.1916

https://echandelysetlagrandeguerre.wordpress.com/category/non-classe/page/10/


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Touahar, le 1° Novembre 1916

Ma chère petite femme,

C’est la Toussaint aujourd’hui et il y a juste 2 ans que nous fîmes cette promenade sur la route de Pau, au-delà du Cimetière des Anglais (1) à Bayonne, promenade dont j’ai conservé, je ne sais pourquoi, un souvenir tout particulier. Et malgré tout le manque de poésie, dans le petit cimetière de Touahar - où il y aura cet après-midi une petite fête - les vers de Gilm (2)  que tous les journaux allemands font reproduire aujourd’hui dans leur supplément me reviennent toujours à l’esprit : Stell auf den Tisch die duftenden Reseden, die letzten roten Astern still dabei ...
Ici, où l’on est pourtant assez près de la mort, rien ne laisse subsister la mélancolie propre à ce jour de mort : les conversations et discussions continuelles ne laissent même pas le loisir de bien recueillir ses idées si toutefois on en a encore. 
        J’ai sous les yeux ta lettre mélancolique du 22 Octobre et te confirme mes lignes des 29 et 30 écoulés (3). Je t’ai déjà parlé de mon intention de faire dès mon retour à Taza quelques démarches. Mais le hasard veut que juste Georges Bienaimé et G. Hervé sont impliqués dans cette histoire de Rochette (4)! Enfin, nous verrons ce qu’il est possible de faire. Inutile de te dire, n’est-ce pas, que l’obtention d’une permission me ferait au moins autant de plaisir qu’à toi. Les Italiens (5), eux, étant alliés, peuvent obtenir des permissions pour aller en France ; ce ne sont que les nationalités ennemies qui en sont exclues. Et l’intervention de personnalités très en vue, provoquée par un de mes camarades dans le même cas que moi, n’a point changé l’idée de notre Chef de Régiment. Peut-être qu’en continuant, on arrivera quand même à un résultat ! 
Charles Humbert, le super patriote, est en ce moment l’objet d’une vive campagne de ses anciens collaborateurs Jacques Dhur et G. Tery dans l’Éveil et l’Oeuvre ; même l’Humanité que j’ai lu assez souvent ce dernier temps émet le doute qu’il soit l’auteur des articles qu’il signe. Et Théry demande si le vaillant capitaine, après avoir réclamé tant de canons et de munitions pour ses camarades, va leur montrer maintenant la manière de s’en servir, vu qu’il est précisément capitaine d’artillerie (6).
Penhoat (7) ne m’a plus écrit depuis le 5 Octobre où il m’annonçait qu’il allait me tenir au courant de sa correspondance avec Nantes. Mais si Leconte lui a répondu par des injures, il me semble que Penhoat devrait faire intervenir quand même maintenant le tribunal pour obtenir les comptes, car il faudrait à la fin savoir à quoi s’en tenir ! P. pourrait donc agir pour son propre compte, tout au moins au début, et nous ou le séq. devrions nous associer par la suite à ses démarches. S’il pouvait aller à Nantes, tu pourrais certes l’y rencontrer ! Sous un autre rapport je préfèrerais cependant que vis à vis du Procureur de Nantes il ne paraisse pas dès le début si clair que P. et moi agissons en plein accord et qu’au contraire ledit Procureur se rende compte par lui-même que Leconte inspire de la méfiance aussi bien à l’autre associé qu’à moi. 
J’ai lu les articles du Journal “L’Allemagne telle qu’elle est” et j’ai aussi l’impression que le neutre, malgré tous ses cachets authentiques sur le passeport, exagère beaucoup la crise alimentaire (8). Espérons que nous nous trompons malgré les blouses élégantes et les cannes confortables de tes s. (9)
Que Suzanne commence à apprendre l’anglais et même un peu l’allemand m’a surpris. Il est toutefois préférable d’attaquer la langue déjà à cet âge-là, bien qu’en ce moment le temps ne soit pas bien propice pour l’étude de l’allemand. Dans ses lettres françaises je constate une amélioration du style mais non de l’orthographe.
Je te remercie du prompt envoi des gants, du caleçon etc. et je serais content que l’envoi me parvienne seulement une fois rentré à Taza pour ne pas avoir trop à trimballer sur la route. Pour ce que le caoutchouc léger pourrait me servir (garde de nuit) il sera certainement trop cher, car il coûtera certainement 10 à 12 Frs. sinon davantage.
Le meurtre de Mr. Sturgh (10) est à mon avis plutôt une affaire intérieure que d’une portée internationale. S’il s’était agi du Comte Tiszir (11)  j’y aurais vu un signe de révolte ou de protestation, mais le rôle de Sturgh était plutôt modeste. Le S.W. Daily News (12) accepte les discours des Scheidemann et Haase (13) comme inspirés par le Chancelier. Il dit que c’est le commencement de la sagesse, mais seulement un commencement. Quand on a pillé une maison, on doit non seulement l’évacuer, mais encore la remettre en bon état et indemniser le propriétaire. “This is what the Central Powers must do for France, Belgium, Poland and Serbia. Evacuation will not suffice, there must also be reparation and full restoration. Without the latter, there can be no punishment, and justice demands that there shall be punishment.” (14)
Tu vois qu’il y a encore un grand pas à faire jusqu’aux préliminaires de paix, mais ce pas n’est peut-être pas aussi loin qu’on veut bien le faire croire pour le succès de l’emprunt (15) etc.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Cimetière des Anglais" : Paul a évoqué cette promenade dans sa lettre du 11 novembre 1915. En réalité il existe à Bayonne deux cimetières anglais : l'un des Coldstream Guards, l'autre des Third Foot Guards.
2) - "Gilm" : Hermann von Gilm ou Hermann Gilm von Rosenegg, poète autrichien, né le jour de la Toussaint 1812, dont beaucoup de poèmes furent mis en musique par Richard Strauss. Les vers cités ici, largement connus par le lied "Allerseelen" (fête des défunts) que Strauss leur consacra, mettent en scène l'odorant réséda et l'aster flamboyant, fleurs de l'automne et de la nostalgie.
3) - Cette lettre est perdue.
4) - "Rochette" : Paul envisageait d'écrire aux journaux d'oppositions (dont l'Œuvre et La Victoire - journal de Gustave Hervé) pour dénoncer l'absence de permissions dont souffrent les soldats de la Légion au Maroc (voir sa lettre du 5 octobre 1916). Or, Gustave Hervé est momentanément englué dans une affaire qui le rend infréquentable : il a fourni à un repris de justice, Rochette, un livret militaire (celui de Georges Bienaimé) qui déguise son identité. L'affaire est assez grave pour que la Chambre des députés s'en émeuve. Gustave Hervé, devenu nationaliste en créant son journal "La Victoire" en janvier 1916, perdit ainsi beaucoup de la crédibilité qu'il avait acquise avant guerre avec son journal "La guerre sociale".
5) - "les Italiens" : les Légionnaires italiens ne sont pas "ressortissants ennemis".
6) - "capitaine d'artillerie" : Paul se réfère aux rumeurs qui, depuis décembre 1915, accusent Charles Humbert, sénateur nationaliste, capitaine de réserve, va-t-en guerre de tendance antibritannique, d'être un agent d'influence de l'Allemagne et de la Turquie. Jacques Dhur (de son vrai nom Félix le Héno), ancien rédacteur au Journal, avait fondé en janvier 1916 sa propre publication, "L'Éveil", qui s'attachait à dénoncer des scandales (concernant par exemple l'approvisionnement des armées, le report des loyers, les bagnes...). Gustave Téry, fondateur de l'Œuvre en 1904 (devenu quotidien en 1915) se montra jusqu'à sa mort en 1928 en pointe du pacifisme (il publia, malgré la censure, "Le Feu" de Henri Barbusse ; il plaida dès 1916 pour la création d'une Société des Nations), ce qui lui valut la haine des bellicistes qui le traitèrent de défaitiste pro-allemand. 
7) - "Penhoat" : associé de Paul dans la société Leconte.
8) - "crise alimentaire" : cette série d'articles du Journal reprenait le titre d'un livre de Jacques Saint-Cère publié à Paris en 1886 ("L’Allemagne telle qu’elle est"), sous la signature d'un journaliste suisse qui décrivait un état de famine pour un tiers de la population allemande. 
9) - "tes s." : tes sœurs. Paul (et Marthe) semblent tirer des rumeurs d'influence pro-allemande concernant Le Journal et des nouvelles (et peut-être photographies) envoyées par les sœurs de Marthe, l'idée que la pénurie alimentaire (et vestimentaire ?) est moins grave que le dit Le Journal et qu'ils l'espèrent eux-mêmes pour abréger la guerre.
10) - "Mr. Sturgh" : le comte Karl von Stürgh (1859-1916), premier ministre autrichien, assassiné à Vienne par le socialiste Friedrich Adler - fils de Victor Adler, chef du parti social-démocrate autrichien - le 21 octobre 1916.
11) - "Comte Tiszir" : en fait Comte Istvan Tisza (1861-1918), premier ministre hongrois de 1903 à 1905 puis de 1913 à 1917, il tenta de modérer la politique impériale allemande mais ne parvint pas à convaincre Guillaume II que la guerre sous-marine à outrance entraînerait l'entrée en guerre des USA. Il fut assassiné le 31 octobre 1918 à Budapest par un trio de bourreaux dépêché par un comité révolutionnaire de soldats qui l'avait condamné à mort pour avoir déclenché la guerre entre l'Autriche et la Serbie (question toujours en débat). En tout cas Paul avait eu dès novembre 1916 l'intuition que ce personnage pouvait mourir assassiné.
12) - "S.W. Daily News" : quotidien de Galles du Sud (South Wales) édité à Cardiff, envoyé à Paul par un ami (voir la lettre du 6 octobre 1916).
13) - "Scheidemann et Haase" : les chefs des deux courants "patriotiques" (non immédiatement pacifistes) du parti social-démocrate allemand. Leur refus d'un armistice vise à permettre un retrait de l'Allemagne sans pénalité de guerre. De ce fait, leur position semble aux Britanniques dictée par Theobald von Bethmann Hollweg, vice-président de Prusse jusqu'en 1909 puis chancelier d'Allemagne jusqu'en juillet 1917. 
14) - "punishment" : la phrase paraît recopiée par Paul du S.W. Daily News. Elle signifie : "C'est ce que les Puissances centrales doivent faire en France, Belgique, Pologne, Serbie. Mais évacuer ne suffira pas, il faudra aussi réparer et restaurer. Sans cela il n'y aurait pas de punition, alors que la Justice exige qu'il y en ait une". 
15) - "emprunt" : allusion au second emprunt annuel de la Défense nationale lancé en octobre 1916. Le précédent datait de novembre 1915. Pour susciter la souscription des bons d'emprunt par le plus grand nombre possible de prêteurs, la propagande s'ingéniait évidemment à faire croire très lointaine la perspective d'une paix.