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mercredi 3 janvier 2018

Lettre du 04.01.1918

Fontaine, place Saint Louis, Meknes

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 4 Janvier

Ma Chérie,

Je te prie de m’excuser de ne plus t’avoir écrit depuis ma lettre du 1° : j’avais beaucoup de travail et tout le méli-mélo de l’installation n’est pas fait non plus pour recueillir (1) ses idées. Enfin, cela va maintenant à peu près et je reprends ma correspondance habituelle.
La carte de Nouvel An de Suzanne (2) est bien écrite, tant à l’écriture qu’à l’orthographe ; l’a-t-elle rédigée toute seule ? L’habitude de classer les élèves tous les 15 jours est certainement bonne sous ce rapport qu’elle stimule le zèle et l’amour-propre ; si elle reste seulement dans le premier tiers ou quart de la classe, ce serait déjà pas trop mal ! Quant à Georges, tu lui as sans doute tenu la plume, ou bien Hélène, car il n’est pas possible d’écrire comme cela après 2 mois de leçons ! Il est vraiment dommage que Jean (3) le quitte ; il avait comme cela au moins un petit compagnon pour jouer et s’amuser. Que son caractère est tellement compliqué provient sans doute du fait qu’il a été créé en toute connaissance de cause et représente ainsi un mélange de nos deux caractères souvent contradictoires. C’est là une oeuvre d’éducation à faire qui doit t’attirer ! Mais comment peux-tu conclure du développement des hanches que ce sera un garçon, cela c’est rigolo ! Espérons que tu ne te trompes néanmoins pas ! As-tu reçu le premier de l’an des lettres ou des cartes d’ailleurs ?
Les Lemaître sont donc partis entretemps et tu auras donc réintégré la grande chambre du 1°. J’avais compris que la Ville de Paris s’était engagée à le payer (4) pendant toute la durée de la guerre, car le seul fait qu’il va en convalescence est provoqué par sa blessure reçue sur le champ de bataille ! Mme t’a-t-elle réglé le reliquat du mois avant de partir ? La situation de Pau et son climat sont d’après ce que je sais très recherchés par les poitrinaires parce que la ville est garantie des vents et reçoit en outre peu de pluies. “Le Crime” (5) était déjà exposé dans les vitrines des librairies lors de ma présence à Bordeaux et nous l’avons vu dans les Galeries (6) en face du Bureau Aka (7). Quant à ce dernier, je crois la Grande Feuille d’Annonces (Pelletier) plus efficace pour des insertions de ce genre (8). Est-ce que quelqu’un s’est déjà présenté ?
Pour ce qui concerne l’habillement des enfants, j’ai souvent entendu recommander les jambes au mollet nu comme le meilleur moyen d’éviter que l’enfant ne devienne frileux. Que Suzanne est encore maladroite pour les ouvrages féminins ne m’étonne point à son âge ; je pense que cela ne viendra que vers les 10 ans.
Merci pour les différents journaux ; je suis fort surpris que le “Pays” (9) ne te plaise pas. Il y avait dans le dernier numéro que tu m’envoyais un article “Examen de Conscience” qui prônait précisément toutes les idées que tu as si souvent émises et cela dans une forme sobre et élégante. Ne l’as-tu pas lu ? Par mesure d’économie je te prie cependant de ne plus m’adresser que le Journal du Peuple (10) que tu lis toi-même.
Le prix des denrées que tu m’indiques est simplement fabuleux et ne fait donc qu’augmenter (11).
Lors de notre passage à El Hadjeb (12) on affichait un télégramme contenant de nouvelles propositions de paix (13) faites par l’Allemagne par l’entremise de la Russie à toutes les puissances de la Triple Entente : Restitution de tous les territoires occupés, y compris les Colonies, pas d’annexions ni d’indemnités. Cela est très clair, me semble-t-il, et devrait au moins pouvoir servir de base aux premiers pourparlers. Mais il est probable qu’on y trouvera encore un piège grossier comme lors des précédentes propositions. L’accusation de Mr. Caillaux (14) vient juste à point pour arrêter les poursuites intentées par ce dernier à Hervé (15) aux Assises de la Sarthe (16). On voit jusqu’ici si peu de quoi il s’agit exactement (17) qu’il vaut mieux attendre avant de se prononcer. On est du reste tellement habitué à ce petit exercice.
Je me propose d’aller visiter Meknès dimanche au grand jour, n’ayant vu jusqu’ici la ville que le soir une seule fois. Il y existe quelques beaux monuments, une grande fontaine magnifique en mosaïque (18) et une porte (19) de proportions énormes et très artistique. La ressemblance avec le paysage de la Bible (20) m’aurait certainement frappé davantage si je ne connaissais pas Taza, dans son enceinte d’oliviers centenaires. Mais en effet, on y songe souvent en regardant ce peuple lent et solennel dans ses mouvements comme le langage des psaumes, ces ruisseaux avec leurs lauriers-roses et leurs saules penchés. Même les animaux ont des allures extraordinaires, et les boeufs, les taureaux, les chèvres et moutons sont bien moins féroces et vifs qu’en Europe. Les murs crénelés de toutes les “Kasbahs” (21) augmentent encore l’impression, surtout quand on voit les Arabes dans leurs burnous (22)  blancs, les jambes et pieds nus dans des sandales et le turban autour de la tête ...
Le courrier de Bordeaux va arriver probablement le 6 ici et j’espère avoir de tes nouvelles.
En attendant, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.


Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « recueillir » : rassembler, concentrer…
2) - « Suzanne » : fille aînée des Gusdorf.
3) - « Jean » : il s’agit vraisemblablement du fils des Lemaître, sous-locataires de Marthe à Caudéran, qui déménagent. On a dans ce début un aperçu de la vie des enfants Gusdorf: Suzanne va à l'école, et Georges, à peine ses leçons commencées, manifeste des dons exceptionnels.
4) - « le payer » : M. Lemaître est, d’après ce qu’en dit Paul dans ses courriers depuis le 28 octobre 1917, un soldat parisien en convalescence à la fois d’une blessure reçue au front et d’une tuberculose détectée à l’hôpital militaire où il était soigné. La ville de Paris se serait engagée, à la demande de ce soldat, à lui payer son loyer le temps de sa convalescence. Par ailleurs, il aurait obtenu de poursuivre le traitement de sa tuberculose dans le sanatorium militaire de Pau (Pyrénées atlantiques).
5) - « Le Crime » : il s’agit vraisemblablement de l’ouvrage paru chez Payot en 1917, dont l’auteur anonyme était désigné comme celui du « J’accuse, par un Allemand » publié chez le même éditeur en 1915 (voir les lettres des 31 mai 1915 et 27 juillet 1915) avec un chapitre titré « Le Crime » annonçant une suite.
6) - « les Galeries » : les Galeries Lafayette, rue Sainte-Catherine à Bordeaux.
7) - « Bureau Aka » : le Aka-Journal, fondé à Bordeaux en 1911, était un hebdomadaire de petites annonces entre particuliers. 
8) - « insertions de ce genre » : il s’agit sans doute de l’annonce de proposition de sous-location par laquelle Marthe cherchait un successeur aux Lemaître. 
9) - « Le Pays » : il s’agit vraisemblablement de l’hebdomadaire illustré « Le pays de France », alors exclusivement consacré à la guerre, plutôt que du mensuel culturel et d’opinion « Le Pays » publié à partir de juin 1917 et surtout suivi dans les milieux artistiques de la capitale (voir la lettre du 23 novembre 1917). Cependant, le titre de l’article évoqué correspond mieux à la seconde hypothèse qu’à la première, mais aucune archive ne permet de le situer. D’ailleurs, les commentaires opposés de Marthe et de Paul ainsi que la demande de ce dernier de ne plus en recevoir d’exemplaire à la caserne laissent envisager qu’il puisse s’agir d’une publication allemande (tacitement dénommée « Le Pays » par Marthe et Paul) inspirée par les patriotes pacifistes (notamment par la « Société allemande pour la paix ») dont un numéro serait arrivé chez Marthe par l’intermédiaire de sa correspondante suédoise. L'expression « Le pays » pourrait aussi déguiser en titre de revue un code entre Marthe et Paul servant à désigner secrètement, sans risque, l’Allemagne dont ils sont ressortissants.
10) - « Journal du Peuple » : publication de Henri Fabre, socialiste contestataire et pacifiste révolutionnaire, dont Paul avait apprécié, dans sa lettre du 27 janvier 1917, l’orientation internationaliste conduisant à ne pas rejeter en bloc tout ce qui était allemand afin de ménager la possibilité d’une paix équitable avec l’Allemagne.
11) - « augmenter » : en effet, les prix de détail, qui ont augmenté de 30% entre avril et juillet 1917, grimpent encore de 18% entre octobre 1917 et avril 1918.
12) - « El Hadjeb » : Paul a passé au poste d’El Hajeb (à 30 km au sud de Meknès) la nuit du 30 au 31 décembre 1917 (voir sa lettre du1er janvier 1918).
13) - « propositions de paix » : il apparaît que le télégramme en question, ou ce que Paul en a retenu, mélange trois sources distinctes : les attentes exprimées par les Bolchéviks lors de l’ouverture des pourparlers de paix avec l’Allemagne à Brest-Litovsk le 22 décembre 1917 ; les principes de négociation affichés par le comte autrichien Czernin en tant que représentant des Austro-Allemands et président de la séance du 26 décembre 1917 ; et la « Résolution de paix » (« Friedensresolution ») proclamée à l’intention de la Russie par le Reichstag allemand le 17 juillet 1917. Comme le pressentait Paul, ces beaux principes ne furent qu’un leurre destiné à convaincre les Alliés de n’avoir aucun intérêt à contrecarrer une paix séparée entre la Russie et la « Quadruplice » (Alliance des empires allemand, austro-hongrois, ottoman et de la Bulgarie).
14) - « Mr. Caillaux » : Joseph Caillaux, qui avait démissionné du gouvernement en mars 1914 par suite de l’assassinat par son épouse du directeur du Figaro, Gaston Calmette, demeurait avec Aristide Briand un ferme partisan d’une paix sans annexion ni réparation et donc, à ce titre, l’un des opposants les plus résolus à la politique jusqu'au-boutiste de Georges Clemenceau. Cependant, il apparut en décembre 1917 que le journal anarchiste « Le Bonnet Rouge » (avec lequel Caillaux avait eu des liens en 1914) avait reçu par un certain Paul Bolo, dit Bolo Pacha, des fonds germano-ottomans dont une autre partie avait peut-être servi au député belliciste Charles Humbert à acheter le quotidien « Le Journal ».
15) - « Hervé » : Paul confond (pour la seconde fois depuis sa lettre du 13 mars 1917) Gustave Hervé, directeur du journal ultra-belliciste « La Victoire », et le député nationaliste Charles Humbert, propriétaire du quotidien « Le Journal ». Paul a sans doute confondu ces deux hommes parce qu’ils étaient suspectés de délits et opposés au pacifiste Joseph Caillaux : le premier avait mis en doute l’argumentation de Joseph Caillaux en faveur d’un impôt progressif général sur le revenu pour financer l’accroissement des charges de l’État, notamment militaires (cet impôt fut cependant institué le 15 juillet 1914), et était depuis février 1917 accusé d’avoir participé à la rédaction du faux testament politique d’Octave Mirbeau ; le second, suspecté par la Justice d’avoir acheté « Le Journal » avec des fonds allemands et ottomans, avait perdu son immunité parlementaire en novembre 1917 et pointait les liens entre ses supposés corrupteurs (Bolo Pacha et Pierre Lenoir) et Joseph Caillaux, qu’il accusait d’intelligence avec l’ennemi (ce qui provoqua la levée de l’immunité parlementaire de l’ancien ministre des finances en décembre 1917).
16) - « la Sarthe » : le procès se tient au Mans car Joseph Caillaux y réside (il y est né et en est le député de 1898 à 1919). Cependant, c’est après la guerre et devant la Haute Cour de Justice (le Sénat) qu’il sera jugé deux fois et condamné, en février 1920, pour « correspondance avec l’ennemi » (il sera amnistié en janvier 1925 après un vote de l’Assemblée nationale).
17) - « de quoi il s’agit exactement » : Paul a l’intuition tout à fait juste que l’affaire Caillaux n’est qu’un montage déguisant un règlement de comptes entre le nouveau chef du gouvernement, le radical-socialiste jusqu’au-boutiste George Clemenceau, et son ancien ministre des finances (de 1906 à 1909), le radical-socialiste pacifiste Joseph Caillaux.
18) - « fontaine en mosaïque » : sans doute celle de la place El Hedin (ou El Kedine), à l’époque dite aussi « de l’hôpital Louis ».
19) - « une porte » : parmi les 70 portes de la médina de Meknès, il s’agit vraisemblablement de la porte Bab el Mansour, datant de 1732 et qui doit son renom d’une part à sa fonction d’entrée principale du palais impérial, et d’autre part au réemploi de colonnes antiques empruntées aux ruines de Volubilis (ville antique berbère, capitale du Royaume de Maurétanie, dont les ruines se situent sur un oppidum à 30 km au nord de Meknès).
20) - « la Bible » : Il serait étonnant que Paul ignore l’existence historique du judaïsme chez les Berbères, voire - selon certains auteurs - leur judéité antérieure à leur islamisation et arabisation. D’ailleurs Paul a pu constater qu’il existe (encore à son époque mais beaucoup moins aujourd’hui), des Berbères juifs et/ou des Juifs en territoire berbère. Son allusion à la Bible et aux paysages bibliques des régions de Meknès et de Taza, n’est peut-être donc pas strictement touristique…
21) - « les kasbahs » : les casbahs sont au sens strict les citadelles des villes fortifiées berbères. Au sens large, toute ville fortifiée du monde arabo-musulman est dite « casbah », avec une tendance de plus en plus fréquente à la confondre avec la « médina », c’est-à-dire avec la vieille cité traditionnelle, souvent serrée dans ses fortifications et dominée par sa casbah.
22) - « burnous » : ce mot d’origine berbère désigne le grand manteau traditionnel berbère fait de laine de mouton (ou de poil de chameau pour les plus recherchés), dépourvu de manches et muni d’une longue capuche triangulaire. Sa couleur est habituellement le blanc en Afrique du Nord. L’armée française en fit l’élément essentiel de l’uniforme des spahis (cavaliers supplétifs indigènes), en rouge garance pour les Algériens (car ils refusaient le bleu pastel des burnous habituellement portés par les Juifs d’Algérie et/ou Algériens juifs), et en bleu très foncé pour les Marocains (car c’était la couleur des notables berbères).

vendredi 15 décembre 2017

Lettre du 16.12.1917

Bab Gnaoua, Meknès (Joseph Miquel)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 16 Décembre 1917

Ma Chérie,

Ta lettre du 25 Novembre s’était égarée à la 24° Comp. du 2° Etranger (1) qui se trouve également en garnison ici, et me parvient aujourd’hui avec celle du 30 et les lignes de Suzanne datées du 29 courant. Comme je te le disais déjà, mon genou m’a fait souffrir encore un peu pendant le premier convoi sur Lias et M’Rirt (2), mais a complètement disparu depuis. Pendant la dernière colonne sur Azrou et le Djebel Hebri (3), je n’ai plus rien senti et ai même marché sans me fatiguer.
Tes 2 derniers paquets de journaux me sont également parvenus en bon état. J’y ai lu avec un intérêt particulier les articles de Rapoport (4) sur la Russie, ainsi que l’article de fond de Mayeras (5) sur l’attitude de l’Entente vis à vis de la République Russe (6). Ils ont, je crois, tous les deux raison et il est probable que ce sera l’Allemagne qui tirera tout le bénéfice moral et matériel de la Révolution Russe. Mr. Charles Humbert (7) semble sérieusement menacé dans sa carrière politique : sa démission comme vice-président de la Commission des Armées et la levée de son immunité parlementaire par le Sénat en disent assez long.
Pour ce qui concerne l’affaire L. L. & Cie (8), je reste convaincu que si des difficultés réelles survenaient pour moi, Me Palvadeau m’en ferait part, ou bien il t’aurait écrit à toi. Tu sembles oublier que je lui avais donné à Nantes sur papier timbré tout pouvoir pour la liquidation de la Société et que dans sa précédente lettre Me Crimail (9) écrivait à Penhoat que c’était précisément Me Palvadeau qui s’occupait de la rédaction des contrats. Vu ta rancune contre Me Lanos, je regrette même de t’avoir demandé à plusieurs reprises d’aller le voir ; si donc ce n’était pas encore chose faite à la réception de la présente lettre, n’y va pas, mais donne-moi l’adresse de cet avocat pour que je lui écrive de Meknès (où nous serons du 31 Décembre au 15 Février). Je sais bien qu’il habite Rue Margot, mais je ne me rappelle plus ni son numéro, ni son adresse complète, sachant seulement qu’il a un nom double.
Tu n’as qu’à vendre en attendant que notre affaire soit mise à point. Cela t’évitera au surplus des émotions qui ne pourraient que te nuire dans l’état où tu es.
Je suis bien content du succès de Suzanne et constate dans sa lettre de sérieux progrès quant à l’orthographe. A moins que tu ne sois intervenue pour la correction ? Certainement, Georges apprendra mieux avec Melle Arfeuille (10) qu’à l’école, du moins pendant la première année. J’aurais cru cependant que ses leçons et celles de Jean (11) seraient communes, alors que tu me dis que Jean n’a pas encore dépassé la première page ?
Nous voici donc à la veille de Noël, la quatrième fois depuis le début de la guerre. Ce sera donc encore une fois une fête assez triste pour des millions de familles - pourvu que ce soit seulement la dernière de la guerre. Je regrette vraiment d’être ici dans l’impossibilité de rien pouvoir envoyer ni pour toi ni pour les enfants qui, sûrement, doivent attendre le Père Noël avec impatience. Mais, comme déjà dit, j’espère pouvoir rattraper cela à Meknès au début du mois prochain. 
Le temps est redevenu beau ici depuis quelques jours et il fait même très doux. Mon ami Kern (12) a la chance de passer Noël et le jour de l’An chez lui : il est vrai que depuis Septembre 1914 au Maroc il attendait sa perm avec une impatience exaspérée et était depuis longtemps au désespoir. Il est parti deux jours après mon retour, ensemble avec le jeune homme de Bègles (13) dont j’ai vu la femme.
D’une façon générale, le tour des permissions marche assez régulièrement à présent, mais comme les hommes restent souvent trop longtemps absents, faute de communications maritimes, il se trouve quelque peu retardé. Je crois cependant que l’itinéraire via Casablanca-Bordeaux, adopté pour la plupart des permissionnaires, comporte bien moins de retard qu’Oran-Marseille ou Port-Vendres, d’autant plus qu’une partie des hommes, domiciliés dans le Midi et le S.E. passe par Casablanca-Marseille (14). Enfin, et c’est l’essentiel, je compte qu’avec un peu d’appui de la part de mes chefs (avec lesquels je suis bien), je pourrai repartir d’ici en Septembre (15) prochain si toutefois la guerre n’était pas finie d’ici là. Cela fait 9 mois (16) en chiffres ronds ...
Ce qui ne laisse pas de m’inquiéter, c’est que d’ici 3 mois tu commenceras à te ressentir sérieusement de ton état qui t’immobilisera peu à peu complètement à la maison. Pourquoi, depuis plus d’un mois, n’es-tu pas allé trouver Melle Campana (17)? Je me demande quelquefois ce qui a pu te changer à ce point que tu mets les questions les plus importantes - et qui te préoccupent toi-même autant que moi, sinon davantage - tout à fait à l’arrière-plan ...
Il est bien entendu que si une complication quelconque se présentait, tu te ferais certifier par le médecin et légaliser par le Commissaire de Police la gravité de ton état de santé de façon à me permettre de faire avancer mon tour de permission si possible.
Espérons toutefois que cela (18) se passera normalement et que ce sera, comme le disait déjà le directeur Janns (19) en 1913, un garçon pour compléter le 2° couple et te faire plaisir à toi-même.
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « 2° Étranger » : Paul appartient à la 24e Compagnie du 1er Régiment étranger. Le poste d’Aïn Leuh héberge des détachements venus de régiments différents, qui se complètent et se relaient pour en assurer en permanence la garde et le service de surveillance des alentours.
2) - « M’Rirt » : en fait Mrirt, voir la lettre du 25 novembre 1917.
3) - « Azrou et le Djebel Hebri » : voir la lettre du 4 décembre 1917.
4) - « Rapoport » : il s’agit de Charles Rappoport, journaliste au « Journal du Peuple » depuis le début janvier 1917.
5) - « Mayeras » : Barthélémy Mayéras, député socialiste contestataire de la Seine de 1914 à 1919, collaborateur du « Journal du Peuple » et du « Populaire de Paris ». 
6) - « de la Révolution russe » : effectivement, l’Allemagne profite dans l'immédiat du « pacifisme intégral » du gouvernement révolutionnaire russe mais sera finalement profondément contaminée par l’idéologie révolutionnaire léniniste.
7) - « Charles Humbert » : sénateur de la Meuse depuis 1908, ancien journaliste au Matin, chantre des nationalistes bellicistes, il est devenu propriétaire du « Journal » en 1915 grâce à des fonds d’origine douteuse (allemande et turque), ce qui lui valut de perdre son immunité parlementaire en décembre 1917 puis d’être arrêté pour intelligence avec l’ennemi en février 1918. Il sera finalement acquitté mais ses deux complices, Bolo Pacha et Pierre Lenoir, seront exécutés. Paul a parlé pour la première fois de Charles Humbert dans sa lettre du 14 août 1915.
8) - « L. L. & Cie » : Société Louis Leconte et Compagnie.
9) - « Me Crimail » : cet avocat remplace à Nantes son confrère Bonamy depuis le printemps (voir la lettre du 22 mai 1917).
10) - « Melle Arfeuille » : cette demoiselle, ici mentionnée pour la seconde fois (dans la lettre du 25 novembre 1917, Paul l'appelait « Mme Arfeuil »), était sans doute une répétitrice à domicile employée par Marthe (qui la logeait peut-être).
11) - « Jean » : rien n’indique l’identité de cet enfant ici mentionné pour la première et dernière fois. 
12) - « Kern » : ce Légionnaire ami a été évoqué pour la première fois dans la lettre du 23 novembre 1917. 
13) - « Bègles » : commune de la banlieue sud-est de l’agglomération bordelaise. Le jeune homme et l’épouse en question sont ici évoqués pour la première fois.
14) - « Casablanca-Marseille » : Paul parle en fait de la ligne Oran-Marseille qu’empruntaient préférentiellement les permissionnaires se dirigeant vers le sud-est de la métropole. La ligne Casablanca-Marseille par Tanger et Port-Vendres était moins fréquentée car plus longue, donc dangereuse.
15) - « septembre » : en septembre 1918, un an se sera écoulé depuis le départ en permission de Paul en septembre 1917. Il aura donc droit à une nouvelle permission de détente d’un mois. La naissance d’un enfant lui donnerait aussi droit à permission, cette fois « pour raison familiale ».
16) - « 9 mois » : Marthe est enceinte…
17) - « Melle Campana » : médecin ou infirmière de Marthe.
18) - « cela » : la naissance attendue.

19) - « directeur Janns en 1913 » : Alice, seconde fille et troisième enfant des Gusdorf, est née en 1913. Paul souhaite la naissance d’un garçon en 1918 et se protège d’une accusation de machisme en s’abritant derrière la remarque d’une personne amie apparemment respectée par le couple pour formuler son espérance. Mais ce « directeur Janns », mentionné ici pour la seconde fois (voir la lettre du 2 janvier 1917), demeure un personnage énigmatique. 

lundi 27 mars 2017

Lettre du 28.03.1917



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 28 Mars 1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma lettre et ma c.p. (1) du 26. Réveillés hier matin à 4 1/2 h, nous avons dû remettre le départ à midi à cause de la tempête épouvantable qui soufflait depuis minuit. Mais alors, la pluie est venue se mettre de la partie et le départ a été de nouveau ajourné. Nos sacs sont toujours faits et nous partirons au premier signal. Mais il pleut tellement que cela pourrait bien durer encore 8 jours ! La colonne de Fez qui doit opérer avec nous est là et nous attendons, car il est absolument nécessaire (2) d’entreprendre une action sérieuse contre Abd el Malek. 
Tes lettres des 16 et 18 me sont bien parvenues et je t’en remercie. Je te répète aussi que tes mandats de Janvier et Février sont depuis longtemps entre mes mains.
Tu auras vu entretemps que la révolution russe semble vouloir amener la république démocratique, solution logique d’ailleurs de la crise qui sévit là-bas depuis de longs mois. Les journaux étaient aussi surpris que nous de la tournure des évènements. Ne sachant pas au juste dans quel sens la Douma allait se prononcer, Mr. St Brice (3) - ne croyant sans doute pas que le peuple russe asservi par les Romanoff depuis des siècles allait se prononcer pour la République - a pris les devants et a envisagé la continuation de la dynastie en faisant son éloge et trouvant que cela allait bien comme cela. Maintenant, mis en présence de la République (éventuelle) il trouvera que ce sera encore mieux. C’est ce qu’on appelle “Préparer l’Opinion Publique quoi qu’il arrive”. Mais je crois que malgré toutes les apparences cette révolution russe, si toutefois elle va jusqu’au bout, et qu’elle fait tabula rasa avec tout ce qui pesait comme un cauchemar sur la grande Russie, n’impressionnera nulle part davantage qu’en Allemagne. Rappelle-toi qu’au début de la guerre c’était la croisade pour libérer le peuple russe du tsarisme - d’après la version des gouvernements allemands. Maintenant où ce peuple dit esclave sera d’un seul coup bien plus avancé que le peuple allemand qui est le plus libre du monde parce qu’il sait mieux obéir que quiconque - maintenant, dis-je, après toutes les déceptions et souffrances de cette guerre de 3 ans, si le peuple allemand a un peu de sang dans les veines, il en fera autant chez lui. Et j’espère bien que malgré l’absence de Marthe Sturm (4), il se trouvera quelqu’un qui mettra le tout en mouvement. Quant à l’Angleterre, crois-moi que personne ne sera plus réjoui que LLoyd George (5) de la tournure des évènements. L’alliance avec la Russie (6) date de bien peu de temps et est certainement beaucoup moins populaire en Angleterre qu’en France. Si on l’accepte à Londres, c’est parce qu’elle est utile pour le moment, mais l’opinion publique anglaise ne comprendrait sans doute point une alliance de paix avec un pays aussi arriéré que l’ancienne Russie. Avec la transformation, les réformes immenses à accomplir à l’intérieur passeront bien avant les aspirations politiques qui étaient depuis des siècles diamétralement opposées aux intérêts anglais en Asie.
Je te fais une fois de plus mes compliments pour tes progrès dans la langue anglaise que tu lis déjà aussi couramment que le français, ce qui est tout simplement étonnant. Mais pour parler ???
As-tu lu Lichtenstein de W. Hauff (7)? C’est un roman d’un charme très rare et pur, trop subtil encore pour être compris de Suzanne. Le fond historique du livre, les figures héroïques du chevalier Georges et du duc en Asie font penser à Walter Scott : Ivanhoe, mais avec du sang germain dans les veines. Tous les livres de Hauff sont du reste écrits dans une langue très simple qui, ensemble avec les sujets romanesques, en font une des meilleures lectures pour la jeunesse de 12 à 20 ans.Ne connais-tu pas non plus “Aus dem Leben eines Taugenichtses” du même auteur (8)?
Cela doit quand même te faire un rude plaisir que de donner à Suzanne les premières notions de l’art et de la beauté. Le “Larousse” (histoire de l’art) rafraîchira peut-être un peu ta mémoire, mais il me semble que cet ouvrage ne traite pour ainsi dire que ce qui est français. Les images toutefois des oeuvres d’art, des villes et paysages, seront instructives pour les enfants.
Je t’embrasse du fond du coeur.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "c.p." : carte postale. 
2) - "nécessaire" : cette nécessité tient à la volonté de Lyautey (qui vient de reprendre le commandement de l'Armée française au Maroc) de concrétiser son "idée fixe" d'établir définitivement la liaison des deux Maroc (l'Occidental et l'Oriental) en y traçant une croix dont les axes iraient Oujda à Agadir par Fès et Marrakech, et du Tafilalt à Rabat par Meknès. Elle tient d'autre part à la pression que les rebelles nationalistes marocains (essentiellement berbères) exercent contre ce plan en créant un triangle de résistance s'appuyant sur le sud du Rif espagnol (région de Taza-Fès), sur le sud-ouest du Moyen Atlas (région de Kasba Tadla) et sur le sud-est du Haut Atlas (régions de Boudnib et du Tafilalt).
3) - "Mr. St. Brice" : Paul a déjà critiqué ce journaliste du "Journal" le 6 octobre 1915 pour son incapacité à prévoir la politique de la Bulgarie. De son vrai nom Louis de Saint Victor de Saint Blancard (1878-1952), cet historien juriste et journaliste travaillait pour Charles Humbert en donnant au "Journal" des articles concernant les "secrets" diplomatiques. Il avait publié en 1913 chez Alcan à Paris un ouvrage titré “Six mois de crise balkanique, de l'armistice aux préliminaires de paix” dans lequel il n'avait pas évoqué le risque d'un élargissement du conflit en guerre européenne puis mondiale.
4) - "Marthe Sturm" : il s'agit de l'épouse de Paul, évidemment absente d'Allemagne où, selon son mari qui plaisante, sa seule intervention personnelle aurait pu déclencher une révolution.
5) -  "Lloyd Georges" : Premier ministre britannique à partir du 11 décembre 1916, c'est un libéral autoritaire (il décide de tout dans son cabinet réduit) déterminé à établir la paix par la victoire des Alliés.
6) - "Russie" : l'entente anglo-russe du 31 août 1907 fut signée sous le nom de "Convention anglo-russe" pour mettre fin au "Grand Jeu" des rivalités de frontières asiatiques des empires russe et britannique. Cette entente constitua le troisième côté de la "Triple-Entente" : l'Alliance franco-russe remontait à 1892-93 et l'Entente cordiale franco-anglaise à 1904.
7) - "W. Hauff" : Wilhelm Hauff (1802-1827), écrivain allemand auteur de nombreux contes et nouvelles ainsi que du roman historique "Lichtenstein" - largement inspiré par la biographie du duc Ulrich (1487-1550) - publié en 1826.
8) - "du même" : allusion à un court roman humoristique à clef du Baron allemand Joseph von Eichendorff (1788-1857) - et non pas de Wilhelm Hauff - publié sous le titre "Aus den Leben eines Taugenichts" ("De la vie d'un vaurien") en 1822-23.

vendredi 3 mars 2017

Lettre du 04.03.1917

Les hauts-fourneaux de Pauillac en 1903

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 4 Mars 1917

Ma Chérie, 
Je reçois aujourd’hui en même temps tes lettres des 12 et 21 courant. La première, intercalée entre celles des 9 et 16, est passée par Casablanca et Fez. Tu auras reçu sans doute entretemps mes lignes des 26 et 28 Février et du 2 courant (1), de sorte que tu n’auras pas attendu en vain le facteur. Tu auras appris aussi que ma permission a été bel et bien refusée, de sorte que ce ne sera plus avant la fin de la guerre que nous nous reverrons (2). Ce refus m’avait au premier moment complètement abattu, mais j’en suis revenu depuis et j’en tirerai les conséquences ...
Pour ce qui concerne les usines de Pauillac et du bureau, tu te trompes : Boucau, qui appartient à la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine de Homécourt (3), a toujours été un établissement florissant, situé à environ 1200 à 1500 m de la mer ; ce sont certainement ces hauts-fourneaux qui ont été visés par les canons du sous-marin (4) ne fût-ce que pour voir s’il y avait des batteries de défense sur la côte à l’embouchure de l’Adour.  Comme cette grosse usine travaillait pour la guerre il était enfantin de supposer le contraire (5). Par contre, Pauillac, à mi-chemin entre Bordeaux et l’océan, est à environ 50 km de l’embouchure de la Gironde et se trouve ainsi à l’abri d’un bombardement venant de la côte. Mais les hauts-fourneaux de Pauillac étaient éteints bien avant la guerre et ce ne serait certainement qu’en cas de nécessité absolue qu’on se déciderait à les rallumer. L’erreur fondamentale était de construire cette usine à un endroit où il n’y a ni charbon ni minerai de fer à proximité, circonstance qui rend déjà les produits du Boucau fort chers, alors que les gisements de fer des Pyrénées en sont assez proches. D’un autre côté, Pauillac n’a jamais fait partie d’un groupe de sociétés métallurgiques - les dernières années l’usine n’était que louée par Trignac - assez puissantes financièrement pour faire marcher un de leurs établissements sans bénéfice et même avec pertes au pire aller. Enfin, Pauillac n’a jamais transformé le fer en acier, mais s’est bornée presque toujours à vendre la fonte brute (6)
Je ne crois pas que les révélations sur Charles H. (7) étaient inventées, car dans ce cas H. aurait porté plainte et Gustave Téry (8) aussi bien que Jacques Dhur (9) auraient été condamnés. Je suis même persuadé qu’après la guerre il y aura une quantité de ces scandales qu’on évite pour le moment pour ne pas troubler l’union sacrée (10). Pour ce qui concerne l’affaire des carbures (11), je ne l’ai même pas suivie ; je suppose que c’est encore l’Etat qui a trinqué là-dedans, à moins qu’il ne s’agisse de fournitures à l’Allemagne ??? Car le carbure sert, je crois, à la fabrication de bombes et obus asphyxiants ? 
Le sort des légionnaires austro-allemands libérés était bien tel que Frid (11) te l’a raconté au début de la guerre, c.à.d. simplement déplorable et injuste. Cela a été changé depuis à peu près 8 à 10 mois. Maintenant ces hommes peuvent travailler dans les fermes en Algérie, à la seule condition qu’ils aient le certificat de bonne conduite (12)
Quant à l’influence de l’argent sur la situation de l’homme ou sur les relations, je crois que c’est partout la même chose. Le mot “self made men” a été forgé en Angleterre, et a peut-être le plus d’éclat en Amérique, pays neuf et où il y a ou il y avait les plus grandes possibilités d’arriver et de faire fortune avec de l’intelligence et de l’initiative, la chance aidant un peu. Mais du moment où l’on est effectivement arrivé, où l’on a de l’argent, on est pareillement estimé partout sans exception, à moins d’avoir usé de moyens tout à fait équivoques. Qu’en Allemagne on n’a pas l’air de mettre la question financière en avant lorsqu’il s’agit de mariages, c’est plutôt par pruderie - au fond, l’argent y joue le même rôle à cette occasion qu’en France, mais dans ce dernier pays on l’avoue franchement. La danse autour du Veau d’Or que Moïse contemplait en rentrant du Mont Sinaï avec les Tables de la Loi est restée la seule danse antique conservée telle quelle jusqu’à nos jours et elle a beaucoup de chances de passer à la dernière postérité. Et les juifs du moins ne se cachent pas - même en Allemagne - pour mettre l’or toujours au premier plan, qu’il s’agisse d’affaires, d’amour ou d’autres choses (13).
La pluie a recommencé ici et le Groupe Mobile de Taza n’a toujours pas pu partir, bien que son départ soit urgent. Car le citoyen Abd el Malek (14) (se montre de plus en plus turbulent et pourrait bien, en s’acharnant contre les Brannès (15), créer des complications. Mais comme il est toujours du côté du Rif espagnol, il reste insaisissable.
Mille baisers.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "du 2 courant" : ce courrier n'a pas été conservé.
2) - "nous nous reverrons" : Paul rassure malgré tout son épouse en l'assurant implicitement de l'imminence de la paix, qui arrivera selon lui avant qu'une première permission lui soit accordée.
3) - "de Homécourt" : il s'agit en fait de la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine et d'Homécourt (l'actuelle "Creusot-Loire"), née de la cession en 1903 à la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine (fondée par fusion de plusieurs sociétés en 1854 à Saint-Chamond, en Auvergne), de l'usine sidérurgique de la Société Vézin-Aulnoye (ouverte en 1901 à Homécourt, en Lorraine). La Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine avait acquis en 1881 l'usine des Forges de l'Adour (installée à Boucau, à l'extrême sud-ouest de l'Aquitaine, en bordure du fleuve côtier de l'Adour).
4) - "du sous-marin" : le 12 février 1917, un sous-marin allemand (peut-être le U-67), fit surface au droit de Bayonne et tira au canon sur l'usine sidérurgique de Boucau une dizaine d'obus qui tuèrent deux ouvriers, en blessèrent une dizaine d'autres et détruisirent une petite partie de la toiture et des tuyauteries de l'établissement. Marthe, qui connaissait l'existence d'une usine sidérurgique à Pauillac, sur le bord de la Gironde, s'inquièta vraisemblablement auprès de Paul de savoir si une attaque semblable pouvait toucher Caudéran et le bureau de la Société Leconte dans le port de Bordeaux.
5) - "le contraire" : l'usine de Boucau n'était pas défendue, contrairement à toute logique. Le sous-marin put d'ailleurs s'enfuir indemne vers l'Espagne.
6) - "fonte brute" : Paul développe une longue liste d'arguments pour convaincre Marthe que l'usine de Pauillac ne constitue pas une cible et qu'il est très peu probable qu'elle soit remise en marche (puisqu'elle est encore moins compétitive que celle de Boucau). Il se peut qu'il oublie de préciser à Marthe l'incapacité d'un canon de sous-marin - parvenant éventuellement à s'approcher de Pauillac - de frapper Caudéran ou Bordeaux, situés à une quarantaine de kilomètres à vol d'oiseau de Pauillac.
7) - "Charles H." : Charles Humbert, sénateur nationaliste et belliciste de la Meuse, propriétaire du quotidien "Le Journal", est suspecté d'intelligence avec l'ennemi depuis la mi février. En effet, un agent turc suspect d'espionnage, Bolo Pacha, arrêté en janvier 1917, prétend que "Le Journal" aurait été acheté avec des fonds provenant des empires allemand et ottoman. Charles Humbert perdra son immunité parlementaire en décembre 1917, sera arrêté le 18 février 1918, puis jugé et acquitté (alors que ses deux acolytes, Bolo Pacha et Pierre Lenoir, seront condamnés à mort et exécutés).
8) - "Gustave Téry" : directeur du quotidien pacifiste "L'Œuvre", qui a publié les rumeurs de trahison du "super-patriote" Charles Humbert.
9) - "Jacques Dhur" : de son vrai nom Félix le Héno, rédacteur dans plusieurs quotidiens dont "Le Journal", il avait dans "L'Éveil" (fondé par lui en janvier 1916) suspecté Charles Humbert et "Le Journal" d'avoir développé une propagande antibritannique dont les premiers bénéficiaires étaient l'Allemagne et ses alliés.
10) - "l'union sacrée" : aspiration populaire et état d'unité nationale né du déclenchement de la guerre, aussi bien en France ("Union sacrée") que dans les autres pays impliqués dans le conflit.
11) - "affaire des carbures" : du carbure de calcium (matière première des explosifs) a été livré juste avant la guerre (alors qu'elle se préparait) à l'entreprise allemande Krupp par un consortium de carburiers français en application de contrats signés au plus tard deux ans avant la guerre. Des députés d'opposition d'extrême gauche prirent appui sur l'interdiction du commerce avec l'ennemi (instituée par la loi du 4 avril 1915) pour suspecter les carburiers français d'avoir préparé la guerre allemande contre la France. Des débats houleux à la Chambre, à partir du 13 février 1917, émurent la presse dès le lendemain en inventant l'expression "Affaire des carbures". Le public, déjà agité par l'affaire Humbert / Bolo Pacha s'émut à son tour. Finalement, le garde des sceaux, Paul Viviani, soucieux de calmer l'opinion publique criant déjà à la trahison des industriels, obtint du Conseil de Guerre en décembre 1917 l'ouverture d'un procès dont l'issue était prévisible : l'acquittement des carburiers (par le Conseil de Guerre le 11 février 1918 et par la Cour d'Assise de Paris le 28 mai 1918).
12) - "Frid" : un Légionnaire d'origine russe ami de Paul. Libéré de son engagement dans la Légion il est passé en décembre 1916 à Bordeaux où il a rendu visite à Marthe.
12) - "bonne conduite" : auparavant ces Légionnaires austro-allemands, qui s'étaient engagés avant la déclaration de guerre et avaient été libérés avant sa fin, étaient considérés comme "ressortissants ennemis" et devaient donc soit se réengager pour la durée de la guerre, soit vivre en métropole dans un camps de rétention (dit aussi "de concentration") sous contrôle policier constant et sans emploi.
13) - "autre chose" : ce paragraphe permet de hiérarchiser les valeurs de Paul. Il est d'abord antiallemand (il hait l'hypocrisie), ensuite libéral (il admire les USA), enfin à égalité profrançais et projuif (il apprécie la franchise). Ce faisant il abuse de préjugés douteux dans lesquels on ne le reconnaît guère...
14) - "le citoyen Abd el Malek" : Paul porte peut-être une certaine considération à Abdelmalek, chef des rebelles marocains, qu'il distingue pour la seconde fois du titre de "citoyen" (voir sa lettre du 28 septembre 1916).

15) - "les Brannès" : l'essentiel des clans de la tribu berbère des Branes a été pacifié de force au début de l'été 1915. Cependant la cause nationaliste et le pouvoir d'Abdelmalek y demeurent très influents. Paul craint à juste titre que, de gré ou de force, le camp des rebelles berbères s'adjoigne assez de Branes pour permettre à Abdelmalek de sortir du Rif espagnol et de prendre le contrôle de la route Taza-Fès qui l'empêche de porter secours aux forces nationalistes regroupées au sud-ouest du Moyen Atlas et au sud-est du Haut Atlas. C'est pourquoi il s'impatiente de l'urgence d'une sortie du Groupe mobile de Taza.

mercredi 21 décembre 2016

Lettre du 22.12.1916

Lloyd George, 1916


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 22 Décembre 1916

Ma chérie,

Je te confirme ma lettre du 19 et ma carte du 20 courant. Voilà donc pour la première fois des propositions officielles de paix (1), propositions dont on ne semble pas encore connaître exactement les détails, mais qui ne gardent pas moins leur caractère et semblent - malgré toutes les polémiques qu’elles soulèvent déjà - un pas en avant. Naturellement les puissances centrales qui les font les entourent de quelques speeches destinés surtout à la consommation intérieure, et l’Entente qui les reçoit en témoigne un tel dédain - également destiné à la consommation intérieure et à celle des neutres - que les partis en présence semblent encore plus divisés qu’en Août 1914. Les dites propositions contiennent sans doute aussi des prétentions allemandes énormes appuyées sur la carte de guerre et que les Alliés ne pourront aucunement accepter (2). Mais il me semble qu’à cette occasion les buts de la guerre seront clairement définis des 2 côtés et ne pourront plus rester cachés au grand public. Les premières négociations échoueront même assez vraisemblablement, vu la situation actuelle, mais ce sera toujours un commencement de la fin. Dans ta critique de l’attitude des belligérants tu oublies à mon avis une chose pourtant essentielle : c’est que les Alliés, et notamment la France, ont été brutalement attaqués, et envahis - il faudrait donc, pour qu’on puisse utilement parler de paix, que le sol français du moins soit reconquis ! Et que l’Allemagne s’engage à réparer le tort causé, c.à.d. les dommages de guerre subis par les provinces envahies. Il est certain que cela ne se fera pas encore et qu’en conséquence la guerre continuera jusqu’à ce qu’un des principaux belligérants soit affaibli à tel point qu’il est dans l’impossibilité matérielle de continuer sans s’exposer à un anéantissement complet (3).
Ta lettre du 13 m’est remise à l’instant même. Mr. Lyautey, en quittant le Maroc, nous a adressé un ordre du jour - rien que pour nous prouver qu’il mérite son siège à l’Académie Française (4). Nous, les troupes du Maroc, lui avons procuré les plus fières joies de sa carrière, malgré la guerre européenne, nous avons, par notre noble abnégation, obtenu ce résultat inespéré non seulement de maintenir nos positions au Maroc, mais de les avancer et étendre. Nous avons bien mérité du pays qui, à l’abri de nos poitrines, a profité du bienfait de la paix française. C’est beau ? Malheureusement pas assez pour nous accorder une permission - rien de nouveau encore à ce sujet !
Je t’ai adressé hier une coupure du “Journal des Débats” (5) sur le front marocain - le premier article de ce genre que je vois et qui n’est certes pas écrit dans le calme du cabinet de travail et dont l’auteur a puisé ses impressions sur place. N’étant pas député ou sénateur comme Mr. Herriot et autres, mais certainement du Haut-Alsace (6) (le nom de Koechli s’y trouve beaucoup) il a eu aussi le courage de préciser le rôle des Territoriaux au Maroc ce qui m’a fait un plaisir particulier. A propos de Herriot, je pense que ce docteur ès-lettres pourra maintenant prouver (7) qu’un homme énergique mettra aussi en pratique les bons conseils qu’il a prodigués ensemble avec Georges Prade (8) - qui n’est ni député ni sénateur - dans les journaux. Il ne changera pas grand’chose je crois, car il se heurtera à la vieille routine qui est beaucoup plus puissante encore en France qu’ailleurs. Ceci dit, j’ajoute que comme maire de Lyon, H. a certainement beaucoup de mérite, car cette ville est peut-être la mieux administrée en France.
L’activité de Lloyd George sera probablement féconde pour l’Angleterre, malgré l’apparence assez vieux et presque chétive de cet homme. Je l’ai vu d’assez près il y a peut-être 5 ou 6 ans à Cardiff. Si l’on fermait les yeux de façon à ne pas voir ses longs cheveux blancs et le tremblement de sa main, on pouvait se croire en présence d’un jeune homme qui parlait dans une salle du Park Hotel de la question minière, car George est député de Wales, je crois d’Aberdal dans le Taff Vale (9). Mr. Charles Humbert aurait peut-être aussi mis de l’eau dans son vin s’il s’était trouvé subitement à la tête du ministère des Munitions ou de la Guerre. Du moment qu’il n’y est pas, il doit y avoir des raisons sérieuses qu’on n’a pas eu recours à sa compétence !!!! (10)
Revenant sur ma dernière lettre, je te prie de ne pas voir une offense dans mes observations au sujet du Waterproof (11). Si j’en avais réellement besoin je te l’aurais écrit sans me gêner le moins du monde tout comme pour les caleçons et les gants que tu m’as envoyés sur ma demande ! Mais je n’y voyais nullement la nécessité et je trouve au contraire que dans la situation actuelle tu aurais mieux fait de dépenser cet argent-là pour toi ! Sois cependant assurée que je ne néglige rien de ce qui est compatible avec le service pour protéger ma santé.
Les journaux du 10-11-12-13 courant me sont également parvenus avec une demi-douzaine de journaux anglais - trafic de Noël ! Et dimanche c’est le Heiliger Abend (12) - le 3° depuis le début de la guerre sans que la Paix soit sur la terre. 
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - "propositions officielles de paix" : il s'agit des déclarations de l'Autriche du 5 décembre 1916 et de l'Allemagne du 12. (voir la note concernant les "canards" de la lettre du 19 décembre)
2) - "ne pourront aucunement accepter" : Paul reprend le sentiment général qui conduira effectivement les Alliés à déconsidérer ces déclarations (à usage politique surtout intérieur) en les traitant, le 30 décembre, de "manœuvres de guerre" (destinées à semer le doute et la division dans les rangs adverses).
3) - "anéantissement complet" : ce qui résulte à la fois du caractère total pris par la guerre (notamment depuis le massacre de Arméniens en Turquie en 1915 et les batailles de Verdun et de la Somme en France en 1916), et du jusqu'au-boutisme entretenu par la presse belliciste par transformation du patriotisme en nationalisme. Ces deux dérives n'ont jusqu'à maintenant pas été expliquées complètement : l'expression "Suicide de l'Europe" qui recouvre pudiquement ce trou noir de l'intelligence des faits concernant l'Europe, en témoigne. Il apparaît cependant que les mêmes facteurs de déshumanisation conduisirent à l'étape suivante : la Shoah (tentative de destruction totale des Juifs d'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale) et aux bombardements nucléaires de deux villes du Japon en août 1945.
4) - "Académie française" : Hubert Lyautey y a été élu le 31 octobre 1912, mais n'y fut reçu qu’après la guerre, le 8 juillet 1920.
5) - "Journal des Débats" : le "Journal des Débats politiques et littéraires", fondé en 1789, a perduré jusqu'en 1944 en étoffant le suivi des débats parlementaires et des communiqués officiels par des articles d'informations diverses concernant la vie militaire, artistique et boursière, ainsi que par la publication de courtes nouvelles littéraires et de rarissimes reportages sur le terrain. L'article du reporter Koechli, mentionné et commenté par Paul, n'a pas été retrouvé dans les éditions des jours qui précèdent cette lettre (il est possible que Paul se soit trompé de nom et/ou de journal). 
6) - "Haute Alsace" : Paul y a vécu, à Mulhouse, après avoir quitté Hanovre en 1906 et avant de passer en France pour rejoindre la Société L. Leconte à Nantes en 1907 puis à Bordeaux en 1908. 
7) - "pourra maintenant prouver" : Édouard Herriot (ancien normalien, docteur ès Lettres, figure montante du parti radical, maire de Lyon, alors sénateur) a effectivement été nommé Ministre des Transports et du ravitaillement civil et militaire dans le sixième gouvernement Aristide Briand formé le 12 décembre 1916. Il y côtoie le héros militaire dont il ne cesse de vanter les qualités, Hubert Lyautey (lequel regrette cependant que son Ministère de la Guerre ait été amputé des transports, du ravitaillement et de l'armement militaires).
8) - "Georges Prade" : ce journaliste avait publié dans "Le Journal", en février 1916, une série d'articles titrée "Les Boches de Paris" qui discréditait le Ministre de l'Intérieur Louis Malvy en mettant en doute sa capacité à débarrasser la France des espions allemands. Il s'avéra que les informations utilisées par Prade lui venaient d'un informateur du Deuxième bureau du Gouvernement militaire de Paris qui œuvrait au profit des antirépublicains au discrédit du gouvernement. Puisque, à la même époque, Édouard Herriot avait donné dans Le Journal quelques articles réclamant au même ministre plus de fermeté contre les Allemands installés en France, Paul avait changé radicalement de jugement sur Prade et sur Herriot qu'il voyait maintenant entachés de nationalisme viscéral. 
9) - "Taff Vale" : région houillère du Pays de Galles dont Lloyd George était le député libéral de la circonscription de la ville minière et industrielle d'Aberdare (en non d'Aberdale), où il avait acquis une stature nationale lors du Congrès libéral de juin 1894. Cependant il n'était pas, en 1916, aussi "vieux" et "chétif" que Paul le dit : il avait alors 53 ans et affichait une puissante et solide allure. 
10) - "à sa compétence" : Paul se moque de Charles Humbert, sénateur nationaliste de la Meuse, animateur belliciste du Journal, où il ne cessait de fustiger les insuffisances du gouvernement. Son slogan "des canons, des munitions !" lui valut, au contraire d'un poste ministériel à l'Armement ou à la Guerre, la suspicion (dès son acquisition du Journal en août 1915) d'être l'agent d'influence secrète de la propagande germano-turque en France. Après son arrestation pour intelligence avec l'ennemi en février 1918, il fut acquitté mais ses deux co-accusés, Bolo Pacha et Pierre Lenoir, furent condamnés et exécutés. 
11) - "le Waterproof" : un manteau imperméable offert par Marthe à Paul qui envisage de le revendre alors même qu'il ne l'a pas encore reçu (voir sa lettre du 19 décembre).

12) - "Heiliger Abend" : "der Heilige Abend" ("la veille de Noël"), nuit sacrée pour les chrétiens, dont le précepte central de l'amour de son prochain invite évidemment à instaurer la paix.