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vendredi 30 novembre 2018

Lettre du 01.12.1918

Illustration pour "A Christmas carol"

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 1° Décembre 1918

Ma Chérie,

Voilà que les choses ont tout de même fini par s’arranger ! J’avais fait hier tous mes préparatifs de départ, car la Compagnie est remontée ce matin à El Hammam : mon sac était fait et je m’apprêtais à passer la revue. Avec mon optimisme habituel, je disais encore hier matin au Sergent Major et même au Capitaine que j’avais l’idée que je les plaquerais pour descendre à Meknès aller en perme, mais ils me charriaient ... Le Capitaine me promettait cependant de me renvoyer, avec un convoi, dans huit jours si le télégramme du Bataillon de mettre les permissionnaires en route arrivait d’ici là ... Le Capitaine ajoutait même - plutôt en manière de blague - qu’il irait chasser (1) exprès du côté de Lias (2) (à mi-chemin Aïn Leuh-El Hammam) pour me permettre de gagner Lias, d’où il n’y a guère de danger d’aller à Aïn Leuh. Je rageais bien un peu dans mon intérieur, mais je ne perdais pas encore tout espoir. 1/2 heure avant la revue de départ le télégramme arrivait ... et c’était à moi de rigoler (3), tandis que le Sergent-Major, qui aurait préféré m’amener à El Hammam, faisait la tête ... Cela fait que je suis resté ici ce matin, passant en subsistance à la 23° Compagnie ; malheureusement je ne peux partir d’ici que par le convoi du 4 ; j’arriverai donc seulement le 6 à Meknès, trop tard pour prendre le bateau du 10 à Casablanca. Espérons que je pourrai au moins prendre celui du 20 pour arriver le 23 ou 24 à Bordeaux, c.à.d. à temps pour passer la Noël avec vous ! Il paraît que la Subdivision de Meknès appose un cachet sur les permissions qu’à l’expiration du délai nous devons gagner le dépôt de Lyon (4) c.à.d. ne pas revenir au Maroc. Mais comme ici (comme partout) le désir est souvent pris pour la réalité, je dois attendre mon arrivée à Meknès pour voir clair. De toutes façons, ne m’écris plus jusqu’à nouvel ordre. En cas d’évènement particulier, tu pourrais télégraphier : Gusdorf Dépôt 1° Etranger Meknès ... Ah que j’ai hâte de revenir auprès de toi ! Juste ce matin j’ai lu “Conte de Noël” (5) de Charles Dickens que je connaissais déjà pour l’avoir étudié en anglais à l’école, du moins en partie. C’est ravissant et très riche et original comme idée. 
Enfin, nous nous reverrons sous peu et c’est l’essentiel. Pourvu que la question matérielle ne devienne pas plus embarrassante pour toi par suite du silence inexplicable de Me Palvadeau (6)! Embrasse les gosses bien pour moi et reçois toi-même mes plus tendres caresses.

Paul

Le bonjour pour Hélène.


Notes (François Beautier)
1) - « chasser » : patrouiller.
2) - « Lias » : poste d’étape, à une douzaine de km au sud-ouest d’Aïn Leuh, où Paul est passé plusieurs fois en escortant des convois, en novembre 1917, puis en avril, mai, et juin 1918.
3) - « rigoler » : Paul vient donc de recevoir son autorisation de permission. Il est vraisemblable qu’il s’agissait non pas de la permission exceptionnelle « de naissance » qu’il espérait durant l’été 1918, mais de la permission annuelle « de détente » à laquelle il avait droit depuis novembre 1918. Comme sa Compagnie (la 24e) partait en mission à El Hammam le même jour il dut attendre à Aïn Leuh un convoi pour le conduire au siège de la subdivision de Meknès. En attendant il fut pris en charge par la 23e Compagnie qui stationnait encore à Aïn Leuh. 
4) - « Lyon » dépôt alors le plus important de la Légion en France métropolitaine.
5) - « revenir au Maroc » : tout ceci signifie qu’à la fin de leur permission les permissionnaires seront considérés comme démobilisables (voire démobilisés). Paul, qui était parmi les plus âgés et dont la charge de famille était relativement importante, était moins « productif » pour l’Armée française que pour la société civile, ce qui lui valut d’être démobilisé parmi les premiers : son livret militaire indique qu’il fut placé en « congé illimité » à la date du 31 janvier 1919 c’est-à-dire à l’issue de sa permission de détente d’un mois. Cette démobilisation rapide (pour quelques vieux Territoriaux elle eut lieu dès la mi-novembre 1918 mais pour le gros des troupes, soit 5 millions de soldats, elle s’étira jusqu’en septembre 1919 et la classe 1918 attendit même jusqu’en mai-juin 1920) et qui ne disait pas son nom (« congé illimité » n'est pas « démobilisation ») fut délivrée par le 144e Régiment d’infanterie dont le siège était à Bordeaux (Paul s’était engagé là, dans la caserne la plus proche de son domicile, le 10 août 1914, et avait "fait ses classes" à Bayonne jusqu’au 27 novembre 1914 avant d’être incorporé dans la Légion, à Lyon, trois jours plus tard).
6) - « Conte de Noël » : ce texte aussi titré « Un chant de Noël », publié en 1843, est l’un des plus célèbres et parmi les plus édifiants de l’écrivain anglais Charles Dickens (1812-1870). Il dénonce l’égoïsme abject d’un certain Ebenezer Scrooge, très riche et très avare marchand londonien, que quatre fantômes punissent et parviennent à convertir à un mode de vie humaniste. On sent à ce choix de lecture que Paul s’émeut à l’approche de Noël (en effet, le dernier qu’il passa en famille remonte alors à 5 ans) et de son retour à la vie civile (les affaires redeviendront-elles sa priorité ?).
7) - « silence » : apparemment Maître Palvadeau fait le mort, et le versement à Marthe de la part du capital de la société Leconte qui revient à Paul n’a toujours pas eu lieu. 


mardi 31 octobre 2017

Lettre du 01.11.1917

Le S/S Marsa

Cette lettre est la suite de celle de la veille et se trouvait dans la même enveloppe.


Jeudi, le 1° Novembre 1917

Nous sommes au large de Valence, le cap sur Carthagène (1), vers le Sud. On s’en aperçoit du reste, car la température a changé complètement ; le soleil s’est levé tout rouge vers 6 1/2 h et me chauffe agréablement. Je suis assis sur un radeau - dans lequel j’ai eu moins froid cette nuit - et je regarde la côte espagnole toute baignée de lumière. Des cargos, surtout anglais et tout armés, sortent du port ; quelques-uns sont drôlement peints, gris et noir (2), et au large d’innombrables voiliers qui font la pêche. Un train va au loin vers Barcelone par Tarragone (3), des maisons toutes blanches se dessinent dans des bouquets d’arbres. Ordre formel de ne pas quitter notre ceinture de sauvetage (dite “de sauvage”) ; si le corset vous rend les mouvements aussi difficiles, je comprends facilement que tu en sortes les baleines (4). Il y a aussi sur le navire une quarantaine d’hommes surveillés par les gendarmes parce que, n’ayant pas obtenu leurs 9 jours de prolongation, ils les ont pris d’office (5). Cette nuit à 11 1/2 h, lorsqu’une forte discussion entre ces détenus me réveillait pour une heure, je réfléchissais que si tu m’avais dit le 27 au matin (6) ou le 26 de rester, je serais resté sans autre réflexion et sans me préoccuper des suites... Seulement, tu étais encore bien plus anxieuse que moi de me savoir rendu à temps, et même à la gare, où nous avions encore une bonne demi-heure avant le départ du train, tu n’as pas voulu essayer seulement de me retenir un moment. Il est vrai que tout cela m’est venu cette nuit et non point sur le coup, et que ce n’est peut-être pas juste de te le reprocher ainsi ...
Je suis pourtant bien plus calme qu’hier ; le bon soleil et la qualité de tes provisions de bord (que je n’ai touchées qu’hier et sans lesquelles je crèverais facilement de faim) y sont sans doute pour quelque chose. Et je ne retire point la permission ou plutôt le consentement que j’ai donné de te chercher par ailleurs la satisfaction dernière que je n’ai pu te donner jusqu’ici, malgré toute ma bonne volonté incontestable (7). Mais je te prierai de me le faire savoir une fois l’histoire finie et je te jure de ne pas en faire état ...
As-tu eu des nouvelles de Me Lanos ou de Palvadeau (8)? Je pense fermement que cette affaire, ou plutôt les deux, seront réglées ce mois-ci et même dans sa première quinzaine. Cela me sortirait quand même un gros poids de te savoir tranquille sous ce rapport et à peu près à l’abri. Si Me Lanos paie avant l’autre, tu attendras tout de même le règlement de l’affaire Leconte avant de payer Mme Robin (9), mais tu adresseras Frs. 200 à Me Palvadeau et tu verseras 35 Frs. pour les bijoux (10). 
Que fais-tu en ce moment ? (8 h du matin). Tu es probablement à table avec les enfants. A quoi penses-tu ? M’as-tu déjà écrit à Oran ou à Taza ? Pour ta gouverne, si tout va bien je serai demain soir à Bel Abbès, samedi à Oudjda et mardi soir ou mercredi à Taza, au Dépôt des Isolés. Peut-être bien, si le beau temps persiste, que je n’aurai que peu d’arrêt à Taza et qu’on m’expédiera par camion-auto (11) jusqu’à Fez. Je suis le seul de mon Régiment de Marche sur le bateau, mais il y a plusieurs hommes de la Musique de Bel Abbès (12) et pas mal de légionnaires du 3° Etranger (13).

le 1° Novembre à midi

Nous venons de croiser le S/S Marsa (14) venant d’Alger avec des permissionnaires, que de mouchoirs en l’air ! A tribord les côtes d’Espagne se déroulent, changeant d’aspect à chaque instant. A l’instant nous passons à 80 à 100 m d’une île toute taillée en roches. Quelques misérables pins y poussent quand même comme des mendiants et un soleil de plomb plonge le tout dans une mer de lumière qui fait mal aux yeux. 
Voilà presque 3 ans que nous perdons, séparés l’un de l’autre et impuissants de sortir de cet engrenage. Nous étions-nous réellement perdus avant la guerre au point que tu me le disais ? Je n’en avais point le sentiment aussi net ; j’avais gardé au contraire un souvenir très doux des dernières semaines passées à Bayonne (15). D’une promenade solitaire que nous fîmes sur la route de Pau le soir de la Toussaint, vers mi-Novembre, et de la fin de notre promenade lorsque nous descendions sur les rives de l’Adour (16). Et de cette promenade-là j’avais conservé précisément l’impression très nette que notre amour n’était point mort et que, malgré les leçons que le temps nous a données, nous serions prêts tous les deux à recommencer l’expérience dans les mêmes conditions. Mais nos chemins, à partir de notre mariage, n’ont pas été parallèles. Avons-nous abouti enfin sur le même point - nous sommes-nous rendu compte que notre bonheur est dans nous, que nous nous complétons mutuellement et que - une fois cette tourmente terminée - nous devrons le tenir en nous tenant réciproquement l’un l’autre ? Je te jure que c’est là que se concentrent toutes mes idées et que les heures passées maintenant avec toi sont les plus douces de ma vie. Si comme je l’espère toujours je me tire de cette fournaise, nous serons plus heureux qu’autrefois ... malgré le point vide (17) de ta vie que je ne puis combler. Il est bizarre que ce détail me reste toujours présent à l’esprit ; s’il occupe une aussi grande place dans le tien, tu ne dois pas te sentir bien heureuse.
Les soldats ici à bord sont certainement bien plus mal que les plus pauvres émigrants (18). On couche où l’on trouve quelques centimètres carrés et, pour se couvrir, on a une pauvre petite couverture toute usée. Comme nourriture, mieux vaut ne pas en parler du tout, car il est inimaginable qu’un homme puisse vivre avec ça. S’il n’y avait pas les 2 quarts de pinard, tout le monde se révolterait.

à 18 h

Nous approchons de Carthagène (19), d’où nous devrons piquer droit sur Oran. Les ombres qui se prolongeaient déjà démesurément couvrent peu à peu tout, car le soleil disparaît. Je ne cesse point de penser à toi, me disant que je vais compter les jours et les heures jusqu’à mon retour près de toi. Il m’est matériellement impossible de fixer mes idées quelque part ; je crois toujours sentir la douceur de ton corps, ton souffle qui se confond avec le mien et entendre ta bonne voix me disant quelques mots venant du fond de ton âme ... Serais-je réellement ensorcelé ? Je commence à le croire ...
A toi plus que jamais

                     ton Paul

Je n’ai pas écrit à Alice, vu que son anniversaire a été fêté déjà le 26 (20).




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « Valence, Carthagène » : grands ports de la côte méditerranéenne espagnole au sud du delta de l’Èbre. 
2) - « gris et noirs » : camouflés et armés, ces cargos - que Paul dit surtout anglais - s’approvisionnent en Espagne, pays neutre, en produits agricoles et miniers.
3) - « Barcelone et Tarragone » : les deux grands ports espagnols au nord du delta de l’Èbre.
4) - « baleines » : allusion aux arceaux (originellement faits à partir de fanons de baleines) des corsets de femmes.
5) - « ils les ont pris d’office » : ayant prolongé sans autorisation leur permission de 9 jours pour la rendre conforme au nouveau régime mis en œuvre à compter du 1er octobre 1917, ces soldats étaient passibles du Conseil de Guerre en tant que mutins ou déserteurs. Sauf exceptions, il semble que les autorités militaires aient préféré, face à l’adversité ambiante, ne pas donner suite. 
6) - « le 27 au matin » : date du départ de Paul de Caudéran.
7) - « bonne volonté incontestable » : Paul parle à mots couverts d’un problème conjugal déjà évoqué et auquel il propose de nouveau une solution remarquablement libérale : la libération sexuelle de sa femme, qu'il autorise à chercher hors mariage la satisfaction qu'il ne peut lui donner. 
8) - « Lanos, Palvadeau » : les avocats de Paul, dont il attend les règlements des deux affaires en cours, celle de la levée totale ou partielle du séquestre (Me Lanos), et celle de la participation aux bénéfices ou à la liquidation de la société Leconte (Me Palvadeau). 
9) - « Mme Robin » : la logeuse des Gusdorf, qui réclame le paiement des arriérés de loyers.
10) - « 35 Frs. pour les bijoux » : Marthe a vraisemblablement gagé ses bijoux en garantie d’un prêt (dont l’intérêt mensuel serait de 35 fr) pour faire face à ses dépenses en attendant le règlement des affaires en cours. 
11) - « camion-auto » : l’usage était plutôt de dénommer « auto-camion » les camions automobiles.
12) - « la musique de Bel-Abbès » : la fanfare militaire (ou clique), du siège de la Légion à Sidi Bel Abbès.
13) - « 3e Étranger » : 3e Régiment étranger d’infanterie de la Légion. Paul appartient au 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger.
14) - « S/S Marsa » : ce paquebot à vapeur (on disait alors « steamer ship ») appartenait à la Compagnie de navigation mixte depuis 1900 et était affecté à la ligne Alger-Port Vendres (il effectuait habituellement cette traversée en 22 heures).
15) - « Bayonne » : allusion nostalgique aux avant-derniers moments d'intimité du couple, en novembre 1914, alors que Paul, en cours d’instruction militaire à Bayonne, attendait son transfert au dépôt de la Légion à Lyon et que Marthe et les enfants, revenant d’Espagne, l’avaient rejoint en stationnant dans la ville pendant quelques jours. 
16) - « l’Adour » : le fleuve côtier qui relie Bayonne à l’océan.
17) - « le point vide » : nouvelle évocation pudique du problème conjugal évoqué plus haut dans cette lettre (voir la note « bonne volonté incontestable »).
18) - « émigrants » : allusion, par analogie de mode de transport, à la misère de la plupart des migrants européens vers le Nouveau Monde. 
19) - « Carthagène » : ce port espagnol juste au nord de celui d’Oran (Algérie) s’en trouve aussi au plus près, à moins de 250 km.

20) - « déjà le 26 » : l’anniversaire d’Alice se situant le 30 octobre, Paul l’a fêté la veille de quitter sa famille, le 26 octobre. Cette rationalité, ici exclusive de toute sentimentalité, traduit-elle un trait de caractère permanent ou la douleur de Paul d'être à nouveau éloigné de sa famille ?

jeudi 16 mars 2017

Lettre du 17.03.1917


Le blockhaus de Casbah Tadla (Delcampe)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 17 Mars 1917

Ma Chérie,

J’ai bien reçu tes lignes du 4 et celles de Suzanne datées du 6 qui se sont croisées avec ma lettre du 13 courant qui, elle, suivait ma carte du 11 Mars. J’étais très occupé ces jours-ci et forcé de travailler plusieurs fois tard le soir. Depuis hier nous vivons au surplus de nouveau sur le qui-vive et nous attendons à chaque instant de rejoindre la colonne mobile (1) dont une partie se trouve dehors depuis plusieurs jours. Je t’enverrai cependant une carte pour t’annoncer mon départ, qui aura probablement lieu demain ou lundi prochain. Il semble malheureusement certain que le fameux Abd el Malek reçoit des armes et munitions de l’Allemagne via le Rif espagnol ; il est probable que ce matériel est débarqué par des sous-marins et passé en contrebande à travers le Territoire espagnol qui doit être bien moins surveillé que le Maroc français. De toutes façons, on peut déduire de tout cela que la “main allemande”, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, participe à pas mal de mauvais coups et que bien avant la guerre actuelle l’Allemagne avait intrigué un peu partout pour provoquer des désordres en cas de conflit en Europe. On est évidemment un peu sceptique lorsqu’on lit dans les journaux les récits des complots qui sont découverts dans toutes les parties du monde  et mis sur le compte de Guillaume II (2) - mais ici le doute n’est guère possible. Il serait à souhaiter que nous finissions promptement et sans trop de casse avec Abd el Malek, car sa défaite décisive ou sa mort (3) auraient une grande répercussion dans le pays. 
Les quelques Autrichiens et Allemands qui avaient déserté l’autre jour d’ici ont été promptement punis : Ils sont tombés 24 h après leur fuite sur un contingent de partisans (4) et ont été tous tués ou blessés grièvement. Deux ont été pris vivants et passeront sans doute sous peu en Conseil de Guerre pour servir d’exemple (5). Il est donc à espérer que ces histoires ne se répètent plus - car tout le monde en souffre.
Ce qui me choque à tel point dans l’affaire des permissions, c’est que d’après le nouveau règlement les Français ou ressortissants des puissances alliées obtiennent maintenant assez facilement une permission ici, alors que moi, qui assume pourtant les mêmes devoirs et qui offre au moins les mêmes garanties au point de vue de ma rentrée au Corps, je suis dans l’impossibilité absolue de revoir ma famille, même si la guerre durait encore 3 ans. D’autres qui se trouvent dans un cas analogue ont essuyé le même échec. Il existe donc un soupçon - mais alors pourquoi accepte-t-on nos services ??? Dans mon cas particulier tu sais mieux que quiconque que bien des années avant la guerre déjà j’étais un adversaire résolu de tout le système gouvernemental et politique allemand, et notamment du militarisme prussien. Cette méfiance dont je suis l’objet m’est donc doublement pénible. Enfin, il n’y a que se résigner - c’est du reste l’unique issue dans le chaos d’idées et de réflexions qu’on se fait ; mais on ressent tout naturellement une certaine amertume lorsqu’on rencontre partout dans les journaux des odes sur la générosité et le sens de la justice de la race latine .... (6)
Je pense bien souvent et notamment le soir à ce que vous - toi et les enfants - pouvez bien faire au même moment. Est-ce que Georges est toujours aussi blond qu’à Bayonne ? (7) Et Suzette (8) et Alice n’ont-elles pas changé la couleur de leurs cheveux ? La petite (9) doit avoir à peu près la même teinte que Suzanne, peut-être un peu moins foncée ? 
Il m’est difficile de croire que le simple soldat anglais (10) considère la guerre du même point de vue que les politiciens. Quelqu’un qui souffre matériellement et qui y est directement mêlé de sa personne désire toujours faire cesser un état de choses en somme anormal et rentrer dans ses douces habitudes, à moins d’être un exalté. De ceux-ci il y avait certainement beaucoup au début de la guerre dans tous les camps ; mais en 2 1/2 ans le caractère le plus exalté a le temps de se calmer - si toutefois l’homme participe activement à la lutte et ne se forme ou réchauffe ses idées dans son bureau, assis dans un fauteuil moelleux au coin du feu, faisant tout au plus de temps à autre une petite excursion dans la ligne de feu et cela encore dans d’excellentes conditions comme certains ministres ou journalistes.
Donc, Chérie, ne t’inquiète pas si la semaine prochaine mon courrier devient un peu irrégulier. Je t’écrirai aussi souvent que je pourrai et te prie encore de m’adresser à l’occasion quelques cartes postales “Correspondance militaire”. (11)
1000 baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - "la colonne mobile" : le Groupe mobile de Taza, commandé par lieutenant-colonel Tisseyre, est effectivement depuis la mi-mars et jusqu'à la fin du mois en opération de reconnaissance (ponctuée d'accrochages) sur le versant sud du Rif dans les secteurs de Meknassa, à environ 12 km. au nord-ouest de Taza, et de Bab Timalou, à une quinzaine de km au nord-est de Taza. Les 15 et 16 mars, ce même Groupe mobile de Taza a repris de force le contrôle du piton du Gouribis qui sépare et domine les vallées des oueds Larbaa et Msoun à une vingtaine de km. au nord-nord-est de Taza. Toutes ces opérations avaient pour but d'empêcher les rebelles d'Abdelmalek de franchir vers le sud la route Taza-Fès et d'apporter leur soutien à la rébellion en cours au sud-ouest dans le secteur de Kasba Tadla et au sud-est dans celui de Bou Denib (actuel Boudnib).
2) - "Guillaume II" : depuis le début 1917, l'empereur d'Allemagne est étrillé en permanence par les Alliés qui le suspectent de mener partout des opérations secrètes visant à les déstabiliser traîtreusement, par exemple en introduisant des faux dollars aux USA par le biais du Mexique ou en soutenant la rébellion berbère contre le protectorat français au Maroc par l'intermédiaire du protectorat espagnol du Rif.
3) - "sa mort" : l'émir Abdelmalek mourut en août 1924, lors d'un combat mené dans la région de Tétouan (dans le Rif occidental).
4) - "un contingent de partisans" : il semble que Paul fasse tout son possible pour que personne ne puisse lui reprocher d'avoir révélé qui a tué les Légionnaires déserteurs : soit un contingent régulier de l'armée française (donc une exécution sans jugement ?), soit des partisans marocains du Protectorat (mais n'aurait-il pas mieux valu que l'Armée française lave son linge sale en famille ?), soit des partisans de l'indépendance (mais que devient dans ce cas la supposée collusion de l'Allemagne avec les rebelles ?).
5) - "servir d'exemple" : en temps de guerre la désertion est passible de mort. Ici la désertion est avérée et les deux déserteurs repris seront nécessairement condamnés et exécutés. Il ne s'agit donc pas de l'une des "exécutions pour l'exemple" qui frappèrent des soldats tirés au sort dans des troupes n'ayant pas réalisé les objectifs attendus par leurs chefs, lesquels cherchaient à reporter sur elles la responsabilité de leur échec. Cependant Paul emploie l'expression "servir d'exemple", par laquelle il indique peut-être que les Légionnaires déserteurs ont été poussés par leurs collègues lancés à leurs trousses, contre les rebelles, qui les crurent ennemis et les mitraillèrent. Une mort au front vaut en effet toujours mieux qu'un déballage de linge sale devant un tribunal militaire...
6) - "la race latine" : reprenant son raisonnement sur le lien entre désertions et permissions, avéré dans le cas des "ressortissants ennemis", Paul a développé la thèse d'une double peine le frappant injustement. L'Armée le traite comme un traître potentiel alors même qu'il est viscéralement opposé au "militarisme prussien", et elle le prive de permission alors qu'il effectue son devoir comme ses collègues (français ou ressortissants alliés ou neutres) qui eux, obtiennent des congés. La conclusion va de soi : la France est injuste à son égard. Mais ceci ne peut pas être écrit par un demandeur de naturalisation française : Paul botte en touche - loin de ses propres principes - en accusant la... "race latine" !
7) - "à Bayonne" : Marthe et les enfants s'y rendirent fin novembre 1914 pour voir Paul alors encaserné au dépôt de la Légion à Bayonne, où il séjourna jusqu'au 27 novembre, avant d'en repartir vers Lyon avec le "détachement de Bayonne".
8) - "Suzette" : surnom de Suzanne, l'aînée.
9) - "la petite" : Alice, la cadette.
10) - "le simple soldat anglais" : dans tout ce paragraphe, Paul parle manifestement à mots couverts de lui-même et de n'importe quel homme du rang impliqué dans la guerre. Sans doute Paul pressent-il, à titre individuel ou par ses lectures des informations quotidiennes, que le printemps sera l'occasion de manifestations collectives de lassitude des troupes sur tous les fronts.

11) - "correspondance militaire" : ces cartes postales (certains modèles étant pré-remplis) étaient dispensées d'affranchissement.

vendredi 3 mars 2017

Lettre du 04.03.1917

Les hauts-fourneaux de Pauillac en 1903

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 4 Mars 1917

Ma Chérie, 
Je reçois aujourd’hui en même temps tes lettres des 12 et 21 courant. La première, intercalée entre celles des 9 et 16, est passée par Casablanca et Fez. Tu auras reçu sans doute entretemps mes lignes des 26 et 28 Février et du 2 courant (1), de sorte que tu n’auras pas attendu en vain le facteur. Tu auras appris aussi que ma permission a été bel et bien refusée, de sorte que ce ne sera plus avant la fin de la guerre que nous nous reverrons (2). Ce refus m’avait au premier moment complètement abattu, mais j’en suis revenu depuis et j’en tirerai les conséquences ...
Pour ce qui concerne les usines de Pauillac et du bureau, tu te trompes : Boucau, qui appartient à la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine de Homécourt (3), a toujours été un établissement florissant, situé à environ 1200 à 1500 m de la mer ; ce sont certainement ces hauts-fourneaux qui ont été visés par les canons du sous-marin (4) ne fût-ce que pour voir s’il y avait des batteries de défense sur la côte à l’embouchure de l’Adour.  Comme cette grosse usine travaillait pour la guerre il était enfantin de supposer le contraire (5). Par contre, Pauillac, à mi-chemin entre Bordeaux et l’océan, est à environ 50 km de l’embouchure de la Gironde et se trouve ainsi à l’abri d’un bombardement venant de la côte. Mais les hauts-fourneaux de Pauillac étaient éteints bien avant la guerre et ce ne serait certainement qu’en cas de nécessité absolue qu’on se déciderait à les rallumer. L’erreur fondamentale était de construire cette usine à un endroit où il n’y a ni charbon ni minerai de fer à proximité, circonstance qui rend déjà les produits du Boucau fort chers, alors que les gisements de fer des Pyrénées en sont assez proches. D’un autre côté, Pauillac n’a jamais fait partie d’un groupe de sociétés métallurgiques - les dernières années l’usine n’était que louée par Trignac - assez puissantes financièrement pour faire marcher un de leurs établissements sans bénéfice et même avec pertes au pire aller. Enfin, Pauillac n’a jamais transformé le fer en acier, mais s’est bornée presque toujours à vendre la fonte brute (6). 
Je ne crois pas que les révélations sur Charles H. (7) étaient inventées, car dans ce cas H. aurait porté plainte et Gustave Téry (8) aussi bien que Jacques Dhur (9) auraient été condamnés. Je suis même persuadé qu’après la guerre il y aura une quantité de ces scandales qu’on évite pour le moment pour ne pas troubler l’union sacrée (10). Pour ce qui concerne l’affaire des carbures (11), je ne l’ai même pas suivie ; je suppose que c’est encore l’Etat qui a trinqué là-dedans, à moins qu’il ne s’agisse de fournitures à l’Allemagne ??? Car le carbure sert, je crois, à la fabrication de bombes et obus asphyxiants ? 
Le sort des légionnaires austro-allemands libérés était bien tel que Frid (11) te l’a raconté au début de la guerre, c.à.d. simplement déplorable et injuste. Cela a été changé depuis à peu près 8 à 10 mois. Maintenant ces hommes peuvent travailler dans les fermes en Algérie, à la seule condition qu’ils aient le certificat de bonne conduite (12). 
Quant à l’influence de l’argent sur la situation de l’homme ou sur les relations, je crois que c’est partout la même chose. Le mot “self made men” a été forgé en Angleterre, et a peut-être le plus d’éclat en Amérique, pays neuf et où il y a ou il y avait les plus grandes possibilités d’arriver et de faire fortune avec de l’intelligence et de l’initiative, la chance aidant un peu. Mais du moment où l’on est effectivement arrivé, où l’on a de l’argent, on est pareillement estimé partout sans exception, à moins d’avoir usé de moyens tout à fait équivoques. Qu’en Allemagne on n’a pas l’air de mettre la question financière en avant lorsqu’il s’agit de mariages, c’est plutôt par pruderie - au fond, l’argent y joue le même rôle à cette occasion qu’en France, mais dans ce dernier pays on l’avoue franchement. La danse autour du Veau d’Or que Moïse contemplait en rentrant du Mont Sinaï avec les Tables de la Loi est restée la seule danse antique conservée telle quelle jusqu’à nos jours et elle a beaucoup de chances de passer à la dernière postérité. Et les juifs du moins ne se cachent pas - même en Allemagne - pour mettre l’or toujours au premier plan, qu’il s’agisse d’affaires, d’amour ou d’autres choses (13).
La pluie a recommencé ici et le Groupe Mobile de Taza n’a toujours pas pu partir, bien que son départ soit urgent. Car le citoyen Abd el Malek (14) (se montre de plus en plus turbulent et pourrait bien, en s’acharnant contre les Brannès (15), créer des complications. Mais comme il est toujours du côté du Rif espagnol, il reste insaisissable.
Mille baisers.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "du 2 courant" : ce courrier n'a pas été conservé.
2) - "nous nous reverrons" : Paul rassure malgré tout son épouse en l'assurant implicitement de l'imminence de la paix, qui arrivera selon lui avant qu'une première permission lui soit accordée.
3) - "de Homécourt" : il s'agit en fait de la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine et d'Homécourt (l'actuelle "Creusot-Loire"), née de la cession en 1903 à la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine (fondée par fusion de plusieurs sociétés en 1854 à Saint-Chamond, en Auvergne), de l'usine sidérurgique de la Société Vézin-Aulnoye (ouverte en 1901 à Homécourt, en Lorraine). La Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine avait acquis en 1881 l'usine des Forges de l'Adour (installée à Boucau, à l'extrême sud-ouest de l'Aquitaine, en bordure du fleuve côtier de l'Adour).
4) - "du sous-marin" : le 12 février 1917, un sous-marin allemand (peut-être le U-67), fit surface au droit de Bayonne et tira au canon sur l'usine sidérurgique de Boucau une dizaine d'obus qui tuèrent deux ouvriers, en blessèrent une dizaine d'autres et détruisirent une petite partie de la toiture et des tuyauteries de l'établissement. Marthe, qui connaissait l'existence d'une usine sidérurgique à Pauillac, sur le bord de la Gironde, s'inquièta vraisemblablement auprès de Paul de savoir si une attaque semblable pouvait toucher Caudéran et le bureau de la Société Leconte dans le port de Bordeaux.
5) - "le contraire" : l'usine de Boucau n'était pas défendue, contrairement à toute logique. Le sous-marin put d'ailleurs s'enfuir indemne vers l'Espagne.
6) - "fonte brute" : Paul développe une longue liste d'arguments pour convaincre Marthe que l'usine de Pauillac ne constitue pas une cible et qu'il est très peu probable qu'elle soit remise en marche (puisqu'elle est encore moins compétitive que celle de Boucau). Il se peut qu'il oublie de préciser à Marthe l'incapacité d'un canon de sous-marin - parvenant éventuellement à s'approcher de Pauillac - de frapper Caudéran ou Bordeaux, situés à une quarantaine de kilomètres à vol d'oiseau de Pauillac.
7) - "Charles H." : Charles Humbert, sénateur nationaliste et belliciste de la Meuse, propriétaire du quotidien "Le Journal", est suspecté d'intelligence avec l'ennemi depuis la mi février. En effet, un agent turc suspect d'espionnage, Bolo Pacha, arrêté en janvier 1917, prétend que "Le Journal" aurait été acheté avec des fonds provenant des empires allemand et ottoman. Charles Humbert perdra son immunité parlementaire en décembre 1917, sera arrêté le 18 février 1918, puis jugé et acquitté (alors que ses deux acolytes, Bolo Pacha et Pierre Lenoir, seront condamnés à mort et exécutés).
8) - "Gustave Téry" : directeur du quotidien pacifiste "L'Œuvre", qui a publié les rumeurs de trahison du "super-patriote" Charles Humbert.
9) - "Jacques Dhur" : de son vrai nom Félix le Héno, rédacteur dans plusieurs quotidiens dont "Le Journal", il avait dans "L'Éveil" (fondé par lui en janvier 1916) suspecté Charles Humbert et "Le Journal" d'avoir développé une propagande antibritannique dont les premiers bénéficiaires étaient l'Allemagne et ses alliés.
10) - "l'union sacrée" : aspiration populaire et état d'unité nationale né du déclenchement de la guerre, aussi bien en France ("Union sacrée") que dans les autres pays impliqués dans le conflit.
11) - "affaire des carbures" : du carbure de calcium (matière première des explosifs) a été livré juste avant la guerre (alors qu'elle se préparait) à l'entreprise allemande Krupp par un consortium de carburiers français en application de contrats signés au plus tard deux ans avant la guerre. Des députés d'opposition d'extrême gauche prirent appui sur l'interdiction du commerce avec l'ennemi (instituée par la loi du 4 avril 1915) pour suspecter les carburiers français d'avoir préparé la guerre allemande contre la France. Des débats houleux à la Chambre, à partir du 13 février 1917, émurent la presse dès le lendemain en inventant l'expression "Affaire des carbures". Le public, déjà agité par l'affaire Humbert / Bolo Pacha s'émut à son tour. Finalement, le garde des sceaux, Paul Viviani, soucieux de calmer l'opinion publique criant déjà à la trahison des industriels, obtint du Conseil de Guerre en décembre 1917 l'ouverture d'un procès dont l'issue était prévisible : l'acquittement des carburiers (par le Conseil de Guerre le 11 février 1918 et par la Cour d'Assise de Paris le 28 mai 1918).
12) - "Frid" : un Légionnaire d'origine russe ami de Paul. Libéré de son engagement dans la Légion il est passé en décembre 1916 à Bordeaux où il a rendu visite à Marthe.
12) - "bonne conduite" : auparavant ces Légionnaires austro-allemands, qui s'étaient engagés avant la déclaration de guerre et avaient été libérés avant sa fin, étaient considérés comme "ressortissants ennemis" et devaient donc soit se réengager pour la durée de la guerre, soit vivre en métropole dans un camps de rétention (dit aussi "de concentration") sous contrôle policier constant et sans emploi.
13) - "autre chose" : ce paragraphe permet de hiérarchiser les valeurs de Paul. Il est d'abord antiallemand (il hait l'hypocrisie), ensuite libéral (il admire les USA), enfin à égalité profrançais et projuif (il apprécie la franchise). Ce faisant il abuse de préjugés douteux dans lesquels on ne le reconnaît guère...
14) - "le citoyen Abd el Malek" : Paul porte peut-être une certaine considération à Abdelmalek, chef des rebelles marocains, qu'il distingue pour la seconde fois du titre de "citoyen" (voir sa lettre du 28 septembre 1916).

15) - "les Brannès" : l'essentiel des clans de la tribu berbère des Branes a été pacifié de force au début de l'été 1915. Cependant la cause nationaliste et le pouvoir d'Abdelmalek y demeurent très influents. Paul craint à juste titre que, de gré ou de force, le camp des rebelles berbères s'adjoigne assez de Branes pour permettre à Abdelmalek de sortir du Rif espagnol et de prendre le contrôle de la route Taza-Fès qui l'empêche de porter secours aux forces nationalistes regroupées au sud-ouest du Moyen Atlas et au sud-est du Haut Atlas. C'est pourquoi il s'impatiente de l'urgence d'une sortie du Groupe mobile de Taza.

vendredi 17 février 2017

Carte postale du 18.02.1917

Carte postale Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 18-2-1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma lettre du 16. Tu vois ci-contre le drapeau de notre régiment. Le Capitaine Sallé (marqué 1) (1)  était mon commandant de Compagnie à Bayonne (2). Le Fourrier (3) est aujourd’hui mon Sergent-Major et le Lieutenant qui porte le drapeau a été blessé l’autre jour dans les environs de Taza (4).
Meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - Les numéro marqués par Paul au-dessus du Capitaine Sallé, du fourrier, et du lieutenant, ne sont plus visibles que comme trois taches violettes.
2) - "Bayonne" : engagé dans la Légion le 21 août 1914, Paul a été versé dans le "détachement de Bayonne" du 1er régiment étranger de la Légion avec lequel il arrive à Lyon le 1er décembre 1914.
3) - "le Fourrier" : il s'agit vraisemblablement non pas d'un nom de famille mais d'une fonction militaire. Le fourrier, originellement chargé d'approvisionner les troupes en fourrage, est un agent des services d'intendance.
4) - "dans les environs de Taza" : Paul signale discrètement que le blocage des rebelles berbères d'Abdelmalek sur le versant sud du Rif par les troupes françaises auxquelles il appartient se traduit par des escarmouches autour de Taza. Cependant, les combats d'ampleur se déroulent beaucoup plus loin au sud-ouest, dans la région de Khénifra, temporairement pôle de la rébellion au Maroc occidental.

lundi 31 octobre 2016

Lettre du 01.11.1916

https://echandelysetlagrandeguerre.wordpress.com/category/non-classe/page/10/


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Touahar, le 1° Novembre 1916

Ma chère petite femme,

C’est la Toussaint aujourd’hui et il y a juste 2 ans que nous fîmes cette promenade sur la route de Pau, au-delà du Cimetière des Anglais (1) à Bayonne, promenade dont j’ai conservé, je ne sais pourquoi, un souvenir tout particulier. Et malgré tout le manque de poésie, dans le petit cimetière de Touahar - où il y aura cet après-midi une petite fête - les vers de Gilm (2)  que tous les journaux allemands font reproduire aujourd’hui dans leur supplément me reviennent toujours à l’esprit : Stell auf den Tisch die duftenden Reseden, die letzten roten Astern still dabei ...
Ici, où l’on est pourtant assez près de la mort, rien ne laisse subsister la mélancolie propre à ce jour de mort : les conversations et discussions continuelles ne laissent même pas le loisir de bien recueillir ses idées si toutefois on en a encore. 
        J’ai sous les yeux ta lettre mélancolique du 22 Octobre et te confirme mes lignes des 29 et 30 écoulés (3). Je t’ai déjà parlé de mon intention de faire dès mon retour à Taza quelques démarches. Mais le hasard veut que juste Georges Bienaimé et G. Hervé sont impliqués dans cette histoire de Rochette (4)! Enfin, nous verrons ce qu’il est possible de faire. Inutile de te dire, n’est-ce pas, que l’obtention d’une permission me ferait au moins autant de plaisir qu’à toi. Les Italiens (5), eux, étant alliés, peuvent obtenir des permissions pour aller en France ; ce ne sont que les nationalités ennemies qui en sont exclues. Et l’intervention de personnalités très en vue, provoquée par un de mes camarades dans le même cas que moi, n’a point changé l’idée de notre Chef de Régiment. Peut-être qu’en continuant, on arrivera quand même à un résultat ! 
Charles Humbert, le super patriote, est en ce moment l’objet d’une vive campagne de ses anciens collaborateurs Jacques Dhur et G. Tery dans l’Éveil et l’Oeuvre ; même l’Humanité que j’ai lu assez souvent ce dernier temps émet le doute qu’il soit l’auteur des articles qu’il signe. Et Théry demande si le vaillant capitaine, après avoir réclamé tant de canons et de munitions pour ses camarades, va leur montrer maintenant la manière de s’en servir, vu qu’il est précisément capitaine d’artillerie (6).
Penhoat (7) ne m’a plus écrit depuis le 5 Octobre où il m’annonçait qu’il allait me tenir au courant de sa correspondance avec Nantes. Mais si Leconte lui a répondu par des injures, il me semble que Penhoat devrait faire intervenir quand même maintenant le tribunal pour obtenir les comptes, car il faudrait à la fin savoir à quoi s’en tenir ! P. pourrait donc agir pour son propre compte, tout au moins au début, et nous ou le séq. devrions nous associer par la suite à ses démarches. S’il pouvait aller à Nantes, tu pourrais certes l’y rencontrer ! Sous un autre rapport je préfèrerais cependant que vis à vis du Procureur de Nantes il ne paraisse pas dès le début si clair que P. et moi agissons en plein accord et qu’au contraire ledit Procureur se rende compte par lui-même que Leconte inspire de la méfiance aussi bien à l’autre associé qu’à moi. 
J’ai lu les articles du Journal “L’Allemagne telle qu’elle est” et j’ai aussi l’impression que le neutre, malgré tous ses cachets authentiques sur le passeport, exagère beaucoup la crise alimentaire (8). Espérons que nous nous trompons malgré les blouses élégantes et les cannes confortables de tes s. (9)
Que Suzanne commence à apprendre l’anglais et même un peu l’allemand m’a surpris. Il est toutefois préférable d’attaquer la langue déjà à cet âge-là, bien qu’en ce moment le temps ne soit pas bien propice pour l’étude de l’allemand. Dans ses lettres françaises je constate une amélioration du style mais non de l’orthographe.
Je te remercie du prompt envoi des gants, du caleçon etc. et je serais content que l’envoi me parvienne seulement une fois rentré à Taza pour ne pas avoir trop à trimballer sur la route. Pour ce que le caoutchouc léger pourrait me servir (garde de nuit) il sera certainement trop cher, car il coûtera certainement 10 à 12 Frs. sinon davantage.
Le meurtre de Mr. Sturgh (10) est à mon avis plutôt une affaire intérieure que d’une portée internationale. S’il s’était agi du Comte Tiszir (11)  j’y aurais vu un signe de révolte ou de protestation, mais le rôle de Sturgh était plutôt modeste. Le S.W. Daily News (12) accepte les discours des Scheidemann et Haase (13) comme inspirés par le Chancelier. Il dit que c’est le commencement de la sagesse, mais seulement un commencement. Quand on a pillé une maison, on doit non seulement l’évacuer, mais encore la remettre en bon état et indemniser le propriétaire. “This is what the Central Powers must do for France, Belgium, Poland and Serbia. Evacuation will not suffice, there must also be reparation and full restoration. Without the latter, there can be no punishment, and justice demands that there shall be punishment.” (14)
Tu vois qu’il y a encore un grand pas à faire jusqu’aux préliminaires de paix, mais ce pas n’est peut-être pas aussi loin qu’on veut bien le faire croire pour le succès de l’emprunt (15) etc.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Cimetière des Anglais" : Paul a évoqué cette promenade dans sa lettre du 11 novembre 1915. En réalité il existe à Bayonne deux cimetières anglais : l'un des Coldstream Guards, l'autre des Third Foot Guards.
2) - "Gilm" : Hermann von Gilm ou Hermann Gilm von Rosenegg, poète autrichien, né le jour de la Toussaint 1812, dont beaucoup de poèmes furent mis en musique par Richard Strauss. Les vers cités ici, largement connus par le lied "Allerseelen" (fête des défunts) que Strauss leur consacra, mettent en scène l'odorant réséda et l'aster flamboyant, fleurs de l'automne et de la nostalgie.
3) - Cette lettre est perdue.
4) - "Rochette" : Paul envisageait d'écrire aux journaux d'oppositions (dont l'Œuvre et La Victoire - journal de Gustave Hervé) pour dénoncer l'absence de permissions dont souffrent les soldats de la Légion au Maroc (voir sa lettre du 5 octobre 1916). Or, Gustave Hervé est momentanément englué dans une affaire qui le rend infréquentable : il a fourni à un repris de justice, Rochette, un livret militaire (celui de Georges Bienaimé) qui déguise son identité. L'affaire est assez grave pour que la Chambre des députés s'en émeuve. Gustave Hervé, devenu nationaliste en créant son journal "La Victoire" en janvier 1916, perdit ainsi beaucoup de la crédibilité qu'il avait acquise avant guerre avec son journal "La guerre sociale".
5) - "les Italiens" : les Légionnaires italiens ne sont pas "ressortissants ennemis".
6) - "capitaine d'artillerie" : Paul se réfère aux rumeurs qui, depuis décembre 1915, accusent Charles Humbert, sénateur nationaliste, capitaine de réserve, va-t-en guerre de tendance antibritannique, d'être un agent d'influence de l'Allemagne et de la Turquie. Jacques Dhur (de son vrai nom Félix le Héno), ancien rédacteur au Journal, avait fondé en janvier 1916 sa propre publication, "L'Éveil", qui s'attachait à dénoncer des scandales (concernant par exemple l'approvisionnement des armées, le report des loyers, les bagnes...). Gustave Téry, fondateur de l'Œuvre en 1904 (devenu quotidien en 1915) se montra jusqu'à sa mort en 1928 en pointe du pacifisme (il publia, malgré la censure, "Le Feu" de Henri Barbusse ; il plaida dès 1916 pour la création d'une Société des Nations), ce qui lui valut la haine des bellicistes qui le traitèrent de défaitiste pro-allemand. 
7) - "Penhoat" : associé de Paul dans la société Leconte.
8) - "crise alimentaire" : cette série d'articles du Journal reprenait le titre d'un livre de Jacques Saint-Cère publié à Paris en 1886 ("L’Allemagne telle qu’elle est"), sous la signature d'un journaliste suisse qui décrivait un état de famine pour un tiers de la population allemande. 
9) - "tes s." : tes sœurs. Paul (et Marthe) semblent tirer des rumeurs d'influence pro-allemande concernant Le Journal et des nouvelles (et peut-être photographies) envoyées par les sœurs de Marthe, l'idée que la pénurie alimentaire (et vestimentaire ?) est moins grave que le dit Le Journal et qu'ils l'espèrent eux-mêmes pour abréger la guerre.
10) - "Mr. Sturgh" : le comte Karl von Stürgh (1859-1916), premier ministre autrichien, assassiné à Vienne par le socialiste Friedrich Adler - fils de Victor Adler, chef du parti social-démocrate autrichien - le 21 octobre 1916.
11) - "Comte Tiszir" : en fait Comte Istvan Tisza (1861-1918), premier ministre hongrois de 1903 à 1905 puis de 1913 à 1917, il tenta de modérer la politique impériale allemande mais ne parvint pas à convaincre Guillaume II que la guerre sous-marine à outrance entraînerait l'entrée en guerre des USA. Il fut assassiné le 31 octobre 1918 à Budapest par un trio de bourreaux dépêché par un comité révolutionnaire de soldats qui l'avait condamné à mort pour avoir déclenché la guerre entre l'Autriche et la Serbie (question toujours en débat). En tout cas Paul avait eu dès novembre 1916 l'intuition que ce personnage pouvait mourir assassiné.
12) - "S.W. Daily News" : quotidien de Galles du Sud (South Wales) édité à Cardiff, envoyé à Paul par un ami (voir la lettre du 6 octobre 1916).
13) - "Scheidemann et Haase" : les chefs des deux courants "patriotiques" (non immédiatement pacifistes) du parti social-démocrate allemand. Leur refus d'un armistice vise à permettre un retrait de l'Allemagne sans pénalité de guerre. De ce fait, leur position semble aux Britanniques dictée par Theobald von Bethmann Hollweg, vice-président de Prusse jusqu'en 1909 puis chancelier d'Allemagne jusqu'en juillet 1917. 
14) - "punishment" : la phrase paraît recopiée par Paul du S.W. Daily News. Elle signifie : "C'est ce que les Puissances centrales doivent faire en France, Belgique, Pologne, Serbie. Mais évacuer ne suffira pas, il faudra aussi réparer et restaurer. Sans cela il n'y aurait pas de punition, alors que la Justice exige qu'il y en ait une". 
15) - "emprunt" : allusion au second emprunt annuel de la Défense nationale lancé en octobre 1916. Le précédent datait de novembre 1915. Pour susciter la souscription des bons d'emprunt par le plus grand nombre possible de prêteurs, la propagande s'ingéniait évidemment à faire croire très lointaine la perspective d'une paix.