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jeudi 12 avril 2018

Lettre du 13.04.1918

Article de l'Écho de Bougie daté du 10 janvier 1909, annonçant la création de la société L. Leconte et Cie.
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 13 Avril 1918

Ma Chérie,

Je viens de recevoir tes lettres des 24 et 27 Mars ainsi que celles des enfants et te confirme les miennes des 8 et 10.
Ce départ inopiné de Me Lanos avant le règlement de notre affaire qui traîne déjà tellement est réellement fâcheux. Puisque tu as un Bureau de Poste avec cabine téléphonique au Boulevard de Caudéran, à quelques pas de l’angle de la Route de St Médard, ne peux-tu pas lui téléphoner de temps à autre, ce qui t’éviterait la course et la perte de temps plus ou moins grande (1) ? Je pense toutefois qu’à l’arrivée de cette lettre, tu auras tout au moins touché les 3 mensualités de Février, Mars et Avril. De toutes façons, ne m’envoie plus d’argent avant le règlement !!!
J’ai reçu également les différents journaux, celui du Peuple (2) jusqu’au 27 inclus, le Canard (3) et la Petite Gironde (4) du 28. Quant à toi, il te manque donc ma lettre du 4 Mars (5)  dont je ne me rappelle plus le contenu ; tu ne m’as pas non plus accusé réception de ma lettre du 27 Février. Pardon, tu l’as fait le 20 Mars (6).
Pour ce qui touche l’accord avec Nantes (7), je t’ai exposé d’une façon très détaillée ma façon de voir et je n’y ai rien changé. A fourbe, fourbe et demi, et crois-moi, si je sors sain et sauf, comme je l’espère, de cette bouteille à encre, Leconte aura de mes nouvelles (8). Mais en-dehors des considérations déjà faites il faut tenir compte que pendant un laps de temps aussi long (4 ans au minimum) on perd forcément le contact avec l’ancienne clientèle. Telles que les choses seront en tout état de cause, il est peu probable qu’après la guerre nous resterons à Bordeaux (9); au surplus et pour ce qui concerne tout spécialement les charbons, les stocks seront tellement épuisés que les acheteurs, pendant un an au moins, auront fort à faire pour reconstituer leurs approvisionnements. Dieu sait même si l’ancien mode de livraison pour les charbons anglais sera jamais réadopté (10). Et puis songe qu’il y aura tant de façons de se prendre dans ce métier-là ! Je ne suis même pas si sûr que cela que six mois après la signature de la paix, surtout si celle-ci intervient à peu près promptement, j’aurai touché le solde de 10 000 Frs (11). Enfin, ne t’en fais pas pour si peu, une fois libre, je saurai trouver mon chemin ! 
L’offensive allemande (12), arrêtée pendant quelques jours, a recommencé avec autant de violence sur le front anglais ... cela sent la fin, décidément, une fin à tout prix, et je suis plus optimiste que jamais. L’armée allemande n’atteindra point son but et ce sera de part et d’autre une saignée formidable, après quoi la situation sera favorable pour ... “causer”, car la conversation une fois commencée, on s’entendra beaucoup plus vite qu’à Brest Litovsk (13). Tout le monde a besoin de paix, et comme la tentative allemande non réussie - malgré les forces énormes déployées - équivaudra à un échec retentissant, voire une défaite (voyez Yser (14) et Verdun (15)) l’honneur du côté des Alliés sera sauf. Tu remarqueras du reste que tous les journaux de l’opposition considèrent qu’un tel moment sera le plus favorable et reprochent précisément à leurs gouvernements respectifs d’avoir laissé passer sans en profiter les occasions précitées après la victoire de la Marne (16). Quant aux dirigeants des Alliés, ils se diront normalement ou logiquement après cette saignée monstre que si les troupes de choc allemandes n’ont pas pu réussir, il sera très très difficile de faire mieux de quelque côté que ce soit, d’autant plus qu’il ne faut guère plus compter sur le général “Famine” (17) si souvent invoqué avant l’effondrement de la Russie.
 Tout cela me raffermit dans l’espoir que nous verrons cet été la fin de cette tragédie et ... que ce sera la Russie qui paiera les pots cassés (18) ... Je suis effrayé d’apprendre la pénurie de certaines denrées à Bordeaux, notamment celle du sucre, alors qu’il y a 4 ou 5 grandes raffineries là-bas. Rien ne manque ici, et il est facile, à condition d’y mettre le prix, de se procurer 50 kg de sucre à Aïn Leuh, à raison de 4 à 5 Frs. (19) le kilo bien entendu. Seulement tous ces articles, viande, graisse, sucre, tabac, lait etc. ne peuvent ou ne doivent pas être exportés ; de cette façon la troupe et les indigènes ne s’aperçoivent pas de la gêne qui existe dans la métropole (20). Il me semble qu’autrefois, lorsque nous étions gosses, une toute petite pastille de saccharine était suffisante pour sucrer un litre de liquide ; en chimie on apprend que la puissance de sucre de la saccharine est 300 fois plus grande que celle du sucre. On a donc tripoté (21) aussi là-dedans ! De toutes façons, tâche de faire quelques provisions dès que tu pourras ! L’essentiel est que tu as réoccupé le rez-de-chaussée et le jardin et que vous ne manquez pas d’air de cette façon. Mme Ramsbott (22) a trouvé, comme j’apprends, un bon emploi dans l’usine de constructions métalliques de Bègles (23) où son mari travaillait autrefois. Et comme elle continue à toucher l’allocation pour elle et sa fille, elle ne manque, paraît-il, de rien. 
Tes accès de mauvaise humeur proviennent certainement de ta solitude et surtout de ton état ; pendant ma présence, tu étais - à part quelques rares jours - toujours contente et presque gaie !
Les lettres des enfants m’ont fait beaucoup de plaisir ; Suzanne se dégrossit peu à peu et j’espère que Georges en fera bientôt autant. As-tu de nouveaux locataires au 1° (24)? Et as-tu été à la maternité ? 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul

Je fais suivre une coupure du Journal du Peuple concernant la loi sur les loyers (25); d’après cela, le mieux pour nous serait peut-être d’attendre ! Tu peux écrire tout de même au Journal (26) ajoutant que le propriétaire consent à une réduction de 400 Frs. ce qu’ils conseillent de faire.


Notes (François Beautier)
1) - « plus ou moins grande » : Me Lanos, avocat de Paul à Bordeaux, est chargé de récupérer la pension due par la société Leconte à Marthe puis de la lui verser. Il semble contradictoire que cet avocat se soit inopinément retiré de cette affaire, ou qu’il soit parti de Bordeaux, et que Paul demande à Marthe de lui demander par téléphone où il en est dans le règlement de cette même affaire.
2) - « du Peuple » : du « Journal du Peuple ».
3) - « le Canard » : le « Canard enchaîné ».
4) - « la Petite Gironde » :  grand quotidien régional « du Sud-Ouest et du Midi » (selon son sous-titre), édité à Bordeaux.
5) - « 4 mars » : ce courrier de Paul n’a peut-être jamais été reçu par Marthe, ce qui expliquerait qu’il n’ait pas été conservé avec les autres. La probabilité de non-distribution de courrier envoyé par Paul était en effet renforcée, depuis l’été 1917, du fait des attaques maintenant bien préparées multipliées par les rebelles contre les postes avancés et les colonnes, mais aussi du fait des naufrages provoqués par les sous-marins allemands (au titre de la guerre sous-marine à outrance, décrétée le 31 janvier 1917 et depuis lors de plus en plus efficacement menée) en Méditerranée entre Oran et Marseille et en Atlantique entre Port-Lyautey (Kénitra) ou Casablanca et Bordeaux.
6) - « 20 mars » : le courrier du 27 février a donc bien été reçu par Marthe. Cependant il n’a pas été conservé : si Marthe l’a archivé avec les autres, il a pu être ultérieurement retiré de la liasse. On peut supposer d’après sa date d’envoi (27 février 1918) que Paul y racontait les combats qui venaient d’avoir lieu et se déroulaient encore contre la coalition des rebelles du territoire zayane aux alentours de Khénifra. Peut-être Paul y décrivait-il les épreuves et les dangers qu’il avait dû affronter, ou y exprimait-il des réticences personnelles face à la guerre coloniale qu’il se trouvait obligé de livrer à l’encontre de ses idéaux ? Dans ces deux cas, Paul ou l’un de ses proches aurait pu juger opportun, ultérieurement, d’isoler ce courrier, soit pour s’en servir de preuve du bon comportement de Paul au combat (par exemple pour appuyer l'une ou l'autre de ses cinq demandes de naturalisation française, et/ou pour attester sa qualité d’authentique ancien combattant dans l’Armée française), soit pour lui éviter d’être suspecté d’esprit antifrançais au cas où la liasse des autres courriers aurait servi à défendre son droit à la naturalisation française (au titre d’engagé volontaire dans la Légion étrangère pendant la durée de la guerre) ou l’authenticité de son engagement pour la France.
7) - « Nantes » : allusion globalisante aux différents acteurs du règlement des affaires en cours : le juge du séquestre (des biens de Paul), Lucien Leconte (auquel Paul est associé) et Maître Palvadeau (l’avocat de Paul à Nantes). 
8) - « de mes nouvelles » : Paul envisage de fonder sa propre entreprise de courtage maritime et chérit sans doute le projet de s’emparer des marchés de celle de Leconte.
9) - « Bordeaux » : selon l’accord avec Leconte, Paul ne pourra pas implanter des activités concurrentes de celles de son ancien associé dans les ports où celui-ci les exerce déjà (voir la lettre du 20 novembre 1917).
10) - « réadopté » : le charbon débarqué en vrac des cargos, stocké en tas sur les quais, était livré aux gros acheteurs par voie d’eau ou/et par route. De nouveaux modes de livraison, notamment par tapis roulant et par godets suspendus à des câbles, ont depuis lors fait leur apparition aux U.S.A.
11) - « 10 000 Frs. » : Paul devait récupérer en deux fois ses 30000 F de participation au capital de la société Leconte, par un premier versement immédiat de 20000 F, puis après-guerre par un second correspondant au solde de 10000 F.
12) - « l’offensive allemande » : l’échec, le 27 mars dans le secteur de Montdidier, de l’opération Michael, qui inaugurait la Bataille du Kaiser, conduit l’Allemagne à lancer le 9 avril l’opération dite Georgette, sur la Lys, dans le secteur d’Ypres et du Mont Kemmel, que les Alliés anglo-français avec participation des Portugais, tiennent résolument. Cette offensive s’achève par un constat d’échec de la part des Allemands le 29 avril 1918. Paul se montre très optimiste en y voyant la fin proche des combats…
13) - Brest-Litovsk : site de la signature - le 3 mars 1918 - de la paix imposée par les empires centraux à la Russie après une négociation difficile commencée le 21 novembre 1917 sur proposition de Lénine. 
14) - « l’Yser » : site d’une défaite cuisante de l’Armée allemande qui chercha vainement à franchir ce fleuve côtier franco-belge en direction de Dunkerque entre le 17 et le 31 octobre 1914. Environ 200 000 soldats des deux camps auraient été mis hors de combat lors de cette première grande bataille de position de la Grande Guerre.
15) - « Verdun » : allusion à la bataille qui, lancée par l’Allemagne contre la citadelle de Verdun le 21 février 1916, s’acheva par un constat d’échec allemand sur la rive droite de la Meuse à la mi-décembre 1916 (elle se poursuivit cependant sur la rive gauche jusqu’en août 1917). 700 000 soldats des deux camps y furent mis hors de combat, dont 300 000 tués. 
16) - « victoire de la Marne » : allusion à la bataille de la Marne (alors encore non-numérotée première puisque la seconde commença un bon mois après cette lettre, le 27 mai 1918), qui débuta le 5 septembre 1914 avec l’opération française menée par Galliéni pour empêcher une offensive allemande sur Paris (avec la célèbre mobilisation des taxis de la capitale), et qui s’acheva le 14 du même mois par la retraite des troupes allemandes sur la rive droite de l’Aisne, c’est-à-dire à l’abandon du plan Schlieffen d’invasion rapide de la France par l’Allemagne en passant par la Belgique.
17) - « général Famine » : par analogie avec le « général Hiver » qui avait jusqu’alors sauvé la Russie de toute invasion durable.
18) - « pots cassés » : le raisonnement spécieux évoqué ici - selon lequel une paix sans victoire serait, grâce à la défaite russe, rendue possible sans perte pour les Alliés occidentaux puisque les empires centraux pourraient assouvir en Russie leurs besoins immédiats (en vivres et matières premières) et leurs appétits expansionnistes et impérialistes - est repris par Paul de la presse pacifiste. En réalité, les alliés occidentaux sont à cette époque radicalement déterminés à imposer une paix par la victoire sur les empires centraux, ce que sait parfaitement Paul, qui cherche donc vraisemblablement à rassurer Marthe (et à se rassurer) sur l’imminence de son retour au foyer.
19) - 5 Frs le kilo » : c’est le prix au détail relevé par Marthe à Caudéran, et c’est 2,5 fois le prix pratiqué (fixé par le préfet) à Bordeaux pour les achats en gros. Contrairement à ce que semble vouloir dire Paul, ces prix très élevés dans un pays pauvre et sous-développé comme l’est alors le Maroc sont certainement ceux que les indigènes ont adaptés (en les gonflant) au pouvoir d’achat des Européens, très supérieur à celui des indigènes.
20) - « dans la métropole » : en négligeant de prendre en compte l’existence d’un double marché dans le protectorat (le second étant celui de la clientèle européenne), Paul s’empêche de comprendre que les ventes de produits indigènes aux Européens du Maroc équivalent à une exportation en métropole, donc d’observer que le niveau des prix pratiqués sur ce second marché révèlent une réelle conscience des Marocains quant à la pénurie et à l’inflation qui frappent la métropole. On peut s’étonner que Paul reprenne à son compte l’idée d’une volonté française de cacher aux Marocains l’affaiblissement économique de la France alors que l’encouragement par les Français au développement du second marché participe de la volonté de pacifier le Maroc en faisant accéder les producteurs indigènes à un marché européen dont les prix leur sont beaucoup plus favorables. Par ailleurs, la France n’interdisait bien évidemment pas l’exportation en métropole des marchandises marocaines dont elle avait besoin : simplement, elle les achetait et consommait totalement sur place puisque les surplus n’excédaient pas (en fait couvraient à peine) les besoins de ses troupes et de ses colons installés au Maroc. 
21) - « tripoté » : cette conclusion complotiste s’appuie sur le fait que le pouvoir sucrant du gramme de saccharine a évolué entre l’avant-guerre (il était alors évalué à 300 fois celui d'un gramme de sucre raffiné) et l’année 1918 (pendant laquelle les préfets - chargés de gérer le rationnement alimentaire - se référèrent à un pouvoir sucrant équivalent à celui de 400 grammes de sucre). De ce fait, ce n’est plus 3,3 mais 2,5 g de saccharine que l’on put se procurer en 1918 en guise d’un kilo de sucre. Cependant, l’utilisation de ces 2,5 g de saccharine vendus 0,85 F en pharmacie demeurait largement moins coûteuse que celle d’un kilo de sucre vendu de 2 F en gros en ville et jusqu’à 5 F au détail dans les épiceries des banlieues et des villages.
22) - « Mme Ramsbott » : voir les notes la concernant dans le courrier du 19 février 1918. 
23) - « Bègles » : commune de l’agglomération bordelaise.
24) - « au 1er » : au premier étage, que Marthe cherche à sous-louer.
25) - « la loi sur les loyers » : loi du 9 mars 1918.
26) - « au Journal » : Paul avait conseillé à Marthe de questionner, à propos du montant de son loyer, la rubrique des questions des lecteurs du Journal du Peuple (voir sa lettre du 8 avril 1918). Il apparaît ici que Marthe a obtenu de Mme Robin, la propriétaire, une réduction de 400 F (vraisemblablement sur les arriérés). Cette réduction exclut la famille Gusdorf du bénéfice de la récente loi du 9 mars 1918 interdisant toute augmentation des loyers pour les baux signés antérieurement au début de la guerre. Paul suggère de ne rien réclamer pour le moment à Mme Robin, tout en conseillant à Marthe d’exposer son cas aux journalistes et lecteurs du Journal du Peuple.


mercredi 13 décembre 2017

Lettre du 14.12.1917

Porte du Mellah, Meknès (Pierre Miquel)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 14 Décembre 1917

Ma Chérie,

Le courrier d’hier ne m’a porté que ta lettre du 2 courant : la précédente étant datée du 22, il m’en manque apparemment au moins une, celle dans laquelle tu m’as parlé sans doute de la correspondance de Mr. Penhoat contenue dans l’enveloppe timbrée du 24. Je te renvoie du reste cette même correspondance ci-jointe, car il vaut mieux que tu la conserves jusqu’à liquidation de l’affaire Leconte. Je t’envoie également un nouveau timbre du Maroc en te priant de le mettre dans mon album.
La missive de Mme L. (1) est en effet aussi bizarre qu’étrange et on peut facilement se perdre en conjectures à son sujet. Il me paraît cependant assez invraisemblable qu’à son âge et avec son très peu d’esprit elle aurait pu charmer un séducteur ... De toutes façons elle a dû donner à Mr. Penhoat une adresse à laquelle des lettres lui parviendront sûrement et je pense qu’il serait intéressant de voir ce qu’elle a et ce qu’elle veut, ne fût-ce que parce qu’on apprendrait certainement des éclaircissements sur la conduite et la situation de son mari. Je suppose donc que Penhoat lui a tout au moins écrit un mot disant que pour le moment il ne peut pas venir et qu’en attendant son prochain voyage il serait intéressant pour lui d’être mis au courant ... Personnellement j’ai été toujours étonné que Mme L. ait cessé si brusquement toute correspondance, vu que vis à vis de Penhoat et de moi elle a toujours agi en amie et plutôt en alliée de nous que du Qt (2). Tu en vois en outre en quoi consiste la “prostration” (3) dont le vieux renard faisait état dans sa lettre à l’avocat. Il n’est toutefois pas si facile que cela de mettre sa femme légitime à la porte et je serais vraiment curieux d’apprendre la clef de ce mystère.
Merci des 3 numéros du J.P. (4) et du “Canard” (5). N’as-tu toujours pas reçu mes lettres de Tissa, Fez et les premières d’Aïn Leuh ?
Deux jours de beau temps ont suffi pour fondre la neige dans le camp et sécher la terre, mais les montagnes et la forêt sont encore toutes blanches.
Je reste stupéfait de ta résignation de laisser aller et courir au lieu d’aller voir chez Me Lanos où en sont les choses. Comment as-tu pu perdre l’énergie et le sens des réalités à ce point ? 
C’est le 29 courant que nous descendons sur Meknès (6) où nous arriverons le 31 et d’où je t’enverrai un souvenir, car d’ici on ne peut même pas envoyer un colis postal.
Bonnes fêtes, ma chérie, et ressaisis-toi un peu - les beaux jours sont plus proches qu’on ne le pense.
Je t’embrasse bien tendrement.

ton Paul


J’ai envoyé hier la carte à Georges. Vas-tu faire un arbre de Noël ?


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « Mme L. » : Madame Leconte, qui semble avoir déserté le domicile conjugal ou en avoir été expulsée. Elle était la deuxième épouse de Leconte, qui avait divorcé de la première.
2) - « du Qt. » : cette abréviation renvoie au mot allemand « quertreiber » qui signifie officiellement « gèneur », « trublion », « empêcheur de danser en rond » et argotiquement « emmerdeur », « chieur »... En anglais, elle se prononce « cutie » et joue alors sur le mot « quiet » (tranquille) pour désigner ironiquement « le pépère », « le père tranquille », « le chéri » ou « le mignon ». Dans les deux cas Paul désigne ainsi son associé Leconte.
3) - « prostration » : symptôme de dépression caractérisé par la lassitude, l’immobilité, la fatigue... 
4) - « J.P. » : Journal du Peuple (dirigé par le socialiste contestataire Henri Fabre, qui y publie notamment des articles de Pierre Brizon, le député pacifiste, socialiste et internationaliste de l’Allier). 
5) - « Canard » : le « canard enchaîné », hebdomadaire satirique républicain antimilitariste et anticlérical.
6) - « descendrons sur Meknès » : effectivement, la ville est à une altitude de 550 m alors que le poste d’Aïn Leuh culmine à plus de 1500 m. Mais l’expression signifie avant tout, pour le soldat Paul et son épouse Marthe « s’éloigner du front », c’est-à-dire « descendre à un moindre niveau de risque ».


samedi 11 novembre 2017

Lettre du 12.11.1917

Porte Boujeloud, médina de Fes

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Poste de Tissa (1), le 12 Novembre 1917

Ma Chérie, 

Le beau temps que nous avons eu jusqu’à Amlil (2) s’est gâté subitement le 10 au moment où nous allions camper à Trarka (3), soit à environ 25 km d’Amlil. C’est un camp abandonné de sorte que nous avons dû dresser nos guignoles sous les oliviers. Dans l’après-midi la pluie commençait à tomber, continuant toute la nuit et la matinée d’hier. Heureusement, nous avions trouvé suffisamment de paille, et campés dans un trou, à l’abri du vent, nous n’avons pas eu froid pendant la nuit, serrés comme nous l’étions l’un contre l’autre et couverts de notre capote et du couvre-pied. Mais les 25 km de Trarka à Tissa étaient pénibles sous la pluie tombant en rafales et sur les routes détrempées et boueuses. Un détachement de Zouaves qui marchait avec nous et qui se composait d’hommes mal entraînés arrivait dans un état lamentable, et plusieurs heures après nous, qui formions l’avant-garde. Mais nous étions, nous aussi, trempés jusqu’aux os ; un coup de soleil faisait heureusement sécher nos capotes dans l’après-midi, car comme on voulait nous loger dans une baraque sale et puante avec un tas d’indigènes qui ne faisaient que se gratter, nous avons préféré camper sous notre tente dehors, abondamment pourvus de paille. Cette marche dans la boue m’a causé du reste une douleur assez vive au genou qui n’est pas encore passée aujourd’hui, où nous sommes au repos. Le soleil est donc revenu, et j’espère qu’il nous accompagnera au moins jusqu’à Fez, 2 jours de marche, où nous devons arriver après-demain mercredi. J’étais tout à l’heure à l’Oued (4), prendre un bain et laver mes effets. Nous avons fait ensuite 25 oeufs (pour 30 sous) sur le plat pour 4 poilus, car le manger est exécrable ici au 128° Territorial (5). A midi on a manifesté à la cuisine où, comme légume, nous avions à peine 1 pomme de terre par homme. Nous en avons emporté quelques kilos et en ferons des frites ce soir.
Mais enfin j’ai repris mon équilibre et suis, malgré les petits inconvénients signalés dans un état d’esprit comme j’aurais voulu l’être lors de mon départ de Bordeaux. Je suis infiniment content des beaux jours passés avec toi et j’ai le ferme espoir que nos affaires s’arrangeront de façon à ce que tu sois à l’abri jusqu’à mon retour. Car c’est là toute ma raison d’être : te retrouver avec les enfants comme je vous ai quittés maintenant et vivre tranquillement sans trop d’ambitions ... Ai-je besoin  de dire que presque chaque nuit, en me réveillant sur ma paille, mes idées ne sont point au Maroc et que je ferme alors désespérément les yeux pour évoquer l’illusion des heures de Caudéran ? Cette nuit, lorsque je frottais une allumette pour regarder l’heure, il était juste 3 h. Oh, si je me suis mordu les lèvres !!!
Dis-moi donc si les enfants parlent beaucoup de moi et en quels termes. Si tu savais combien ce manque de nouvelles pèse sur moi, tu n’aurais certes pas manqué de m’écrire à Taza ...
Depuis le 5 je n’ai plus vu de journaux ; si tu as quelque chose d’intéressant sur le J.P. (6) tu m’enverras le numéro, n’est-ce pas ? Et, si possible aussi le “Canard Enchaîné” (7) qui paraît une fois par semaine - le mercredi. Je sais tout juste que le Comte Hertling (8) a été nommé chancelier et que les Anglais semblent y voir le premier pas vers la démocratisation (9) de l’Allemagne. Il est certainement extraordinaire qu’un Bavarois (10) - et encore un modéré - soit chancelier en Allemagne et, par cela même, Président du Conseil en Prusse.
Le pays commence à changer un peu d’aspect dans ces parages. Les villages arabes sont plus près les uns des autres et toutes les cagnas (11) blanchies à la chaux. La terre est plus cultivée et plus grasse, les arbres plus nombreux. Demain et après-demain nous descendrons dans la plaine et serons à Fez et Meknès au coeur du Maroc. Ici même il y a une tranquillité complète ; on ne dirait point que le Pays est en guerre (12)! Le poste, très mal construit, est du reste appelé à disparaître car le chemin de fer Taza-Fez ne passera pas par ici mais par Bab Norzouka-Touahar-Coudrat-Matmata (13). De loin, nous avons pu voir 1/2 douzaine de blockhaus construits après notre départ de Touahar pour protéger la voie ferrée.
Quand, bon Dieu, vais-je trouver tes premières bonnes nouvelles ? 
Je t’embrasse sur les yeux, les oreilles et la bouche qui sait dire des mots si doux quand je suis plus près de toi que maintenant.

Paul

Une bise aux enfants, le bonjour pour Hélène. 



Notes (François Beautier)
1) - « Poste de Tissa » : poste militaire contrôlant l’oued Lebene (ou Leben), sur le versant du Rif au nord de la ligne Taza-Fès, à environ 25 km au nord du cours de l’oued Innaouen et à une soixantaine de km à l’ouest de Taza.
2) - « Amlil » : poste militaire habituellement tenu par le 2e Régiment étranger, et halte ferroviaire, à un peu plus de 30 km à l’ouest de Taza. Paul y a stationné plusieurs fois en 1915,1916 et 1917. 
3) - « Trarka » : ce poste situé à l’aval de celui d’Amlil, à 25 km au sud de celui de Tissa, était déjà abandonné à cette époque. Il a depuis lors disparu sous les eaux de l’actuel lac de barrage Idriss 1er.
4) - « à l’oued » : le Lebene (ou Leben).
5) - « 128° territorial » : 128e Régiment territorial, composé comme son nom l’indique de « Gardes territoriaux », c’est-à-dire de soldats âgés et, de ce fait, affectés à des missions de surveillance et non plus de combat. À cette époque, Paul, né le 3 avril 1882, a 35 ans révolus depuis plus de 6 mois : selon la loi du 7 août 1913 concernant l’affectation des recrues de 34 à 49 ans, il devrait être versé dans un régiment territorial. Mais le manque d’effectifs dont souffrent les rangs de l’armée française affectée au Protectorat du Maroc conduit son chef, le général Lyautey, à ne pas respecter les règles - concernant notamment les permissions et les transferts dans la Territoriale, mais aussi les missions « de surveillance » des Territoriaux - dont la stricte application conduirait à le priver de combattants.
6) - « le J.P. » : le Journal du Peuple, dont Paul apprécie beaucoup la lecture (voir sa première mention de ce journal dans sa lettre du 26 janvier 1917).
7) - « Canard enchaîné » : journal satirique très apprécié par Paul qui, par le simple fait d’en réclamer par courrier les derniers numéros à Marthe, et sans doute d’en faire l’éloge auprès de ses collègues, se classe dans la catégorie des contestataires pacifistes plus ou moins révolutionnaires et internationalistes. Il prend ainsi le risque, à vrai dire couru par beaucoup des Poilus de 1917, d’apparaître à ses supérieurs, et au juge de sa demande de naturalisation, comme un antifrançais...
8) - « le comte Hertling » : Georg von Hertling, chef des centristes catholiques proparlementaires, a été nommé chancelier, suite à la démission, sur ordre impérial, de Michaelis, trop ouvertement antipacifiste. 
9) - « démocratisation » : les Anglais, et plus généralement les Alliés, impatients de voir l’Allemagne demander la paix, imaginent imprudemment que ce nouveau chancelier aura les moyens de mener la politique que sa réputation de centriste parlementariste (de surcroît catholique, donc sensible aux appels à la paix du pape Benoît XV) les incite à espérer…
10) - « Bavarois » : la Bavière, alors réputée libérale et pacifiste au sein de l’Empire allemand, faisait figure d’exact contraire de la Prusse. Cependant Paul faisait erreur : le chancelier Hertling était un Hessois et non un Bavarois.
11) - « cagna » : inspiré d’un mot annamite (ou vietnamien) signifiant « abri servant d’habitation », ce mot diffusé par les troupes coloniales françaises désignait, chez les Poilus, les abris souterrains où vivaient les combattants lorsqu’ils étaient affectés aux tranchées.
12) - « en guerre » : si la région de Tissa, au nord de l’Innaouen et de l’axe Fès-Taza, est alors effectivement tranquille, des affrontements violents entre le Groupe Mobile de Taza et des rebelles nationalistes marocains se déroulent au même moment au sud de cette ligne, notamment à 3 km au sud-ouest de Taza, autour du mont Toumzit, et à 7 km au sud-sud-est dans le secteur de Bou Guerba. 
13) - « Bab Norzouka… Matmata » : Paul énumère les futures stations du chemin de fer à voie étroite qui longera la percée (ou cluse) de l’oued Innaouen qui constitue le couloir naturel de l’axe Fès-Taza. La station qu’il nomme « Bab Norzouka » est en fait celle de Bab Merzouka, un site que Paul a plusieurs fois fréquenté depuis février 1915.

14)  - « Touahar » : Paul a souvent effectué des missions dans ces sites que Lyautey faisait équiper de fortins défensifs pour protéger l’axe Fès-Taza. Le dernier passage de sa compagnie à Touahar mentionné par Paul remonte à la fin novembre 1916 (voir son courrier du 3 décembre 1916). La percée de l’Innaouen, couloir stratégique étroit donc maillon faible du « Cordon d’acier » que Lyautey voulait établir entre les deux Maroc (l’Occidental et l’Oriental), n’a jamais cessé d’être contrôlé et renforcé par les Français depuis le début 1915. 

vendredi 12 mai 2017

Lettre du 13.05.1917




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza (1), le 13 Mai 1917

Ma Chérie, 

Je te confirme ma carte postale du 11 courant, et viens de recevoir également ta lettre du 29 écoulé après celles du 30 Avril et 1° Mai.
Je vais te renvoyer - sans en avoir eu besoin - la coupure de la Démocratie de l’Ouest et la copie de la lettre de Leconte avec la réponse du même journal (2), car j’ai pu me rendre compte entretemps que la fiche de renseignements en question n’émane pas des autorités civiles mais concerne uniquement ma “carrière militaire”. Elle contient même des indications si manifestement fausses sur mon passage à Lyon (3) qu’il ne sera point difficile aux autorités militaires de se convaincre de l’erreur, si toutefois ils se donnent seulement la peine de faire une petite enquête. Mais voilà que la colonne de Taza (4) est à nouveau en route, ainsi du reste que celle de Fez, et bien que le Colonel Batbedat (5) soit probablement resté à Taza, il y aura de ce fait un retard sensible parce que les pièces partent d’ici au Bureau du Bataillon qui se trouve en route pour être transmises après au Bureau du Régiment. Enfin la réponse doit bien arriver un des prochains jours et je verrai alors. Dans tous les cas, je ne laisserai pas l’affaire là, tu peux en être certaine.
Tu ne souffles toujours pas mot sur ta situation financière et si tu t’es procuré de l’argent - assez pour tenir jusqu’à ce que l’envoi de Nantes (6) reprenne comme je l’espère bien. C’est là pourtant le point qui m’intéresse le plus, car je ne veux en aucun cas que tu te prives de quoi que ce soit, les enfants et toi. Tu me rendras donc compte dans ta prochaine lettre que tu as fait suivant mes instructions ! (7)
J’ai fini la lecture du “Feu” et je te retournerai le livre après l’avoir donné à lire à quelques camarades. C’est certainement un livre vécu, non seulement par un homme mais par des milliers sinon des millions. Il n’y a que la fin, la conclusion finale où l’on sent l’inspiration du poète qui monte à des hauteurs où la moyenne des hommes ne se lève pas, bien que Mr. Barbusse fasse prononcer ces conclusions par des humbles dans un milieu qui est bien celui de la guerre et de la misère et dans des expressions et tournures qui n’ont rien de celles d’un académicien (8). J’y souscrit comme j’ai rarement souscrit à une idée généreuse - mais je conserve un doute : Crois-tu vraiment que cette spécialisation sur la guerre, son commencement et son but, soit générale, du moins dans les milieux qui ont une certaine instruction et liberté de vue ? Barbusse est sans doute bien situé pour le savoir, Penhoat aussi émettait des idées dans ce sens (9), mais dans la pratique, dans l’exécution, je n’ai rien vu jusqu’ici, rien !!! Ce qu’il y a de certain, c’est que pendant les moments, les heures, les jours de grande fatigue on oublie les haines et querelles ordinaires pour tourner toute sa colère contre ceux ou celui qui sont les auteurs directs de la fatigue en question. Mais une fois reposé, ces détails s’oublient rapidement. Voilà ce que j’ai souvent observé, pendant nos colonnes notamment.
A propos, je t’ai envoyé ces jours-ci un numéro du Canard Enchaîné dans deux enveloppes, l’as-tu reçu, ainsi que la “Guerre des Mômes” (10) que j’avais retourné comme imprimé au mois d’Avril ou même fin Mars ???
Je ne crois point que les hommes en rentrant dans leurs foyers trouveront leur femme changée autant que tu le dis. Toute la vie sociale est telle qu’une fois le travail intérieur à la maison accompli, la femme (qui tient autant à ses aises que l’homme) ne voudra pas renoncer tout à fait au repos et au plaisir pendant les quelques heures qu’elle garde libres. Que la jeune fille tâchera, s’efforcera même de conquérir une plus grande place dans les carrières dites libérales ou scientifiques, je le crois volontiers, mais pas la femme mariée (11). Du reste, la secousse donnée par la guerre s’apaisera petit à petit et si en politique par exemple l’influence de la femme se fera plus sentir à l’avenir, ce ne sera pas encore cela qui changera beaucoup à la vie sociale. Pendant les premiers dix ans qui suivront la conclusion de la Paix, il y aura du reste tant de blessures à panser qu’il ne faudra pas compter sur des changements profonds dans les vieilles habitudes ! C’est du moins mon avis.
Je me rappelle assez bien l’exposé ou la préface de la “Lyrique” de Busse (12) qui est, d’une façon générale, très clair et assez juste à part son jugement téméraire sur H. Heine (13) que je mets plutôt sur le compte de la jeunesse de l’auteur qui n’avait que 26 ou 27 ans lorsqu’il écrivait ce livre. Mais c’est W. Bolsche qui parle dans “Hinter der Welstadt” (14) de l’institution d’universités libres, accessibles aux femmes etc., et non Busse ?
Comment vont les enfants ? Est-ce qu’Hélène a trouvé quelque chose pour la journée ? Je pense quelquefois à elle, en me demandant si c’est réellement son sentiment qui l’attache aussi solidement ou bien l’intérêt qu’elle y trouve, bien qu’en ce moment surtout les bonnes places ne doivent pas être rares pour elle ? (15)
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

Paul

Je suis curieux si Woolougham réussira à obtenir le fameux “certificat de loyalisme” (16).
Inclus 1 copie en retour (17).




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Taza, le 13 mai 1917" : à cette date Paul était en réalité au Col de Touahar.
2) - "réponse du même journal" : Paul avait demandé à Marthe, dans sa lettre du 19 avril 1917, de lui expédier ces documents. Elle l'avait donc fait.
3) - "passage à Lyon" : Paul stationna au dépôt-siège de la Légion de Lyon du 30 novembre 1914 au 4 janvier 1915. 
4) - "colonne de Taza" : Paul n'en fait alors pas partie puisqu'il stationne à Touahar avec un détachement de son régiment. Mais l'organisation de cette colonne partant de Taza (en coordination avec celles de Msoun à l'est et de Fès à l'ouest) sera évidemment traitée en priorité par rapport à la requête adressée par Paul à son chef. 
5) - "Colonel Batbedat" : il s'agit en fait du Lieutenant-Colonel Lucien Batbedat, qui commanda le 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger de 1915 à 1918. Paul a déjà demandé à ce supérieur (sans le nommer) de diligenter une contre-enquête pour corriger sa fiche de renseignements militaires (voir sa lettre du 19 avril 1917). En mai 1917, le Lieutenant-Colonel Batbedat était occupé à l'organisation des sorties conjointes des Groupes mobiles de Fès, Taza et Msoun contre les rebelles d'Abdelmalek. On trouvera une biographie succincte à l'adresse http://www.fanion-vert-rouge.fr/biographie/batbedat2.htm (site non institutionnel).
6) - "l'envoi de Nantes" : il semble que la société L. Leconte ait cessé d'envoyer chaque mois à Marthe une somme de 300 francs prélevée sur les intérêts de la part du capital de Paul dans cette société, et que le relais soit en attente d'être pris par l'administrateur du séquestre, établi à Nantes.
7) - "mes instructions" : Paul conseillait à Marthe de vendre des titres (voir sa lettre du 29 avril 1917).
8) - "académicien" : Barbusse fut membre de l'Académie Goncourt (il en avait reçu le prix pour "Le Feu" en décembre 1916) mais pas de l'Académie française. 
9) - "dans ce sens" : il semble que Paul doute alors que le petit peuple soit par nature généreux, pacifique et fraternel, et que le monde aille nécessairement vers la lumière... Cet état dépressif parfaitement crédible rend nécessaire et urgente - pour n'importe quel lecteur  - la délivrance d'une permission "de détente".
10) - "Guerre des mômes" : livre d’Alfred Machard (1887-1962) publié en 1916 chez Flammarion avec pour sous-titre “L’épopée au faubourg”. Paul avait annoncé qu'il en enverrait un exemplaire pour l'anniversaire d'Alice en novembre 1916, puis - n'ayant pas pu l'expédier - pour son cadeau de Noël (voir les lettres des 26 novembre et 7 décembre 1916). 
11) - "pas la femme mariée" : c'est-à-dire Marthe ! Paul continue à nier que le désir de Marthe de faire une carrière et de s'accomplir en tant que personne soit autre chose qu'un caprice inspiré par les circonstances... 
12) - "Busse" : Carl Busse (1872-1918), principal fondateur du "Cercle des auteurs lyriques allemands", critique littéraire et poète, il fut notamment l'inspirateur de quatre lieder de Richard Strauss. Engagé dans la défense civile allemande (le Landsturm) à partir de 1916, il publia plusieurs recueils de chants en privilégiant les textes d'inspiration chrétienne protestante, patriotique et militariste, défendant notamment le thème nationaliste "Dieu avec l'Allemagne". C'est sans doute à l'un de ces recueils que Paul se réfère.
13) - "H. Heine" : l'un des plus grands écrivains allemands, Heinrich Heine (1897-1856), d'origine juive (il disait cependant que la religion chrétienne était le principal accès à la civilisation européenne, idée à laquelle souscrira Paul quand il s'agira de l'éducation de ses enfants ) constituait un modèle d'esprit critique vis-à-vis des conformismes de tous ordres : on comprend que Busse ait souhaité (mais n'ait pas osé) l'attaquer...
14) - "Hinter der Welstadt" : Wilhelm Bölsche (1861-1939), auteur d'une étude remarquée sur H. Heine en 1888, se fit surtout connaître par la publication en 1901 de "Hinter der Weltstadt. Friedrichshagener Gedanken zur ästhetischen Kultur” (traduit en français ce livre aurait pu avoir pour titre "Au-delà de la ville. Réflexions sur l'esthétique par le cercle des écrivains naturalistes du quartier de Friedrichshagen à Berlin"). Ce texte constituait le manifeste d'un groupuscule d'adeptes du monisme (philosophie dont le concept central est l'indivision du monde naturel, aussi bien entre le matériel et le spirituel qu'entre les espèces vivantes ou les genres à l'intérieur de l'humanité), dont W. Bölsche était l'un des quatre fondateurs et le meilleur propagandiste. 
15) - "rares pour elle" : Paul n'a pas pris conscience du changement radical que la guerre a entraîné en deux ans sur le système économique, notamment par le recours massif à la main d'œuvre féminine et à la mécanisation, par la stagnation voire la baisse des productions (non militaires) et par la chute générale du pouvoir d'achat. Au contraire de ce qu'il imagine, les offres d'emplois - surtout de services privés non spécialisés - s'étaient considérablement raréfiées. 
16) - "loyalisme" : il s'agit en fait d'un "certificat de loyauté". Mais il paraît étonnant que Woolougham, jusqu'alors "étranger ressortissant neutre", devenu depuis l'entrée en guerre effective des USA le 6 avril 1917 "ressortissant allié", ait eu besoin de prouver sa loyauté envers la France. Ce faisant, Paul pointait le risque que son ami américain n'obtienne pas un certificat de loyauté, et ainsi prévenait Marthe que lui-même aurait sans doute encore beaucoup plus de mal à s'en faire délivrer un. 

17) - "copie en retour" : il s'agit de la copie annoncée au début de cette lettre.

mardi 22 novembre 2016

Lettre du 23.11.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 23 Novembre 1916

Ma Chérie,

Me voilà enfin en mesure de reprendre ma correspondance. Comme je te le disais sur ma carte du 21, nous sommes rentrés dans la nuit du 20 au 21 à Taza par un temps épouvantable, mouillés comme des chats et sales à rendre jaloux les poilus des tranchées les plus boueuses de l’Argonne. Comme il faisait très mauvais temps à Touahar depuis plusieurs jours, que l’eau pénétrait partout dans les tentes et que la tempête déchirait les toiles et cassait supports et cordes, le séjour au Col devenait impossible. On résolut donc de faire rentrer 3 Compagnies à Taza, laissant seulement au poste les troupes qui pouvaient camper dans les baraques déjà montées. Toutefois, comme les pluies avaient fait grossir démesurément les cours d’eau (il y a une dizaine de traversées à effectuer entre Touahar et Taza) il était impossible de rentrer par la route habituelle et il fallait faire un grand détour à travers les montagnes par Meknassa-Titania (1). Pour comble de malheur, l’ordre de départ n’arriva qu’à 1 h de l’après-midi ; on partait donc sur des sentiers où l’on s’enfonçait de 20 cm dans une boue collante de sorte qu’après 4 à 5 pas on avait toujours au moins 10 kgs de boue aux brodequins. De temps à autre il tombait des rafales de pluie mouillant les capotes et rendant les sacs plus lourds encore. Si bien qu’au crépuscule on était encore à 15 km de Taza. Et comme nous ne pouvions avancer que très lentement dans la nuit noire, nous ne sommes arrivés que très tard dans la nuit : l’avant-garde (notre Cie) à 11 1/2 h du soir. Tout près du Camp Mobile il y avait encore une embuscade des bicots qui tiraient presque à bout portant sur la 2° Compagnie et leurs mulets : ces derniers n’en pouvaient plus non plus de fatigue. J’étais terriblement fatigué (comme tout le monde) et ne me suis remis qu’après 2 nuits de bon sommeil. Les derniers 3 jours à Touahar j’étais même exempt de service ; j’avais des coliques qui me forçaient de me lever 5 ou 6 fois dans la nuit et de sortir dans la tempête et dans la pluie pour rentrer mouillé jusqu’à la peau. Cependant, j’avais tellement marre de Touahar que j’ai marché quand même et je suis arrivé mieux que pas mal de mes camarades. La diarrhée est passée aussi grâce à une potion de bismuth et tout est redevenu normal. Les postes de Taza, Merzouka (2), Touahar etc. ont beaucoup souffert par la tempête : des toits ont été enlevés, des marabouts (3) et même des baraques renversés. Aujourd’hui il fait de nouveau beau temps et un ciel printanier. 
Je réponds maintenant à tes lettres des 13 et 14 courant. Comme je le disais déjà antérieurement, je crois qu’un rendez-vous avec Mr. Penhoat à Nantes et une visite chez Mes Bonamy, Palvadeau et le Proc. (4) seraient très utiles. Si je préfère ne pas agir dès le début concurremment avec Penhoat, c’est précisément pour éviter auprès de ces Messieurs l’apparence que c’est moi qui ai entraîné ou influencé Mr. Penhoat. Mais voyant que celui-ci, bien que français et mobilisé, a les mêmes griefs contre Leconte que moi, ces Messieurs se rendront facilement compte que la faute n’est point de notre - ou de mon - côté mais du côté de Leconte, ce qui pourrait modifier le jugement du Proc. Mais enfin, c’est là un détail plutôt insignifiant ! L’attitude de Me By (5) reste tout de même bizarre : Je ne peux point me figurer qu’un avocat se prête à un double jeu (avec L. (6) et nous) et j’incline à croire que c’est un vieux Monsieur qui s’en fout complètement.
En ce qui concerne la publication des articles de Mr. Humbert par le Journal, tu sembles oublier que H. (7) en est le Directeur-Propriétaire, de sorte qu’il y fera imprimer ce que bon lui semble. Mais je constate que même dans différents journaux français il y a une tendance de plus en plus prononcée contre les excès de chauvinisme de certains grands quotidiens, notamment “l’Action Française” (8) “l’Écho de Paris” (9) et Mr. Humbert. Un nouveau canard satyrique, “le Canard Enchaîné” (10) ne se compose presque que de cela, de même “l’Oeuvre” (11), “la Victoire” (12), “l’Éveil” (13). Je ne partage pas ton jugement sur Hervé ni même sur Jacques Dhur. Hervé certes est un journaliste un peu excentrique et qui a la manie d’écrire dans un argot qui doit plaire à la grande masse et le rendre populaire. Mais ses articles montrent généralement pas mal de bon sens et un besoin urgent de dire, de crier la vérité malgré les entraves actuelles. Il s’occupe surtout de questions qui concernent les pauvres, les humbles et puis il n’est pas étroit de vue pour ce qui est du patriotisme.
Je t’écrirai dimanche plus longuement et suis entretemps avec mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. 

Ton Paul 


Notes (François Beautier)
1) - "Meknassa-Titania " : officiellement Meknassa-Tahtania, poste et chef-lieu villageois de la tribu des Meknassa, à environ 10 km. au nord-ouest de Taza, sur le versant sud du Rif.
2) - "Merzouka" : officiellement Bab Merzouka. 
3) - "des marabouts" : des grandes tentes militaires.
4) - "le Proc." : le procureur.
5) - "Me By." : Maître Bonamy, avocat de Paul.
6) - "avec L." : avec Leconte.
7) - "H." : Charles Humbert, sénateur belliciste, d'origine populaire, propriétaire du quotidien Le Journal (dont la rumeur disait depuis décembre 1915 qu'il l'avait acheté avec de l'argent allemand et turc). Paul n'est pas certain que Humbert veuille publier ses réclamations concernant l'absence de permission dont il est victime à la Légion.
8) - "L'Action française" : journal nationaliste explicitement antisémite fondé en 1908 comme organe du mouvement royaliste "l'Action française" dirigé par Charles Maurras et soutenu par Léon Daudet. 
9) - "L'Écho de Paris" : quotidien nationaliste et conservateur fondé en 1884. Pendant la Grande Guerre son propriétaire était Edmond Blanc, une figure de la grande fortune.
10) - "Le Canard enchaîné" : hebdomadaire satirique fondé en septembre 1915 par Maurice et Jeanne Maréchal. Il attaque le ridicule dans toutes les directions et protège ses sources. 
11) - "L'Œuvre" : journal fondé en 1904 par Gustave Téry, qui en fait un quotidien à partir de janvier 1915. Est considéré antinational et défaitiste par ses détracteurs bellicistes. 
12) - "La Victoire" : journal belliciste fondé par Gustave Hervé le 1er janvier 1916 par modification du titre et de l'orientation du journal antimilitariste "La guerre sociale" fondé en 1906 par un groupe de détenus dans la prison de Clairvaux, et dont le principal rédacteur était Gustave Hervé. 

13) - "L'Éveil" : hebdomadaire satirique fondé en 1916 par le journaliste d'investigation indépendant Jacques Dhur (de son vrai nom Félix le Héno).