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dimanche 19 novembre 2017

Lettre du 20.11.1917

Couverture de la revue Le Pays de France, novembre 1917


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Aïn Leuh (1), le 20 Novembre 1917

Ma Chérie adorée,

Enfin, Enfin - 6 lettres à la fois venues par le paquebot qui a quitté Bordeaux le 10 pour Casablanca, y compris celle adressée à Taza : 28/10, 2-4-7 et 10 courant ainsi qu’une enveloppe contenant copie de la lettre de Penhoat à Me Crimail et celle que tu as écrite à Me Palvadeau. Je t’ai écrit après Oran d’Oudjda, de Taza, d’El Trarka (2), de Tissa et toute une série de cartes de Fez (3). En arrivant ici le 18, je t’ai adressé aussitôt une carte (4), désolé comme j’étais d’être sans tes nouvelles. Car il n’y a que 3 courriers par mois, partant de Bordeaux les 10, 20 et 30 de chaque mois et 3 en sens inverse partant de Casablanca les 1°, 11 et 21. Ne t’impatiente donc pas et sois persuadée que je t’écrirai très régulièrement, aussi bien pour te faire plaisir que pour ma propre satisfaction. Car je te répète que jamais tu ne m’as été plus proche que depuis cette permission. C’est là un phénomène que je ne puis m’expliquer que par ceci : C’est que dans ces 3 ans d’Afrique j’ai été tellement privé de tendresse et de bonté, d’amour en un mot, que notre union, notre vie commune m’ont paru comme un idéal tout pur ... Et comme lors de mon séjour auprès de toi tu as répondu à toutes mes idées et illusions, que pendant ces 3 semaines cet idéal et ces rêveries étaient devenues la réalité toute lumineuse et belle, je suis reparti comme je suis arrivé, le coeur rempli d’une espèce de mélange composé de tendresse, d’amour, du désir de te plaire et de te faire plaisir, et enfin de tristesse et de désespoir de te quitter pour 1 an au moins encore. Je voudrais bien et j’espère bien qu’il en soit ainsi jusqu’à la fin de notre vie et je suis toujours tenté de te faire des promesses comme seul un amoureux peut les faire ... Tu es et restes pour moi l’unique préoccupation sentimentale et bien que j’eusse désiré recevoir de temps à autre une lettre - comment dirai-je - me rappelant ces heures douces passées maintenant, je me résigne tant bien que mal avec tes explications, m’émouvant déjà en lisant par ci par là “Mein Herzlieber Mann” (5) et me persuadant qu’après tout ce que tu m’as donné rien que pendant ces dernières semaines, tu dois logiquement avoir vis à vis de moi les mêmes sentiments que j’ai pour toi.
Si donc, comme cela est inévitable, nous ne sommes pas toujours d’accord sur un sujet quelconque et que je défend mon opinion, ce n’est point pour te contrarier, mais parce qu’à mon avis c’est préférable de faire ainsi.
Ceci dit, il est au fond superflu de m’étendre sur le sujet de ta lettre du 4, sujet que tu défends si courageusement tout en étant la première intéressée. S’il en est ainsi - et il fallait bien s’y attendre nach diesem Liebesrausch* - il n’y a qu’à s’incliner. Und nichts in der Welt möchte ich, dass du irgend eine Gefahr laufst**, mais j’aurais voulu que tu en parles franchement à Melle Campana (6) en lui demandant si dans ce premier début de l’affaire que tu traverses en ce moment, il n’y a aucun inconvénient à poursuivre ta gymnastique (7) par exemple.
Denn was mir in tiefster Seele weh tut, ist der Gedanke, dass du inmitter fremder Menschen von denen - ausgenommen vielleicht Hélène - sich keiner an Dir näher interessiert, die schweren Tage durchleben sollst, ohne dass Ich bei Dir sein kann. Und dann  bist Du dermassen von diesen elenden Kriege influencée, nimmt Du dermassen und so leidenschafflich Anteil an diesem Drama, dass du nicht ohne Anfluss auf das Kind bleiben kann.***
Donc consulte Melle Campana, et ce que tu fais sous ce rapport sera bien fait. Mais surtout ne cours aucun risque quel que soit le conseil du médecin.
Où je ne suis plus d’accord avec toi c’est lorsque tu mêles des sentiments aux affaires en disant que tu ne passeras probablement plus chez Maître Lanos (8) puisqu’il t’a froissée par sa conduite. Mais, mon enfant, nous avons besoin de cet avocat qui seul peut intervenir pour cette affaire (9) des fonds et titres à Bordeaux, et comme il faut absolument qu’elle soit réglée le plus promptement possible, je te prie instamment d’aller voir Me Lanos pour voir où en est cette affaire. 
Pour ce qui concerne Me Palvadeau, tu verras dans le dossier que j’ai accepté le prix de 25 000 Frs. moins 1 150 Frs. reçus de Nantes en 1917, soit 23 850 Frs. comme dernier prix. Penhoat a bien fait d’écrire comme il l’a fait à son avocat. Mais il vaut mieux pour nous d’attendre le jugement du Tribunal de Commerce de Nantes dans l’affaire des prélèvements, jugement qui en même temps tranchera la question de mes propres prélèvements. Me Palvadeau le sait du reste parfaitement et ne tentera sans doute rien avant le jugement. L’essentiel est naturellement d’aller vite et il est essentiel aussi en cas de dissolution judiciaire qu’une provision aussi élevée que possible soit versée par le liquidateur à Mr. Penhoat et moi, c.à.d. entre les mains de nos représentants respectifs (10).
Combien le notaire a-t-il fait payer la procuration ? Mr. Penhoat a peut-être raison sur la question des “restrictions” et j’accepterais de ne pas faire les opérations dont s’occupe la maison L. L. et Cie dans tous les ports où elle possède actuellement des succursales (11).
Je te parlerai dans une prochaine lettre du reste de mon voyage et notamment de Fez et d’Aïn Leuh. N’as-tu pas reçu aussi pour moi une grammaire espagnole que “le Sergent Bronté” (12) de Saleh-Rabat m’avait adressée ici et que le Sergent-Major a fait suivre à Caudéran ?
En fait de journaux, tu serais bien gentille de m’expédier chaque mois les N° des 7 et 8, 17 et 18, 27 et 28 du ”Pays” (13) ou de “l’Oeuvre” (14), de façon à ce que ces numéros partent juste avec le paquebot pour arriver ici 8 jours plus tard.
Mille baisers et caresses pour toi et les enfants. Le bonjour pour Hélène.

Paul

Du reste, rien ne prouve que Me Lanos se rappelle exactement de ses conversations avec toi et des détails. D’autre part - et même si c’était le cas - un homme d’affaires cherchera toujours à s’excuser d’une négligence.

*après toute cette passion amoureuse

**Et je ne voudrais pour rien au monde que tu coures un risque quelconque, ...

***Car ce qui me fait souffrir au plus profond de mon âme est la pensée que tu doives passer des jours difficiles entourée d’étrangers - à l’exception peut-être d’Hélène - dont aucun ne s’intéresse de près à toi, sans que je puisse être à tes côtés. Et puis tu es tellement influencée par cette malheureuse guerre, tu prends part à ce drame avec tant de passion que cela ne peut point rester sans influence sur l’enfant.


Notes (François Beautier)
1) - « Aïn Leuh » : Paul a parlé pour la première fois de ce poste, où est dorénavant affectée sa compagnie, dans son courrier du 4 novembre 1917. En la rejoignant, il passe du secteur militaire de Taza, dans l’ouest du Maroc oriental, à celui de Meknès, dans l’est du Maroc occidental. Et d’un milieu habitable, presque partout peuplé de paysans sédentaires, à une forêt d’altitude pratiquement vide d’hommes et sillonnée de multiples petites voies de passage à travers le Moyen Atlas servant essentiellement à des éleveurs et commerçants nomades (et, à cette époque, à des groupes de rebelles).
2) - « El Trarka » : poste dans lequel Paul a fait étape entre Taza et Tissa (voir sa lettre du 12 novembre 1917). Le courrier qu’il y a posté à destination de Marthe ne figure pas dans la liasse de ceux qui ont été retrouvés.
3) - « cartes de Fès » : ces cartes postales manquent aussi.
4) - « une carte » : idem.
5) - « Mein Herzlieber Mann » : « mon très cher époux ».
6) - « Mlle Campana » : cette personne, plusieurs fois nommée depuis septembre 1915 est vraisemblablement l’infirmière ou le médecin de la famille.
7) - « gymnastique » : Marthe est enceinte, elle l’a vraisemblablement annoncé à Paul dans sa lettre du 4 novembre, à laquelle il se réfère. Du coup on peut comprendre le risque que prend Paul en lui écrivant en allemand (puisque sa naturalisation française dépendra des preuves qu’il aura données de s’être durablement éloigné de l’Allemagne et de sa culture) : c’est pour (r)établir avec son épouse une intimité qui protège la pudeur de Marthe (et la sienne aussi) et qui lui permet de se présenter à elle à la fois comme un époux et un père (de ses enfants, mais aussi d’elle-même)... 
8) - « Maître Lanos » : Paul écrit pour la première fois en toutes lettres le titre de son avocat, sans doute pour impressionner Marthe qui, à ses yeux, se comporte comme une enfant (dont il se fait le père).
9) - « cette affaire » : Paul prend ici le ton autoritaire d’un père (celui de Marthe, et non plus de leurs seuls enfants).
10) - « nos représentants respectifs » : les affaires judiciaires en cours (levée du séquestre et restitution du capital investi par Paul et Penhoat dans la société Leconte) semblent avancer depuis que Paul, au cours de sa permission, a rencontré ses avocats de Nantes (Me Palvadeau) et de Bordeaux (Me Lanos).
11) - « succursales » : il apparaît que L. Leconte conditionne la dissolution de la société fondée par lui sous son nom à l’engagement que Paul devra prendre de ne pas concurrencer ladite société partout où elle exerce déjà ses activités.
12) - « le sergent Bronté » : sans doute un ami de Paul, affecté à Salé (et non Saleh) près de Rabat.
13) - « du Pays » : il s’agit de l’hebdomadaire massivement illustré de photographies « Le Pays de France », originellement touristique puis exclusivement consacré aux nouvelles du front dès le début de la guerre. 

14) - « l’Œuvre » : quotidien de Gustave Téry, dont Paul apprécie le style non-conformiste et les positions pacifistes depuis qu’il a publié en feuilleton « Le Feu » d’Henri Barbusse. Le séquençage par décades des envois qu’imagine Paul en fonction des dates de parution s’applique aux éditions de ce quotidien et non à celles de l’hebdomadaire « Le Pays de France ».

vendredi 3 mars 2017

Lettre du 04.03.1917

Les hauts-fourneaux de Pauillac en 1903

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 4 Mars 1917

Ma Chérie, 
Je reçois aujourd’hui en même temps tes lettres des 12 et 21 courant. La première, intercalée entre celles des 9 et 16, est passée par Casablanca et Fez. Tu auras reçu sans doute entretemps mes lignes des 26 et 28 Février et du 2 courant (1), de sorte que tu n’auras pas attendu en vain le facteur. Tu auras appris aussi que ma permission a été bel et bien refusée, de sorte que ce ne sera plus avant la fin de la guerre que nous nous reverrons (2). Ce refus m’avait au premier moment complètement abattu, mais j’en suis revenu depuis et j’en tirerai les conséquences ...
Pour ce qui concerne les usines de Pauillac et du bureau, tu te trompes : Boucau, qui appartient à la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine de Homécourt (3), a toujours été un établissement florissant, situé à environ 1200 à 1500 m de la mer ; ce sont certainement ces hauts-fourneaux qui ont été visés par les canons du sous-marin (4) ne fût-ce que pour voir s’il y avait des batteries de défense sur la côte à l’embouchure de l’Adour.  Comme cette grosse usine travaillait pour la guerre il était enfantin de supposer le contraire (5). Par contre, Pauillac, à mi-chemin entre Bordeaux et l’océan, est à environ 50 km de l’embouchure de la Gironde et se trouve ainsi à l’abri d’un bombardement venant de la côte. Mais les hauts-fourneaux de Pauillac étaient éteints bien avant la guerre et ce ne serait certainement qu’en cas de nécessité absolue qu’on se déciderait à les rallumer. L’erreur fondamentale était de construire cette usine à un endroit où il n’y a ni charbon ni minerai de fer à proximité, circonstance qui rend déjà les produits du Boucau fort chers, alors que les gisements de fer des Pyrénées en sont assez proches. D’un autre côté, Pauillac n’a jamais fait partie d’un groupe de sociétés métallurgiques - les dernières années l’usine n’était que louée par Trignac - assez puissantes financièrement pour faire marcher un de leurs établissements sans bénéfice et même avec pertes au pire aller. Enfin, Pauillac n’a jamais transformé le fer en acier, mais s’est bornée presque toujours à vendre la fonte brute (6)
Je ne crois pas que les révélations sur Charles H. (7) étaient inventées, car dans ce cas H. aurait porté plainte et Gustave Téry (8) aussi bien que Jacques Dhur (9) auraient été condamnés. Je suis même persuadé qu’après la guerre il y aura une quantité de ces scandales qu’on évite pour le moment pour ne pas troubler l’union sacrée (10). Pour ce qui concerne l’affaire des carbures (11), je ne l’ai même pas suivie ; je suppose que c’est encore l’Etat qui a trinqué là-dedans, à moins qu’il ne s’agisse de fournitures à l’Allemagne ??? Car le carbure sert, je crois, à la fabrication de bombes et obus asphyxiants ? 
Le sort des légionnaires austro-allemands libérés était bien tel que Frid (11) te l’a raconté au début de la guerre, c.à.d. simplement déplorable et injuste. Cela a été changé depuis à peu près 8 à 10 mois. Maintenant ces hommes peuvent travailler dans les fermes en Algérie, à la seule condition qu’ils aient le certificat de bonne conduite (12)
Quant à l’influence de l’argent sur la situation de l’homme ou sur les relations, je crois que c’est partout la même chose. Le mot “self made men” a été forgé en Angleterre, et a peut-être le plus d’éclat en Amérique, pays neuf et où il y a ou il y avait les plus grandes possibilités d’arriver et de faire fortune avec de l’intelligence et de l’initiative, la chance aidant un peu. Mais du moment où l’on est effectivement arrivé, où l’on a de l’argent, on est pareillement estimé partout sans exception, à moins d’avoir usé de moyens tout à fait équivoques. Qu’en Allemagne on n’a pas l’air de mettre la question financière en avant lorsqu’il s’agit de mariages, c’est plutôt par pruderie - au fond, l’argent y joue le même rôle à cette occasion qu’en France, mais dans ce dernier pays on l’avoue franchement. La danse autour du Veau d’Or que Moïse contemplait en rentrant du Mont Sinaï avec les Tables de la Loi est restée la seule danse antique conservée telle quelle jusqu’à nos jours et elle a beaucoup de chances de passer à la dernière postérité. Et les juifs du moins ne se cachent pas - même en Allemagne - pour mettre l’or toujours au premier plan, qu’il s’agisse d’affaires, d’amour ou d’autres choses (13).
La pluie a recommencé ici et le Groupe Mobile de Taza n’a toujours pas pu partir, bien que son départ soit urgent. Car le citoyen Abd el Malek (14) (se montre de plus en plus turbulent et pourrait bien, en s’acharnant contre les Brannès (15), créer des complications. Mais comme il est toujours du côté du Rif espagnol, il reste insaisissable.
Mille baisers.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "du 2 courant" : ce courrier n'a pas été conservé.
2) - "nous nous reverrons" : Paul rassure malgré tout son épouse en l'assurant implicitement de l'imminence de la paix, qui arrivera selon lui avant qu'une première permission lui soit accordée.
3) - "de Homécourt" : il s'agit en fait de la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine et d'Homécourt (l'actuelle "Creusot-Loire"), née de la cession en 1903 à la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine (fondée par fusion de plusieurs sociétés en 1854 à Saint-Chamond, en Auvergne), de l'usine sidérurgique de la Société Vézin-Aulnoye (ouverte en 1901 à Homécourt, en Lorraine). La Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine avait acquis en 1881 l'usine des Forges de l'Adour (installée à Boucau, à l'extrême sud-ouest de l'Aquitaine, en bordure du fleuve côtier de l'Adour).
4) - "du sous-marin" : le 12 février 1917, un sous-marin allemand (peut-être le U-67), fit surface au droit de Bayonne et tira au canon sur l'usine sidérurgique de Boucau une dizaine d'obus qui tuèrent deux ouvriers, en blessèrent une dizaine d'autres et détruisirent une petite partie de la toiture et des tuyauteries de l'établissement. Marthe, qui connaissait l'existence d'une usine sidérurgique à Pauillac, sur le bord de la Gironde, s'inquièta vraisemblablement auprès de Paul de savoir si une attaque semblable pouvait toucher Caudéran et le bureau de la Société Leconte dans le port de Bordeaux.
5) - "le contraire" : l'usine de Boucau n'était pas défendue, contrairement à toute logique. Le sous-marin put d'ailleurs s'enfuir indemne vers l'Espagne.
6) - "fonte brute" : Paul développe une longue liste d'arguments pour convaincre Marthe que l'usine de Pauillac ne constitue pas une cible et qu'il est très peu probable qu'elle soit remise en marche (puisqu'elle est encore moins compétitive que celle de Boucau). Il se peut qu'il oublie de préciser à Marthe l'incapacité d'un canon de sous-marin - parvenant éventuellement à s'approcher de Pauillac - de frapper Caudéran ou Bordeaux, situés à une quarantaine de kilomètres à vol d'oiseau de Pauillac.
7) - "Charles H." : Charles Humbert, sénateur nationaliste et belliciste de la Meuse, propriétaire du quotidien "Le Journal", est suspecté d'intelligence avec l'ennemi depuis la mi février. En effet, un agent turc suspect d'espionnage, Bolo Pacha, arrêté en janvier 1917, prétend que "Le Journal" aurait été acheté avec des fonds provenant des empires allemand et ottoman. Charles Humbert perdra son immunité parlementaire en décembre 1917, sera arrêté le 18 février 1918, puis jugé et acquitté (alors que ses deux acolytes, Bolo Pacha et Pierre Lenoir, seront condamnés à mort et exécutés).
8) - "Gustave Téry" : directeur du quotidien pacifiste "L'Œuvre", qui a publié les rumeurs de trahison du "super-patriote" Charles Humbert.
9) - "Jacques Dhur" : de son vrai nom Félix le Héno, rédacteur dans plusieurs quotidiens dont "Le Journal", il avait dans "L'Éveil" (fondé par lui en janvier 1916) suspecté Charles Humbert et "Le Journal" d'avoir développé une propagande antibritannique dont les premiers bénéficiaires étaient l'Allemagne et ses alliés.
10) - "l'union sacrée" : aspiration populaire et état d'unité nationale né du déclenchement de la guerre, aussi bien en France ("Union sacrée") que dans les autres pays impliqués dans le conflit.
11) - "affaire des carbures" : du carbure de calcium (matière première des explosifs) a été livré juste avant la guerre (alors qu'elle se préparait) à l'entreprise allemande Krupp par un consortium de carburiers français en application de contrats signés au plus tard deux ans avant la guerre. Des députés d'opposition d'extrême gauche prirent appui sur l'interdiction du commerce avec l'ennemi (instituée par la loi du 4 avril 1915) pour suspecter les carburiers français d'avoir préparé la guerre allemande contre la France. Des débats houleux à la Chambre, à partir du 13 février 1917, émurent la presse dès le lendemain en inventant l'expression "Affaire des carbures". Le public, déjà agité par l'affaire Humbert / Bolo Pacha s'émut à son tour. Finalement, le garde des sceaux, Paul Viviani, soucieux de calmer l'opinion publique criant déjà à la trahison des industriels, obtint du Conseil de Guerre en décembre 1917 l'ouverture d'un procès dont l'issue était prévisible : l'acquittement des carburiers (par le Conseil de Guerre le 11 février 1918 et par la Cour d'Assise de Paris le 28 mai 1918).
12) - "Frid" : un Légionnaire d'origine russe ami de Paul. Libéré de son engagement dans la Légion il est passé en décembre 1916 à Bordeaux où il a rendu visite à Marthe.
12) - "bonne conduite" : auparavant ces Légionnaires austro-allemands, qui s'étaient engagés avant la déclaration de guerre et avaient été libérés avant sa fin, étaient considérés comme "ressortissants ennemis" et devaient donc soit se réengager pour la durée de la guerre, soit vivre en métropole dans un camps de rétention (dit aussi "de concentration") sous contrôle policier constant et sans emploi.
13) - "autre chose" : ce paragraphe permet de hiérarchiser les valeurs de Paul. Il est d'abord antiallemand (il hait l'hypocrisie), ensuite libéral (il admire les USA), enfin à égalité profrançais et projuif (il apprécie la franchise). Ce faisant il abuse de préjugés douteux dans lesquels on ne le reconnaît guère...
14) - "le citoyen Abd el Malek" : Paul porte peut-être une certaine considération à Abdelmalek, chef des rebelles marocains, qu'il distingue pour la seconde fois du titre de "citoyen" (voir sa lettre du 28 septembre 1916).

15) - "les Brannès" : l'essentiel des clans de la tribu berbère des Branes a été pacifié de force au début de l'été 1915. Cependant la cause nationaliste et le pouvoir d'Abdelmalek y demeurent très influents. Paul craint à juste titre que, de gré ou de force, le camp des rebelles berbères s'adjoigne assez de Branes pour permettre à Abdelmalek de sortir du Rif espagnol et de prendre le contrôle de la route Taza-Fès qui l'empêche de porter secours aux forces nationalistes regroupées au sud-ouest du Moyen Atlas et au sud-est du Haut Atlas. C'est pourquoi il s'impatiente de l'urgence d'une sortie du Groupe mobile de Taza.

samedi 10 décembre 2016

Lettre du 11.12.1916

Oswald Boelcke (Wikipedia)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Décembre 1916

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 2 Décembre et te confirme mes lignes de vendredi dernier. Est-ce que Georges a eu réellement tout seul l’idée que je ne lui ai jamais rien envoyé du Maroc ? En réfléchissant, je trouve qu’il a réellement raison et je regrette presque de n’avoir rien mis spécialement pour lui dans mon colis de l’autre jour. Mais dans ce cas il l’aurait mis sur le compte du Père Noël et non sur le mien ; force est donc d’attendre son prochain anniversaire pour lui adresser quelque chose de palpable, vu que Suzanne a eu un sac et Alice maintenant un foulard.
Quant à l’état d’esprit provoqué ou amené par la guerre, l’Oeuvre (1) publiait l’autre jour un joli “Hors d’Oeuvre” dirigé contre Maurice Barrès (2). Celui-ci n’était pas nommé, mais on parlait d’un romancier, académicien très en vogue et qui a, depuis le début, décrit la guerre comme la renaissance de la France, la revanche ardemment souhaitée depuis plus de 40 ans, le réveil des vertus guerrières du pays etc. etc. Donc, cet homme du jour, voulant prendre son courrier, entre dans la loge de sa concierge et trouve celle-ci en larmes et toute désespérée. A sa demande ce qu’elle avait, elle lui fait voir une lettre lui annonçant la mort de son fils unique quelque part dans la Somme. L’académicien sort quelques mots de consolation d’usage, mais la bonne femme, exaspérée, lui saute presque à la gorge et répète sans cesse : “Est-ce justice ? Je vous demande seulement si c’est justice ?” L’éminent poète serait sorti sans essayer d’expliquer. Gustave Théry (3) s’attaque du reste souvent à l’état d’esprit des dirigeants. L’autre jour en relatant le fait qu’à la mort de l’aviateur Boelke (4) les aviateurs anglais ont jeté dans les lignes allemandes une couronne avec un hommage éclatant au champion disparu, il disait qu’en France on serait incapable d’un pareil geste. On dirait certainement une fois la victoire acquise “Donne lui à boire” (5) par pitié pour le vaincu, mais en attendant on s’appliquait à couvrir d’injures l’adversaire, à l’ironiser, à parler qu’il se cramponnait lâchement dans ses tranchées, alors que dans un cas pareil on relaterait une résistance héroïque de nos sublimes poilus ! Mais je crois que tous les belligérants sont à l’heure actuelle tellement engagés à fond qu’il est à peu près impossible de modifier leur ligne de conduite, à moins d’y mettre encore plus d’énergie - comme ce sera sans doute le cas en Angleterre où Lloyd George va remplacer le vieux et modéré Asquith (6) et où de grands changements ont eu également lieu dans l’amirauté. Cela aura aussi fatalement sa répercussion en France ; Gustave Hervé insère souvent dans son journal des devises telles que : Il faut faire la guerre avec toute l’énergie et sans ménagement - ou rentrer dans ses foyers (7) etc. etc.
Pour en revenir encore une fois sur la question qui nous divisait récemment, je trouve, tout comme toi, que ton existence est trop engagée pour faire maintenant des changements de fond qui la bouleverseraient de fond en comble et, pour cette raison même, sont pratiquement irréalisables. Ce sont d’abord les enfants qui nécessitent impérieusement ta présence continuelle et te rendent pour ainsi dire prisonnière. Et je suis étonné que ce soit juste cette circonstance que tu sembles si souvent oublier : voir l’affaire de l’école hôtelière ! Notre situation matérielle n’est certes pas bien brillante, et ce qui la rend désagréable c’est l’incertitude de l’avenir. Mais enfin, quand on a tant soit peu de confiance en sa propre personne, il n’y a nullement lieu de s’inquiéter outre mesure, d’autant plus que 80% au moins des autres sont dans la même incertitude. D’autre part, si ta situation actuelle est loin de valoir celle d’avant la guerre, tu ne dois quand même pas souffrir matériellement comme beaucoup d’autres et c’est là un grand point. Si j’obtiens une permission, on pourra librement causer de nos projets d’avenir ne fût-ce que pour te remonter un tout petit peu le moral. Enfin espérons toujours que les permissions pour nous autres viendront aussi un jour et surtout que la fin de la guerre n’est pas trop loin. J’y crois toujours et d’après quelques informations que je viens de recevoir - non point par les journaux  (8) - je pense même que ce sera plus tôt qu’on ne pense généralement.
Je suis curieux de connaître le résultat de l’entrevue Leconte - Penhoat (9), supposant que Leconte qui, plus que personne, a besoin d’un confident pour vider le trop-plein de son coeur, profitera de l’occasion pour tenter un rapprochement même intime avec Mr. Penhoat. Ce dernier, s’il a personnellement assez de répugnance, sera tout de même suffisamment malin pour tirer à l’autre les vers du nez - pour voir clair enfin. Et je compte aussi que, se sentant incapable de faire beaucoup d’affaires, L. (10) a du moins pratiqué l’économie - ce qui serait déjà quelque chose de façon que la situation financière est loin d’être aussi mauvaise que Penhoat se la figure.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul




Notes (François Beautier)
1) - "L'Œuvre" : journal créé en 1904, devenu quotidien en 1915.
2) - "Maurice Barrès" : écrivain, journaliste, homme politique, académicien, surtout connu et célébré comme incarnation, théoricien, porte parole et chef du nationalisme français (1862-1923).
3) - Gustave Théry : en fait, Gustave Téry, fondateur, directeur et éditorialiste de l'Œuvre, journal auquel il a donné une périodicité quotidienne en 1915. Il défendait des idées pacifistes (dites défaitistes), pourfendait les gouvernants et plaidait pour la création d'une Société des Nations. 
4) - "Boelke" : en fait Oswald Boelcke, as de l'aviation allemande, né en 1891, organisateur en mars 1916 d'un nouveau type d'escadrille de combat en avions monoplaces pour contrôler le ciel de Verdun, descendu au-dessus de Bapaume (seuil entre la Somme et le Bassin parisien) le 28 octobre 1916, par suite d'un heurt en vol avec un autre avion de sa formation lors d'un combat contre les lieutenants Knight et MacKay de la 24e escadrille de la chasse aérienne britannique. Les aviateurs anglais lui rendirent effectivement l'hommage que rapporte Paul en citant un article de L'Œuvre de Gustave Téry.
5) - "Donne-lui à boire" : citation incomplète du célèbre dernier vers "Donne-lui tout de même à boire, dit mon père" du poème "Après la bataille" de Victor Hugo (publié dans le recueil "La Légende des siècles" en 1859). Dans ce texte, Hugo illustre l'idée que l'héroïsme ("mon père, ce héros...") n'est pas dans le bellicisme mais dans la fraternité.
6) - "Asquith" : Herbert Asquith (1852-1928), ancien Premier ministre libéral du Royaume-Uni, favorable à la recherche de conditions de paix que son ministre de la Guerre David Lloyd George considérait défaitistes et attentistes, démissionna le 5 décembre 1916 à la suite de la défection d'une partie des éléments conservateurs de sa coalition de centre-gauche lui reprochant l'échec de l'expédition des Dardanelles. Lloyd George (1863-1945), lui aussi libéral, lui succéda du 7 décembre 1916 au 22 octobre 1922 à la tête d'une coalition plus conservatrice, belliciste et nationaliste. Paul a évoqué la figure de David Lloyd George dans sa lettre du 8 octobre 1916.
7) - "ou rentrer dans ses foyers, etc." : Gustave Hervé, fondateur du journal "La Victoire" lancé en janvier 1916, était passé au début de la Grande guerre de l'antimilitarisme pacifiste le plus radical au patriotisme de l'Union sacrée puis, à la fin 1915 au nationalisme belliciste le plus virulent. Il acheva sa dérive idéologique en créant en 1919 le "Parti socialiste-national" d'extrême droite. Paul, qui a vraisemblablement inspiré l'article de La Victoire consacré à la privation de permissions des Légionnaires au Maroc (voir sa lettre du 7 décembre 1916), se dédouane peut-être ici en critiquant les grossiers slogans jusqu'au-boutistes de ce journal et de son fondateur.
8) - "non point par les journaux" : une fois de plus, Paul semble tout à fait inconscient du risque qu'il encourt de voir sa naturalisation refusée en laissant entendre qu'il reçoit des informations par d'autres voies que celles du commun de ses collègues. La suspicion que lui vaut sa nationalité auprès de ses observateurs militaires, encore renforcée par son statut d'intellectuel polyglotte, voire par son appartenance à la supposée "race" juive (l'Affaire Dreyfus demeure très proche), ainsi que par ses relations interlopes (Suède, Angleterre, USA, etc.) et ses éventuelles entrées dans la presse d'opposition (La Victoire), se trouve ici accrue par l'évocation d'accès secrets à des informations d'ordre stratégique ! Ou alors, Paul joue-t-il une dangereuse provocation consistant à faire croire à ses censeurs militaires qu'il dispose par ses relations de pouvoirs supérieurs aux leurs ?
9) - "Leconte - Penhoat" : les deux associés de Paul dans la Société L. Leconte & Cie.
10) - "L." : Leconte.

mardi 22 novembre 2016

Lettre du 23.11.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 23 Novembre 1916

Ma Chérie,

Me voilà enfin en mesure de reprendre ma correspondance. Comme je te le disais sur ma carte du 21, nous sommes rentrés dans la nuit du 20 au 21 à Taza par un temps épouvantable, mouillés comme des chats et sales à rendre jaloux les poilus des tranchées les plus boueuses de l’Argonne. Comme il faisait très mauvais temps à Touahar depuis plusieurs jours, que l’eau pénétrait partout dans les tentes et que la tempête déchirait les toiles et cassait supports et cordes, le séjour au Col devenait impossible. On résolut donc de faire rentrer 3 Compagnies à Taza, laissant seulement au poste les troupes qui pouvaient camper dans les baraques déjà montées. Toutefois, comme les pluies avaient fait grossir démesurément les cours d’eau (il y a une dizaine de traversées à effectuer entre Touahar et Taza) il était impossible de rentrer par la route habituelle et il fallait faire un grand détour à travers les montagnes par Meknassa-Titania (1). Pour comble de malheur, l’ordre de départ n’arriva qu’à 1 h de l’après-midi ; on partait donc sur des sentiers où l’on s’enfonçait de 20 cm dans une boue collante de sorte qu’après 4 à 5 pas on avait toujours au moins 10 kgs de boue aux brodequins. De temps à autre il tombait des rafales de pluie mouillant les capotes et rendant les sacs plus lourds encore. Si bien qu’au crépuscule on était encore à 15 km de Taza. Et comme nous ne pouvions avancer que très lentement dans la nuit noire, nous ne sommes arrivés que très tard dans la nuit : l’avant-garde (notre Cie) à 11 1/2 h du soir. Tout près du Camp Mobile il y avait encore une embuscade des bicots qui tiraient presque à bout portant sur la 2° Compagnie et leurs mulets : ces derniers n’en pouvaient plus non plus de fatigue. J’étais terriblement fatigué (comme tout le monde) et ne me suis remis qu’après 2 nuits de bon sommeil. Les derniers 3 jours à Touahar j’étais même exempt de service ; j’avais des coliques qui me forçaient de me lever 5 ou 6 fois dans la nuit et de sortir dans la tempête et dans la pluie pour rentrer mouillé jusqu’à la peau. Cependant, j’avais tellement marre de Touahar que j’ai marché quand même et je suis arrivé mieux que pas mal de mes camarades. La diarrhée est passée aussi grâce à une potion de bismuth et tout est redevenu normal. Les postes de Taza, Merzouka (2), Touahar etc. ont beaucoup souffert par la tempête : des toits ont été enlevés, des marabouts (3) et même des baraques renversés. Aujourd’hui il fait de nouveau beau temps et un ciel printanier. 
Je réponds maintenant à tes lettres des 13 et 14 courant. Comme je le disais déjà antérieurement, je crois qu’un rendez-vous avec Mr. Penhoat à Nantes et une visite chez Mes Bonamy, Palvadeau et le Proc. (4) seraient très utiles. Si je préfère ne pas agir dès le début concurremment avec Penhoat, c’est précisément pour éviter auprès de ces Messieurs l’apparence que c’est moi qui ai entraîné ou influencé Mr. Penhoat. Mais voyant que celui-ci, bien que français et mobilisé, a les mêmes griefs contre Leconte que moi, ces Messieurs se rendront facilement compte que la faute n’est point de notre - ou de mon - côté mais du côté de Leconte, ce qui pourrait modifier le jugement du Proc. Mais enfin, c’est là un détail plutôt insignifiant ! L’attitude de Me By (5) reste tout de même bizarre : Je ne peux point me figurer qu’un avocat se prête à un double jeu (avec L. (6) et nous) et j’incline à croire que c’est un vieux Monsieur qui s’en fout complètement.
En ce qui concerne la publication des articles de Mr. Humbert par le Journal, tu sembles oublier que H. (7) en est le Directeur-Propriétaire, de sorte qu’il y fera imprimer ce que bon lui semble. Mais je constate que même dans différents journaux français il y a une tendance de plus en plus prononcée contre les excès de chauvinisme de certains grands quotidiens, notamment “l’Action Française” (8) “l’Écho de Paris” (9) et Mr. Humbert. Un nouveau canard satyrique, “le Canard Enchaîné” (10) ne se compose presque que de cela, de même “l’Oeuvre” (11), “la Victoire” (12), “l’Éveil” (13). Je ne partage pas ton jugement sur Hervé ni même sur Jacques Dhur. Hervé certes est un journaliste un peu excentrique et qui a la manie d’écrire dans un argot qui doit plaire à la grande masse et le rendre populaire. Mais ses articles montrent généralement pas mal de bon sens et un besoin urgent de dire, de crier la vérité malgré les entraves actuelles. Il s’occupe surtout de questions qui concernent les pauvres, les humbles et puis il n’est pas étroit de vue pour ce qui est du patriotisme.
Je t’écrirai dimanche plus longuement et suis entretemps avec mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. 

Ton Paul 


Notes (François Beautier)
1) - "Meknassa-Titania " : officiellement Meknassa-Tahtania, poste et chef-lieu villageois de la tribu des Meknassa, à environ 10 km. au nord-ouest de Taza, sur le versant sud du Rif.
2) - "Merzouka" : officiellement Bab Merzouka. 
3) - "des marabouts" : des grandes tentes militaires.
4) - "le Proc." : le procureur.
5) - "Me By." : Maître Bonamy, avocat de Paul.
6) - "avec L." : avec Leconte.
7) - "H." : Charles Humbert, sénateur belliciste, d'origine populaire, propriétaire du quotidien Le Journal (dont la rumeur disait depuis décembre 1915 qu'il l'avait acheté avec de l'argent allemand et turc). Paul n'est pas certain que Humbert veuille publier ses réclamations concernant l'absence de permission dont il est victime à la Légion.
8) - "L'Action française" : journal nationaliste explicitement antisémite fondé en 1908 comme organe du mouvement royaliste "l'Action française" dirigé par Charles Maurras et soutenu par Léon Daudet. 
9) - "L'Écho de Paris" : quotidien nationaliste et conservateur fondé en 1884. Pendant la Grande Guerre son propriétaire était Edmond Blanc, une figure de la grande fortune.
10) - "Le Canard enchaîné" : hebdomadaire satirique fondé en septembre 1915 par Maurice et Jeanne Maréchal. Il attaque le ridicule dans toutes les directions et protège ses sources. 
11) - "L'Œuvre" : journal fondé en 1904 par Gustave Téry, qui en fait un quotidien à partir de janvier 1915. Est considéré antinational et défaitiste par ses détracteurs bellicistes. 
12) - "La Victoire" : journal belliciste fondé par Gustave Hervé le 1er janvier 1916 par modification du titre et de l'orientation du journal antimilitariste "La guerre sociale" fondé en 1906 par un groupe de détenus dans la prison de Clairvaux, et dont le principal rédacteur était Gustave Hervé. 

13) - "L'Éveil" : hebdomadaire satirique fondé en 1916 par le journaliste d'investigation indépendant Jacques Dhur (de son vrai nom Félix le Héno).

mardi 4 octobre 2016

Lettre du 05.10.2016

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Article de journal joint par Paul à sa lettre, racontant l'expérience dans la Légion Étrangère d'un soldat anglais, le colonel Elkington, qui s'y engagea à plus de 50 ans, après avoir été chassé de son régiment en 1914 pour fait de désobéissance.
Touahar, le 5 Octobre 1916

Ma Chérie, 

Je te confirme ma carte d’hier, écrite aussitôt après réception de ta lettre du 24 et du mandat. Comme déjà dit, j’ai fait de notables économies depuis que nous sommes ici de telle façon que je vais toucher demain seulement ton mandat du mois d’Août, tout en ayant encore des cigarettes jusqu’au 15 courant au moins. Il est donc inutile de m’adresser un autre mandat avant le mois de Novembre. Il est du reste certain que nous ne rentrerons pas à Taza avant le 5 Novembre au plus tôt, et comme ici on ne peut rien acheter en dehors des produits d’une tribu voisine (1), la vie est peu coûteuse. Je mange cependant 3 à 4 oeufs par jour (13 pour 1 Fr) et de temps à autre je fais rôtir avec un camarade un beau poulet (2 Fr). Comme on a des cigarettes potables à 1 ct pièce, mon prêt suffit largement pour l’achat du tabac, car le tabac pour la pipe ne coûte presque rien (3 sous le paquet suffisant pour 1 semaine) et les allumettes ne valent que la moitié des produits français.
Meknès (2) est une des grandes et jolies villes du Maroc, située à une cinquantaine de kilomètres au-delà de Fez, donc loin de Taza. Depuis que cette ville (qu’il ne faut pas confondre avec les 2 villages de Maknassa (3) à côté de Taza) n’est plus ce qu’on appelle un poste avancé, il n’y a plus de Légion à Meknès (4), mais seulement des troupes indigènes (Tabor) (5) et des Territoriaux (6). C’est probablement dans ces derniers que se trouve le permissionnaire en question ! Si je comprends encore à la rigueur la suppression des permissions pour les Légionnaires austro-allemands, il y a d’autres dispositions qui me sont absolument incompréhensibles. C’est ainsi que ceux qui ont fini leur engagement de 5, 10 ou 15 ans et qui jusqu’à présent étaient renvoyés à Bel Abbès ou à Mascara (7), à moins qu’ils ne demandent à être maintenus au corps ou rengagent, sont depuis peu sur l’ordre du Résident Général maintenus d’office au Régiment, s’ils veuillent ou non ! Certains journaux (la Victoire (8) ou l’Oeuvre (9)) signalaient déjà l’autre jour que si avant la guerre on avait été trop confiant vis à vis des étrangers, on était devenu maintenant trop méfiant, ce qui était une faute aussi grave ...

le 6 Octobre

Je te retourne ci-joint la lettre de Mr. Penhoat et je compte que Me Bonamy sera un peu plus prompt à lui répondre qu’à nous. Quant à ton observation, que Penhoat ne s’emballe pas comme moi sur tes craintes, tu oublies aussi que lui a eu bien moins souvent que moi l’occasion de t’exposer son point de vue. Mais n’en parlons plus : je me borne à ajouter que j’ai toujours bon espoir de prouver au Père L. (10) que je suis capable aussi sans lui de gagner ma vie et je doute fort qu’une fois Penhoat et moi partis, la maison L. revienne jamais ce qu’elle était ! Sanders de Cardiff m’envoie maintenant régulièrement le S.W. Daily News (11) et je suis particulièrement content que cet ami auquel je dois la plupart de mon succès à Cardiff, (car c’est lui qui m’a accompagné et présenté presque partout et qui m’a mis aussi sur la piste du Pittwood Syndicate (12)) n’ait pas changé de sentiment. D’après ce que je sais, le RWKS (13) aura aussi encore d’importantes livraisons à faire qui, si je me rappelle bien, ne sont que suspendues pendant la guerre. Tu peux être sûre qu’une fois la paix rétablie, ce sera à moi que l’ami B. (14) s’adressera pour connaître tant soit peu de la situation des affaires. Je compte aussi fermement que la situation restera favorable pour moi à Newcastle on Tyne (15), bien que de là je n’ai plus eu de nouvelles depuis 2 mois. Mais cela dépend surtout de ce que mes meilleurs amis de là, Pearce (Baumann) Watson et Ritson doivent être sur le front de la Somme et ... peut-être déjà blessés ou même tués. Mais la lecture des journaux anglais me fortifie dans l’idée que les Anglais jugent la guerre et ses conséquences beaucoup plus froidement que les Français et que les exportations de Newcastle ne tarderaient pas un seul moment à alimenter après la guerre l’usine à gaz de Berlin ou de Hambourg si, comme avant la guerre, ils y trouvent leur bénéfice.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                       Paul 


Notes (François Beautier)
1) - "tribu voisine" : ce pourrait être celle des Ahel el Oued, une faction temporairement pacifiée de la tribu rebelle des Rhiatas. Cette fraction, installée autour du col de Touahar, se trouve sous le feu éventuel du poste militaire où stationne Paul. 
2) - "Meknès" : Paul l'évoque vraisemblablement parce que Marthe a reçu de cette ville une carte envoyée par un ami permissionnaire (il pourrait s'agir de Savario, qui devait rentrer à Caudéran pour sa convalescence - voir la lettre de Paul du 11 septembre 1916 - ou de Valentin, légionnaire de nationalité suisse, qui était en permission à Marseille en août - voir la lettre de Paul du 12 août 1916).
3) - "Maknassa" : Meknassa-Fontania et Meknassa-Tahtania, au nord-ouest et au nord-est de Taza, alors en territoire des Branes.
4) - "Légion à Meknès" : la ville sert d'étape dans les liaisons entre le port de Casablanca et les garnisons de Fès et Taza. Paul, lors de sa démobilisation en 1918 repartira en France via Meknès. Mais pour le moment il n'est jamais allé dans cette ville. 
5) - "Tabor" : il s'agit de régiments indigènes regroupant plusieurs "goums" (compagnies). 
6) - "Territoriaux" : soldats de 34 à 49 ans, considérés comme trop âgés pour se battre en première ligne. Ils sont employés à des tâches de surveillance et de maintien de l'ordre, voire de travaux divers hors des zones de combat. Paul, né en avril 1882, appartient par son âge depuis avril 1916 à la catégorie des Territoriaux. 
7) - "Mascara" : dépôt de la Légion en Algérie, à l'est de celui de Sidi Bel Abbès et au sud-est d'Oran. Paul a parlé dans sa lettre du 30 juin 1915 du camp de concentration de Mascara où étaient regroupés tous les "étrangers résidents en Algérie ressortissants de pays ennemis" n'ayant pas été affectés dans la Légion.
8) - "La Victoire" : nouveau titre donné le 1er janvier 1916 au journal précédemment nommé "La Guerre sociale", fondé par des détenus de Clairvaux en 1906 et dont le principal animateur était Gustave Hervé, virulent antimilitariste. Avec l'Union sacrée, ce journal socialiste pacifiste devint nationaliste et Gustave Hervé vira à l'extrême droite en 1919, au point d'être considéré comme l'un des pères du fascisme.
9) - "L'Œuvre" : fondé à gauche en 1904 par Gustave Téry, ce journal pacifiste vira lui-aussi de bord, mais après 1936. Paul en a parlé en bien dans sa lettre du 26 août 1916.
10) - "Père L." : Leconte.
11) - "le S.W. Daily News de Cardiff" : le "South Wales Daily News" (principal quotidien du Pays de Galles du Sud, l'une des quatre régions du Pays de Galles)
12) - "Pittwood Syndicates" : peut-être une société galloise fournisseuse de charbon à la Société L. Leconte & Cie ?
13) - "RKWS" : consortium ou syndicat de transport maritime gallois empêché de livrer hors des îles britanniques du fait de la guerre sous-marine.
14) - "l'ami B." : Botzow (employé allemand de Paul) ou Bonamy (avoué de Paul) ? 
15) - "Newcastle upon Tyne" : allusion à la société Tabb et Burletson (établie à Newcastle-upon-Tyne et à Cardiff, exportatrice de charbon et coke du Northumberland et du Pays de Galles) déjà citée par Paul le 23 janvier 1916. Depuis juillet 1916 la Bataille de la Somme a mobilisé de nombreux Britanniques dont peut-être les amis de Paul dans cette société : Pearce, Watson et Ritson ?