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jeudi 24 septembre 2015

Lettre des 24/25.09.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, les 24/25 Septembre 1915
                                        (Maroc Oriental)

Ma chérie,

Je te confirme ma carte d’hier qui t’annonce l’arrivée de ta lettre du 15. Je suis quelque peu étonné que tu n’aies pas encore reçu mes lignes t’informant de notre départ pour Djebla, vu que nous y serons bientôt 3 semaines ! Un journaliste reporter de la “Petite Gironde” (1) est venu nous voir l’autre jour, prenant des photographies du camp en construction ; je serais curieux de savoir si, dans sa description de Djebla, il mentionne aussi les deux principaux attraits : le sirocco et les millions de milliards de mouches. Bon Dieu - si tu existes vraiment - sais-tu seulement qu’il existe tant de mouches ici-bas ?
Les mots des enfants n’étaient point contenus dans ta lettre ; je suppose que Georges écrit déjà aussi bien que Suzette il y a 2 ans ? Les méthodes d’enseignement en usage en France m’intéressent beaucoup et j’aurais suivi avec plaisir les études de notre aîné si l’impitoyable sort n’en avait pas décidé autrement. Ta propre opinion au sujet desdites méthodes a aussi radicalement changé !!! Certes, le mot du jour, “PATIENCE” est surtout propagé par les journaux et cela se comprend fort bien vu que la patience n’a jamais été aussi indispensable qu’actuellement. Mais il est aussi certain que 99,90% de tous les intéressés souhaitent ardemment la fin de cette guerre et cherchent même une occasion pour le confier à leurs semblables. Nous autres ici (et notamment les engagés pour la durée de la guerre) ne vivons presque que de l’espoir que la paix est plus proche qu’on ne le pense généralement. Si j’ai gardé mon optimisme ? Sur l’issue de la guerre, Oui ! Pour ce qui concerne le reste, je suis de plus en plus sujet aux impressions changeantes du jour. Nous parlerons de tout cela de vive voix, mais crois-moi qu’il faut avoir un rude courage pour supporter un changement de vie tel que je l’ai subi. Surtout lorsqu’on ignorait tout de la vie militaire et qu’on croyait qu’un objet noir restait bel et bien noir même si un gradé prétendait qu’il était blanc ! Quelqu’un qui a fait ses 15 ans de service a réellement gagné sa retraite et je suppose même que très souvent le bénéficiaire n’en jouit pas longtemps ! On comprend aussi fort bien pourquoi les idées socialistes prennent toujours plus d’extension, mais on doit reconnaître d’un autre côté que la discipline est indispensable à l’organisme militaire (2). Celui-ci est d’autant plus compliqué à la Légion que la nationalité, la provenance, la situation sociale et l’âge des militaires sont beaucoup plus variés que dans un corps régulier. Au surplus la majorité des Allemands engagés à la Légion ne s’assimilent pas et gardent cet espèce de “Deutschland über alles” (3) inculqué par l’école, tout en reniant leur pays par le fait même de leur engagement. En somme, je crois que la Légion aura vécu, après la guerre, et que les Allemands n’y seront plus reçus. L’auteur de la loi de sursis ne doit pas être identique avec son homonyme Henri Béranger (4), auteur de la loi sur les légionnaires. Cette dernière revient du reste à la surface ou plutôt sur le tapis et il n’est pas impossible qu’elle sera appliquée prochainement. 
Baboureau m’écrit une longue lettre m’apprenant qu’il est mieux portant que jamais. Il manie aussi plus souvent la pelle et la pioche que le fusil et exprime l’espoir que ce sera terminé pour la fin de l’année. S’il pouvait avoir seulement raison.
Tendrement à toi


                                               Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Petite Gironde" : journal "républicain régional" fondé en 1870, édité à Bordeaux, tirant à 325 000 exemplaires en 1914, renommé pour ses nombreuses photographies et ses articles d'écrivains connus, par exemple Paul Margueritte, membre de l'Académie Goncourt, que Marthe appréciait sans doute puisqu'il prônait l'égalité des femmes.
2) - "l'organisme militaire" : Paul sait que son courrier peut être lu par d'autres que Marthe, ce qui justifie sa prudence : après avoir dit sa compréhension de l'expansion du socialisme (en fait, du marxisme), il reconnaît la discipline indispensable à l'armée...
3) - "Deutschland über alles" : "l'Allemagne au-dessus de tout", dont Paul fait le symbole du nationalisme viscéral des Allemands même engagés dans la Légion étrangère française. 
4) - "Henri Bérenger" : l'auteur de la loi sur le sursis à l'exécution des peines du 26 mars 1891 est le sénateur de la Drôme et ancien ministre des travaux publics René Bérenger (1875-1915). Henry Bérenger (1857-1952), sénateur de la Guadeloupe et membre de la Commission sénatoriale des Armées, avait déposé en février 1915 une proposition de loi visant à supprimer les engagements contractés dans la Légion depuis le 1er août 1914 par des étrangers ressortissants des pays en guerre contre la France et ses alliés. Cette loi ne fut pas votée et, contrairement à ce que pronostiquait Paul, la Légion survécut à la Grande guerre (et à la Seconde guerre mondiale) : elle existe toujours...

lundi 20 juillet 2015

Lettre du 21.07.1915

Criquet migrateur

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Juillet 1915

Chérie,

Nous voilà fixés sur le jour de départ de notre colonne : c’est Dimanche prochain, 25 courant, et si tout marche à peu près bien, nous ne resterons qu’une huitaine de jours dehors. Il est cependant à remarquer qu’habituellement on reste plus longtemps que le délai prévu. Je pense que je pourrai t’envoyer de temps en temps des cartes postales, c.à.d. lorsque nous resterons dans un poste ; mais de toutes façons ne te fais pas de mauvais sang si pendant la semaine prochaine ma correspondance est rare.
Nous avons été aujourd’hui à Bou Ladjéraf par une chaleur épouvantable. Tu ne peux pas te faire une idée de cette atmosphère : Le sol est grillé par le soleil ; des nuages de millions et de millions de sauterelles (1) s’abattent sur le peu de verdure qui reste, notamment les palmiers, le laurier-rose et les oliviers. Elles sont longues comme le doigt, et lorsqu’on voit un groupe, un bouquet de palmiers de loin, on croit qu’il y a des fleurs. Ce n’est qu’en s’approchant qu’on voit les sauterelles qui restent toujours ensemble et s’avancent par nuages. Il faisait si chaud aujourd’hui qu’on pouvait à peine toucher les parties métalliques du fusil et on s’étonne, une fois rentré, comment on a pu grimper tous ces mamelons à une chaleur de 45 à 50° ! Enfin, j’espère que nous partirons en colonne avec un sac bien allégé de façon à ce que cela ne soit pas trop pénible.
Je suis content que le petit sac te plaise. Sais-tu que ce sont les hommes qui le portent ici ? Presque tous les Officiers & Sous-Officiers des troupes indigènes (Spahis et Goum) portent un sac de ce genre dans leur bournus (2). Ils ont aussi souvent des ceintures ou des selles en cuir coloré et portent avec cela un formidable chapeau d’une paille très fine et légère (genre Panama) haut de 30 à 40 cm et avec un bord d’une largeur invraisemblable. Les tenues de ces officiers notamment sont bien plus pittoresques et même élégantes que celles des Officiers européens.
Hier nous avons eu un formidable sirocco, chaud et plein de poussière de sorte qu’on était fort peu à l’aise dehors sur la route où nous avons travaillé. Aujourd’hui le temps est orageux, on entend gronder le tonnerre, mais aucune pluie ne veut tomber et il paraît que cela restera comme cela jusqu’au mois de Septembre !
Je trouve tout de même fort injuste l’histoire ou plutôt la campagne de Mr. Béranger (3) et je suis persuadé qu’il y a là des dessous que nous connaîtrons peut-être après la guerre, mais pas avant. Et bien des choses nous apparaîtront alors sous une autre lumière ... (4) Je me fais pour le moment peu de soucis pour l’avenir, voulant laisser passer d’abord l’orage du présent avant d’envisager quoi que ce soit. Tout cela s’arrangera certainement beaucoup plus facilement qu’on ne croit en ce moment.
Je note notre compte chez Mme Robin et que tu penses pouvoir t’arranger de payer les autres termes au fur et à mesure sans vendre de titres. Je t’ai déjà donné mon avis à ce sujet et te prie de nouveau de ne pas trop te priver. Si tu arrives à t’en tirer à peu près, ce sera bien joli et je serai le premier à t’en féliciter. Ceci d’autant plus que j’ai été peut-être quelquefois injuste vis à vis de toi sous ce rapport. On réfléchit tout de même sur ces choses-là quand on est, comme moi, dans un état quasi primitif.
Je te joins une lettre de l’Ameublement Général (5) à laquelle il n’y a bien entendu rien à répondre ni à payer avant la fin de la guerre. Tu te rappelles que cette maison m’avait déjà écrit une première fois lorsque j’étais à Bayonne et la présente lettre a fait du chemin avant de me parvenir.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Georges parle quelquefois de moi ?
Mes meilleures caresses pour eux et pour toi un bon baiser.


                                                Paul

Notes (François Beautier) 
1) - "sauterelles" : en fait criquets migrateurs.
2) - "bournus" : en réalité burnous, long manteau de laine avec capuche triangulaire. Paul a peut-être retranscrit phonétiquement le mot arabe localement prononcé "bournous". 
3) - "Béranger" : Henry Bérenger. Paul a déjà parlé en mars et avril 1915 de cette campagne du sénateur Bérenger exigeant de renvoyer de la Légion les "ressortissants ennemis", donc les Allemands, dont Paul lui-même, qui constate sereinement que la Légion en perdrait une part trop importante de ses effectifs. 
4) - "une autre lumière" : la rumeur disait à l'époque qu'il s'agissait de réduire le nombre des "embusqués" étrangers (dont des "ressortissants ennemis") affectés à des postes non-combattants dans les services d'arrière des armées, dont la Légion, notamment en métropole. 
5) - "l'Ameublement général": entreprise commerciale de vente de mobilier d’ameublement. Les Gusdorf avaient vraisemblablement versé un acompte pour une commande de meubles qui n’avait pas été livrée du fait de la guerre, ou avait été bloquée du fait du séquestre. Paul expliquera à Marthe en février 1916 que cet acompte rapportera un intérêt qu'il encaissera à la fin de la guerre.