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mercredi 18 mai 2016

Lettre du 19.05.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 19 Mai 1916

Ma Chérie, 

Nous voilà depuis 24 heures sous les ordres directs du Résident Général au Maroc (1). C’est vers 16 hs 30 qu’il est arrivé hier soir de Fez ; depuis 15 hs nous étions sur le terrain à côté de la Gare où il y a eu une revue de presque toute la garnison de Taza sous un soleil d’Austerlitz (2). Le Général avec une grande suite arrivait avec 7 grandes automobiles comme un véritable souverain. Il doit avoir environ 70 ans (3), mais semble très vert pour son âge. Il monte à cheval comme un jockey et se faisait présenter tous les officiers présents. Comme il a l’oreille très dure, notre Colonel criait comme un sourd. Il y a eu remise des décorations : légion d’honneur, croix de guerre et médaille militaire, une bonne partie grâce à Abd el Malek (4)!
Le défilé durait jusque vers 19 hs ; l’aspect des spahis et goumiers faisant la charge dans leur costume pittoresque était vraiment beau, nous autres avons sué à grosses gouttes en rentrant à Taza : Au rapport on nous a récompensés aujourd’hui en nous apprenant que le Général Lyautey nous accordait, non une journée de repos comme on s’y attendait, mais la prime n° 2, soit 10 cs (2 sous) (5) par homme je crois !
Je t’ai déjà accusé réception par carte postale de tes lettres des 9 et 11 courant ainsi que du colis recommandé contenant 3 paires de chaussettes et 1 saucisson. Inclus la lettre de Me Bonamy en retour. Tes suppositions sont, je crois, exactes et comme toi je ne crois pas qu’on peut faire appel contre la décision du Président du Tribunal qui doit être souverain. Je te prierai donc, si toutefois tu le juges utile, de demander à Me B. comment le Président a motivé sa décision, à la condition qu’il l’a motivée ! Il ressort dans tous les cas des explications de Me B. que tu peux être sûre de recevoir régulièrement ta pension qui ne doit donc pas dépendre uniquement de la bonne volonté de Leconte. Tu peux, puisque Me Lanos t’y a invitée, lui faire voir la lettre de Bonamy et lui demander conseil. Je sais qu’au début le séq. avait exigé le placement de mon avoir en banque et Leconte m’écrivait que ce n’était qu’après d’innombrables démarches qu’il a pu éviter cela. Ce qu’il y a de certain, c’est que L. n’a pas besoin de fournir au séq. autant de renseignements que j’exigerais, moi ! Attendons maintenant si Mme Robin aura gain de cause, ce qui sous un rapport serait agréable. Du moins, qu’on lui paie l’année échue.
L’histoire de la 7° note américaine (6) semble en effet être terminée plus avantageusement que les précédentes (7). Reste à savoir si les Allemands s’en tiennent maintenant à leurs promesses ou bien s’ils les déclarent nulles sous prétexte que les Américains n’ont pas réussi à desserrer le blocus anglais. Ce qu’il y a de remarquable dans la réponse allemande, c’est l’argument du chancelier (8) que des millions de femmes et enfants souffrent de faim en Allemagne, alors que ce même chancelier a déclaré maintes fois au Reichstag que l’Allemagne ne manque et ne manquera de rien. La même contradiction se trouve dans ses allusions que par deux fois il a offert la paix à l’Entente sans que personne ait voulu se mettre à table avec lui pour discuter. Il y a peu de temps, Bethmann avait déclaré au Reichstag que c’était une manoeuvre de l’ennemi que de prétendre que l’Allemagne voulait la paix ... Je suis curieux de lire le discours du Président Poincaré à Nancy (9) dont l’Echo d’Oran parle très vaguement. Il paraît que c’est maintenant de la Prusse qu’on parle surtout et de sa dynastie, au lieu de l’Allemagne (10). Et il se pourrait quand même que d’ici quelques mois nous connaissions exactement le but poursuivi.
Ton rhume s’est-il enfin passé ? Comment vas-tu, les enfants et Hélène ? Je suis toujours en bonne santé et pesais cet après-midi 61 kg (11).
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                   Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Résident général au Maroc" : Hubert Lyautey.
2) - "Soleil d'Austerlitz" : soleil radieux (mais celui d'Austerlitz était d'un 2 décembre en Europe centrale et non d'un 19 mai au Maroc). Paul, ce faisant, emploie une expression éminemment française. 
3) - "70 ans" : en fait 62 ans (d'où la "verdeur").
4) - "Abd el Malek" : Abdelmalek, qui a lancé la rébellion générale contre le protectorat, a suscité beaucoup d'actes de bravoure parmi les soldats de l'armée française.
5) - "2 sous" : la solde journalière était jusqu'alors de 25 centimes de francs. L'augmentation de 10 centimes est donc substantielle (et équitable puisqu'elle était en vigueur en métropole depuis un an). Cependant d'après les prix des denrées que Paul annonçait en février, il lui faudrait encore plus de 3 jours de solde pour s'acheter un... camembert.
6) - "7ème note américaine" : celle du 18 avril 1916, qui condamnait fermement la politique de guerre sous-marine à outrance de l'Allemagne.
7) - "que les précédentes" : allusion à la "Promesse du Sussex" du 4 mai 1916 (voir la lettre de Paul du 9 mai 1916) par laquelle l'Allemagne garantit notamment aux USA qu'elle ne coulera plus ses navires. Le problème du commerce maritime américain est qu'il bute sur le blocus maritime anglo-français (de fait essentiellement britannique) qui l'empêche de commercer directement avec l'Allemagne, tant pour lui vendre que pour lui acheter des marchandises. Le Président Wilson cherche avant tout à restituer la liberté du commerce maritime des USA (et plus généralement des pays neutres).
8) - "le Chancelier" : Theobald von Bethmann Hollweg.
9) - "Poincaré à Nancy" : le Président de la République Raymond Poincaré, sénateur de la Meuse, a choisi sa ville de Nancy pour s'adresser aux Français le 14 mai 1916. Son discours honora les morts (un thème que le Président affectionnait et qu'il développera plus avant dans son discours du 14 juillet prochain), encouragea les militaires français ("on les aura !") et revivifia l'Union sacrée (en citant des Français méritants, soit 3 civils, deux généraux et un évêque). Le contenu émouvant et difficile à résumer signifiait que la guerre continuait, à Verdun comme ailleurs... 
10) - "Allemagne" : une stratégie de type culturel visant à affaiblir le Reich tout en permettant aux Alliés de signer une éventuelle paix avec les Allemands, consistait à opposer la Prusse, porteuse aristocratique du militarisme, du nationalisme et de l'expansionnisme, à l'Allemagne, commerçante et industrieuse, libérale et bourgeoise. Cette opposition caricaturale eut cours pendant toute la guerre mais fut particulièrement active dans la presse française en 1916 du fait de Verdun, où les Français espéraient obtenir la victoire en comptant sur une capitulation des soldats allemands se rebellant contre leurs officiers prussiens, tout en préparant les Poilus à accepter une paix que le thème des "atrocités allemandes" - jusqu'alors motivant - ne permettait pas de justifier.
11) - Paul mesurait 1,55 m.

lundi 20 juillet 2015

Lettre du 21.07.1915

Criquet migrateur

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Juillet 1915

Chérie,

Nous voilà fixés sur le jour de départ de notre colonne : c’est Dimanche prochain, 25 courant, et si tout marche à peu près bien, nous ne resterons qu’une huitaine de jours dehors. Il est cependant à remarquer qu’habituellement on reste plus longtemps que le délai prévu. Je pense que je pourrai t’envoyer de temps en temps des cartes postales, c.à.d. lorsque nous resterons dans un poste ; mais de toutes façons ne te fais pas de mauvais sang si pendant la semaine prochaine ma correspondance est rare.
Nous avons été aujourd’hui à Bou Ladjéraf par une chaleur épouvantable. Tu ne peux pas te faire une idée de cette atmosphère : Le sol est grillé par le soleil ; des nuages de millions et de millions de sauterelles (1) s’abattent sur le peu de verdure qui reste, notamment les palmiers, le laurier-rose et les oliviers. Elles sont longues comme le doigt, et lorsqu’on voit un groupe, un bouquet de palmiers de loin, on croit qu’il y a des fleurs. Ce n’est qu’en s’approchant qu’on voit les sauterelles qui restent toujours ensemble et s’avancent par nuages. Il faisait si chaud aujourd’hui qu’on pouvait à peine toucher les parties métalliques du fusil et on s’étonne, une fois rentré, comment on a pu grimper tous ces mamelons à une chaleur de 45 à 50° ! Enfin, j’espère que nous partirons en colonne avec un sac bien allégé de façon à ce que cela ne soit pas trop pénible.
Je suis content que le petit sac te plaise. Sais-tu que ce sont les hommes qui le portent ici ? Presque tous les Officiers & Sous-Officiers des troupes indigènes (Spahis et Goum) portent un sac de ce genre dans leur bournus (2). Ils ont aussi souvent des ceintures ou des selles en cuir coloré et portent avec cela un formidable chapeau d’une paille très fine et légère (genre Panama) haut de 30 à 40 cm et avec un bord d’une largeur invraisemblable. Les tenues de ces officiers notamment sont bien plus pittoresques et même élégantes que celles des Officiers européens.
Hier nous avons eu un formidable sirocco, chaud et plein de poussière de sorte qu’on était fort peu à l’aise dehors sur la route où nous avons travaillé. Aujourd’hui le temps est orageux, on entend gronder le tonnerre, mais aucune pluie ne veut tomber et il paraît que cela restera comme cela jusqu’au mois de Septembre !
Je trouve tout de même fort injuste l’histoire ou plutôt la campagne de Mr. Béranger (3) et je suis persuadé qu’il y a là des dessous que nous connaîtrons peut-être après la guerre, mais pas avant. Et bien des choses nous apparaîtront alors sous une autre lumière ... (4) Je me fais pour le moment peu de soucis pour l’avenir, voulant laisser passer d’abord l’orage du présent avant d’envisager quoi que ce soit. Tout cela s’arrangera certainement beaucoup plus facilement qu’on ne croit en ce moment.
Je note notre compte chez Mme Robin et que tu penses pouvoir t’arranger de payer les autres termes au fur et à mesure sans vendre de titres. Je t’ai déjà donné mon avis à ce sujet et te prie de nouveau de ne pas trop te priver. Si tu arrives à t’en tirer à peu près, ce sera bien joli et je serai le premier à t’en féliciter. Ceci d’autant plus que j’ai été peut-être quelquefois injuste vis à vis de toi sous ce rapport. On réfléchit tout de même sur ces choses-là quand on est, comme moi, dans un état quasi primitif.
Je te joins une lettre de l’Ameublement Général (5) à laquelle il n’y a bien entendu rien à répondre ni à payer avant la fin de la guerre. Tu te rappelles que cette maison m’avait déjà écrit une première fois lorsque j’étais à Bayonne et la présente lettre a fait du chemin avant de me parvenir.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Georges parle quelquefois de moi ?
Mes meilleures caresses pour eux et pour toi un bon baiser.


                                                Paul

Notes (François Beautier) 
1) - "sauterelles" : en fait criquets migrateurs.
2) - "bournus" : en réalité burnous, long manteau de laine avec capuche triangulaire. Paul a peut-être retranscrit phonétiquement le mot arabe localement prononcé "bournous". 
3) - "Béranger" : Henry Bérenger. Paul a déjà parlé en mars et avril 1915 de cette campagne du sénateur Bérenger exigeant de renvoyer de la Légion les "ressortissants ennemis", donc les Allemands, dont Paul lui-même, qui constate sereinement que la Légion en perdrait une part trop importante de ses effectifs. 
4) - "une autre lumière" : la rumeur disait à l'époque qu'il s'agissait de réduire le nombre des "embusqués" étrangers (dont des "ressortissants ennemis") affectés à des postes non-combattants dans les services d'arrière des armées, dont la Légion, notamment en métropole. 
5) - "l'Ameublement général": entreprise commerciale de vente de mobilier d’ameublement. Les Gusdorf avaient vraisemblablement versé un acompte pour une commande de meubles qui n’avait pas été livrée du fait de la guerre, ou avait été bloquée du fait du séquestre. Paul expliquera à Marthe en février 1916 que cet acompte rapportera un intérêt qu'il encaissera à la fin de la guerre.

mardi 23 juin 2015

Lettre du 23.06.1915

Modèles de chéchia
Fez

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 23 Juin 1915

Ma chère petite femme,

J’ai bien reçu ta lettre du 13 courant et 2 journaux ; inclus les 2 coupures en retour : on dirait que tu fais une collection complète des numéros parus pendant la guerre ? La petite fiche de Suzette m’a fait bien plaisir : elle a déjà fait de jolis progrès dans si peu de temps, vu qu’elle écrit déjà bien !
D’autre part je t’affirme de nouveau que je suis absolument bien portant ; cependant j’ai pu me faire dispenser de faire cette colonne - qui est maintenant partie dans la région de Fez - et je l’ai fait ; un point c’est tout. En attendant, on vit ici assez agréablement : nous sommes une vingtaine restés ici de notre Compagnie, les derniers arrivés il y a seulement quelques jours. En attendant le retour de la colonne - qui ne se fera certainement pas avant le 14 Juillet au plus tôt - je travaille depuis 2 jours au Bureau avec le Sergent Major : travail pas bien abondant et qui ne me crèvera pas ! 
Comme je te disais sur ma carte d’hier, Penhoat m’a bien écrit une lettre dans laquelle il émet aussi des idées assez pessimistes sur la durée de la guerre, tout en admettant qu’un coup de théâtre pourrait bien amener une fin plus rapide qu’on ne le pense généralement. Moi, j’y compte également toujours, sur ce coup ; comme tu le dis, l’essentiel est que nous restions tous en bonne santé, et si nous nous revoyons un mois ou deux plus tard, eh bien tant pis!  
Je me suis payé ce matin le régal d’une boîte de belles asperges, contenant environ 16/18 branches, que j’ai marchandée à 40 sous. Avec 2 camarades, nous nous sommes préparé une sauce d’huile et de vinaigre : c’était délicieux ! A propos, les Territoriaux, où nous sommes de nouveau en subsistance pendant la colonne, mangent comme des paysans, bien moins bien que notre Compagnie. Notre Chef, qui est excellent pour les hommes, a réclamé de nouveau hier et je pense que d’ici peu nous allons faire notre propre cuisine avec les hommes restés de la 1° Compagnie de la Légion.
A propos de l’achat de l’asperge, il faut marchander terriblement avec les bicots ; cette boîte devait coûter 3 Frs et je l’ai eue à 2 Frs. Les Marocains appellent tout le monde “Kouja”(1), ce qui veut dire “Frère”, tout en le traitant comme un ennemi à exploiter. Deux bicots qui se rencontrent se secouent les mains, et  chacun pose ensuite ses lèvres délicatement sur sa propre main. Le mot “Sidi” = Monsieur n’est employé qu’en combinaison avec le nom du Prophète : Sidi Mohammet (2). Ceux des Marocains qui commencent un peu à parler le français se font un devoir de nous appeler “camarade” ; tous enfin ont pris l’habitude de saluer militairement les officiers. Je parle bien entendu des soumis, car les sauvages dehors ne pensent naturellement pas à des politesses. Hier soir encore quelques-uns, bien cachés sous les oliviers en face dans la montagne, s’amusaient à tirer des coups de fusil juste dans notre camp. D’une façon générale, les consignes pour nos sentinelles sont très sévères : au lieu de demander d’abord “qui vive” lorsque quelqu’un s’approche la nuit, venant de dehors des murs, nous tirons d’abord et demandons ensuite “qui vive ?”, car nos rondes et patrouilles se font naturellement connaître si elles viennent la nuit à l’improviste et puis elles viennent de l’intérieur de la ville. L’autorité militaire fait respecter scrupuleusement tous les lieux saints ou sacrés des indigènes : A tous les moskées (3) et tous les marabouts (tombeaux des notables) il y a une affiche en français et en arabe défendant absolument l’accès à tous les Européens. Je voudrais bien voir l’intérieur d’une moskée, mais ici au Maroc il n’y a aucun moyen. Enfin, les restes des repas des troupes sont donnés aux pauvres Tazis (4) (qui ne manquent pas)!
 Dans leurs petites boutiques, tu vois les Arabes étendus de toute leur longueur, un éventail ou un plumeau à la main pour chasser les mouches, pieds nus. Ils sont tellement flémards qu’ils ne se lèvent même pas à l’approche d’un acheteur. Leur chevelure est rasée, sauf à un point à peu près au milieu de la tête, où ils ont une petite natte, ou du moins un petit paquet de cheveux, qui disparaît cependant sous leur fez (5) et qu’on ne voit qu’aux enfants. Nos troupes indigènes (Tirailleurs, Spahis, Goum) sont également coiffés de la même façon. La plupart d’entre eux portent des amulettes et se croient ainsi garantis contre des blessures et la mort.

A propos, je ne sais pas si tu as lu que la Banque de Paris et des Pays-Bas ne distribue pas de dividendes cette année, consacrant tous ses bénéfices à des amortisations (6) en prévision de ses pertes dans les régions envahies. L’année dernière, c’était Frs. 70 ou 75,- par action payés en 2 coupons !
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


                                                 Paul

Notes (François Beautier):
1) - "Kouja" : officiellement "Khouya" en arabe dialectal marocain (dialecte dit "dajira") servant aux arabophones et aux berbérophones.
2) - "Mahomet" : ou Muḥammad ou Mohammed, prophète de l'Islam.
3) - "moskée" : Paul emploie une graphie phonétique à la fois de l'allemand "moschee" et du français "mosquée".
4) - "tazis" : habitants de Taza.
5) - "fez" : chapeau rigide en feutre (rouge le plus souvent), en forme de tronc de cône, orné d'un gland noir, nommé "fās" au Maroc. D'origine vraisemblablement grecque, il fut adopté pour remplacer le turban et diffusé par l'Empire ottoman qui en  définit strictement l'aspect au XIXème siècle. Son nom n'a aucun rapport avec celui de la ville de Fès, au Maroc (lequel viendrait de l'arabe "Fä's" signifiant "pioche"). La version souple du fez, dite chéchia, était la coiffure d'uniforme des soldats de l'Armée française d'Afrique (zouaves, spahis, tirailleurs, goumiers... ).
6) - "des amortisations" : Paul utilise ce mot anglais (amortisation ou amortization) au lieu du français "amortissement" au sens de "technique permettant d'amortir un choc". 

mercredi 20 mai 2015

Lettre du 21.05.1915

Goumiers autour d'un feu - © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN / Photo musée de l'Armée

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 21 Mai 1915

Rentrant ce soir je trouve les lignes des 5 et 8 courant et te prie de m’excuser de n’avoir pas écrit plus fréquemment cette semaine : je n’avais effectivement pas l’occasion car il n’y avait qu’un seul convoi de ravitaillement, le même qui a pris ma carte postale. Enfin me voilà de retour bon premier, car la colonne ne rentrera que dans une huitaine ou même plus tard. Mais je ne crois pas que je partirai encore une fois en colonne, car, une fois les hommes rentrés, on ne fera probablement pas une autre expédition. Ce qu’il y a de plus désagréable maintenant, c’est la grande chaleur qui sévit depuis 8 hs. à 16 1/2 et 17 hs. à peu près. C’est une chaleur torride, sans aucune brise et qui amène des milliers de mouches et de cafards. On est comme abruti et on n’attend que le soir qui est frais et quelquefois même froid. Les Brannès (1) contre lesquels est dirigée notre expédition ont été plus avertis que l’autre jour. 2/3 à peu près se sont soumis, tandis qu’une fraction qui forme pour ainsi dire une tribu à part, continue à nous faire la guerre. Ces derniers vont avoir quelques villages détruits, ainsi que leurs récoltes ; ils abandonneront le pays pour se retirer dans les montagnes d’où ils nous attaqueront alors lorsque l’occasion est favorable. Mais comme ils auront besoin de descendre dans la plaine pour faire paître leurs troupeaux, ils ne se tiendront pas longtemps. Les Brannès soumis payent une indemnité et livrent les déserteurs (2); ils auront la protection et peuvent entrer dans la cavalerie marocaine, soit dans les Spahis du Maghzeu (3) ou le Goum.
Il y a là-bas dans les environs du nouveau poste Djebel Alfa (4) de magnifiques champs de blé et d’orge qui poussent à hauteur d’homme comme on n’en voit pas en France. Mais les sauterelles, des bêtes énormes (Heuschrecken) (5) commençaient aussi à faire leur apparition ...
Ta lettre du 10 Mai et les journaux des 10 et 11 ; comme déjà dit, les imprimés arrivent maintenant régulièrement. Je te remercie aussi des coupures et je suis touché de ce que tu as découpé la mort de Paul Pons (6) parce que tu sais que la lutte m’intéresse. Je lis aussi toujours l’Echo d’Oran et constate que les derniers communiqués sont bons. L’histoire de Sven Hedin (7), d’origine allemande, est peu banale !
En ce qui concerne le loyer, paie la moitié, soit 175 Frs, pour prouver notre bonne volonté. Et si tu dois payer le dernier versement des Communales 1912, tu vendras l’obligation déjà entièrement libérée, celle que j’avais achetée à Devilliers (n° 68892) qui te rapportera environ 210 Frs actuellement. Tu n’auras qu’à faire vendre par Mr. Wooloughan, mais tu ou lui ferez attention s’il n’y a pas un coupon de 3 Frs 75 à détacher de cette obligation. Je n’ai plus eu des nouvelles de Leconte et je m’en moque du reste. De ce côté, je suis sans souci car tout s’expliquera après la guerre et si je voulais le faire chanter ce ne serait très probablement pas difficile pour moi. A propos t’ai-je raconté en son temps qu’aux Sables d’Olonnes un jour, il envisageait le mariage de Suzette avec son Jean ? J’ai ouvert du reste ton paquet de pansements pour faire plaisir à un camarade blessé et j’ai constaté que la teinture d’iode est très ingénieusement présentée dans ces tubes !
Je pense souvent à notre jolie maison et le jardin que je ne connais pas encore bien arrangé et il me faut souvent tout mon courage pour ne pas me laisser attendrir à la pensée que toi et les enfants vous menez là une existence si imprévue et si triste ... Mais j’ai toujours la ferme conviction que tout s’arrangera et qu’en automne au plus tard je serai de retour.
Il nous restera ensuite encore assez de temps pour rattraper le temps perdu et nous garderons peut-être un bon souvenir de ce triste temps qui nous permet toutefois de constater que nous ne pouvons guère exister l’un sans l’autre.
Mes meilleurs baisers


                                            Paul 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Brannès" :  Branes (ou Branès).
2) - "déserteurs" : des légionnaires et des soldats musulmans de l'Armée d'Afrique sensibles au mot d'ordre de Guerre Sainte contre les Français.
3) - "les Spahis du Maghzeu" : soldats de la cavalerie du gouvernement du Sultan du Maroc (le Makhzen), intégrés depuis le Protectorat de 1912 dans l'Armée d'Afrique. Comme les goumiers et les tirailleurs autochtones, les spahis sont alors pour la plupart issus de tribus berbères désireuses de contrer l'influence arabe en Afrique du Nord en prenant le parti de la France, alors que les "rebelles" qu'ils affrontent sont le plus souvent eux-mêmes berbères mais ont choisi d'enrayer d'abord la colonisation de leurs territoires par la France.
4) - "Djebel Alfa" : Djebel el Halfa, avant-poste installé à 25 km environ de Taza, il fut vainement attaqué avant son achèvement par les Branes les 5 et 7 mai 1915. On consultera sur ce sujet l'article de Charles Mouret sur l'Exposition de Casablanca, Annales de Géographie, 1915, volume 23, n° 132  
 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1915_num_23_132_8021
5) - "Heuschrecken" : criquets pèlerins (la "huitième plaie d'Égypte" selon la Bible).
6) - "Paul Pons" : lutteur français, champion mondial de lutte en 1898,  surnommé "Le Colosse", effectivement décédé en 1915. 
7) - "Sven Hedin" : très célèbre explorateur et géographe suédois qui participa à la propagande de l'Allemagne et fut de ce fait expulsé des Sociétés de Géographie de Londres puis de Paris en 1915. Ce qui était sans doute "peu banal" (et déplorable) aux yeux de Paul - qui ne l'écrit pas - était que le grand-père de ce Suédois germanophile était un rabbin allemand. 

lundi 20 avril 2015

Lettre du 21.04.1915

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Le sultan Moulay Youssef reçoit la soumission des tribus, Rabat, 1915
Taza, le 21 Avril 1915

Chérie,

J’ai tes lettres des 10 et 13 courant ; mes correspondances mettent donc toujours plus de temps que les tiennes, car sans cela ma lettre du 4 adressée à mon fils aîné serait arrivée avant le 13. Les journaux du 10 et 11 sont arrivés hier soir et m’ont été remis juste au moment où je sortais du camp en compagnie d’un camarade pour observer une attaque des bicots (1) repoussée par notre artillerie (2). J’ai mis les deux N° du Journal et l’Humanité (3) dans ma veste et je les ai malheureusement perdus dans l’autre camp avant même de les avoir lus.
Je pense bien que les enfants se sont amusés au Temple ! (4) Tu n’as qu’à les mettre dans un grand pré avec beaucoup de fleurs et des bêtes et ils seront heureux ! C’est donc à l’école communale de Caudéran que tu veux envoyer Suzette ? Espérons qu’elle ne se découragera pas et qu’elle n’aura surtout pas des mots aigre-doux à entendre concernant la nationalité de ses parents. Ce que je crains seulement c’est que le contact avec les enfants de cette école ne soit pas profitable à notre petite. C’est le moment de la surveiller de près et de l’habituer à te raconter tout ce qu’elle voit et entend.
Oui, Mme Plantain est vraiment peu favorisée avec sa famille malade ! Je m’étonne même qu’elle ne perde pas la tête avec tous ces ennuis, surtout avec son mari si loin et au front. Ce qui me chiffonne quelque peu, c’est l’histoire des D. (5) que tu m’écris. Je me suis toujours fort peu occupé de Madame, mais je n’aurais pas cru que lui admette des choses pareilles de la part de sa femme ! J’ai même toujours cru observer que les deux faisaient tout leur possible pour plaire dans leur voisinage, voire même qu’ils bluffaient un peu !
Notre colonne est remise au mois de Mai où le temps est plus sûr et les jours les plus longs. Il paraît même qu’elle ne sera pas aussi longue qu’on le disait d’abord (30 à 45 jours) et qu’elle durera seulement 8 à 10 jours, représentant une simple tournée de police pour faire voir dans le pays qu’on est toujours là prêts à intervenir. Il y a des émissaires allemands (6) parmi les Marocains non soumis encore (7) qui s’efforcent naturellement à exciter les bicots. Ceux-ci ne peuvent absolument rien faire contre nos camps retranchés qui se trouvent un peu partout et qui sont tous pourvus d’artillerie et de mitrailleuses. Ils se contentent donc de tirer par ci par là sur nos convois ou des détachements, blessant ou tuant quelques soldats, volant du bétail etc. Chose curieuse, nous avons nous-même aussi des goumiers (8) marocains, des cavaliers très intrépides qui, pour une pièce de 20 Frs., tueraient facilement leurs parents. Ces soldats, appelés “du Maghzeu” (9), ont été cédés par celui-ci à la France qui les paie bien et leur a donné une tenue très pittoresque et brillante. Ce qu’il y a d’ennuyeux chez nous dans la Légion, c’est que de temps à autre quelques légionnaires allemands désertent avec armes et munitions chez les bicots qui, en ce moment, manquent un peu de munitions, vu que la surveillance dans les forts est des plus étroites de façon à ce que le matériel allemand ordinairement fourni aux bicots ne peut plus passer. Les Marocains envoient quelquefois ces déserteurs, habillés en bicots, à Taza pour voler ou chercher des munitions ; tout récemment on en a attrapé et fusillé bien entendu !
Je suis étonné que tes lettres n’arrivent pas à Stockholm ! N’écris-tu pas en français à ton amie ? Le bruit court ici d’une grande bataille engagée dans l’Est du côté de St Méhil (10). Tout le monde pense que la décision (11) ne saurait tarder de tomber et que la guerre se terminerait alors assez rapidement. Mais naturellement, il faut que le temps soit beau !
J’ai fini hier la bonne confiture et les cigares, quand diable pourra-t-on de nouveau manger cette confiture avec un bon café au lait dans notre jolie véranda ?
Mes meilleures tendresses pour toi et les enfants.

                                             Paul


Un bonjour pour Mme Plantain et Hélène. 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "bicots" : mot d'argot péjoratif forgé au début de la colonisation de l'Algérie (1830) par référence au mot arabe "arabi" désignant les Arabes, transformé par les colons en "arbicot" pour désigner plus précisément un "petit Arabe" (enfant mais aussi un membre d'un peuple incomplètement arabisé, par exemple un Berbère), puis finalement raccourci en "bicot". Paul, comme la plupart des Français, ne met jamais de majuscule à "un Arabe", donc a fortiori à "des Bicots".
2) - "artillerie" : pour la première fois Paul informe Marthe qu'il y a des attaques de rebelles armés dans son secteur. Il les dit repoussées par l'artillerie française (donc de loin) alors qu'il y a à cette époque de réels combats rapprochés plus à l'ouest le long de la ligne ferroviaire Meknès-Kenitra et qu'il y en a eu autour de Taza en janvier 1915 (par exemple lors de la création du poste de Bou Ladjeraf) puis en mars et qu'il y est prévisible que la création du maillon ferroviaire encore manquant entre Taza et Meknès sur la ligne devant relier les Maroc oriental et occidental ainsi que l'Algérie suscitera d'autres affrontements (ce sera le cas dès le début mai 1915).  Enfin, Paul ne dit rien des motivations des assaillants : les désigner comme "rebelles" serait prendre le parti des Français, donc approuver la colonisation ; comme "opposants à la colonisation de leur pays", serait certes plus long mais plus conforme à la réalité et à sa culture humaniste et progressiste.
3) - "l'Humanité" : journal des socialistes français, fondé par Jean Jaurès en 1904, dont la ligne politique est devenue favorable à la guerre depuis l'assassinat de son fondateur, le 31 juillet 1914, et la mobilisation française ordonnée le surlendemain. 
4) - "au Temple" : commune touristique de Gironde, en forêt du Médoc, à l’ouest de Bordeaux. Hélène Siret, la domestique de Marthe, était originaire du Temple et y invitait parfois les enfants. 
5) - "des D." : des Devilliers, anciens locataires de Marthe, contre qui elle poursuit une campagne de dénigrement...
6) - "émissaires allemands" : effectivement, des "émissaires" allemands diffusèrent une propagande poussant les musulmans à proclamer la Guerre Sainte contre les Français, les Anglais et les Russes et à attaquer les soldats "infidèles" de leur patrie ou de leur métropole coloniale. Les agents allemands financèrent, encadrèrent, armèrent, entraînèrent, informèrent ces mouvements de rébellion. Au Maroc, discrètement aidés par l'Espagne qui tenait le Rif, ils poussèrent aussi les Marocains anticolonialistes à fuir leur mobilisation dans l'Armée française, à déserter (de même ils appelèrent les légionnaires allemands, autrichiens, turcs, arabes ou musulmans à changer de camp avec armes et bagages) et voulurent ainsi obliger la France à entretenir une armée de colonisation (dite de pacification) toujours plus nombreuse en délocalisant une partie de ses troupes des fronts métropolitains vers le Maroc, donc à affaiblir ses effectifs alors englués en Europe dans la "Guerre des Tranchées" ou mobilisés dans l'opération bientôt désastreuse des Dardanelles. Des troupes françaises précédemment prélevées sur l'armée coloniale furent effectivement réinstallées au Maroc à partir de mai 1915, essentiellement pour compenser les départs de troupes coloniales vers la France et la Turquie. 
7) - "Marocains non soumis" : Paul a su inventer une expression adaptée à la réalité et à ses penchants puisqu'il évite d'employer les mots "rebelle" et "anticolonialiste" et reconnaît implicitement l'existence d'un peuple autochtone (les Marocains)  propriétaire du Maroc.
8) - "goumiers" : membres d'un "goum", c'est-à-dire d'une unité d'infanterie légère de l'Armée d'Afrique, essentiellement composée d'autochtones. Au Maroc, l'Armée française avait intégré parmi eux des soldats de l'armée du Sultan du Maroc placé sous protectorat français depuis 1912. La plupart des goumiers marocains étaient des Berbères, un peuple qui se divisait alors entre les tribus qui choisissaient de s'allier aux Français pour s'émanciper des Arabes et celles qui combattaient (se "rebellaient") contre les Français en refusant la colonisation du Maroc. 
9) - "Maghzeu" : ce nom ou celui de Meghzen, aujourd'hui officiellement Makhzen, désignait le gouvernement du Sultan du Maroc.
10) - "St Mehil" : il s'agit de Saint Mihiel, en Lorraine à 35 km de Verdun, à cette époque site d'une terrible mais vaine offensive française pour reprendre aux Allemands le "saillant de Saint Mihiel", qui s'enfonçait dans les lignes françaises et qu'ils tinrent du 24 septembre 1914  au 13 septembre 1918. 
11) - la "décision" : la bataille décisive qui ferait tomber la position.

mardi 10 février 2015

Lettre du 11.02.1915

Paul Gusdorf, qui s'est engagé dans le 1er Étranger pour la durée de la guerre dès août 1914, après être passé par Bayonne, Lyon, et Sidi Bel Abbès, a maintenant rejoint son affectation à Taza (Maroc Oriental).
Tirailleurs du Sénégal


Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran près Bordeaux (Gironde) (France)

Taza, le 11 Février 1915 (Maroc)

Chérie, 

Je t’écris la présente lettre à 20 h au lit sous mon marabout, éclairé par une bougie. C’était jour de prêt (1) aujourd’hui, et comme nous sommes considérés au Maroc comme étant en pays ennemi, nous touchons 2 Frs par 10 jours, soit 20 cs par jour au lieu de 5 cs comme en France et en Algérie (2).
Donc, je te parlais de Taza dans ma dernière lettre et je te disais que je me suis toujours représenté Jérusalem à peu près comme ce trou (3). Les rues ont en moyenne 2 à 3 m de large et elles sont bordées de murs moitié en ruine et percés par ci par là par des trous semblables aux meurtrières par lesquelles on tire: ce sont les maisons arabes. Le bourrier (4), toute la saleté est simplement jeté dans les ruelles, dont le milieu est occupé par une rigole assez profonde et qui contient presque toujours de la boue ou de l’eau. Il n’existe pas d’éclairage. Les marocains (5) qui sortent le soir portent une lanterne contenant une bougie; sans cela, on risque de tomber à chaque pas dans la rigole; il y a aussi des soldats qui portent des lanternes en se promenant. Deux de ces misérables rues sont commerçantes, elles ont des boutiques. Ce sont tout simplement des ouvertures pratiquées dans le mur: 1 à 1 1/2 m de large sur 2 m de profondeur; un ou deux marocains sont accroupis là-dedans avec un tas de marchandises: tabac, allumettes, sucre, riz, mercerie, etc etc, le tout à des prix exorbitants. 2 feuilles de papier et 2 enveloppes coûtent 10 cs; 1 petit flacon d’encre 20 cs; 1 tablette de chocolat 1,20 Frs; 1 petit pain 20 cs, etc. Seul le tabac est bon marché (6)! Il y a quelques cafés maures où l’on a le café arabe à 10 cs la tasse; les murs sont en pierre brute et il n’y a que quelques tables et bancs comme tout mobilier. 
La troupe est très nombreuses ici: 2 bataillons (6 compagnies) du 1er Étranger; 1 compagnie du 2°; des tirailleurs d’Algérie, de Tunisie et du Sénégal; des territoriaux, chasseurs d’Afrique, spahis, goumiers, de l’artillerie et des mitrailleuses, en tout plusieurs milliers d’hommes. Notre tâche principale est d’accompagner les convois de et à M’Coun (7), Oued Aghbal, Boula Geraf (8) etc, d’empêcher les tribus non soumises de descendre leurs troupeaux dans la plaine (9) et de piller sur la sécurité du pays. Tous les soldats sont campés sous des marabouts, y compris les officiers. Mais nous avons commencé à construire non seulement des routes, mais aussi des maisons pour les casernements, hôpitaux, cuisines, logement des officiers, etc etc. La nourriture est assez bonne et suffisante. Comme l’eau n’est pas fameuse, on nous donne à chaque repas 1/4 de café et en outre à midi 1/4 de thé. Le vin n’est que pour le dimanche; impossible de trouver une goutte d’alcool en ville (10)
En ce moment il pleut assez fréquemment, mais ce qui est surtout désagréable c’est le sirocco, un vent glacial en hiver parce qu’il vient des montagnes couvertes de neige, tandis qu’en été il amène des tourbillons de poussière. Je vais journellement à l’exercice ou au tir, et je fais pas mal de progrès; j’aurai toutefois encore pour ça deux mois avant d’être un guerrier accompli. Ne te fais surtout pas de mauvais sang pour moi: je ne risque rien ici et j’espère seulement que la guerre ne durera plus trop longtemps. L’Écho d’Oran (11), qui donne les communiqués de la veille, paraît ici avec trois ou quatre jours de retard, car il ne peut arriver qu’avec les convois. J’attends donc volontiers le Journal que tu m’enverras. À part cela je ne manque de rien.
Leconte ne m’a plus écrit depuis mon départ de Bel Abbès; je connais les résultats jusqu’à fin Novembre et je crois que jusqu’aujourd’hui nous avons perdu environ 7000,- Frs depuis le début de la guerre de sorte qu’il nous reste encore 23000 Frs de bénéfice sur le dernier exercice. As-tu eu des nouvelles de notre avoué Mr. Bonamy? J’espère que l’affaire sera réglée au courant de ce mois de sorte qu’en Mars tu pourras recevoir de l’argent de Nantes (12). Comme tu as les titres en main tu es toujours à l’abri des besoins. Est-ce que Mr. W. t’a donné maintenant le bordereau des valeurs?
Et à propos, qu’est-ce que j’ai pensé le 30 à 9 h et à 21 h (13)? Georges ouvrirait bien grand les yeux s’il voyait ma «chambre» actuelle. Il s’y trouve deux caméléons que les camarades ont porté parce qu’ils attrapent les mouches en été. Ce sont des petites bêtes qui changent de couleur suivant leur entourage: vert, gris, brun etc. Dans le camp des tirailleurs à côté il y a un joli petit chacal, bêtes qui ne sont pas rares dans le pays. Il est solidement attaché et ressemble à un croisement de chien de berger avec un renard.
Il existe ici un poste de télégraphie sans fil, qui, par le grand poste de Tavrid (14), communique avec Paris. Les communiqués officiels sont transmis tous les jours, mais on ne nous les fait malheureusement pas connaître (15).
J’espère que tu as reçu entretemps mon colis et que j’aurai bientôt de tes nouvelles.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul

Notes (François Beautier):
1) - "jour de prêt" : la solde et les éventuelles indemnités, diminuées du montant de certains achats (notamment les timbres postaux) sont payées aux hommes de troupe (hors sous-officiers et officiers à solde mensuelle) au terme échu de chaque décade, en conformité d'un relevé individuel établi sous la responsabilité du Capitaine de Compagnie. Cette période, cette somme et ce relevé étaient dits "de prêt" puisqu'il s'agit pour l'Armée de rétribuer le soldat pour un service effectivement déjà rendu. 
2) - "comme en France et en Algérie" : hors des zones de combat en métropole et dans toute l'Algérie.
3) - "Jérusalem à peu près comme ce trou" : Paul, en parlant "comme d'un trou" de la ville sainte des trois religions monothéistes issues de la Bible (judaïsme, christianisme, islam), professe un athéisme et un antisionisme évidents.
4) - "bourrier" : ce vieux mot désignant les déchets n'est plus guère employé à cette époque que par les Alsaciens et par les ruraux des campagnes les plus traditionnelles, qui maintiennent encore en usage un français antérieur à 1870. 
5) - "marocains" : comme à son habitude Paul omet les majuscules aux noms des peuples non constitués en États-nations.
6) - "est bon marché" : il est étonnant que Paul n'explique pas le haut niveau des prix des produits d'importation par leur origine étrangère. Veut-il par là faire sentir l'absence pratiquement totale du Maroc sur le marché international malgré son rattachement à celui de la France du fait du protectorat ?  
7) - "M'Coun" : Msoun.
8) - "Boula Geraf" : officiellement Bou Ladjeraf, petite oasis sans village permanent, proche et à l'est de Taza. La Légion y avait établi un campement provisoire pour protéger le chantier du tronçon en construction de la ligne ferroviaire Oujda-Taza. Ce poste sera fortifié après l'attaque des rebelles de la mi-août 1915. 
9) - "descendre leurs troupeaux" : Paul ne qualifie pas la guerre coloniale à laquelle il participe par exemple en affamant les populations civiles nationalistes que l'Armée prive de pâturages de plaine en hiver, ce qui les pousse évidemment à tenter de piller les réserves alimentaires des tribus ayant fait allégeance à la France et au sultan du Maroc placé sous son protectorat. Cependant, en présentant cette méthode comme la seconde "tâche principale", Paul attire sur elle le regard de Marthe (et non de ses censeurs militaires) et oblige sa lectrice à juger d'elle-même. 
10) - "alcool en ville" : Taza compte des colons et soldats européens non musulmans, des juifs autochtones, des Berbères musulmans peu pratiquants qui, les uns et les autres, ne respectent pas l'interdit religieux musulman de l'alcool. C'est donc que les autorités françaises de la ville ont imposé cet interdit à titre militaire et civil notamment pour éviter d'une part que des agents de la rebellion et de ses appuis (turcs, espagnols, allemands) se servent du commerce de l'alcool pour affaiblir la vigilance des Français et discréditer les tribus musulmanes soumises, et d'autre part que se développe localement une production et un commerce d'alcool échappant au contrôle et au monopole de la métropole. 
11) - "l'Écho d'Oran" : grand quotidien algérien favorable au colonialisme français, publié à Oran depuis le 12 octobre 1844. 
12) - "Nantes" : le siège de la Compagnie Leconte dont Paul est l'un des associés.
13) - "le 30 à 9 h et à 21 h ?" : Marthe est née le 30 janvier 1880. L'acte officiel de sa naissance précise peut-être "à 9 heures" sans que l'on sache s'il s'agit du matin ou du soir...  
14) - "Tavrid" : La T.S.F. (télégraphie sans fil) a commencé à être utilisée au Maroc en 1908 par le Capitaine Gustave-Auguste Ferrié (créateur de l'émetteur-récepteur radio de la Tour Eiffel). Le "grand poste" évoqué ici n'est plus connu sous ce nom de Tavrid ou de Taurid. Il s'agit vraisemblablement de celui d'Oran (Algérie), situé sur le site littoral élevé de "Aïn El Turk", utilisé comme poste d'information météorologique maritime jusqu'en 1913 puis comme station de radiotélégraphie en relation avec la Tour Eiffel à partir de 1914.
15) - "pas connaître" : il semble néanmoins que Paul ait pu y avoir facilement accès, ce qui suppose une certaine proximité avec le secrétariat de sa Compagnie.

vendredi 6 février 2015

Lettre du 07.02.1915

Petit rappel en guise d'introduction:
Citoyen allemand installé en France depuis 1906, associé de la société L. Leconte, négociant en charbon, dont il dirige le bureau de Bordeaux, Paul Gusdorf s'est engagé pour la durée de la guerre dans la Légion Étrangère dès août 1914, dans l'espoir d'obtenir ensuite la nationalité française. Il est affecté au 1er Étranger, et d'abord envoyé à Bayonne, où il fait ses classes, avant de partir début décembre 1914 pour Lyon. Il y passe un mois avant de recevoir son affectation définitive au Maroc. Ses capacités intellectuelles et sa connaissance de la calligraphie et de la dactylographie lui ont valu, à Bayonne comme à Lyon, de confortables fonctions administratives. Il s'embarque début janvier 1915 pour l'Algérie, où de nouvelles aventures l'attendent... 
Le blog publie les lettres qu'il a envoyées tout au long de la guerre à son épouse Marthe, de nationalité allemande aussi, restée à Bordeaux avec leurs trois jeunes enfants, Suzanne, née en 1909, Georges (le futur philosophe) né en 1912, et la petite Alice, née en 1914. 



Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran près Bordeaux (Gironde) (France)

Taza, Dimanche, le 7 Février 1915

Ma chère petite femme,

Voici mon premier dimanche à Taza et j’en profite pour te raconter un peu de ce que j’ai vu depuis mon départ de Bel-Abbès. Je suis assis sur le mur extérieur de mon marabout (1), car les tentes sont entourées ici d’un mur haut de 75 cm pour mieux abriter les poilus. Le soleil tape assez dur et la fumée qui s’échappe de la cheminée de la cuisine monte tout droit au ciel. - Le départ de Bel Abbès était assez solennel (2). On nous a donné un paquet de tabac, des allumettes et du papier à cigarettes. Le colonel trouva un mot pour chacun, et tout le régiment, précédé de la music, nous a accompagné à la gare. Le voyage jusqu’à Oujda était très agréable dans des voitures de 3° plus confortables que celles en usage en France. On a déjeuné à Tlemcen, et en parcourant l’Algérie ensoleillée j’ai causé avec le sergent qui nous conduisait du Maroc et de la vie dans le bled, la vraie vie du soldat et du légionnaire en particulier. À la frontière du Maroc nous avons changé de train (3). Une tour en pierres marque la frontière, Algérie - Maroc à gauche et à droite sculpté dans la pierre. Le camp d’Oujda est à cinq km de la gare; le soleil était chaud et le sac lourd. Nous avons dîné et couché à Oujda; la ville arabe, assez grande, est entourée d’un mur crénelé haut de 3 à 4 m et percé de portes assez gracieuses. Beaucoup de monde dans les rues: des magasins européens à côté des boutiques arabes et des cafés maures voisinant avec des restaurants assez confortables et soignés. C’est un commencement de civilisation et dans 4 à 5 ans Oujda sera une ville importante et commerçante. 
Nous sommes repartis le lendemain matin à 5 h sur le petit chemin de fer stratégique à voie étroite qui sur une distance de 170 km va jusqu’à M’Coun (4). Adieu les wagons à voyageurs! Nous montons sur des voitures à marchandises, sur des ballots et fûts entassés et pendant trois jours y goûtons tour à tour la pluie, le froid, le vent et le soleil. On est quelquefois transi de froid et d’humidité; on grelotte, mais on se console mutuellement. Cela vaut encore mieux que marcher le sac au dos, avec fusil, 120 cartouches, équipement etc. Des casbahs (5) arabes par ci par là, des gares qui sont de petits forts, des montagnes filant à droite et à gauche. Le train semble dérailler à chaque courbe, on est secoué effroyablement, et nous sommes presque tous des gens mariés d’un certain âge. 
Nous restons deux nuits à Taourit (6) et une nuit à M’Coun, y laissant quelques hommes. La pluie tombe et les montagnes au fond, les monts Atlas (moyen) sont couvertes de neige. On se décourage lorsqu’il pleut, mais on reprend courage dès que le soleil reparaît. Et le soir la lune argentée verse sa blanche lumière sur ce paysage sauvage. Nous sommes assis ou couchés sur les wagons, nos couvertures sur les épaules, et nous songeons à l’avenir et au passé! Tout à coup un vieux légionnaire commence à chanter d’une voix dure et rauque «Guter Monn du gehst so stille» (7) - deux, trois autres le secondent et la vieille chanson nous tient émus comme autrefois dans la mansarde d’une ville allemande très lointaine on voyait monter la vieille lune et plonger dans sa lumière un «Markplatz» (8) quelconque où les tilleuls murmurent alors que la vieille fontaine chante mélancoliquement. «Morgenrot» (9), «Am Brunnen vor dem Tor» (10) etc suivent, car les allemands et autrichiens parmi nous ont beau être à l’étranger depuis des dizaines d’années ces vieilles chansons leur sont resté dans la tête et aucune «Tonkinoise» (11) n’a pu les faire oublier. 
À M’Coun nous quittons le train. 35 km jusqu’à Taza dans la boue profonde qui colle aux brodequins par paquets de 3 à 4 kg et qui fatigue horriblement. Il n’y a pas de routes ici, ce sont des pistes faites par les convois, et nous traversons des champs fraîchement labourés, passant par des collines, des vallées, des ruisseaux et des ravins. Nous escortons un grand convoi de vivres, et je suis dans l’avant garde du convoi qui se compose de plusieurs centaines de mules, mulets, chevaux et charrettes. En tête, quelques dizaines de spahis et goumiers (12) à cheval dans leurs costumes éclatant de rouge et blanc. À droite et à gauche, quelques sections comme flanc-gardes, et sur toutes les montagnes, sur tous les mamelons des cavaliers. Le coup d’oeil est magnifique dans le soleil superbe; les montagnes des deux côtés deviennent plus hautes et plus blanches; des convois de chameaux passent, et au milieu de notre convoi nous amenons un troupeau de boeufs et de moutons pour les différents postes et camps. Mais que de boue! Une véritable mer de boue qui triple la longueur de la route; et il fait chaud! Avec un certain nombre de poilus, peu entraînés comme moi, je reste à Oued Aghbal, à mi-chemin. C’est un grand camp militaire où les légionnaires et les territoriaux (13) (de Marseille, Nice, Cannes etc) nous font le meilleur accueil. Nous y restons deux jours, bien nourris, cherchant nous-même l’alpha (14) pour nos paillassons.
Le surlendemain, nous sommes repartis avec un autre convoi pour Taza; les «routes» avaient bien séché sous le soleil ardent, et pourtant, à certains endroits, il y avait encore une couche de boue épaisse de 50 cm.Environ 3 km avant Taza, j’ai pu attraper un mulet sur lequel j’ai fait une entrée solennelle dans la ville. Au milieu de prairies vertes que traverse un ruisseau, Taza s’élève sur une colline assez élevée entourée d’oliviers. 4 ou 5 minarets au-dessus des maisons plates qui semblent toutes être des ruines - un vieux mur crénelé qui suit tous les monticules et s’ouvre par ci par là sur des portes à moitié écroulées, quelques coupoles blanches de tombeaux arabes, telle apparaît Taza, avec, comme fond, les montagnes du haut Atlas. C’est comme cela que je me suis toujours représenté Jérusalem (15) (mais en plus grand). Des caravanes de chameaux et mulets s’approchent par la vallée; des troupeaux immenses peuplent les prés, gardés par des arabes à cheval; des cavaliers en burnous blancs ou rouges galopent, et des groupes de mendiants, sales et répudiants sont accroupis au mur. Les routes ne sont point pavées ou chaussées, mais les légionnaires du 1er Étranger sont là par centaines et y travaillent...
Je te parlerai dans ma prochaine lettre de la ville même, intéressante certes, mais répudiante par la saleté des masures arabes et juives.
Je ne sais point ce que sont devenus le tableau et la garniture d’Irlande qui te manquent. Peut-être en cherchant bien tu les retrouveras. Julia m’avait parlé d’un livre réclamé par Madame de Métivier, mais j’ignore lequel et ce n’est pas moi qui l’ai emporté! Mme de M. possède encore mes trois livres que je t’ai signalés et que tu peux réclamer. As-tu eu des nouvelles de notre avoué, maître Bonamy, Nantes? J’espère fermement avoir de tes nouvelles demain ou mardi, car les lettres n’arrivent que tous les deux jours avec les convois de M’Coun. Il y a cependant le télégraphe ici et en outre un poste de télégraphie sans fil. Tu me feras plaisir en m’envoyant le Journal tous les jours et, de temps à autre, une tablette de chocolat. 
Que font les enfants? Et comment vas-tu? Voilà dix jours que je n’ai rien eu de toi.
À bientôt! Mille caresses et baisers pour tous.

Paul

Tu pourras m’envoyer aussi quelques enveloppes et du papier à lettre qui sont hors de prix ici! 


Notes (François Beautier)
1) - "marabout" : nom de la grande tente militaire circulaire blanche en forme de chapiteau (forme, couleur et taille expliquant le surnom de “marabout”, tombe de notable sacralisé en pays musulman), assez haute pour qu'on s’y tienne debout et conçue pour le couchage durable de 16 soldats au sol (pourvu qu’ils aient tous les pieds orientés vers le centre), voire plus sur des lits superposés. 
2) - "solennel" : pour tous ces soldats, ce voyage marque la fin des classes (préparation militaire) et l'arrivée en zone de combat. Le risque de "mourir pour la France" devient réel, ce qui justifie le rituel un peu solennel que rapporte Paul.
3) - "changé de train" : depuis la frontière algéro-marocaine, c'est une ligne provisoire à voie étroite, de 0,60 mètre d'écartement, construite par le Génie militaire, qui dessert le Maroc oriental.   
4) - "M'Coun" : il s'agit de Msoun.
5) - "casbah" : citadelle traditionnelle, cité fortifiée.
6) - "Taourit" : aujourd'hui officiellement Taourirt, petite ville à 110 km. à l'est de Taza, sur la route et la ligne ferroviaire menant au siège de la Légion à Sidi Bel Abbès (Algérie), à mi-chemin entre Taza  et Oudja.
7) - "Guter Mond, du gehst so stille" : célèbre chanson populaire romantique allemande, écrite en 1848-1851 par Karl W. Ferdinand Enslin, où la Lune silencieuse est prise à témoin d'un amour impossible. 
8) - "Markplatz" : place du marché, halle.
9) - "Morgenrot" : aube.
10) - "Am Brunnen vor dem Tor" : "La fontaine devant la porte", chanson populaire allemande aussi titrée "Le Tilleul", dont Franz Schubert donna une version musicale très prisée. 
11) - "Tonkinoise" : titre incomplet d'une chanson française ("La petite Tonkinoise") devenue très populaire en 1906 grâce au comique troupier Paulin. La musique en était de Vincent Scotto ; les paroles de Henri Christiné évoquaient la colonisation de l'Indochine par la France.
12) - "goumiers" : membres d'un "goum", c'est-à-dire d'une unité d'infanterie légère de l'Armée d'Afrique, essentiellement composée d'autochtones. Les spahis marocains appartiennent à des unités de cavalerie légère.
13) - "territoriaux" : soldats de 34 à 49 ans considérés comme trop âgés pour être affectés en première ligne
14) - "alpha" : en réalité "alfa", de l'arabe "halfa", herbacée vivace typique des régions arides, notamment en Afrique du Nord. Les soldats l'utilisent comme de la paille.

15) - "Jérusalem" : Taza, avec ses minarets de mosquées et ses marabouts (tombeaux de personnalités religieusement vénérées), est ici comparée à l'image que se fait Paul de  Jérusalem. Il prend ainsi le contrepied de la revendication de cette ville par les mouvements nationalistes (sionistes) juifs - de plus en plus explicite à cette époque.