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lundi 7 novembre 2016

Lettre du 08.11.1916

Affiche pour l'emprunt de guerre, 1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 8 Novembre 1916

Ma Chérie,

Un de mes amis avec lequel j’étais très lié, le Caporal Frid, vient de nous quitter à destination de Bel Abbès où il va être libéré le 24 courant après 5 ans de loyaux services. Comme il a son frère à Libourne, il va se faire libérer à Bordeaux et il te rendra visite vers la fin du mois. Tu pourras t’entretenir avec lui du Maroc et de Taza, comme de tout ce qui touche la Légion. Frid est Russe, mais comme il a vécu longtemps à Paris avant de venir à la Légion il parle bien le français et - comme tout bon légionnaire - il aime bien le vin.
Quant à Savario (1), je n’ai plus eu de ses nouvelles, de sorte que j’ignore complètement si oui ou non il est allé à Caudéran. S. est du reste passablement fumiste et on ne pouvait pas trop se fier à lui, tandis que Frid est un bon camarade, loyal et sincère, comme il n’en existe malheureusement pas beaucoup ici ! 
Ta lettre du 25 Octobre vient de me parvenir à l’instant, alors que depuis 5 à 6 jours je n’ai plus reçu de journaux. Ci-joint en retour la lettre de Mr. Penhoat qui ne m’a plus écrit directement depuis une quinzaine de jours. Je crois comme lui qu’il est inutile que tu te rencontres de nouveau avec Leconte, mais qu’il ne ferait pas de mal si tu pouvais voir avec Penhoat Mes Bonamy et Palvadeau (2) à Nantes. Penhoat m’avait écrit simplement qu’il allait écrire à Me P. pour les comptes ! Un point, c’est tout, et dans sa lettre ci-incluse je ne trouve aucune autre allusion. Je lui ai écrit il y a quelques jours en lui conseillant de faire sommer Leconte par huissier de fournir les comptes. D’un autre côté, je serais aussi content que L. et P. (3) se rencontrent ne fût-ce que pour voir ce que Leconte a réellement dans le ventre. Comme déjà dit, je ferai dès mon retour à Taza l’impossible pour avoir une permission, mais il reste à savoir si je vais réussir. Les nouvelles instructions du Ministère de la Guerre disent bien qu’une permission doit être considérée comme une allocation régulière dont nul ne doit être privé, mais on est tellement habitué de voir la Légion placée hors du droit commun que nous nous attendons bien à être exclus de cette mesure (4).
Dieu sait du reste quand nous rentrerons à Taza - si toutefois nous y rentrons jamais. Ici, on est dévoré par les puces qui nous sucent le peu de sang qui nous reste et nous empêchent de dormir. Le temps s’est refroidi beaucoup et nous nous promenons toujours en kaki. Il est vrai qu’on nous a lu un rapport qu’on ferait venir de Taza nos effets de drap et les couvertures ; mais on attendra sans doute la fin de l’hiver pour mettre ce projet à exécution. Tu auras lu qu’après Douaumont on a repris Vaux (5), évacué “volontairement” par les Allemands. Mais vu d’ensemble la situation reste aussi obscure qu’il y a un an - ou presque ! Que tout le monde (ou à peu près) désire la paix, cela ne semble pas douteux, mais personne ne la veut. Peut-être que malgré tout la question financière va y mettre un frein, surtout si - comme on dit - le dernier emprunt allemand produit très peu de numéraire (6). Mais là encore on ne peut se fier trop aux journaux : regarde les derniers articles sur les impressions d’un neutre en Allemagne : l’histoire de moeurs, et dis moi si tu y crois un mot ! La bourgeoisie aisée qui voit partir les femmes pour le front y porter du soulagement aux poilus et qui se laisse faire !! Les femmes de la haute société qui disent aux femmes du peuple que la mobilisation de leurs maris ne doit pas les empêcher de mettre des gosses au monde (7)
Ah - c’est probablement ce maudit sirocco qui me rend pessimiste aujourd’hui !!!
Je t’embrasse du fond du coeur.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Savario" : Légionnaire français originaire de Caudéran, il a été déplacé à Sidi Bel Abbès pour y être démobilisé. Paul n'en n'a plus de nouvelles depuis septembre (voir sa lettre du 11 septembre).
2) - "Bonamy et Palvadeau" : avocats à Nantes.
3) - "L. et P." : Leconte et Penhoat.
4) - "cette mesure" : Paul fait de nouveau référence - voir sa lettre du 19 octobre 1916 - à la réforme d'octobre 1916 qui fixe le droit de chaque soldat à trois permissions de chacune une semaine (hors transport) par an.
5) - "Vaux" : alors que le fort de Douamont a été repris par les Français le 24 octobre 1916, celui de Vaux a été repris sans combat dans la nuit du 2 au 3 novembre 1916 (le gros des troupes allemandes de Verdun avait été déplacé en urgence sur la Somme).
6) - "peu de numéraire" : le dernier emprunt d'État allemand, lancé au printemps 1916, était déjà le quatrième depuis le début de la guerre : les trois précédents, souscrits massivement, avaient épongé l'épargne populaire, alors que l'inflation (autre moyen de financer la guerre) dissuadait fortement les rentiers de prêter de l'argent à l'État. Les souscriptions furent très décevantes : la banque centrale lança à partir de l'automne 1916, deux fois par an, simultanément des bons du trésor à très court terme et à fort taux, et d'autres à très long terme et à taux relativement réduit. L'inflation s'en trouva accentuée et l'Allemagne dut recourir en outre à des emprunts extérieurs. 
7) - "des gosses au monde" : les campagnes allemandes en faveur de la relance démographique et de la mobilisation des femmes dans les industries d'armement et dans les sections sanitaires de l'armée, n'étaient pas plus virulentes que celles des autres pays en guerre. Il semble que Paul manquait d'informations sur ce qu'il en était en métropole.


vendredi 14 octobre 2016

Carte postale du 16.10.1916

En août 1916, l'écrivain Guy de Pourtalès rachetait des actions de la Tribune de Genève avec les fonds de la Maison de la Presse Française, chargée de la propagande.


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 16 Octobre 1916

Ma Chérie, 
Merci pour les journaux et le très intéressant numéro de la Tribune de Genève (1) que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt. Je t’enverrai demain une coupure de journal anglais qui parle des buts de la guerre et qui t’intéressera sans doute aussi beaucoup. 
Le travail ici est toujours poussé activement et il semble à peu près certain que nous retournerons à Taza à la fin de la semaine. Heureusement que nous avons - à l’exception du sirocco - un très beau temps.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul

Note (François Beautier)
1) - "Tribune de Genève" : quotidien suisse francophone fondé en 1879 par un banquier américain. Populaire par son faible prix (compensé par des recettes publicitaires) il est aussi très sérieux par la qualité de ses informations. Pendant la Première Guerre mondiale, son rédacteur en chef Édouard Bauty maintient l'indépendance de ce journal envers les partis et les États frontaliers, avec cependant une tendance francophile.

mercredi 21 septembre 2016

Lettre du 22.09.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Touahar, le 22/9 16

Ma Chérie,

Voici une journée presque de repos pour moi : Je suis à la corvée d’eau aujourd’hui, c.à.d. j’ai à remplir à la source les sacs d’eau qu’un mulet emporte ensuite au camp. Cela me fait à peu près 1 à 1 1/2 heures de travail réel dans la journée et me permet de me laver comme il faut et de laver en outre mes effets. Je suis assis ici en plein bled, écrivant sur mon bidon qui se trouve sur mes genoux. Il fait, comme toujours depuis que nous sommes ici, un temps superbe et même le sirocco s’est calmé. Les bicots soumis (1) passent par ici pour vendre leur marchandise au souk (marché) à côté du nouveau camp. Je viens de faire emplette de 13 superbes oeufs pour 20 sous et d’un panier de raisin contenant de 2 1/2 à 3 kgs de raisin pour 10 sous. En échange d’une cigarette, un vieux Tsoul m’a donné une poignée de figues fraîches “mler, mler” (belles) (2) qui sont délicieuses, rafraîchies dans l’eau. Les raisins sont très bon marché parce que les Beni Kra Kra (3) (tribu soumise en janvier dernier) en plantent beaucoup. Nous y étions encore en Juillet, mais heureusement pour les Kra Kra (et pour nous) les raisins n’étaient pas mûrs à cette époque là. Les montagnes bleues et violettes en face plantées par ci par là d’oliviers  et parsemées de petits villages semblent si paisibles, les cigognes se promènent si près de moi et les figues et raisins sont si bons qu’on pourrait se croire dans un coin heureux si le canon du camp, celui de Bab Mersouka et celui de Koudiac (4) ne tonnaient pas à chaque instant. On voit alors un petit nuage blanc à l’endroit où l’obus éclate et, à l’aide de jumelles, souvent des hommes et des troupeaux fuyant vers le lointain. Des douzaines de cagnas ont été détruites et le grand village des Benim Garas complètement mis en ruine. 
Comme nous devons complètement terminer le poste pour que les hommes restant soient de suite bien logés, nous (les 6 Compagnies) (5) avons à faire jusqu’au 5 ou 10 Octobre au moins. Enfin, en attendant, nous ne faisons toujours pas de colonne ...
D’après ta lettre du 10 courant je comprends que la famille Penhoat est partie le 11. Tu vois une fois de plus que les espoirs que tu avais fondés sur cette visite se sont plutôt changés en ennuis. Je le regrette d’autant plus que j’avais, moi aussi, escompté une influence heureuse de cette visite sur ton pessimisme et ton délaissement.
Si tu vas au bureau, tu pourras y prendre, en dehors de mes lettres et copies de lettres personnelles, l’éléphant en ébène qui se trouve sur la bibliothèque ainsi que l’Histoire Naturelle (en allemand) qui est dedans. Je ne vois cependant pas beaucoup l’utilité, car si L. a fait ouvrir ce secrétaire il en connaît déjà le contenu et ce sera assez tôt que je le reprenne après mon retour.
Quant à ta pension (6), je te disais déjà sur ma dernière carte que c’est au séq. de porter soin à ce qu’elle te parvienne, faute de quoi tu serais à la charge de l’Etat et tu aurais même droit au paiement par la Mairie de 1 fr 25 par jour pour toi plus 50 cs pour chaque enfant contre production de mon certificat de présence au corps. Je connais nombre d’Allemands dont la femme et même la maîtresse touche cette allocation parce qu’eux sont à la Légion et cela depuis le début de la guerre, la famille n’ayant pas suffisamment de moyens d’existence. Je ne crois donc pas que Me Palvadeau (7) puisse refuser de s’occuper de cette affaire, car l’Etat devrait te payer alors pour depuis le début de la guerre près de 2000 Frs.
Penhoat étant Caporal Fourrier (8) et comme tel assimilé aux Sous-Offs vit naturellement bien plus cher que moi, sans toucher pour cela bien plus.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

                                                         Paul

Un bonjour à Hélène.

Ne peux-tu t’habituer à faire le T majuscule comme ceci : T, on corrige toujours ton T (9) sur les lettres.




Notes (François Beautier)
1) - "bicots soumis" : il s'agit précisément de Marocains de la tribu des Tsoul, pacifiés de force en 1914 et en juillet 1916 (par la compagnie de Paul), qui depuis lors suivent les soldats français à la fois pour les approvisionner en aliments frais et pour razzier les villages rebelles dont l'armée prend le contrôle. Cependant l'essentiel de la tribu des Tsoul demeure dissidente (rebelle).
2) - "mler" : ce mot écrit phonétiquement conduit soit à l'idée de "dernières" (cueillies, donc les plus fraîches), soit à une allusion salace au sexe féminin (possible dans ces milieux exclusivement masculins).
3) - "Beni Kra Kra" : officiellement Beni Krakra, tribu berbère qui a conservé malgré l'islamisation des mœurs antérieurs, dont la viticulture (cependant de plus en plus résumée à la production de raisin de table). Cette tribu supposée pacifiée de force en janvier 1916 a de nouveau mobilisé contre elle la Légion en mai puis en juillet (Paul participa à ces trois colonnes contre eux). 
4) - "Koudiac" : en fait "Koudiat el Biad", poste de la Légion servant avec celui de Bab Merzouka à contrôler la vallée de l'oued Innaouen (passage obligé de la route et de la voie ferrée, et aussi du téléphone entre Fès et Taza). Pendant tout l'été et l'automne 1916 ces postes servirent de point de départ et d'appui à des expéditions de pacification forcée contre la rébellion des Rhiatas et de leurs alliés (tribus et clans Beni Krakra, Beni Ouaraïn, Beni M'Gara, Beni M'Tir...) soutenue par l'Allemagne.
5) - "les 6 compagnies" : par manque d'effectifs, les groupes mobiles (ou "colonnes") sont composés d'éléments prélevés sur des régiments différents. D'après ce qu'écrit Paul, les constructeurs du campement militaire de Touahar étaient ainsi issus de 6 compagnies différentes. Cependant c'est bien la Légion de Taza qui menait les opérations (de même pour la construction de la voie ferrée).
6) - "ta pension" : Marthe doit recevoir de Nantes (voir la carte postale du 20/9/1916) la part des bénéfices de la société L. Leconte & Cie qui revient à Paul. Sinon, Marthe et ses enfants seraient considérés comme ne disposant pas de ressources suffisantes et toucheraient, comme toutes les familles dans ce cas de soldats au front, une allocation dont Paul précise plus loin le montant.
7) - "Me Palvadeau" : l'un des avocats de Paul.
8) - "Caporal Fourrier" : par ces majuscules grandiloquentes Paul se moque du grade très modeste (caporal) et de la fonction peu glorieuse (fourrier, c'est-à-dire magasinier d'intendance, originellement distributeur de fourrage) de son ami Penhoat, cependant mieux loti que lui du simple fait de son grade. 
9) -"ton T" : Marthe calligraphie vraisemblablement le T de Taza (ou de Touahar) en majuscule gothique allemande (ce qui le fait ressembler à un C en cursive romaine) , au grand agacement de Paul qui souhaiterait sans doute passer inaperçu pour accroître ses chances d'obtenir sa naturalisation.

jeudi 3 septembre 2015

Lettre du 04.09.1915

Meridja supérieur - Tracé d'une piste (http://www.unjouren14.fr/photos/pays/Maroc?page=1)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Bou Ladjeraf, le 4 Septembre 1915

Ma chérie, 

Je viens de recevoir ta lettre du 22 Août. Moi aussi, j’ai beaucoup pensé au 21 Août 1914, jour où j’ai signé un engagement dans la Légion (1), et si je vois combien l’avenir reste indécis, combien au contraire le présent est dur, je n’arrive parfois pas aux conclusions rassurantes que tu exprimes dans ta lettre. Pas que je crains l’avenir - car mon optimisme reste aussi intact que les armées russes (2) (qui ne cessent pas du reste de se replier) ; mais ce qui pèse surtout sur moi, c’est l’incertitude du lendemain immédiat. Ici on ne sait même pas où l’on sera le soir lorsqu’on se lève le matin. Voici moins de 15 jours que nous sommes à Bou Ladjeraf, venus pour nous “reposer” pendant 3 semaines. Mais depuis 8 jours déjà on parlait que nous allions rejoindre la colonne Simon qui opère actuellement dans l’Oriental (3). Et tout d’un coup on nous annonce hier soir que nous allons partir demain, vendredi, pour construire un nouveau blockhaus à quelques kilomètres d’ici à Djebla dans les montagnes. On devrait même rester là-bas, du moins un peloton de la Compagnie. Aujourd’hui cependant on ne nous a pas donné l’ordre de préparer le départ ; le Capitaine aurait réclamé auprès du Commandant à Taza, invoquant que la 24° a fait toutes les Colonnes depuis 2 ans, et on attend la réponse ... Ce serait dommage de partir maintenant, car, comme déjà dit, le service est agréable ici. 
Que ferions-nous si nous étions actuellement en pays neutre ? Non, il valait dans tous les cas mieux prendre nettement position dès le début et se ranger d’un côté ou de l’autre. Maintenant qu’on est dans l’engrenage, il n’y a qu’à aller jusqu’au bout et c’est ce que nous allons faire. Si je ne t’ai pas consultée en Août 1914 (4), cela provenait d’abord de la difficulté des communications avec l’Espagne (5). Enfin, j’aurais certainement rencontré beaucoup de résistance de ton côté et je savais pourtant que tu n’étais pas encore dégagée des sentiments qu’on t’avait inculqués à l’école (6). Par contre je n’ai point pensé que tu serais en danger à Bordeaux ; isolée oui, mais sans avoir rien à craindre. 
Le temps commence à changer ici. Le sirocco siffle furieusement et le soleil tape seulement bien de 10 à 16 hs. Les nuits sont froides et les matins frais. Hier, j’étais toute la journée au Petit Poste des Ravines (direction de Taza) . L’air était si pur et le temps si clair qu’on voyait comme tout près la ville dite mystérieuse (7) sur sa colline couverte d’oliviers et avec ses 5 tours de mosquées. Le terrain autour de Bou Ladjeraf est complètement nu, sauf le long du cours de l’Oued qui coule entre des roseaux et des lauriers roses. Sur les montagnes et les mamelons rien que du palmina. Mais il y a une foule d’oiseaux ici : Des cigognes innombrables, des charognards (Lammergeier) (8) et autres oiseaux de proie, enfin des alouettes, des hirondelles et d’innombrables corbeaux d’une taille presque effrayante.
Aux légionnaires d’origine allemande, autrichienne ou turque, on vient de biffer dans leur livret la mention ”Campagne contre l’Allemagne” pour la remplacer par les opérations militaires au Maroc (9).
Les journaux en retard sont arrivés hier jusqu’au 22 inclus, merci ! Continue dans tous les cas à m’écrire à Bou Ladjeraf d’où, le cas échéant, les lettres suivront.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                    Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "dans la Légion" : il semble que Paul ne garde pas un souvenir très précis de la décision - qu'il prit seul - de s'engager dans la Légion. En effet, son courrier en mentionne trois dates : celle du 21 août 1914 dans cette lettre du 4 septembre 1915, celle du 22 dans sa lettre du 21 mars 1915 (laquelle indiquait la mention de cette date dans son livret militaire comme celle du début de sa participation à la campagne militaire contre l'Allemagne), enfin celle du 23 dans sa lettre du 13 septembre 1915...
2) - "les armées russes" : depuis mai 1915, l'armée russe recule devant l'armée allemande, se retirant de Pologne. Le 25 août 1915, la ville de Brest-Litovsk est prise par les Allemands, qui poursuivent leur progression vers l'est en septembre. Cette retraite conduisit l'Empereur Nicolas II à prendre personnellement le commandement de ses armées le 21 août 1915.
3) - "l'Oriental" : le Maroc Oriental, où la rébellion n'est pas éteinte.
4) - "en août 1914" : Paul revient sur la décision qu'il prit seul de s'engager dans la Légion. 
5) - "avec l'Espagne" : aux premiers bruits de guerre, Paul, craignant pour leur sécurité, avait envoyé Marthe et les enfants en Espagne.
6) - "sentiments... à l'école": Marthe au début de la guerre nourrissait encore l'amour de sa patrie inculqué dans l'enfance.
7) - "la ville dite mystérieuse" : il s'agit vraisemblablement de la casbah (vieille forteresse arabe enfermant le cœur ancien de la cité) de Taza. Les soldats de l'armée française n'ont pas le droit d'y entrer : ils n'en connaissent que les contours et profils et la disent "mystérieuse".
7) - "Lammergeier" : le gypaète barbu, un rapace.
8) - "au Maroc" : le carnet militaire de Paul est donc lui-aussi raturé. Cette rectification est la suite logique de la décision de la France de se conformer à la Convention internationale de la Haye du 18 octobre 1907 reconnue par la France en 1910, interdisant d'affecter un soldat "ressortissant ennemi" au combat contre ses concitoyens. Paul ne commente pas cette nouvelle définition de son engagement, qui le déçut probablement puisque de combattant d'une démocratie menacée par une dictature il devenait agent de la domination coloniale du peuple marocain par la France. 

lundi 20 juillet 2015

Lettre du 21.07.1915

Criquet migrateur

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Juillet 1915

Chérie,

Nous voilà fixés sur le jour de départ de notre colonne : c’est Dimanche prochain, 25 courant, et si tout marche à peu près bien, nous ne resterons qu’une huitaine de jours dehors. Il est cependant à remarquer qu’habituellement on reste plus longtemps que le délai prévu. Je pense que je pourrai t’envoyer de temps en temps des cartes postales, c.à.d. lorsque nous resterons dans un poste ; mais de toutes façons ne te fais pas de mauvais sang si pendant la semaine prochaine ma correspondance est rare.
Nous avons été aujourd’hui à Bou Ladjéraf par une chaleur épouvantable. Tu ne peux pas te faire une idée de cette atmosphère : Le sol est grillé par le soleil ; des nuages de millions et de millions de sauterelles (1) s’abattent sur le peu de verdure qui reste, notamment les palmiers, le laurier-rose et les oliviers. Elles sont longues comme le doigt, et lorsqu’on voit un groupe, un bouquet de palmiers de loin, on croit qu’il y a des fleurs. Ce n’est qu’en s’approchant qu’on voit les sauterelles qui restent toujours ensemble et s’avancent par nuages. Il faisait si chaud aujourd’hui qu’on pouvait à peine toucher les parties métalliques du fusil et on s’étonne, une fois rentré, comment on a pu grimper tous ces mamelons à une chaleur de 45 à 50° ! Enfin, j’espère que nous partirons en colonne avec un sac bien allégé de façon à ce que cela ne soit pas trop pénible.
Je suis content que le petit sac te plaise. Sais-tu que ce sont les hommes qui le portent ici ? Presque tous les Officiers & Sous-Officiers des troupes indigènes (Spahis et Goum) portent un sac de ce genre dans leur bournus (2). Ils ont aussi souvent des ceintures ou des selles en cuir coloré et portent avec cela un formidable chapeau d’une paille très fine et légère (genre Panama) haut de 30 à 40 cm et avec un bord d’une largeur invraisemblable. Les tenues de ces officiers notamment sont bien plus pittoresques et même élégantes que celles des Officiers européens.
Hier nous avons eu un formidable sirocco, chaud et plein de poussière de sorte qu’on était fort peu à l’aise dehors sur la route où nous avons travaillé. Aujourd’hui le temps est orageux, on entend gronder le tonnerre, mais aucune pluie ne veut tomber et il paraît que cela restera comme cela jusqu’au mois de Septembre !
Je trouve tout de même fort injuste l’histoire ou plutôt la campagne de Mr. Béranger (3) et je suis persuadé qu’il y a là des dessous que nous connaîtrons peut-être après la guerre, mais pas avant. Et bien des choses nous apparaîtront alors sous une autre lumière ... (4) Je me fais pour le moment peu de soucis pour l’avenir, voulant laisser passer d’abord l’orage du présent avant d’envisager quoi que ce soit. Tout cela s’arrangera certainement beaucoup plus facilement qu’on ne croit en ce moment.
Je note notre compte chez Mme Robin et que tu penses pouvoir t’arranger de payer les autres termes au fur et à mesure sans vendre de titres. Je t’ai déjà donné mon avis à ce sujet et te prie de nouveau de ne pas trop te priver. Si tu arrives à t’en tirer à peu près, ce sera bien joli et je serai le premier à t’en féliciter. Ceci d’autant plus que j’ai été peut-être quelquefois injuste vis à vis de toi sous ce rapport. On réfléchit tout de même sur ces choses-là quand on est, comme moi, dans un état quasi primitif.
Je te joins une lettre de l’Ameublement Général (5) à laquelle il n’y a bien entendu rien à répondre ni à payer avant la fin de la guerre. Tu te rappelles que cette maison m’avait déjà écrit une première fois lorsque j’étais à Bayonne et la présente lettre a fait du chemin avant de me parvenir.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Georges parle quelquefois de moi ?
Mes meilleures caresses pour eux et pour toi un bon baiser.


                                                Paul

Notes (François Beautier) 
1) - "sauterelles" : en fait criquets migrateurs.
2) - "bournus" : en réalité burnous, long manteau de laine avec capuche triangulaire. Paul a peut-être retranscrit phonétiquement le mot arabe localement prononcé "bournous". 
3) - "Béranger" : Henry Bérenger. Paul a déjà parlé en mars et avril 1915 de cette campagne du sénateur Bérenger exigeant de renvoyer de la Légion les "ressortissants ennemis", donc les Allemands, dont Paul lui-même, qui constate sereinement que la Légion en perdrait une part trop importante de ses effectifs. 
4) - "une autre lumière" : la rumeur disait à l'époque qu'il s'agissait de réduire le nombre des "embusqués" étrangers (dont des "ressortissants ennemis") affectés à des postes non-combattants dans les services d'arrière des armées, dont la Légion, notamment en métropole. 
5) - "l'Ameublement général": entreprise commerciale de vente de mobilier d’ameublement. Les Gusdorf avaient vraisemblablement versé un acompte pour une commande de meubles qui n’avait pas été livrée du fait de la guerre, ou avait été bloquée du fait du séquestre. Paul expliquera à Marthe en février 1916 que cet acompte rapportera un intérêt qu'il encaissera à la fin de la guerre.

dimanche 22 février 2015

Carte postale du 23.02.1915


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

le 23-2-1915

Je viens de recevoir ton premier envoi de journaux datés du 12 courant et t’en remercie. Mais je n’ai encore reçu aucune ligne ici (sauf les quelques lettres par Bel Abbès ; j’espère néanmoins que vous allez tous bien et qu’avec le courrier de ce soir j’aurai des nouvelles! Nous avons ici le Sirocco depuis plusieurs jours. C’est une tempête épouvantable ! Mr. Plantain vient de m’écrire, il va toujours à merveille et a eu 8 jours de “repos”. Si cela nous arrivait aussi à nous autres de temps en temps !
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                        Paul