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lundi 18 décembre 2017

Lettre du 18.12.1917

Skatspieler, Otto Dix, 1920


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 18-12-17

Ma Chérie,

Je suis sans tes nouvelles depuis tes lignes du 30 Novembre : il est vrai que, par suite des chutes très abondantes de neige dans la région, les communications deviennent de plus en plus difficiles. Tu recevras sans doute tout un paquet de mes lettres en même temps et tu auras reçu dans la première semaine de Décembre mes premières nouvelles d’Aïn Leuh. J’ai rarement vu autant de neige : c’est un véritable temps de Noël, comme on se présentait cette fête dans son enfance : une couche d’au moins 30 à 40 cm toute blanche sur tous les objets et des glaçons énormes au bord des toits. Les flocons tombent sans discontinuer, si denses qu’on ne voit pas bien loin et les hommes ont beau enlever la neige sur les routes, une heure plus tard on ne s’aperçoit même plus de leur travail. Il me semble qu’autrefois la fête de Noël tombait toujours dans une période comme celle-ci, mais chose bizarre, dès que mes souvenirs commencent à se préciser, je me rappelle que nous avions toujours des pluies à Noël, à quelques rares exceptions près.
J’ai reçu toutefois le Journal du Peuple (1) jusqu’au 5 courant, bien que du 30-11 au 5-12 tu m’aies sûrement écrit aussi des lettres. L’article “La voix des mutilés allemands” que tu avais marqué n’est sûrement pas reproduit par la grande presse, étant de nature à apaiser les haines au lieu de les aviver. Qu’il y ait eu aussi en Allemagne des publications dans le genre du “Feu” m’a également intéressé. Le député Mayeras (2) de la Seine est sûrement dans le vrai lorsqu’il explique que la grande majorité des députés a peur de perdre ses mandats en cas de nouvelles élections. Cela doit s’appliquer aussi bien à la France et l’Italie qu’à l’Allemagne et l’Autriche (3), car tous ceux qui souffrent en ont assez et, sans considérations politiques, désirent un changement profond des états de choses actuellement - et depuis trop longtemps - existants. Il me semble toujours que cette guerre ressemble de plus en plus à une épreuve de l’élasticité, de la soumission et servilité humaines et que bientôt on arrive de part et d’autre à l’extrême limite. Dans l’intérêt de l’humanité il serait à souhaiter que cette limite soit atteinte simultanément dans les camps opposés ; mais l’exemple russe a prouvé que tous les hommes ne sont point égaux (malheureusement) ; il apparaît cependant presque certain que c’est là la seule issue possible de l’impasse dans laquelle tout le monde est engagé. Et ce serait en même temps une démonstration éclatante des peuples, de la grande masse anonyme, qu’ils n’entendent pas qu’on dispose d’eux sans égard à leur souffrance et leurs sentiments.
Je me demande parfois quelles idées peuvent germer dans les têtes de nos enfants pendant cette période. Suzanne notamment doit se faire des réflexions qui, peut-être, ne resterons pas sans influence sur son caractère. Elle est du reste moins communicative que d’autres enfants de son âge et je ne puis pas me figurer que ce soit par simple calcul de se rendre intéressante. En temps normal, cela aurait été le moment de l’envoyer au lycée de jeunes filles ...

le 19-12

Il a neigé encore toute la nuit ; hier soir de 9 h à 10 h, lorsque j’étais de garde, les flocons tombaient de telle façon qu’en 5 mn j’étais couvert d’une couche épaisse - un véritable Père Noël. Les chacals rôdent autour du camp et des milliers de corbeaux sont posés presque à côté des fils de fer. Ils ne la mènent pas bien large non plus, les pauvres bêtes - il y a bien 60 à 70 cm de neige dehors : je n’en ai jamais vu autant, exception faite peut-être de la fête du ski au Feldberg (4), dans la Forêt Noire. Cela va être 12 ans au mois de Février. C’est égal, on commence tout de même à se faire vieux.
Le convoi et le courrier de Meknès vont rester encore en panne aujourd’hui - c’est tout de même embêtant d’être bloqué comme cela en automne déjà, car l’hiver ne va commencer qu’après-demain. Il s’en suivra - si le temps continue - que nous ne pourrons pas aller non plus à Meknès le 29. Sous un rapport je ne le regretterais pas, car il ne fait pas bon coucher en cette saison-ci sous la petite tente ni marcher dans la neige, sac au dos, des étapes d’une trentaine de kilomètres. Mais d’un autre côté les lettres etc. mettraient 3 jours de moins pour l’aller et autant pour le retour ce qui est appréciable.
Je vais attendre jusqu’à 1 1/2 h pour voir si le courrier n’arrive pas avec des nouvelles de Me Palvadeau, soit directement, soit par ton entremise. Sinon, je vais lui écrire un mot. Je regrette seulement que par suite de la longueur de l’affaire des titres tu n’aies pu lui envoyer encore les 200 Frs (5). Car cela aurait tout de même fait un meilleur effet.
Peut-être que Me Lanos (6) t’a tout de même avisée entretemps ...?
Et comme cette lettre arrivera à peine pour le 1° de l’an, laisse moi te souhaiter encore que 1918 voie enfin la fin de notre misère, de la guerre et de notre séparation.
Je t’embrasse ainsi que les enfants bien tendrement.

Paul


Le bonjour pour Hélène.


Notes (François Beautier)
1) - « Journal du Peuple » : fondé par le socialiste contestataire Henri Fabre, ce quotidien était alors le mieux informé des actualités russes. Il devint d’ailleurs le propagandiste des thèses révolutionnaires internationalistes léninistes.
2) - « Mayeras » : en fait Barthélémy Mayéras (voir la lettre du 16 décembre 1917).
3) - « l’Autriche » : Paul ne déroule ici qu’une infime partie de la liste de la cinquantaine de nations qui souffraient alors de leur implication dans la Grande Guerre. 

• Suite du 19/12/17 :
4) - « Feldberg » : station de ski renommée en Allemagne, en Forêt Noire à 1277 m d’altitude.
5) - « 200 Frs » : il s’agit d'une avance sur les honoraires de Me Palvadeau, avocat de Paul à Nantes. Marthe n’a pas pu la régler puisque le juge du séquestre n’a toujours pas autorisé la vente de titres appartenant au couple.
6) - « Me Lanos » : cet avocat représente son collègue Palvadeau à Bordeaux.

jeudi 27 avril 2017

Carte postale du 28.04.1917


Avertissement: Chers lecteurs, une lettre égarée récemment retrouvée, datée du 12 avril 1917, vient d'être remise à sa place dans le blog, avec les notes de François Beautier, et je vous invite à la consulter. Anne-Lise Volmer 


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet  Caudéran

Touahar, le 28 Avril 1917
  Samedi

Ma Chérie, 
Je viens de recevoir ta lettre du 17 ainsi que le livre de Barbusse “Le Feu” (1); mille mercis. L’installation dans notre nouveau poste étant à peu près terminée, je t’écrirai demain une lettre.
J’espère que mes lettres des 6 (2) (de Souk el Had) et 20 (3) (de Taza) au sujet de Leconte sont parvenues entretemps et attends tes bonnes nouvelles à ce sujet.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul




Notes (François Beautier)
1) - "Le Feu" : sous-titré "Journal d'une escouade", le roman-témoignage de guerre plus ou moins autobiographique de l'engagé volontaire Henri Barbusse (qui avait plus de 40 ans au début de la guerre) parut en feuilleton en 24 chapitres dans l'Œuvre à partir d'août 1916 avant d'être publié chez Flammarion, en un seul tome de plus de 400 pages, en novembre 1916 et d'obtenir en décembre le prix Goncourt. (Voir sur Instagram "lirelesgoncourt)
2) - "6" : cette lettre n'a pas été reçue ou conservée. Elle aurait été écrite le jour même de la prise du camp d'Abdelmalek, à laquelle Paul contribua de loin - en le contournant par le nord avec sa colonne alors que l'autre Groupe mobile l'attaquait par le sud - mais cependant d'assez près pour que son livret militaire en porte la mention.
3) - "20" : il s'agit vraisemblablement de la lettre datée du 19.

dimanche 24 juillet 2016

Lettre du 25.07.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 25 Juillet 1916

Ma Chérie,

J’ai en mains tes lignes du 16 et les journaux jusqu’à ce même jour ; ma lettre du 22 avec réponse à ton rapport te sera parvenue à temps. Nul doute que 2 à 3 cartes de la colonne arriveront encore. Je sais d’une façon certaine que le 30 Juin j’ai mis une carte à la poste à Matmatta (1) après l’avoir eue pendant 3 jours dans la poche. Une autre carte est partie des Benim Gara (2) le 3 ou 4 Juillet avec un muletier de notre Compagnie, ce qui fera en tout 2 lettres et 5 à 6 cartes pendant toute la colonne, soit 2 par semaine. 
Suivant ton désir je te retourne ci-joint les 2 premiers feuillets de ton rapport du 14 et ferai suivre le reste par un prochain courrier. Tu ne dis pas si l’avocat t’a accompagnée chez le Procureur et tu donnes aussi bien peu de détails de cette entrevue. Je suppose même, d’après les termes de ta lettre, que ce que tu rapportes de lui t’a été dit par un des avocats ? Si tu l’as vu, quelle a été ton impression personnelle de lui ? Pour ce qui est de l’incident à la Compagnie d’Orléans (3), il s’est produit en effet dans la première dizaine du mois d’Août. L. avait répondu que je m’étais engagé et on n’en parlait plus. Dans une récente lettre à Mr. Penhoat, L. frôle à nouveau cette question, parlant vaguement de certains clients qui ne voulaient pas continuer à donner leurs ordres à la maison si ... (4) Mais je n’y crois point et reste persuadé que c’est un mensonge et rien de plus. Tu as bien fait de donner les 100,- Frs à Me Lanos, car de cette façon tu n’auras pas le sentiment de demander une aumône en lui posant tes questions et lui s’y intéressera sans doute davantage. Et je te rappelle à cette occasion que le cas échéant les C.F. (5) 1912 30% sont à réaliser une à une.
Je crois que nous n’avons maintenant qu’à attendre les évènements car je dois nécessairement attendre la levée du séq. (6) avant de reprendre ma correspondance avec L.
Ici la chaleur continue à nous déprimer d’une façon insensée. Du matin au soir il brûle dans un ciel clair et lumineux ; toute la végétation est complètement desséchée. Il fait si chaud qu’on n’a qu’à poser son bras sur une table ou une feuille de papier pour les mouiller complètement. On ne peut pas dormir pendant les heures de la sieste et nous souhaitons seulement qu’on laisse passer au moins le mois d’Août avant de nous envoyer de nouveau en colonne. Hier nous avons escorté un convoi jusqu’à Macknassa (7), partant d’ici à 4 hs pour rentrer vers 13 hs. Bien que nous marchions sans sac notre kaki était comme s’il sortait de l’eau ... Le soir à partir de 19 hs il commence à faire bon. Alors, lorsqu’il y a concert au cercle, on se promène sous les vieux oliviers, les figuiers et les autres grands arbres qui doivent être presque aussi vieux que les murs de Taza. La lune verse sa lumière pâle à profusion et sur le fond sombre du ciel les arbres paraissent tout clairs, presque transparents, comme les hêtres au printemps lorsqu’ils ont leurs premières feuilles. La musique des Territoriaux joue des airs souvent très connus, de Carmen (8), Faust (9), Poète Paysan (10), Trouvère (11) etc. Et en se promenant à droite et à gauche on entend quelquefois un légionnaire fredonner un peu de la musique : “Tu unsre Heimat - Ziehen nur wieder”(12).
Ce n’est que depuis une huitaine que je ne ressens plus rien des fatigues de la colonne. Pendant quelques jours j’avais des rêves affreux : je revoyais le cadavre d’un nègre (13) marocain, tout nu, abandonné par les bicots sans être enterré (les Marocains n’enterrent jamais un nègre) - des bicots étendus sur le dos et saignant abondamment par la poitrine - une autre scène encore qui s’était passée un jour lorsque nous étions campés sur un mamelon assez élevé, autour des murs d’une grande casbah détruite. L’herbe était à plusieurs km autour de nous plus haute qu’un homme et toute sèche. Nous avions monté nos tentes et commencions à débroussailler autour des guignols (14) pour pouvoir observer et aussi pour nous garantir contre un incendie. Tout d’un coup quelqu’un crie “Le feu !” (15) À 200 m de nous, en bas, nous voyons une flamme qui, dans l’herbe sèche, avance rapidement de tous les côtés. Etait-ce de la malveillance ou de la négligence ? Peut-être bien que quelqu’un avait jeté une allumette ou un bout de cigarette. Toujours est-il que 5 minutes plus tard nous avions des flammes immenses sur tout le front devant nous et une odeur âcre qui, poussée par le vent, s’abattait sur nous. Nous avions juste le temps de terminer le débroussaillage devant nos tentes pour arrêter le feu à 5 m devant nous ...
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

                                                 Paul

P.S. En achetant les pantalons en toile blanche pour moi, demande donc une facture que tu m’adresseras s.t.p. Mais cet envoi ne presse pas bien entendu. 



Notes (François Beautier, Michel Chasteau)
1) - "Matmatta" : officiellement Matmata.
2) - "Benim Gara" : en fait, territoire des Beni M’Gara (décidément, Paul privilégie l'approche phonétique !), clan berbère soumis de force en 1914 par les troupes du colonel Gouraud puis par deux groupes mobiles de la Légion au tout début juillet 1916. Paul y est passé, avec sa colonne, juste après cette "pacification" qui permit de dégager la rive nord de l'oued Innaouen de la rébellion des Beni M'Gara. 
3) - "Compagnie d'Orléans" : en fait "Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans", dite "Compagnie Paris-Orléans" ou "P.-O.", assurant le transport ferroviaire d'Orléans à la Gare d'Orsay à Paris. L'incident évoqué par Paul en août 1914 est vraisemblablement lié à une commande de charbon non ou mal satisfaite (en quantité, qualité, délai ?) à Bordeaux (la P.-O. se ravitaillait dans tous les ports français et se faisait livrer par les autres compagnies ferroviaires françaises) du fait de l'entrée en guerre et dont Paul, alors mobilisé et en route pour la Légion, serait en 1916 tenu par Leconte pour responsable.
4) - "si ..." : on peut imaginer la suite : "l'agent allemand Gusdorf n'est pas écarté de la société". Cependant, pourquoi Paul ne l'aurait-il pas écrit alors qu'il en parlait assez clairement dans ses précédents courriers ? Peut-être a-t-il en tête un autre type d'accusation qu'il lui répugnerait encore plus de transcrire : songe-t-il à l'antisémitisme, bien présent mais qu'il ne veut pas voir ?
5) - "les C.F." : les obligations du Crédit Foncier émises le 20 janvier 1912 avec intérêt de 3% (et non de 30%), que Paul conseille à Marthe de se faire rembourser une à une en cas de besoin (chacune valant 250 francs).
6) - "séq." : séquestre.
7) - "Maknassa": officiellement Meknassa, poste fortifié sur la route reliant Taza à Fès par le nord de l’oued Innaouen. Paul y est passé à plusieurs reprises depuis 1915.
8) - "Carmen" : opéra comique de Georges Bizet.
9) - "Faust" : le dernier opéra en date dédié à ce personnage est alors celui de Charles Gounod, plus à la mode à cette époque que celui d'Hector Berlioz.
10) - "Poète et paysan" : l'ouverture de cette opérette de l'Autrichien Franz von Suppé est alors encore très populaire.
11) - "Le Trouvère" : opéra et ballet de Giuseppe Verdi.
12) - "Tu unsre heimat ; Ziehen nur wieder" : (Note de Michel Chasteau) le texte exact serait plutôt "In unsre Heimat ziehen wir wieder." ("Nous retournons/retournerons au pays natal"). Il s'agit très probablement de la traduction allemande d'un passage célèbre du Trouvère de Verdi, "Ai nostri monti ritorneremo".
13) - "un nègre" : ce terme, de même que celui de "bicot" est à cette époque manifestement raciste. Mais à cette époque le racisme n'est ni une tare ni un délit.
14) - "guignole" : tente militaire (aussi dite guitoune).

15) - "Le feu ! " : ce cri évoque par association d'idées la parution en feuilleton, à partir du 3 août 1916 (à peine deux semaines plus tard), dans le quotidien L'Œuvre, du récit de Henri Barbusse titré "Le Feu" qui sera couronné du prix Goncourt à la fin de l'année. On imagine que Marthe et Paul, qui lisent la presse, se rendent bien compte que la guerre n'est pas de la même nature au Maroc - où il ne s'agit d'ailleurs officiellement que de "pacification" - et dans les grandes boucheries industrielles de la Grande Guerre en Europe. Cependant, à l'échelle de ce couple et de cette famille la peur et l'angoisse sont de même nature et intensité.