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vendredi 12 mai 2017

Lettre du 13.05.1917




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza (1), le 13 Mai 1917

Ma Chérie, 

Je te confirme ma carte postale du 11 courant, et viens de recevoir également ta lettre du 29 écoulé après celles du 30 Avril et 1° Mai.
Je vais te renvoyer - sans en avoir eu besoin - la coupure de la Démocratie de l’Ouest et la copie de la lettre de Leconte avec la réponse du même journal (2), car j’ai pu me rendre compte entretemps que la fiche de renseignements en question n’émane pas des autorités civiles mais concerne uniquement ma “carrière militaire”. Elle contient même des indications si manifestement fausses sur mon passage à Lyon (3) qu’il ne sera point difficile aux autorités militaires de se convaincre de l’erreur, si toutefois ils se donnent seulement la peine de faire une petite enquête. Mais voilà que la colonne de Taza (4) est à nouveau en route, ainsi du reste que celle de Fez, et bien que le Colonel Batbedat (5) soit probablement resté à Taza, il y aura de ce fait un retard sensible parce que les pièces partent d’ici au Bureau du Bataillon qui se trouve en route pour être transmises après au Bureau du Régiment. Enfin la réponse doit bien arriver un des prochains jours et je verrai alors. Dans tous les cas, je ne laisserai pas l’affaire là, tu peux en être certaine.
Tu ne souffles toujours pas mot sur ta situation financière et si tu t’es procuré de l’argent - assez pour tenir jusqu’à ce que l’envoi de Nantes (6) reprenne comme je l’espère bien. C’est là pourtant le point qui m’intéresse le plus, car je ne veux en aucun cas que tu te prives de quoi que ce soit, les enfants et toi. Tu me rendras donc compte dans ta prochaine lettre que tu as fait suivant mes instructions ! (7)
J’ai fini la lecture du “Feu” et je te retournerai le livre après l’avoir donné à lire à quelques camarades. C’est certainement un livre vécu, non seulement par un homme mais par des milliers sinon des millions. Il n’y a que la fin, la conclusion finale où l’on sent l’inspiration du poète qui monte à des hauteurs où la moyenne des hommes ne se lève pas, bien que Mr. Barbusse fasse prononcer ces conclusions par des humbles dans un milieu qui est bien celui de la guerre et de la misère et dans des expressions et tournures qui n’ont rien de celles d’un académicien (8). J’y souscrit comme j’ai rarement souscrit à une idée généreuse - mais je conserve un doute : Crois-tu vraiment que cette spécialisation sur la guerre, son commencement et son but, soit générale, du moins dans les milieux qui ont une certaine instruction et liberté de vue ? Barbusse est sans doute bien situé pour le savoir, Penhoat aussi émettait des idées dans ce sens (9), mais dans la pratique, dans l’exécution, je n’ai rien vu jusqu’ici, rien !!! Ce qu’il y a de certain, c’est que pendant les moments, les heures, les jours de grande fatigue on oublie les haines et querelles ordinaires pour tourner toute sa colère contre ceux ou celui qui sont les auteurs directs de la fatigue en question. Mais une fois reposé, ces détails s’oublient rapidement. Voilà ce que j’ai souvent observé, pendant nos colonnes notamment.
A propos, je t’ai envoyé ces jours-ci un numéro du Canard Enchaîné dans deux enveloppes, l’as-tu reçu, ainsi que la “Guerre des Mômes” (10) que j’avais retourné comme imprimé au mois d’Avril ou même fin Mars ???
Je ne crois point que les hommes en rentrant dans leurs foyers trouveront leur femme changée autant que tu le dis. Toute la vie sociale est telle qu’une fois le travail intérieur à la maison accompli, la femme (qui tient autant à ses aises que l’homme) ne voudra pas renoncer tout à fait au repos et au plaisir pendant les quelques heures qu’elle garde libres. Que la jeune fille tâchera, s’efforcera même de conquérir une plus grande place dans les carrières dites libérales ou scientifiques, je le crois volontiers, mais pas la femme mariée (11). Du reste, la secousse donnée par la guerre s’apaisera petit à petit et si en politique par exemple l’influence de la femme se fera plus sentir à l’avenir, ce ne sera pas encore cela qui changera beaucoup à la vie sociale. Pendant les premiers dix ans qui suivront la conclusion de la Paix, il y aura du reste tant de blessures à panser qu’il ne faudra pas compter sur des changements profonds dans les vieilles habitudes ! C’est du moins mon avis.
Je me rappelle assez bien l’exposé ou la préface de la “Lyrique” de Busse (12) qui est, d’une façon générale, très clair et assez juste à part son jugement téméraire sur H. Heine (13) que je mets plutôt sur le compte de la jeunesse de l’auteur qui n’avait que 26 ou 27 ans lorsqu’il écrivait ce livre. Mais c’est W. Bolsche qui parle dans “Hinter der Welstadt” (14) de l’institution d’universités libres, accessibles aux femmes etc., et non Busse ?
Comment vont les enfants ? Est-ce qu’Hélène a trouvé quelque chose pour la journée ? Je pense quelquefois à elle, en me demandant si c’est réellement son sentiment qui l’attache aussi solidement ou bien l’intérêt qu’elle y trouve, bien qu’en ce moment surtout les bonnes places ne doivent pas être rares pour elle ? (15)
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

Paul

Je suis curieux si Woolougham réussira à obtenir le fameux “certificat de loyalisme” (16).
Inclus 1 copie en retour (17).




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Taza, le 13 mai 1917" : à cette date Paul était en réalité au Col de Touahar.
2) - "réponse du même journal" : Paul avait demandé à Marthe, dans sa lettre du 19 avril 1917, de lui expédier ces documents. Elle l'avait donc fait.
3) - "passage à Lyon" : Paul stationna au dépôt-siège de la Légion de Lyon du 30 novembre 1914 au 4 janvier 1915. 
4) - "colonne de Taza" : Paul n'en fait alors pas partie puisqu'il stationne à Touahar avec un détachement de son régiment. Mais l'organisation de cette colonne partant de Taza (en coordination avec celles de Msoun à l'est et de Fès à l'ouest) sera évidemment traitée en priorité par rapport à la requête adressée par Paul à son chef. 
5) - "Colonel Batbedat" : il s'agit en fait du Lieutenant-Colonel Lucien Batbedat, qui commanda le 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger de 1915 à 1918. Paul a déjà demandé à ce supérieur (sans le nommer) de diligenter une contre-enquête pour corriger sa fiche de renseignements militaires (voir sa lettre du 19 avril 1917). En mai 1917, le Lieutenant-Colonel Batbedat était occupé à l'organisation des sorties conjointes des Groupes mobiles de Fès, Taza et Msoun contre les rebelles d'Abdelmalek. On trouvera une biographie succincte à l'adresse http://www.fanion-vert-rouge.fr/biographie/batbedat2.htm (site non institutionnel).
6) - "l'envoi de Nantes" : il semble que la société L. Leconte ait cessé d'envoyer chaque mois à Marthe une somme de 300 francs prélevée sur les intérêts de la part du capital de Paul dans cette société, et que le relais soit en attente d'être pris par l'administrateur du séquestre, établi à Nantes.
7) - "mes instructions" : Paul conseillait à Marthe de vendre des titres (voir sa lettre du 29 avril 1917).
8) - "académicien" : Barbusse fut membre de l'Académie Goncourt (il en avait reçu le prix pour "Le Feu" en décembre 1916) mais pas de l'Académie française. 
9) - "dans ce sens" : il semble que Paul doute alors que le petit peuple soit par nature généreux, pacifique et fraternel, et que le monde aille nécessairement vers la lumière... Cet état dépressif parfaitement crédible rend nécessaire et urgente - pour n'importe quel lecteur  - la délivrance d'une permission "de détente".
10) - "Guerre des mômes" : livre d’Alfred Machard (1887-1962) publié en 1916 chez Flammarion avec pour sous-titre “L’épopée au faubourg”. Paul avait annoncé qu'il en enverrait un exemplaire pour l'anniversaire d'Alice en novembre 1916, puis - n'ayant pas pu l'expédier - pour son cadeau de Noël (voir les lettres des 26 novembre et 7 décembre 1916). 
11) - "pas la femme mariée" : c'est-à-dire Marthe ! Paul continue à nier que le désir de Marthe de faire une carrière et de s'accomplir en tant que personne soit autre chose qu'un caprice inspiré par les circonstances... 
12) - "Busse" : Carl Busse (1872-1918), principal fondateur du "Cercle des auteurs lyriques allemands", critique littéraire et poète, il fut notamment l'inspirateur de quatre lieder de Richard Strauss. Engagé dans la défense civile allemande (le Landsturm) à partir de 1916, il publia plusieurs recueils de chants en privilégiant les textes d'inspiration chrétienne protestante, patriotique et militariste, défendant notamment le thème nationaliste "Dieu avec l'Allemagne". C'est sans doute à l'un de ces recueils que Paul se réfère.
13) - "H. Heine" : l'un des plus grands écrivains allemands, Heinrich Heine (1897-1856), d'origine juive (il disait cependant que la religion chrétienne était le principal accès à la civilisation européenne, idée à laquelle souscrira Paul quand il s'agira de l'éducation de ses enfants ) constituait un modèle d'esprit critique vis-à-vis des conformismes de tous ordres : on comprend que Busse ait souhaité (mais n'ait pas osé) l'attaquer...
14) - "Hinter der Welstadt" : Wilhelm Bölsche (1861-1939), auteur d'une étude remarquée sur H. Heine en 1888, se fit surtout connaître par la publication en 1901 de "Hinter der Weltstadt. Friedrichshagener Gedanken zur ästhetischen Kultur” (traduit en français ce livre aurait pu avoir pour titre "Au-delà de la ville. Réflexions sur l'esthétique par le cercle des écrivains naturalistes du quartier de Friedrichshagen à Berlin"). Ce texte constituait le manifeste d'un groupuscule d'adeptes du monisme (philosophie dont le concept central est l'indivision du monde naturel, aussi bien entre le matériel et le spirituel qu'entre les espèces vivantes ou les genres à l'intérieur de l'humanité), dont W. Bölsche était l'un des quatre fondateurs et le meilleur propagandiste. 
15) - "rares pour elle" : Paul n'a pas pris conscience du changement radical que la guerre a entraîné en deux ans sur le système économique, notamment par le recours massif à la main d'œuvre féminine et à la mécanisation, par la stagnation voire la baisse des productions (non militaires) et par la chute générale du pouvoir d'achat. Au contraire de ce qu'il imagine, les offres d'emplois - surtout de services privés non spécialisés - s'étaient considérablement raréfiées. 
16) - "loyalisme" : il s'agit en fait d'un "certificat de loyauté". Mais il paraît étonnant que Woolougham, jusqu'alors "étranger ressortissant neutre", devenu depuis l'entrée en guerre effective des USA le 6 avril 1917 "ressortissant allié", ait eu besoin de prouver sa loyauté envers la France. Ce faisant, Paul pointait le risque que son ami américain n'obtienne pas un certificat de loyauté, et ainsi prévenait Marthe que lui-même aurait sans doute encore beaucoup plus de mal à s'en faire délivrer un. 

17) - "copie en retour" : il s'agit de la copie annoncée au début de cette lettre.

jeudi 27 avril 2017

Carte postale du 28.04.1917


Avertissement: Chers lecteurs, une lettre égarée récemment retrouvée, datée du 12 avril 1917, vient d'être remise à sa place dans le blog, avec les notes de François Beautier, et je vous invite à la consulter. Anne-Lise Volmer 


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet  Caudéran

Touahar, le 28 Avril 1917
  Samedi

Ma Chérie, 
Je viens de recevoir ta lettre du 17 ainsi que le livre de Barbusse “Le Feu” (1); mille mercis. L’installation dans notre nouveau poste étant à peu près terminée, je t’écrirai demain une lettre.
J’espère que mes lettres des 6 (2) (de Souk el Had) et 20 (3) (de Taza) au sujet de Leconte sont parvenues entretemps et attends tes bonnes nouvelles à ce sujet.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul




Notes (François Beautier)
1) - "Le Feu" : sous-titré "Journal d'une escouade", le roman-témoignage de guerre plus ou moins autobiographique de l'engagé volontaire Henri Barbusse (qui avait plus de 40 ans au début de la guerre) parut en feuilleton en 24 chapitres dans l'Œuvre à partir d'août 1916 avant d'être publié chez Flammarion, en un seul tome de plus de 400 pages, en novembre 1916 et d'obtenir en décembre le prix Goncourt. (Voir sur Instagram "lirelesgoncourt)
2) - "6" : cette lettre n'a pas été reçue ou conservée. Elle aurait été écrite le jour même de la prise du camp d'Abdelmalek, à laquelle Paul contribua de loin - en le contournant par le nord avec sa colonne alors que l'autre Groupe mobile l'attaquait par le sud - mais cependant d'assez près pour que son livret militaire en porte la mention.
3) - "20" : il s'agit vraisemblablement de la lettre datée du 19.

vendredi 26 août 2016

Lettre du 26.08.1916






Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 26 Août 1916

Ma Chérie, 

Nous voilà une fois de plus à la veille du départ pour le bled : le sac est prêt au pied du lit, à 15 hs 30 encore une revue en tenue de départ et demain matin à la première heure on foncera, coudes au corps. Comme je n’aurai guère le temps de t’écrire de Touahar (1), je vais employer cette heure dite de sieste pour causer un peu avec toi. 
En ce qui concerne “l’Oeuvre” je ne partage nullement ta manière de voir. Ce journal, assez souvent, dit encore des choses que d’autres taisent et, pour cela même, a été souvent suspendu (2). On est même quelquefois surpris d’y trouver des articles qui concluent que tout ce qu’on dit de mal de l’ennemi n’est point vrai, et si Gustave Théry (3) prend parfois les dirigeants à parti, il n’a pas toujours tort. Et juste ces petits articles “Les jours se suivent” étaient à mon sens bien mieux écrits que ceux de son successeur Jean Weber (4). Ce dernier a eu du reste si peu de succès que sa colonne a été bientôt supprimée au Journal. L’autre jour l’Oeuvre publiait une statistique prouvant qu’il y a eu, avant la guerre, environ 1 1/2 millions de Français à l’étranger contre 1 100 000 à peu près d’étrangers en France. Le premier chiffre paraît invraisemblable et bien peu de gens ont supposé qu’il y avait tant de Français à l’étranger. Ce sont pourtant les données officielles de la statistique ! Parmi les étrangers il y avait une centaine de milliers d’Allemands et une trentaine de milliers d’Austro-Hongrois (5).
J’ai passé avant-hier un mauvais quart d’heure chez le dentiste pour me faire arracher une dent creuse depuis 4 ans et qui me faisait horriblement souffrir ce dernier temps. Il est vrai que cette dent était complètement creuse, mais elle a cassé à tel point lors de l’opération que le médecin a dû recommencer pour enlever un bout après l’autre. Une racine est néanmoins restée dedans, mais ne me fait plus mal, et j’espère bien qu’elle partira sans une nouvelle intervention ! As-tu été de nouveau chez le dentiste ?
Pour ce qui est des lorgnons que j’achetais à 1 fr 50 à Bx, c’était bien chez un opticien nommé Salomon que je les prenais, à côté presque de la banque Molinar (6) et qui semble avoir déménagé. Ils remplissaient bien entendu aussi bien leur but que ceux de 6 Frs. tout en étant peut-être un peu moins élégants. Mais comme pour le moment je suis muni, cela n’a pas d’importance. J’ai lu l’article du neutre (7) sur l’alimentation à Berlin qui revient en effet bien cher ! Les cuisines populaires doivent sans doute avoir une affluence énorme ! Je me demande un peu comment le problème a été résolu en province et malgré tout je compte un peu sur ce facteur pour abréger la guerre (8).
J’ai lu avec un grand plaisir ce que tu m’écris des gosses : tu ne peux guère te figurer ce que je souffre de cette séparation ! Dire qu’on a attendu 7 ans pour s’appartenir l’un à l’autre, que de ces 6 ans de vie commune on a gaspillé un nombre de jours considérable à se faire de la misère et que maintenant où l’on reconnaît ce qu’on possédait on est bêtement séparés depuis bientôt 2 ans (9), sans savoir au juste quand on se retrouvera ! C’est réellement à s’arracher les quelques cheveux qui me restent si j’y réfléchis ... Il me semble toujours qu’il me manque un morceau de moi-même et si, par malheur, j’ai le temps de suivre le fil de mes idées, je pense quelquefois au suicide ...
Non, ne te fais pas d’idées que nous nous reverrons avant la fin des hostilités. Lorsque la ville européenne (10) sera construite (dans un an ou deux, car il n’y en a que le mur d’enceinte) les officiers pourront faire venir leur famille à Taza, mais les soldats n’en parlons pas !!! C’est atroce et presque inhumain quand on y pense que je ne puisse pas avoir de permission ... et que tous mes camarades dits austro-boches sont dans le même cas. La seule pensée qui me soutient un peu est celle-ci : que serais-je si, au lieu d’aller en France, j’étais depuis 1906 (11) en Allemagne ? Certes, je n’aurais même pas économisé ce que j’ai mis de côté et je serais très probablement enrôlé dans l’armée allemande, obligé de combattre contre ma volonté ... car le système allemand (12) je l’ai toujours en horreur.
Je m’arrête, car je ne veux pas te communiquer ma mauvaise humeur.

Tout à toi
Paul




Notes (François Beautier)
1) - "Touahar" : nom du col où un blockhaus est en construction pour défendre la route et la voie ferrée (en cours de réalisation) entre Fès et Taza.
2) - "suspendu" : interdit de distribution et de vente, mesure de censure totale mais temporaire d'un journal prononcée pour un jour ou sans limite de durée jusqu'à "levée de suspension" par le Ministre de la Guerre selon la loi du 5 août 1914 faisant suite à la déclaration d'état de siège du 2 août 1914 (qui suspendait la liberté de la presse, laquelle ne fut rétablie que le 13 octobre 1919 au lendemain de la levée de l'état de siège). La censure préalable - avant impression finale et distribution - pouvait s'appliquer à un ou plusieurs articles, dessins et photographies (5 000 censeurs du Ministre de la Guerre, répartis en 300 bureaux locaux, s'appliquaient à temps complet à l'échoppage, c'est-à-dire à la désignation des passages que le journal devrait couper ou masquer - "caviarder"- en les laissant en blanc ou en les passant au noir). Elle pouvait aussi, lorsque la rédaction n'avait pas découpé ou masqué les passages désignés par le bureau de censure, s'appliquer au journal tout entier (par "suspension"avant distribution ou par "saisie" effectuée par la police après distribution dans les kiosques et les bureaux de poste distribuant les abonnements). Les journalistes et responsables de publication récalcitrants pouvaient être condamnés à des amendes et à des peines d'emprisonnement de 1 à 5 ans.
3) - "Gustave Théry" : en fait Gustave Téry (1870-1928),philosophe et journaliste fondateur du titre "L'Œuvre" en 1904. Devenu quotidien en 1915, le journal oublia un peu ses partis-pris antisémites d'avant-guerre et défendit jusqu'en 1916 des thèses contradictoires - socialistes et nationalistes - pour étayer ses positions pacifistes (qui le conduisirent à publier en feuilleton, à partir du 3 août 1916, sous le titre anodin de "Journal d'une escouade", le roman "Le Feu" d'Henri Barbusse repris sous forme de livre en novembre 1916 par les éditions Flammarion), avant d'épouser, en 1918, les seules thèses nationalistes de Charles Maurras et de Léon Daudet (penchants qui conduiront son journal à la Collaboration avec l'Allemagne en 1940 puis à sa mise sous séquestre judiciaire en 1946). 
4) - "Jean Weber" : journaliste dont la trace dans l'histoire s'est perdue.
5) - " Austro-Hongrois" : les données reprises par Paul sont celles du recensement de 1911 (dans les limites de la France depuis 1871, sans les départements de Moselle et d'Alsace). Il faudrait les réviser pour tenir compte de la petite évolution entre 1911 et 1914. En 1911 les données officielles décomptent 102 000 Allemands et 18 000 Austro-Hongrois. Les données des contingents originaires des autres nations sont les suivantes au recensement de 1911 : 420 000 Italiens, 287 000 Belges, 105 000 Espagnols, 70 000 Suisses, 40 000 Britanniques, 35 000 Russes, 20 000 Luxembourgeois, 35 000 Marocains et Algériens, 3 000 Polonais ... Le nombre total donné par Paul (1,1 million) est celui du recensement de 1911 (1,11 million d'immigrés). 
Par ailleurs, l'émigration française en 1914, estimée à 1,5 million par la source de Paul, correspond à l'évaluation faite en 1911. Une donnée dont Paul manque mais qui l'aurait intéressé est que 43 000 étrangers de 52 nationalités s'engagèrent comme lui dans la Légion étrangère française, pour la durée de la guerre (parmi eux de forts contingents de Russes, Italiens, Suisses, Belges, Britanniques et une très faible proportion d'Austro-Hongrois et d'Allemands au regard de leurs effectifs en France avant le début de la guerre), alors que 65 000 autres, mobilisables dans des pays ennemis, furent parqués dans des camps en France.
6) - "Banque Molinar" : plus vraisemblablement "Molinari", mais cette banque bordelaise n'a pas plus laissé de trace que l'opticien Salomon.
7) - "du neutre" : il s'agit sans doute de l'article d'un journal suisse réexpédié ou découpé et envoyé par Marthe. 
8) - "abréger la guerre" : le blocus maritime prive l'Allemagne de 55% de ses approvisionnements alimentaires extérieurs alors que sa propre production agricole, diminuée par le manque de main-d'œuvre, est amplement réquisitionnée pour l'armée : les vivres des civils sont rationnés, des cantines populaires organisées, la ration alimentaire quotidienne par personne est estimée à 1000 calories et plus de 500 000 Allemands sont considérés en état de famine. La situation est si préoccupante que le 31 août 1916 est lancé le programme du chef d'état-major allemand Hindenburg instituant la mobilisation économique de tous les hommes de 17 à 60 ans non affectés au front.
9) - "2 ans" : années de séparation pour cause de mobilisation, de septembre 1914 à août 1916. Les "6 ans" se réfèrent apparemment aux premières années de mariage du couple (mariage prononcé le 16 septembre 1908). Les 7 ans précédents se réfèrent à la liaison amoureuse depuis la rencontre de Marthe et de Paul en 1901 jusqu'à leur mariage. 
10) - "ville européenne" : partie coloniale de Taza, non encore construite dans l'enceinte fortifiée où sont installés les camps militaires.
11) - "1906" : date du départ d'Allemagne de Paul.

12) - "système allemand" : il s'agit moins de la civilisation allemande que de l'organisation politique, dont il rejette le caractère nationaliste et militariste. 

dimanche 24 juillet 2016

Lettre du 25.07.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 25 Juillet 1916

Ma Chérie,

J’ai en mains tes lignes du 16 et les journaux jusqu’à ce même jour ; ma lettre du 22 avec réponse à ton rapport te sera parvenue à temps. Nul doute que 2 à 3 cartes de la colonne arriveront encore. Je sais d’une façon certaine que le 30 Juin j’ai mis une carte à la poste à Matmatta (1) après l’avoir eue pendant 3 jours dans la poche. Une autre carte est partie des Benim Gara (2) le 3 ou 4 Juillet avec un muletier de notre Compagnie, ce qui fera en tout 2 lettres et 5 à 6 cartes pendant toute la colonne, soit 2 par semaine. 
Suivant ton désir je te retourne ci-joint les 2 premiers feuillets de ton rapport du 14 et ferai suivre le reste par un prochain courrier. Tu ne dis pas si l’avocat t’a accompagnée chez le Procureur et tu donnes aussi bien peu de détails de cette entrevue. Je suppose même, d’après les termes de ta lettre, que ce que tu rapportes de lui t’a été dit par un des avocats ? Si tu l’as vu, quelle a été ton impression personnelle de lui ? Pour ce qui est de l’incident à la Compagnie d’Orléans (3), il s’est produit en effet dans la première dizaine du mois d’Août. L. avait répondu que je m’étais engagé et on n’en parlait plus. Dans une récente lettre à Mr. Penhoat, L. frôle à nouveau cette question, parlant vaguement de certains clients qui ne voulaient pas continuer à donner leurs ordres à la maison si ... (4) Mais je n’y crois point et reste persuadé que c’est un mensonge et rien de plus. Tu as bien fait de donner les 100,- Frs à Me Lanos, car de cette façon tu n’auras pas le sentiment de demander une aumône en lui posant tes questions et lui s’y intéressera sans doute davantage. Et je te rappelle à cette occasion que le cas échéant les C.F. (5) 1912 30% sont à réaliser une à une.
Je crois que nous n’avons maintenant qu’à attendre les évènements car je dois nécessairement attendre la levée du séq. (6) avant de reprendre ma correspondance avec L.
Ici la chaleur continue à nous déprimer d’une façon insensée. Du matin au soir il brûle dans un ciel clair et lumineux ; toute la végétation est complètement desséchée. Il fait si chaud qu’on n’a qu’à poser son bras sur une table ou une feuille de papier pour les mouiller complètement. On ne peut pas dormir pendant les heures de la sieste et nous souhaitons seulement qu’on laisse passer au moins le mois d’Août avant de nous envoyer de nouveau en colonne. Hier nous avons escorté un convoi jusqu’à Macknassa (7), partant d’ici à 4 hs pour rentrer vers 13 hs. Bien que nous marchions sans sac notre kaki était comme s’il sortait de l’eau ... Le soir à partir de 19 hs il commence à faire bon. Alors, lorsqu’il y a concert au cercle, on se promène sous les vieux oliviers, les figuiers et les autres grands arbres qui doivent être presque aussi vieux que les murs de Taza. La lune verse sa lumière pâle à profusion et sur le fond sombre du ciel les arbres paraissent tout clairs, presque transparents, comme les hêtres au printemps lorsqu’ils ont leurs premières feuilles. La musique des Territoriaux joue des airs souvent très connus, de Carmen (8), Faust (9), Poète Paysan (10), Trouvère (11) etc. Et en se promenant à droite et à gauche on entend quelquefois un légionnaire fredonner un peu de la musique : “Tu unsre Heimat - Ziehen nur wieder”(12).
Ce n’est que depuis une huitaine que je ne ressens plus rien des fatigues de la colonne. Pendant quelques jours j’avais des rêves affreux : je revoyais le cadavre d’un nègre (13) marocain, tout nu, abandonné par les bicots sans être enterré (les Marocains n’enterrent jamais un nègre) - des bicots étendus sur le dos et saignant abondamment par la poitrine - une autre scène encore qui s’était passée un jour lorsque nous étions campés sur un mamelon assez élevé, autour des murs d’une grande casbah détruite. L’herbe était à plusieurs km autour de nous plus haute qu’un homme et toute sèche. Nous avions monté nos tentes et commencions à débroussailler autour des guignols (14) pour pouvoir observer et aussi pour nous garantir contre un incendie. Tout d’un coup quelqu’un crie “Le feu !” (15) À 200 m de nous, en bas, nous voyons une flamme qui, dans l’herbe sèche, avance rapidement de tous les côtés. Etait-ce de la malveillance ou de la négligence ? Peut-être bien que quelqu’un avait jeté une allumette ou un bout de cigarette. Toujours est-il que 5 minutes plus tard nous avions des flammes immenses sur tout le front devant nous et une odeur âcre qui, poussée par le vent, s’abattait sur nous. Nous avions juste le temps de terminer le débroussaillage devant nos tentes pour arrêter le feu à 5 m devant nous ...
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

                                                 Paul

P.S. En achetant les pantalons en toile blanche pour moi, demande donc une facture que tu m’adresseras s.t.p. Mais cet envoi ne presse pas bien entendu. 



Notes (François Beautier, Michel Chasteau)
1) - "Matmatta" : officiellement Matmata.
2) - "Benim Gara" : en fait, territoire des Beni M’Gara (décidément, Paul privilégie l'approche phonétique !), clan berbère soumis de force en 1914 par les troupes du colonel Gouraud puis par deux groupes mobiles de la Légion au tout début juillet 1916. Paul y est passé, avec sa colonne, juste après cette "pacification" qui permit de dégager la rive nord de l'oued Innaouen de la rébellion des Beni M'Gara. 
3) - "Compagnie d'Orléans" : en fait "Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans", dite "Compagnie Paris-Orléans" ou "P.-O.", assurant le transport ferroviaire d'Orléans à la Gare d'Orsay à Paris. L'incident évoqué par Paul en août 1914 est vraisemblablement lié à une commande de charbon non ou mal satisfaite (en quantité, qualité, délai ?) à Bordeaux (la P.-O. se ravitaillait dans tous les ports français et se faisait livrer par les autres compagnies ferroviaires françaises) du fait de l'entrée en guerre et dont Paul, alors mobilisé et en route pour la Légion, serait en 1916 tenu par Leconte pour responsable.
4) - "si ..." : on peut imaginer la suite : "l'agent allemand Gusdorf n'est pas écarté de la société". Cependant, pourquoi Paul ne l'aurait-il pas écrit alors qu'il en parlait assez clairement dans ses précédents courriers ? Peut-être a-t-il en tête un autre type d'accusation qu'il lui répugnerait encore plus de transcrire : songe-t-il à l'antisémitisme, bien présent mais qu'il ne veut pas voir ?
5) - "les C.F." : les obligations du Crédit Foncier émises le 20 janvier 1912 avec intérêt de 3% (et non de 30%), que Paul conseille à Marthe de se faire rembourser une à une en cas de besoin (chacune valant 250 francs).
6) - "séq." : séquestre.
7) - "Maknassa": officiellement Meknassa, poste fortifié sur la route reliant Taza à Fès par le nord de l’oued Innaouen. Paul y est passé à plusieurs reprises depuis 1915.
8) - "Carmen" : opéra comique de Georges Bizet.
9) - "Faust" : le dernier opéra en date dédié à ce personnage est alors celui de Charles Gounod, plus à la mode à cette époque que celui d'Hector Berlioz.
10) - "Poète et paysan" : l'ouverture de cette opérette de l'Autrichien Franz von Suppé est alors encore très populaire.
11) - "Le Trouvère" : opéra et ballet de Giuseppe Verdi.
12) - "Tu unsre heimat ; Ziehen nur wieder" : (Note de Michel Chasteau) le texte exact serait plutôt "In unsre Heimat ziehen wir wieder." ("Nous retournons/retournerons au pays natal"). Il s'agit très probablement de la traduction allemande d'un passage célèbre du Trouvère de Verdi, "Ai nostri monti ritorneremo".
13) - "un nègre" : ce terme, de même que celui de "bicot" est à cette époque manifestement raciste. Mais à cette époque le racisme n'est ni une tare ni un délit.
14) - "guignole" : tente militaire (aussi dite guitoune).

15) - "Le feu ! " : ce cri évoque par association d'idées la parution en feuilleton, à partir du 3 août 1916 (à peine deux semaines plus tard), dans le quotidien L'Œuvre, du récit de Henri Barbusse titré "Le Feu" qui sera couronné du prix Goncourt à la fin de l'année. On imagine que Marthe et Paul, qui lisent la presse, se rendent bien compte que la guerre n'est pas de la même nature au Maroc - où il ne s'agit d'ailleurs officiellement que de "pacification" - et dans les grandes boucheries industrielles de la Grande Guerre en Europe. Cependant, à l'échelle de ce couple et de cette famille la peur et l'angoisse sont de même nature et intensité.