Affichage des articles dont le libellé est Christmas. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Christmas. Afficher tous les articles

lundi 18 décembre 2017

Lettre du 18.12.1917

Skatspieler, Otto Dix, 1920


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 18-12-17

Ma Chérie,

Je suis sans tes nouvelles depuis tes lignes du 30 Novembre : il est vrai que, par suite des chutes très abondantes de neige dans la région, les communications deviennent de plus en plus difficiles. Tu recevras sans doute tout un paquet de mes lettres en même temps et tu auras reçu dans la première semaine de Décembre mes premières nouvelles d’Aïn Leuh. J’ai rarement vu autant de neige : c’est un véritable temps de Noël, comme on se présentait cette fête dans son enfance : une couche d’au moins 30 à 40 cm toute blanche sur tous les objets et des glaçons énormes au bord des toits. Les flocons tombent sans discontinuer, si denses qu’on ne voit pas bien loin et les hommes ont beau enlever la neige sur les routes, une heure plus tard on ne s’aperçoit même plus de leur travail. Il me semble qu’autrefois la fête de Noël tombait toujours dans une période comme celle-ci, mais chose bizarre, dès que mes souvenirs commencent à se préciser, je me rappelle que nous avions toujours des pluies à Noël, à quelques rares exceptions près.
J’ai reçu toutefois le Journal du Peuple (1) jusqu’au 5 courant, bien que du 30-11 au 5-12 tu m’aies sûrement écrit aussi des lettres. L’article “La voix des mutilés allemands” que tu avais marqué n’est sûrement pas reproduit par la grande presse, étant de nature à apaiser les haines au lieu de les aviver. Qu’il y ait eu aussi en Allemagne des publications dans le genre du “Feu” m’a également intéressé. Le député Mayeras (2) de la Seine est sûrement dans le vrai lorsqu’il explique que la grande majorité des députés a peur de perdre ses mandats en cas de nouvelles élections. Cela doit s’appliquer aussi bien à la France et l’Italie qu’à l’Allemagne et l’Autriche (3), car tous ceux qui souffrent en ont assez et, sans considérations politiques, désirent un changement profond des états de choses actuellement - et depuis trop longtemps - existants. Il me semble toujours que cette guerre ressemble de plus en plus à une épreuve de l’élasticité, de la soumission et servilité humaines et que bientôt on arrive de part et d’autre à l’extrême limite. Dans l’intérêt de l’humanité il serait à souhaiter que cette limite soit atteinte simultanément dans les camps opposés ; mais l’exemple russe a prouvé que tous les hommes ne sont point égaux (malheureusement) ; il apparaît cependant presque certain que c’est là la seule issue possible de l’impasse dans laquelle tout le monde est engagé. Et ce serait en même temps une démonstration éclatante des peuples, de la grande masse anonyme, qu’ils n’entendent pas qu’on dispose d’eux sans égard à leur souffrance et leurs sentiments.
Je me demande parfois quelles idées peuvent germer dans les têtes de nos enfants pendant cette période. Suzanne notamment doit se faire des réflexions qui, peut-être, ne resterons pas sans influence sur son caractère. Elle est du reste moins communicative que d’autres enfants de son âge et je ne puis pas me figurer que ce soit par simple calcul de se rendre intéressante. En temps normal, cela aurait été le moment de l’envoyer au lycée de jeunes filles ...

le 19-12

Il a neigé encore toute la nuit ; hier soir de 9 h à 10 h, lorsque j’étais de garde, les flocons tombaient de telle façon qu’en 5 mn j’étais couvert d’une couche épaisse - un véritable Père Noël. Les chacals rôdent autour du camp et des milliers de corbeaux sont posés presque à côté des fils de fer. Ils ne la mènent pas bien large non plus, les pauvres bêtes - il y a bien 60 à 70 cm de neige dehors : je n’en ai jamais vu autant, exception faite peut-être de la fête du ski au Feldberg (4), dans la Forêt Noire. Cela va être 12 ans au mois de Février. C’est égal, on commence tout de même à se faire vieux.
Le convoi et le courrier de Meknès vont rester encore en panne aujourd’hui - c’est tout de même embêtant d’être bloqué comme cela en automne déjà, car l’hiver ne va commencer qu’après-demain. Il s’en suivra - si le temps continue - que nous ne pourrons pas aller non plus à Meknès le 29. Sous un rapport je ne le regretterais pas, car il ne fait pas bon coucher en cette saison-ci sous la petite tente ni marcher dans la neige, sac au dos, des étapes d’une trentaine de kilomètres. Mais d’un autre côté les lettres etc. mettraient 3 jours de moins pour l’aller et autant pour le retour ce qui est appréciable.
Je vais attendre jusqu’à 1 1/2 h pour voir si le courrier n’arrive pas avec des nouvelles de Me Palvadeau, soit directement, soit par ton entremise. Sinon, je vais lui écrire un mot. Je regrette seulement que par suite de la longueur de l’affaire des titres tu n’aies pu lui envoyer encore les 200 Frs (5). Car cela aurait tout de même fait un meilleur effet.
Peut-être que Me Lanos (6) t’a tout de même avisée entretemps ...?
Et comme cette lettre arrivera à peine pour le 1° de l’an, laisse moi te souhaiter encore que 1918 voie enfin la fin de notre misère, de la guerre et de notre séparation.
Je t’embrasse ainsi que les enfants bien tendrement.

Paul


Le bonjour pour Hélène.


Notes (François Beautier)
1) - « Journal du Peuple » : fondé par le socialiste contestataire Henri Fabre, ce quotidien était alors le mieux informé des actualités russes. Il devint d’ailleurs le propagandiste des thèses révolutionnaires internationalistes léninistes.
2) - « Mayeras » : en fait Barthélémy Mayéras (voir la lettre du 16 décembre 1917).
3) - « l’Autriche » : Paul ne déroule ici qu’une infime partie de la liste de la cinquantaine de nations qui souffraient alors de leur implication dans la Grande Guerre. 

• Suite du 19/12/17 :
4) - « Feldberg » : station de ski renommée en Allemagne, en Forêt Noire à 1277 m d’altitude.
5) - « 200 Frs » : il s’agit d'une avance sur les honoraires de Me Palvadeau, avocat de Paul à Nantes. Marthe n’a pas pu la régler puisque le juge du séquestre n’a toujours pas autorisé la vente de titres appartenant au couple.
6) - « Me Lanos » : cet avocat représente son collègue Palvadeau à Bordeaux.

samedi 24 décembre 2016

Lettre du 25.12.1916

Woodrow Wilson prête serment (1913)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 25 Décembre 1916

Ma chérie,

Voilà quand même deux bonnes nouvelles venues, dirait-on, tout exprès pour la Noël : Je peux demander enfin une permission, car les règles en usage depuis peu de temps en Algérie, à la portion centrale de notre régiment, seront désormais également appliquées au Maroc. Je t’en ai déjà parlé l’autre jour et t’envoie aujourd’hui le certificat d’hébergement que tu feras signer par le Maire de Caudéran ou au besoin par le Commissaire de Police et que tu me renverras aussitôt avec un certificat de bonne vie et moeurs également à demander à la Mairie ou au besoin au Commissaire de Police. Peut-être te faudra-t-il encore un témoin ou deux pour lesquels tu te débrouilleras, au besoin en priant Mr. Woolougham. Comme le Colonel de notre Régiment va transférer sous peu ses bureaux de M’Conn à Taza, j’espère que l’affaire marchera rondement ; si donc j’ai le certificat ici pour le 10 Janvier, je pourrais être à Bordeaux vers le 25/30 Janvier pourvu qu’il n’y ait pas d’obstacles (1). La 2° bonne nouvelle est l’intervention du Président Wilson dont l’Écho d’Oran publiait hier soir le message in extenso (2). C’est un document qui manque de fleurs et ornements rhétoriques comme on y est habitué dans les discours ministériels en Europe, mais qui, dans un langage sobre et clair, indique bien le mal principal de la prolongation de la guerre : le manque absolu de netteté dans les indications des buts de la guerre. Mr. Wilson va même plus loin : il constate, non sans raison, qu’à entendre les généralités plutôt vagues répétées à satiété des deux côtés des belligérants, on croirait qu’ils n’ont aucune raison à se battre, vu que les 2 proclament qu’ils ne veulent que la liberté absolue pour les nationalités oppressées. On lui opposera bien entendu en France qu’on ne peut pas négocier avec un ennemi agresseur qui prétend se poser en vainqueur, mais du moment que l’idée de la paix a pris un élan, elle ne sera plus à arrêter. Il faudra bien entendu que la question ou plutôt le principe du désarmement soit unanimement accepté, mais je crois que rien que pour le côté financier de l’après-guerre l’accord sur ce point sera assez facile. 
La grande question est à mon avis la réparation des dommages de guerre, l’Alsace-Lorraine et les Dardanelles. J’ai lu l’article sur les aspirations de la Russie vers Constantinople et les détroits, sans cependant pouvoir croire que l’Angleterre surtout y ait souscrit sans réserve (3). La seule solution possible serait, à mon avis (4), la neutralisation des détroits, avec une bande de terrain des 2 côtés et sans aucune fortification. Si l’on se met d’accord sur la question des nationalités, on arrivera fatalement à faire un référendum en Alsace qui, sans aucun doute, se prononcerait en faveur du retour à la France. Mais, de ce fait même, on serait mis aussi en présence du problème polonais qui devrait recevoir la même solution, c.à.d. que le peuple polonais déciderait également de son régime politique. En voilà donc certainement 2 pertes pour l’Allemagne, et comme la restauration (5) de la Belgique et du Nord de la France représentent encore 2 grosses notes à payer par la même Allemagne, on arriverait à ce résultat - pourtant logique - que cet État supportera seul le paiement de toute la casse qu’il aura du reste provoquée. C’est là le point d’interrogation - l’Allemagne, surtout dans sa situation militaire actuelle, voudra-t-elle accepter un pareil arrangement ? 
Attendons toujours ; mais je reste persuadé que la misère croissante un peu partout va décider les peuples à ne pas repousser l’intervention du Président Wilson et que sous sa pression les diplomates réunis autour de la table verte trouveront un terrain d’entente (6)
J’ai aussi ta lettre du 16 courant, ainsi qu’une lettre de Penhoat qui me laisse supposer que vous serez aujourd’hui à Nantes si toutefois tu peux t’arranger de trouver une personne comme Jeanne (7) pour les enfants et que tu obtiennes le laissez-passer (8). Je comprends fort bien que seule dans la grande maison avec les enfants tu dois être rudement embêtée ! Si seulement mes 2 colis arrivaient à temps pour relever un peu l’éclat de l’arbre ! 
Il fait ici un temps superbe comme là-bas au mois de Mai. Les orangers et citronniers sont pleins de fruits ce qui donne au paysage un aspect riant - te rappelles-tu les jardins de la Riviera (9) en Janvier 1911 ? Pour fêter le Heiliger Abend j’avais fait hier soir avec un camarade un magnifique rôti de porc (4 Frs. le kilo), suivi de chou-fleur sauté, de roquefort, confiture et un grog de vieux matelot. C’était le meilleur repas que j’ai mangé au Maroc, malheureusement il n’y avait ni table ni chaises !
Commençons donc l’année 1917 avec des espoirs mieux fondés que ceux que nous avions en Décembre 1915 - je pense que la fin de la guerre ne tardera quand même plus longtemps à se faire entrevoir. Certains journaux sérieux prétendent même que nous n’avons jamais été plus près de la paix qu’aujourd’hui. C’est très profond.
Bonne année donc et meilleures tendresses pour toi et les enfants.

Paul


A la Mairie ils ont peut-être aussi des certificats d’hébergement imprimés.  



Notes (François Beautier)
1) - "qu'il n'y ait pas d'obstacle" : Paul s'illusionne en confondant "autorisation de poser une demande de permission" et "accord d'une permission". Il y a loin de la demande à l'accord...
2) - "message in extenso" : réélu le 24 novembre 1916 Président des USA sur un programme de paix à l'intérieur et de paix à l'extérieur, Woodrow Wilson propose le 18 décembre à tous les belligérants la médiation de son pays et leur demande de préciser chacun leurs buts de guerre puisque tant que ces buts demeureront confus et inexprimés il n'y aura aucune possibilité d'aboutir à une paix. C'est cette proposition, publiée intégralement par l'Écho d'Oran (avec une semaine de retard, mais il est l'un des rares à l'avoir fait) que Paul paraphrase plus qu'il ne la commente. 
3) - "sans réserve" : effectivement, l'Empire britannique n'aurait jamais accepté que les Détroits (les Dardanelles) soient contrôlés par l'Empire russe (qui n'exigeait que la garantie d'un passage libre pour ses navires entre la Mer Noire et la Méditerranée)
4) - "à mon avis" : on retrouve cet avis exposé dans tous les articles consacrés à l'époque au règlement de la question des Détroits.
5) - "restauration" : au sens de réparation, reconstruction.
6) - "terrain d'entente" : l'Allemagne, qui avait proposé le 12 décembre 1916, une paix favorable aux Empires centraux en faisant valoir leur victoire sur la Roumanie, refusa l'offre de médiation de Wilson le 26 décembre. A leur tour les Alliés rejetèrent la proposition de paix allemande le 30 décembre en la traitant de "manœuvre de guerre". Le Président Wilson déclara le 22 janvier 1917 à son Congrès que la seule paix concevable serait sans vainqueur. N'étant toujours pas suivi, il fit entrer les USA en guerre contre l'Allemagne et ses alliés le 2 avril 1917, alors que l'Empire russe entrait en agonie. Ainsi, la première "table verte" de règlement de la paix fut celle des négociations du Traité de Versailles signé le 28 juin 1919 par des nations exsangues (l'Empire russe, défunt, n'y participa même pas). Une fois de plus, Paul avait forcé son optimisme pour rassurer Marthe... 
7) - Jeanne : vraisemblablement l'une des deux filles du couple Penhoat. Paul suggère que cette Jeanne veille sur les enfants pendant que Marthe rencontrera avec Mr Penhoat le procureur et les avocats à Nantes.
8) - "laissez-passer" : Marthe, étrangère ressortissante d'un pays ennemi (l'Allemagne) doit en obtenir un pour pouvoir se déplacer.
9) - "la Riviera" : nom alors réservé à la côte méditerranéenne s'étendant de La Spézia en Italie à Nice en France, donc composée de la côte ligure et de la côte d'Azur. 


dimanche 18 décembre 2016

Lettre du 19.12.1916

Oujda, 1916 (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 19 Décembre 1916

Ma Chérie, 

J’ai sous les yeux tes lettres des 8 et 9 courant. Comme tu es tout de même bizarre de ne pas croire ce que je te répète depuis des mois : Que dans les conditions actuelles je n’ai aucune chance, AUCUNE, d’avoir une permission. Il existe une circulaire venant du Colonel de M’Conn (1) qui commande notre Régiment de Marche disant que les Commandants de Compagnie doivent s’abstenir de transmettre les demandes de permission des Austro-Allemands auxquelles il ne peut pas être donné suite. Un Capitaine qui transmettrait quand même une telle demande se ferait punir tout bonnement. Je t’ai expliqué d’une façon très détaillée pourquoi la même règle n’est pas observée en Algérie et que peut-être un changement s’opèrerait aussi au Maroc. Mais en attendant il n’y a aucun espoir (je souligne en couleurs françaises) pour moi d’obtenir une permission. Je te répète également que la question sera portée vraisemblablement sous peu devant le ministre de la Guerre (2) à Paris, chose qui a été retardée par suite du changement de ministère. Et comme au surplus je ne peux pas intervenir directement dans cette affaire, je n’ai qu’une chose à faire : attendre - ce à quoi je suis du reste entraîné depuis le début de la guerre. Mais fais-moi seulement le plaisir de croire que ce n’est pas faute de vouloir que ni moi ni aucun de mes camarades d’infortune du Bataillon ne sont partis en permission. Il y a des choses contre lesquelles on ne peut pas aller : c’est comme si je te disais de voler par tes propres moyens de Bordeaux à Paris ! J’aurais beau te répéter tous les jours qu’il faut le faire à tout prix, tu ne le ferais pas, et pour cause. Mais crois-moi - je t’en supplie - que si les conditions changent, je ferai tout ce qui dépend de moi pour venir sans perdre une minute. Et si cela peut te prouver que je ne mens pas, je vais t’envoyer un certificat d’hébergement (3) qui est à joindre à la demande et que tu me retourneras signé et légalisé par le Maire ou le Commissaire de Police de Caudéran. Mais encore une fois ne conclus pas qu’avec ce certificat j’aurai ma permission ; il m’est seulement indispensable si les légionnaires austro-allemands sont autorisés à demander une permission. 
Je te remercie d’avance du manteau imperméable que tu me fais envoyer et qui pourra tout de même me servir une fois ou deux. Car comme dans la journée seuls les Officiers sont autorisés à porter de tels vêtements, je pourrai tout au plus m’en servir lorsque je serai de garde la nuit. Or, comme je te le disais déjà, je ne prends plus à Taza que la garde face à l’entrée du camp de la Compagnie où, en cas de pluie, je peux m’abriter, sans parler du capuchon qui se trouve à ma disposition au Bureau. En Colonne j’ai ordinairement le sac tellement chargé que je ne pourrais plus mettre le manteau dessus. Enfin, je pourrai peut-être le vendre sans perte, et dans ce cas je te préviendrai, car il me fournira alors l’argent de poche pour un mois. 
Des bruits courent du reste que notre Régiment doit changer de garnison pour aller dans une grande ville du Sud (4) - mais rien n’est officiel ou même officieux encore.
Mon colis te parviendra également avec du retard car je reçois aujourd’hui une lettre du Chef de Transit d’Oudjda (5) qui me réclame quelques sous de droits de Douane pour la caisse qui, de cette façon, te sera portée à domicile sans que tu aies des droits à payer. Mais il est probable que le colis restera en souffrance à Oudjda  jusqu’à l’arrivée des sous en question. Espérons seulement que les fruits seront rendus pour Noël !
La nervosité ou la peur des enfants pendant la nuit me semble tout à fait un mauvais signe, car j’estime que c’est maladif. Je pensais quelquefois que si j’étais resté avec eux, nous aurions fait des exercices avec des haltères de 500 ou 1000 gr. ou simplement de la gymnastique suédoise (6), ce qui fortifie beaucoup les poumons et les muscles. Enfin ce ne sera peut-être pas trop tard lorsque je retournerai ! Le cas d’Hélène est également très désagréable et je ne serais pas tranquille du tout en te sachant seule avec les enfants. Pour ce qui est du moratorium des loyers, tu feras bien de te renseigner exactement auprès de Me Lanos ou encore auprès de Me Bonamy si tu vois celui-ci avant l’autre.
Je t’ai entretemps accusé réception de ta lettre du 17 Novembre avec le dessin de Georges et j’ai écrit aussi une carte à ce dernier.
L’histoire du laissez-passer (7) est tout au moins ridicule au plus haut degré. Peut-être la Chambre va-t-elle se réunir en Comité secret pour délibérer sur la question ? Après des histoires pareilles, je me demande s’il n’existe pas quand même une supposition, un doute quelconque contre moi - doute ou soupçon que je pourrais facilement dissiper si l’on me les faisait connaître !! J’avais pourtant cru que l’enquête approfondie de Bayonne avait donné toute lumière  : c’est ce que m’affirmait du moins dans le temps le Procureur .
Et que faut-il croire de tous ces bruits de paix qui courent depuis quelques jours et qui sont décrits comme propositions officielles allemandes. Evidemment, il faut bien que les négociations commencent un jour, mais on a tant abusé que je crains presque que c’est un canard (8).
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

Paul

Bonnes fêtes de Christmas ! (9)




Notes (François Beautier)
1) - "Colonel de M'Conn" : chef de corps du détachement principal du Régiment de marche étranger (auquel appartient Paul) dont le siège est à Msoun, à une trentaine de km. à l'est de Taza.
2) - "Ministre de la Guerre" : il s'agit de Lyautey, qui refusera toute permission pour les combattants - trop peu nombreux - au Maroc.
3) - "certificat d'hébergement" : pour attester l'adresse où le soldat passera la permission dont il fait la demande. 
4) - "ville du sud" : effectivement, la rébellion s'intensifie dans le Moyen Atlas, au sud du piémont du Rif où Paul a jusqu'alors été cantonné.
5) - "Oujda" : dernier grand poste français au Maroc oriental avant la frontière algérienne en direction de Sidi Bel Abbès, siège de la Légion.
6) - "gymnastique suédoise" : gymnastique alors novatrice, dite naturelle parce que, n'ayant pas pour but d'accroître la masse musculaire, elle proposait des mouvements d'assouplissement et des postures bienfaisantes inspirés de ceux que l'homme fait et prend spontanément dans la nature. Surtout pratiquée individuellement en milieu naturel elle peut l'être aussi en groupe et en salle.
7) - "du laissez-passer" : allusion qui paraît concerner le laissez-passer que le Commissaire de police de Caudéran aurait proposé à Paul (ou que Paul lui aurait demandé ?) au début août 1914 pour qu'il rejoigne via Bayonne son épouse et ses enfants en vacances en Espagne et échappe ainsi à son statut d'étranger ressortissant d'un pays ennemi. Il est vraisemblable que ce laissez-passer fut mentionné comme une tentative de Paul de quitter la France alors qu'au contraire il a demandé dès le 2 août 1914 un permis de séjour en France puis, le 10 août, déposé officiellement auprès du Commandement militaire de Bordeaux sa demande d'engagement volontaire dans la Légion étrangère pour la durée de la guerre. Paul se moque de Marthe (qui conçoit mal que le cas personnel de Paul ne fasse pas l'objet d'un traitement particulier) en faisant l'hypothèse qu'un Comité secret de l'Assemblée nationale délibère sur son cas individuel (ces comités secrets avaient été imposés par le Parlement au gouvernement pour lui permettre de débattre des questions militaires ; l'Assemblée nationale s'était ainsi constituée en comité secret du 28 novembre au 7 décembre 1916) .
8) - "un canard" : à l'approche de Noël les rêves et les vœux de trêve et de paix se multiplient dans la presse en s'appuyant sur des rumeurs et autres fausses nouvelles (c'est-à-dire sur des "canards" : des bavardages creux) étayées par les exhortations du Pape Benoît XV et l'impatience des mouvements pacifistes de tous les pays. Cependant il y a bien des annonces concrètes : l'Autriche, le 5 décembre 1916 (sous l'influence de son nouvel et jeune empereur-roi Charles 1er qui a vécu la réalité des combats - et qui succède à François-Joseph mort le 21 novembre 1916), puis l'Allemagne, le 12 décembre (sous l'influence du chancelier Bethmann Hollweg qui souhaite profiter de la victoire allemande en Roumanie), évoquent auprès de leurs peuples respectifs une paix qui les reconnaîtrait gagnants, ce qui est évidemment inacceptable pour les Alliés, surtout occidentaux, alors contaminés par le jusqu'au-boutisme (ces Alliés traitent ces déclarations de "manœuvres de guerre" le 30 décembre) ; le Président des USA, Woodrow Wilson, lance le 18 décembre sa vaste enquête sur les buts de guerre des belligérants (l'Allemagne refuse d'y répondre le 26 décembre) afin de faire de son pays - qui demeure neutre - le médiateur du conflit ; l'Allemagne continue ses manœuvres diplomatiques en Suède pour dissuader le Japon d'envoyer des troupes soutenir celles des Alliés en Europe...
9) - "Christmas" : Paul choisit-il ce nom qui se réfère explicitement au Christ (plutôt que celui de Noël) parce que Marthe est de culture chrétienne protestante ou parce qu'elle apprend l'anglais ? 


dimanche 4 décembre 2016

Carte postale du 05.12.1016

Carte postale de Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, the 5th of December, 1916

Having much trouble with my Xmas parcel, I do not find a moment to write you a letter in reply to yours of the 17th and 25th, the first having been received to-day via Casablanca.
I expect to be able to write you tomorrow if however I can forward the parcel which is not still quite sure as there are complications and courses of all sorts ! 
Lots of love for you and the children.


Paul

Traduction (Anne-Lise Volmer):

                                                                      Taza, le 5 décembre 1916

      Ayant de gros problèmes avec mes envois de Noël, je ne trouve pas un moment pour t'écrire en réponse à tes lettres des 17 et 25, la première reçue aujourd'hui via Casablanca.
      Je pense pouvoir t'écrire demain, si toutefois je réussis à expédier le colis, ce qui n'est pas encore tout à fait sûr, comme il y a des complications et des démarches de toutes sortes! 
      Toute mon affection pour toi et les enfants.



                                                                                                       Paul