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samedi 10 décembre 2016

Lettre du 11.12.1916

Oswald Boelcke (Wikipedia)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Décembre 1916

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 2 Décembre et te confirme mes lignes de vendredi dernier. Est-ce que Georges a eu réellement tout seul l’idée que je ne lui ai jamais rien envoyé du Maroc ? En réfléchissant, je trouve qu’il a réellement raison et je regrette presque de n’avoir rien mis spécialement pour lui dans mon colis de l’autre jour. Mais dans ce cas il l’aurait mis sur le compte du Père Noël et non sur le mien ; force est donc d’attendre son prochain anniversaire pour lui adresser quelque chose de palpable, vu que Suzanne a eu un sac et Alice maintenant un foulard.
Quant à l’état d’esprit provoqué ou amené par la guerre, l’Oeuvre (1) publiait l’autre jour un joli “Hors d’Oeuvre” dirigé contre Maurice Barrès (2). Celui-ci n’était pas nommé, mais on parlait d’un romancier, académicien très en vogue et qui a, depuis le début, décrit la guerre comme la renaissance de la France, la revanche ardemment souhaitée depuis plus de 40 ans, le réveil des vertus guerrières du pays etc. etc. Donc, cet homme du jour, voulant prendre son courrier, entre dans la loge de sa concierge et trouve celle-ci en larmes et toute désespérée. A sa demande ce qu’elle avait, elle lui fait voir une lettre lui annonçant la mort de son fils unique quelque part dans la Somme. L’académicien sort quelques mots de consolation d’usage, mais la bonne femme, exaspérée, lui saute presque à la gorge et répète sans cesse : “Est-ce justice ? Je vous demande seulement si c’est justice ?” L’éminent poète serait sorti sans essayer d’expliquer. Gustave Théry (3) s’attaque du reste souvent à l’état d’esprit des dirigeants. L’autre jour en relatant le fait qu’à la mort de l’aviateur Boelke (4) les aviateurs anglais ont jeté dans les lignes allemandes une couronne avec un hommage éclatant au champion disparu, il disait qu’en France on serait incapable d’un pareil geste. On dirait certainement une fois la victoire acquise “Donne lui à boire” (5) par pitié pour le vaincu, mais en attendant on s’appliquait à couvrir d’injures l’adversaire, à l’ironiser, à parler qu’il se cramponnait lâchement dans ses tranchées, alors que dans un cas pareil on relaterait une résistance héroïque de nos sublimes poilus ! Mais je crois que tous les belligérants sont à l’heure actuelle tellement engagés à fond qu’il est à peu près impossible de modifier leur ligne de conduite, à moins d’y mettre encore plus d’énergie - comme ce sera sans doute le cas en Angleterre où Lloyd George va remplacer le vieux et modéré Asquith (6) et où de grands changements ont eu également lieu dans l’amirauté. Cela aura aussi fatalement sa répercussion en France ; Gustave Hervé insère souvent dans son journal des devises telles que : Il faut faire la guerre avec toute l’énergie et sans ménagement - ou rentrer dans ses foyers (7) etc. etc.
Pour en revenir encore une fois sur la question qui nous divisait récemment, je trouve, tout comme toi, que ton existence est trop engagée pour faire maintenant des changements de fond qui la bouleverseraient de fond en comble et, pour cette raison même, sont pratiquement irréalisables. Ce sont d’abord les enfants qui nécessitent impérieusement ta présence continuelle et te rendent pour ainsi dire prisonnière. Et je suis étonné que ce soit juste cette circonstance que tu sembles si souvent oublier : voir l’affaire de l’école hôtelière ! Notre situation matérielle n’est certes pas bien brillante, et ce qui la rend désagréable c’est l’incertitude de l’avenir. Mais enfin, quand on a tant soit peu de confiance en sa propre personne, il n’y a nullement lieu de s’inquiéter outre mesure, d’autant plus que 80% au moins des autres sont dans la même incertitude. D’autre part, si ta situation actuelle est loin de valoir celle d’avant la guerre, tu ne dois quand même pas souffrir matériellement comme beaucoup d’autres et c’est là un grand point. Si j’obtiens une permission, on pourra librement causer de nos projets d’avenir ne fût-ce que pour te remonter un tout petit peu le moral. Enfin espérons toujours que les permissions pour nous autres viendront aussi un jour et surtout que la fin de la guerre n’est pas trop loin. J’y crois toujours et d’après quelques informations que je viens de recevoir - non point par les journaux  (8) - je pense même que ce sera plus tôt qu’on ne pense généralement.
Je suis curieux de connaître le résultat de l’entrevue Leconte - Penhoat (9), supposant que Leconte qui, plus que personne, a besoin d’un confident pour vider le trop-plein de son coeur, profitera de l’occasion pour tenter un rapprochement même intime avec Mr. Penhoat. Ce dernier, s’il a personnellement assez de répugnance, sera tout de même suffisamment malin pour tirer à l’autre les vers du nez - pour voir clair enfin. Et je compte aussi que, se sentant incapable de faire beaucoup d’affaires, L. (10) a du moins pratiqué l’économie - ce qui serait déjà quelque chose de façon que la situation financière est loin d’être aussi mauvaise que Penhoat se la figure.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul




Notes (François Beautier)
1) - "L'Œuvre" : journal créé en 1904, devenu quotidien en 1915.
2) - "Maurice Barrès" : écrivain, journaliste, homme politique, académicien, surtout connu et célébré comme incarnation, théoricien, porte parole et chef du nationalisme français (1862-1923).
3) - Gustave Théry : en fait, Gustave Téry, fondateur, directeur et éditorialiste de l'Œuvre, journal auquel il a donné une périodicité quotidienne en 1915. Il défendait des idées pacifistes (dites défaitistes), pourfendait les gouvernants et plaidait pour la création d'une Société des Nations. 
4) - "Boelke" : en fait Oswald Boelcke, as de l'aviation allemande, né en 1891, organisateur en mars 1916 d'un nouveau type d'escadrille de combat en avions monoplaces pour contrôler le ciel de Verdun, descendu au-dessus de Bapaume (seuil entre la Somme et le Bassin parisien) le 28 octobre 1916, par suite d'un heurt en vol avec un autre avion de sa formation lors d'un combat contre les lieutenants Knight et MacKay de la 24e escadrille de la chasse aérienne britannique. Les aviateurs anglais lui rendirent effectivement l'hommage que rapporte Paul en citant un article de L'Œuvre de Gustave Téry.
5) - "Donne-lui à boire" : citation incomplète du célèbre dernier vers "Donne-lui tout de même à boire, dit mon père" du poème "Après la bataille" de Victor Hugo (publié dans le recueil "La Légende des siècles" en 1859). Dans ce texte, Hugo illustre l'idée que l'héroïsme ("mon père, ce héros...") n'est pas dans le bellicisme mais dans la fraternité.
6) - "Asquith" : Herbert Asquith (1852-1928), ancien Premier ministre libéral du Royaume-Uni, favorable à la recherche de conditions de paix que son ministre de la Guerre David Lloyd George considérait défaitistes et attentistes, démissionna le 5 décembre 1916 à la suite de la défection d'une partie des éléments conservateurs de sa coalition de centre-gauche lui reprochant l'échec de l'expédition des Dardanelles. Lloyd George (1863-1945), lui aussi libéral, lui succéda du 7 décembre 1916 au 22 octobre 1922 à la tête d'une coalition plus conservatrice, belliciste et nationaliste. Paul a évoqué la figure de David Lloyd George dans sa lettre du 8 octobre 1916.
7) - "ou rentrer dans ses foyers, etc." : Gustave Hervé, fondateur du journal "La Victoire" lancé en janvier 1916, était passé au début de la Grande guerre de l'antimilitarisme pacifiste le plus radical au patriotisme de l'Union sacrée puis, à la fin 1915 au nationalisme belliciste le plus virulent. Il acheva sa dérive idéologique en créant en 1919 le "Parti socialiste-national" d'extrême droite. Paul, qui a vraisemblablement inspiré l'article de La Victoire consacré à la privation de permissions des Légionnaires au Maroc (voir sa lettre du 7 décembre 1916), se dédouane peut-être ici en critiquant les grossiers slogans jusqu'au-boutistes de ce journal et de son fondateur.
8) - "non point par les journaux" : une fois de plus, Paul semble tout à fait inconscient du risque qu'il encourt de voir sa naturalisation refusée en laissant entendre qu'il reçoit des informations par d'autres voies que celles du commun de ses collègues. La suspicion que lui vaut sa nationalité auprès de ses observateurs militaires, encore renforcée par son statut d'intellectuel polyglotte, voire par son appartenance à la supposée "race" juive (l'Affaire Dreyfus demeure très proche), ainsi que par ses relations interlopes (Suède, Angleterre, USA, etc.) et ses éventuelles entrées dans la presse d'opposition (La Victoire), se trouve ici accrue par l'évocation d'accès secrets à des informations d'ordre stratégique ! Ou alors, Paul joue-t-il une dangereuse provocation consistant à faire croire à ses censeurs militaires qu'il dispose par ses relations de pouvoirs supérieurs aux leurs ?
9) - "Leconte - Penhoat" : les deux associés de Paul dans la Société L. Leconte & Cie.
10) - "L." : Leconte.

lundi 26 septembre 2016

Lettre du 26.09.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touhar, le 26/9 16

Ma Chérie,

J’ai tes lignes du 16 et te confirme mes dernières correspondances des 22 & 23. Comment as-tu pu tenir financièrement pendant la visite (1) qui, nécessairement, a dû entraîner un surcroît assez sensible de dépenses ? Je te retourne ci-inclus les coupures de l’Echo de Paris concernant la vie à Paris qui, s’il est vraisemblablement exact dans le fond, est sans doute exagéré dans ses détails. J’avais précisément ce matin l’occasion de lire dans Paris-Midi (2) un article très intéressant répondant à une brochure de Mr. Camille Saint-Saëns (3), le compositeur bien connu, qui avait prêché le boycottage de l’Allemagne sur le terrain de l’art. On lui répondait dans cet article que s’il voulait être radical, il faudrait abandonner aussi les opéras Faust (4), Mignon (5), Werther (6) etc. qui, bien que de compositeurs français, empruntent un texte allemand et montraient sur la scène des personnages boches pour ainsi dire typiques. On lui rappelait qu’autrefois Saint-Saëns avait montré beaucoup d’admiration pour Wagner et qu’à cette époque Wagner lui avait même servi pour combattre sur les scènes parisiennes et dans les concerts la musique italienne (7) qui se rapproche quelque peu de ses propres compositions. En citant finalement l’Écho de Paris pour montrer qu’à Berlin on jouait Molière et Shakespeare et à Londres Tristan et Isolde (8)!
Inclus également la lettre de Mr. Penhoat en retour. Je t’ai déjà expliqué que pour la question de la pension je diffère totalement de l’opinion de Mr. Penhoat.
La guerre a tout de même pris une allure plus pressée depuis quelque temps. Le communiqué sur l’Écho (9) d’hier annonçait 55 000 (10) prisonniers allemands depuis le 1° Juillet en Occident seulement ! Le seul point obscur en ce moment semble être la Dobroudja (11) où les Russo-Roumains ne doivent pas être dans une bien brillante position. D’un autre côté il peut paraître étrange que dans la Chambre il se trouve juste maintenant un groupe qui veut la Paix à tout prix et même au besoin une paix dite allemande (12)! Que penser de cela ?
Sur le front marocain il n’y a rien de particulier à signaler sauf l’activité habituelle de pelles et pioches. On s’étonne quelquefois qu’il n’y ait pas plus de pertes chez nous et on bénit le manque d’organisation des bicots qui, s’ils étaient bien résolus, pourraient nous rendre l’existence encore autrement dure ! D’après l’état actuel des travaux, il est à présumer que nous avons encore pour tout un mois à faire ici. Pourvu que la pluie ne nous surprenne pas ! Car nous serions frais alors ...
Je pense qu’Hélène est rentrée dimanche et qu’elle n’a pas été trop étonnée de ne pas trouver la soupière à la place où elle l’avait posée. Comme il s’agissait d’un homme alité depuis longtemps, on aurait pu penser que le coup aurait été moins dur pour les parents (13).
Alice a-t-elle repris un peu ses joues rondes et roses ? Elle a naturellement profité le moins de la visite, alors que Suzanne, Yvonne ainsi que Georges et Jeannette (14) devaient s’accorder fort bien !
Notre ancien Capitaine (15), qui avait quitté la Compagnie en Janvier, n’a pas fait long feu sur le front : Il a été tué l’autre jour à l’ennemi ... Il y a eu peu de monde à la Cie qui l’ont beaucoup regretté mais tous sont d’accord pour lui accorder de grandes qualités militaires. Son successeur (16) vient de nous quitter également pour aller - sur sa demande - en France ainsi que notre Lieutenant. Le nouveau (3°) Capitaine (17) y a été dès le début et ensuite à Gallipoli (18) et a été 2 fois blessé ! 
Tu diras un bonjour de ma part à Hélène et lui exprimeras ma sympathie.
Mille baisers pour toi et les enfants.

                                                      Paul 




Notes (François Beautier)
1) - "la visite" : le séjour chez Marthe, du 12 août au début septembre, de Mme Penhoat et de ses deux filles Yvonne et Jeanne.
2) - "Paris-Midi" : seul quotidien paraissant le midi, fondé en 1911, à tendance conservatrice et à dominante culturelle.
3) - "Camille Saint-Saëns" : compositeur français (1835-1921), auteur des célèbres "Carnaval des animaux", "Danse macabre", "Samson et Dalila"...
4) - "Faust" : "La damnation de Faust", musique d'Hector Berlioz, livret de Berlioz et Almire Gandonnière d'après Goethe.
5) - "Mignon" : tragédie lyrique, musique d’Ambroise Thomas, livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après Goethe.
6) - "Werther" : opéra, musique de Jules Massenet, livret d'Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann d’après Goethe.
7) - "musique italienne" : à l'époque et seulement pour l'opéra, œuvres de Bellini, Verdi, Poncielli, Catalani, Puccini, Giordano, etc.
8) - "Tristan et Isolde" : opéra allemand, musique de Richard Wagner, livret de Wagner d'après la légende médiévale bretonne - ou brittonique - de Tristan et Iseut).
9) - "l'Écho" : faute de précision il peut s'agir de l'Écho d'Oran ou/et de l'Écho de Paris (Paul lit très régulièrement les deux, qui sont reçus au bureau de sa compagnie à Taza)
10) - "55 000 prisonniers allemands depuis le 1er juillet" : Sous la direction de Nivelle - nommé à la mi-avril 1916 en remplacement de Pétain - les Français font reculer les Allemands à Verdun , de même que Foch et Haig, à la tête des troupes britannico-françaises, font légèrement reculer le front allemand sur la Somme (après un échec effroyable le premier jour de l'offensive alliée le 1er juillet 1916). Les difficultés intérieures de l'Allemagne (notamment alimentaires) poussent beaucoup de soldats allemands à se rendre pour écourter la guerre. La presse française préfère parler des prisonniers (l'Allemagne en détient en août 1916 environ 1,6 million de toutes nationalités, dont à la fin de la guerre près de 500 000 Français. En août 1916 la France seule détient prisonniers environ 150 000 soldats de l'armée allemande, et à la fin de la guerre environ 350 000), plutôt que des soldats des deux camps morts, disparus ou blessés graves (plus d'un million sur la Somme entre le 1er juillet et le 18 novembre 1816 ; plus de 700 000 à Verdun entre le 21 février et le 19 décembre 1916).
11) - "Dobroudja" : région côtière prospère en bordure nord-occidentale de la Mer Noire, entre l'Ukraine au nord et la Bulgarie au sud. Sa partie sud a été annexée par la Roumanie en 1913, au détriment de la Bulgarie qui la reprend par la bataille de Tutrakan du 2 au 7 septembre 1916. Cette victoire de la Bulgarie a été obtenue à la faveur de l'aide massive que lui apporte l'Allemagne - à laquelle elle s'est alliée en septembre 1915 - pour soulager les Austro-Hongrois bousculés par l'entrée en guerre de la Roumanie, le 27 août 1916. Les Roumains les attaquent dans la région de la Transylvanie, administrée par la Hongrie. Les Russes, qui appuient les Roumains et sont victorieux sur tous les fronts de l'est depuis juin 1916, sont cependant arrêtés par les Allemands à la mi-septembre 1916. A la fin de la Grande Guerre, la Dobroudja du sud fut attribuée à la Roumanie. 
12) - "paix dite allemande" : en 1916, le Parlement français s'inquiète d'être tenu à l'écart de l'information et des décisions militaires par le gouvernement et l'État-major (qui craint un risque de contagion des idées pacifistes parmi les Poilus) et recourt à des Comités secrets, imposés par les parlementaires au Président du Conseil Aristide Briand, pour débattre des questions militaires. En août 1916 est mis en place un contrôle parlementaire aux armées que le gouvernement et l'État-major cherchent à réduire à l'impuissance en accusant la Chambre de ralentir leurs décisions et, surtout, de vouloir faire la paix à tout prix, donc d'œuvrer au profit de l'Allemagne (on parle effectivement de "paix allemande" et de "pacifisme défaitiste"). Cependant, les pacifistes convaincus - au premier rang desquels le député socialiste de l'Allier Pierre Brizon - ne représentent qu'une infime minorité des Parlementaires.
13) - "moins dur pour les parents" : tout ce passage parle à mots couverts d'un décès concernant la famille d'Hélène (employée de maison des Gusdorf), sur laquelle le courrier de Paul ne donne guère d'informations. 
14) - "Jeannette" : Paul nomme ici ses trois enfants et les deux filles de Mme Penhoat, qui ont passé près de trois semaines ensemble chez Marthe.
15) - "notre ancien capitaine" : Paul ne l'a ni nommé ni évoqué dans aucun de ses courriers précédents. Faute de disposer d'assez d'éléments d'identification, il est pratiquement impossible de retrouver aujourd'hui de quel capitaine il s'agissait. Par ailleurs il se pourrait que Paul désigne non pas le capitaine de sa compagnie de rattachement permanent mais l'un des capitaines de colonne ou de groupe mobile.
16) - "son successeur" : le renouvellement était si rapide à cette époque qu'il n'est possible d'établir à peu près sûrement que les listes des gradés supérieurs des grands corps d'armée. En ce qui concerne le 1er Régiment Étranger auquel appartenait Paul Gusdorf, les trois chefs de corps d'armée qui se succédèrent à sa tête pendant la Grande Guerre furent le Colonel Jean Boyer (muté en Belgique en novembre 1914), le Colonel Mathias Tahon (muté en Champagne en avril 1915), le Lieutenant-Colonel Charles Met (blessé au combat au Maroc et amputé d'une jambe en juin 1914, nommé dans l'Aisne en octobre 1916), le Lieutenant-Colonel Jacques Heliot (précédemment blessé en mars 1916 en Champagne), le Lieutenant-Colonel Pierre Forey (qui avait combattu aux Dardanelles en 1915).
17) - "le nouveau capitaine" : il est très étonnant que Paul ne nomme pas ses trois chefs directs successifs, alors qu'il écrit en toutes lettres les noms des villages et villes où il stationne. C'est tout le contraire de ce que font les Poilus en Europe : pour échapper à la censure ils désignent les lieux par des initiales mais ils écrivent en toutes lettres les noms de leurs chefs. Peut-être s'efforçaient-ils plus de les connaître que Paul ne s'intéressait aux siens ? Ou alors, Paul prenait-il à la lettre le dicton des armées "nul homme n'est irremplaçable" pour se dispenser de nommer ses supérieurs ? Ou enfin, était-il à ce point conscient de sa supériorité intellectuelle et culturelle qu'il ne voyait en eux aucune raison de les distinguer en les nommant ? 

18) - "Gallipoli" : péninsule turque de la rive nord du détroit des Dardanelles où les Franco-Britanniques s'acharnèrent vainement à débarquer en 1915, au prix de plus de 60 000 morts et disparus (et autant pour les troupes ottomanes). 

jeudi 8 septembre 2016

Lettre du 09.09.1916

Monument à Goethe et Schiller à Weimar, devant le théâtre que Goethe dirigea.


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza (1), le 9 Septembre 1916

Ma Chérie, 

J’ai sous les yeux les lettres des 29/8 et 1° Septbre et à propos de la première me rappelle encore qu’il y avait juste 15 ans (2) le 28/29 Août que j’étais à Weimar à l’anniversaire de Goethe (3) d’où je t’ai écrit ma première carte postale, une carte de couleur verte ... Cela fait donc 15 ans que nous nous connaissons ! Je suis réellement soulagé de savoir la petite Alice (4) en voie de guérison - j’espère que dans la prochaine tu m’annonceras qu’elle est complètement rétablie. Je suis content aussi que Mme Penhoat soit encore avec toi pour te changer un peu les idées noires qui, dirait-on, deviennent de plus en plus noires. Ce que tu me dis au sujet d’Hélène (5) m’étonne un peu, car si elle avait voulu rompre pour des raisons patriotiques, elle n’aurait pas attendu jusqu’ici. Mais d’un autre côté, il m’est très agréable de la savoir à côté de toi, car elle est sûre et fidèle.
Je note que tu as fait passer par l’entremise de Me Bonamy la lettre destinée à Me Palvadeau, ce qui est peut-être une bonne idée, bien que je présume le vieux Me Bonamy également en vacances. Le mieux sera évidemment d’aller encore une fois à Nantes en Octobre pour voir clair et de rendre visite alors au Procureur de la République et/ou au Président du Tribunal. D’où as-tu donc conclu que le bureau du Pavé des Chartrons (6) est fermé ? Parce que les persiennes étaient fermées ?? 
Je te retourne ci-joint les 2 copies et comprends que de son côté Mr. Penhoat a déjà fait ou fait faire une démarche analogue qui, à mon avis, suffirait à elle seule pour amener la dissolution de la Société en cas de perte de 1/4 du capital. Depuis mon départ de Taza je n’ai plus eu d’autres nouvelles de Penhoat ni aucune réponse à ma dernière lettre datant du 21 Août. 
Le temps ici continue à être chaud mais avec des nuits froides et, assez souvent, un vent très violent. Il y a quelques jours, nous avons enterré un de nos sergents, un brave homme et un homme brave. Il était même un de nos meilleurs sous-officiers vis à vis des hommes et comme je le connaissais et estimais personnellement, sa mort m’a très affecté. Cette triste caisse en bois de sapin et ces pauvres couronnes tressées avec la verdure du pays ne sont point faites pour relever le moral d’un poilu du Maroc.
La construction du poste se poursuit activement, mais personne ne parle encore de départ. Je crois qu’en revenant dans mes foyers, je pourrai me construire une maison tout seul, avec ma femme et mes gosses comme aide.
Les nouvelles de la guerre européenne sont assez favorables, même en dehors de celles venant de Roumanie (7). L’occupation d’une demi-douzaine de villages dans la Somme (8) a certainement autant d’importance - militairement - que l’occupation de Kronstadt et Hermannstadt (9). Mais si réellement la Bulgarie et la Turquie étaient promptement mises en échec et sortaient ainsi des rangs des Empires du Centre (10), je crois que la guerre proprement dite pourrait encore finir cette année. Car l’Autriche se battant avec la Russie (11), l’Italie et la Roumanie à la fois ne tiendrait probablement plus longtemps.
Tu ne m’as pas du tout dit quelle impression Mme Penhoat t’a faite ; ceci m’intéresse d’autant plus que cette dame ne jouissait pas autrefois de ta sympathie. Et il me semble aussi que Mr. et Mme P. s’entendent beaucoup mieux qu’avant la guerre. Qu’en dis-tu ? (12)
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Taza" : il s'agit plutôt de "Touahar"
2) - "15 ans" : selon cette lettre c'est donc en 1901 que Paul et Marthe se sont rencontrés. Paul décrira dans une lettre ultérieure les circonstances de cette rencontre.
3) - "Goëthe" : Johann Wolfgang von Goëthe, écrivain, poète, philosophe, homme politique... allemand, est né le 28 août 1749 à Francfort et mort le 22 mars 1832 à Weimar. Son anniversaire de naissance est rituellement célébré chaque année en Allemagne. Paul rappelle qu'il a participé à la célébration de 1901.
4) - "Alice" : troisième enfant des Gusdorf, Alice est née en novembre 1913.
5) - "Hélène" : l'employée de maison des Gusdorf.
6) - "le Pavé des Chartrons" : quartier portuaire de Bordeaux où se trouvait le bureau de la Société Leconte tenu par Paul. 
7) - "Roumanie" : ses armées sont enfoncées par les troupes bulgares.
8) - "la Somme" : l'offensive britannico-française sur la Somme fait maintenant lentement reculer les troupes allemandes au prix de pertes effroyables, au total supérieures à celles de "l'enfer de Verdun"
9) - "Kronstadt et Hermannstadt" : situées au cœur de la Roumanie, dénommées respectivement Brasov et Sibiu en roumain, ces deux villes sont nées de forteresses historiques des Chevaliers teutoniques et appartiennent au cordon des sept places fortes - les “Siebenstadt” - dressées pour protéger la Transylvanie des invasions mongoles, tatares puis turques des XIIIe et XIVe siècles. Peuplées de Saxons qui obtinrent au XIXe siècle leur autonomie à l’intérieur du Royaume hongrois et de l’Empire austro-hongrois, ces deux villes très prospères sont originellement germanophones. Mais elles appartenaient à la Transylvanie majoritairement roumanophone qui formait avant la Grande Guerre une enclave hongroise au cœur de la Roumanie. Elles furent occupées par l’armée roumaine dès l’entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des Alliés (alliance conclue par le Traité de Bucarest du 27 août 1916). C'est de cette occupation que Paul rend compte comme d'une victoire des Alliés. Mais l’Allemagne intervint très rapidement pour soutenir l’Autriche-Hongrie défaillante et repoussa les Roumains hors de la Transylvanie à la fin octobre 1916. Dès la chute de l’Empire austro-hongrois à l’issue de la Grande Guerre, les Roumains occupèrent la Transylvanie, qui fut reconnue roumaine par les traités de Trianon et de Saint-Germain en 1920.
10) - "Empires du Centre" : on disait aussi "Puissances centrales", par référence à leurs positions entre la France et la Russie, pour désigner les membres de la Triple-Alliance ou "Triplice" formée en 1882 entre l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie (cette dernière rejoint la Triple-Entente en mai 1915 alors que l'Empire ottoman s'est allié secrètement à l'Allemagne le 2 août 1914 et que la Bulgarie s'accorde avec les Puissances centrales en septembre 1915).

11) - "l'Autriche se battant avec la Russie..." : Paul veut dire "se battant contre...".
12) - "mieux qu'avant la guerre": Paul exprime ici l'espoir que ses mésententes passées avec Marthe disparaîtront, elles aussi. 

vendredi 29 juillet 2016

Lettre du 30.07.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 30 Juillet 1916

Ma Chérie, 
J’ai tes lignes des 18 et 21 courant, et, suivant ton conseil, écris par ce même courrier à Mr. Palvadeau (1); ci-joint copie de ma lettre. Je me suis basé sur les communications relatives à la lettre que Penhoat (2) a écrite au même avocat bien que P. ne m’en ait rien dit encore. Dans sa dernière lettre (du 10 Juillet) il me dit qu’il attend avec beaucoup d’intérêt les nouvelles au sujet de ton voyage à Nantes. Je lui ai répondu hier soir en lui donnant quelques détails. Me Bonamy (3) doit avoir l’habitude de tous les vieux messieurs de laisser traîner les affaires, d’autant plus que ce n’est que par suite de la guerre qu’il a repris possession de son étude. Quant à Mme Robin (4), je te recommanderai de ne plus pousser les choses plus loin : Qu’elle se débrouille, car comme Me Lanos te l’a dit, il y aura peut-être une loi ou un décret accordant une réduction des loyers pour les mobilisés. 
Le régiment de Penhoat étant relevé par les Anglais dans son secteur d’Ypres (5), se retrouve maintenant dans les environs de Noyons-Compiègne (6), c.à.d. sur le point du front qui est le plus rapproché de Paris. Je crois t’avoir déjà écrit que P. caresse l’espoir d’avoir une nouvelle permission pour aller en Bretagne où il a quelques affaires de famille à régler. Puisque Mme Penhoat s’y trouve également en ce moment, ils vont très probablement se rencontrer là-bas.
En ce qui concerne la mentalité de Leconte, tu connais son optimisme habituel : il voit tout en rose lorsqu’il commence quelque chose et son travail est plutôt passif, c.à.d. au lieu de s’efforcer d’atteindre son but, il travaille à aplanir la route de telle façon que le but vienne à lui. Mais il est réellement naïf de se présenter (7) que je vais laisser tout en plan ou bien que je le désigne comme héritier de mes intérêts ! La chose n’est tout de même pas aussi simple que cela et je ne crains pas grand’chose de ce côté-là. Rappelle-toi du reste qu’un an avant la guerre encore Leconte nous proposait de nouveau le système des volontaires allemands à outrance (8) et c’était moi en particulier qui étais opposé à ce projet. Naturellement toutes ces lettres et les copies de mes réponses se trouvent au Bureau de Bordeaux, mais Penhoat aussi en possède un exemplaire et si réellement L. avait l’intention de crier au scandale, il serait assez facile de lui boucher le bec. Et me mettre sans façon à la porte du bureau dont je participe aux frais n’est pas si facile non plus. Si réellement l’affaire était transférée à Bordeaux, Mr. Wool. (9) te présenterait à un avoué dans le cas probable où Me Lanos comme représentant de Mr. Palvadeau ne pouvait pas accepter un mandat que tu lui offrirais tout d’abord naturellement. Je ne vois pas bien, à bien réfléchir, ce que le séq. a à voir devant le Tribunal. Son rôle, à mon avis, se borne à administrer ou surveiller les biens dont il a la charge de sorte que peut-être Me Lanos pouvait quand même nous représenter officiellement.
Mr. Plantain (10) est donc quand même revenu, ce qui doit avoir quelque peu rassuré ton pessimisme sur les bons amis sur lesquels on peut compter. D’autre part, si tu avais besoin de références au Tribunal ou ailleurs, tu pourrais encore en dehors de Mr. Woolougham indiquer Mr. Th. Colombier, Courtier maritime, 1 rue Esprit des Lois ; Mr. Lagache, Administrateur délégué de la Société Chimique de Bordeaux, 30 rue des Amandiers ; F. Fourgous, 13 Cours de Tournon, Bordeaux ; Mr Capuron, Directeur de l’Union Gazière du Sud-Ouest, 52 Rue St Rémy à Bordeaux, qui tous, j’en suis sûr, ne me refuseront pas leur assistance.
J’ai lu avec intérêt tes nouvelles au sujet de l’incendie. Sais-tu à qui appartenait ce dépôt ? Le terrain de Mr. Gimeaux (11) était situé tout près du nouveau Bassin à Flot (12). Ne s’agirait-il pas de silos construits pour recevoir et entreposer des grains etc. dans les Docks ?
Dans quel hôtel es-tu descendue à Nantes ? Et quelle est l’adresse exacte du nouveau bureau de L. (13)? Nantes n’a jamais été une “base” anglaise, mais un port de réception de certaines marchandises destinées aux troupes anglaises. Les bases sont surtout Le Havre, Rouen, Boulogne, Calais et Dieppe. Tu constateras que les Anglais persistent dans leur offensive dans la Somme (14), qu’ils y ont même bien avancé (toutes proportions gardées). Personnellement, je reste persuadé que c’est eux qui vont amener la chute de l’Allemagne (15) et s’ils devaient y travailler encore un an ou deux.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                    Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Mr. Palvadeau" : selon ce qu'en dit Paul plus loin il s'agirait d'un avocat de Nantes qui se faisait représenter à Bordeaux par Me Lanos, l'un des deux avocats de Paul dans ses affaires de levée de séquestre et de non-versement des bénéfices par Leconte.
2) - "Penhoat" : troisième associé de la société L. Leconte & Cie dont Paul est le deuxième.
3) - "Me Bonamy" : avocat de Paul à Nantes (il semble, au simple fait qu'il en ré-écrive le nom complet, que Paul lui refasse confiance).
4) - "Mme Robin" : logeuse de la famille Gusdorf à Bordeaux, à laquelle Marthe souhaite payer son loyer alors que Paul cherche à l'en dissuader en se référant ici non plus au moratoire de 3 mois institué par les décrets des 14 août et 27 septembre 1914 ("sursis" pour les "petits loyers" reconduit par décret tous les 90 jours) mais à la rumeur rapportée par Me Lanos (avocat recruté par Paul pour remplacer le précédent, alors jugé défaillant) annonçant une possible réduction générale des loyers pour les mobilisés. Au contraire, face à la paupérisation dramatique de nombreux propriétaires ne recouvrant plus leurs loyers, il était question au Parlement en 1916 (en fait depuis la reconduction de 90 jours réputée "la dernière" en décembre 1915) d'obliger les locataires à payer sans délai l'intégralité de leurs charges locatives et de permettre aux propriétaires de contester le sursis à payer le loyer "s'ils peuvent fournir la preuve que leur locataire est en état de payer". Rien ne fut cependant décidé avant la fin de la guerre en 1918 et tout redevint "normal" ensuite, à l'exception de l'attribution aux "petits propriétaires" d'une indemnisation pour perte de revenus.
5) - "Ypres" : enjeu allemand raté de la "Course à la Mer" de 1914, la ville belge d'Ypres, en Flandre, fut une seconde fois attaquée par l'Allemagne en avril-mai 1915, qui ne parvint pas à la prendre, malgré le premier emploi de gaz de combat, du fait de la résistance des Britanniques, Belges et Français (les Alliés y perdirent environ 150 000 hommes). Au printemps 1916, les troupes françaises se regroupant sur Verdun, l'Empire britannique prit en charge le secteur d'Ypres, accumula des troupes anglaises, écossaises, galloises, irlandaises, australiennes, canadiennes et néo-zélandaises puis mit en marche une opération visant à déloger les Allemands des hauteurs situées à l'est d'Ypres. L'assaut fut préparé le 7 juin par l'explosion d'une vingtaine de mines anglaises de plusieurs dizaines de tonnes d'explosif chacune (les explosions furent perçues jusqu'à Londres). L'infanterie enfonça ensuite les lignes allemandes et la ville d'Ypres fut ainsi mise hors de portée des Allemands. Penhoat, qui s'était engagé en mai 1915, avait été employé comme fourrier sur les lignes arrières du front en Flandre belge, puis en troisième ligne dans un mess d'officiers. Sa lettre à Paul datant du 10 juillet on peut penser qu'il partit avec les derniers régiments se portant à la défense soit de Paris, directement menacé au cas où l'Allemagne prendrait le contrôle de la vallée de l'Oise (ce fut le cas de son régiment puisqu'il se retrouva dans le secteur de Noyons - Compiègne, les deux verrous de cette vallée), soit de Verdun alors en plein enfer. 
6) - "Noyons - Compiègne" : clés de contrôle de la vallée de l'Oise (donc de Paris). À l'été 1916, le front se situe au sud de Noyons (ville occupée par les Allemands depuis août 1914 jusqu'en mars 1917 puis détruite par les combats de mars-avril puis août 1918) et au nord de Compiègne (qui contrôle aussi le débouché de la vallée de l'Aisne, et qui demeurera pendant toute la guerre une ville-garnison, une ville-hôpital et en 1917 une ville-quartier général, très proche du front). 
7) - "de se présenter" : de s'imaginer, de croire...
8) - "système des volontaires allemands à outrance" : allusion à la bataille de Leipzig d'octobre 1813 qui vit la défaite de Napoléon face à une nouvelle coalition renforcée par la désertion et la trahison des supplétifs saxons et wurtembergeois de la Grande Armée (encouragés par la Prusse) et par l'enrôlement massif dans les corps francs prussiens de civils volontaires qui, après avoir accueilli Napoléon en libérateur, le voyaient dorénavant, puisqu'affaibli par son recul face à la Russie, comme un ennemi national à abattre. Cette allusion ne pouvait, en 1916, avoir de sens que pour Paul et Marthe, très imprégnés de leur culture allemande. Elle permettait vraisemblablement à Paul de rappeler à Marthe (devenue de fait son avocate) que Leconte n'était pas le dirigeant loyal et droit pour lequel il voulait se faire passer aux dépens des Gusdorf : Paul s'était plusieurs fois opposé au projet proposé par Leconte de démarcher en catimini des clients liés par contrat à d'autres sociétés de courtage, ce qui constituait à l'époque et dans ce milieu particulier une trahison des usages garantissant la paix des marchés (Paul s'était déjà plusieurs fois positionné, dans son courrier de guerre, comme un adepte du capitalisme régulé plutôt que "sauvage"). En somme il s'agissait de rappeler la duplicité et la perversité de Leconte, implicitement accusé par Paul de vouloir trahir son associé en profitant de ses difficultés temporaires (séquestre, incorporation au loin, avocats peu actifs...).
9) - "Mr. Wool." : Mr. Wooloughan, ami américain et partenaire d'affaires de Paul à Bordeaux.
10) - "Mr. Plantain" : cet ami de la famille avait été affecté à l'arsenal de Tarbes en 1915.
11) - "Mr. Gimeaux" : Cette personne n'a pas laissé plus de traces accessibles actuellement que l'incendie survenu sur le port de Bordeaux dont parlait Marthe en juin ou juillet 1916 (la lettre du 20 août suivant précise qu'il s'agit des docks Sursol, mais le seul incendie encore répertorié de ce dock - qui entraîna d'ailleurs celui du port tout entier - remonte à septembre 1869).
12) - "nouveau bassin à flot" : ce bassin, le second du genre dans le port de Bordeaux (quartier de Bacalan), avait été aménagé de 1906 à 1911. Il avait été équipé avant 1914 d'un pont roulant et de silos à grains.
13) - "L." : Leconte.
14) - "Somme" : Les Britanniques furent décimés le 1er juillet 1916, premier jour de leur offensive sur la Somme. Cependant, ils tinrent jusqu'au 18 novembre 1916 et parvinrent - sans toutefois les battre incontestablement - à faire reculer les Allemands d'une dizaine de kilomètres. Paul "enjolive" beaucoup pour rassurer Marthe en écrivant à la fin juillet, sans en être lui-même dupe : "ils ont bien avancé (toutes proportions gardées)" 

15) - "chute de l'Allemagne" : Paul confirme ici une fois de plus son anglophilie face à Marthe, toujours méfiante envers les Anglais.