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dimanche 19 février 2017

Lettre du 20.02.1917

Image de gloire de la Légion au Maroc...


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 20 Février 1917

Ma Chérie,

J’ai bien reçu ta lettre du 9 courant et constate donc que plusieurs des miennes ne te sont pas parvenues. Comme je ne marque point les dates, je ne puis pas vérifier au juste lesquelles se sont perdues ; mais à partir d’aujourd’hui je vais marquer les dates et me référer dans chaque lettre à ma précédente ; ma dernière carte était datée du 18 courant. As-tu seulement reçu ma lettre pour ton anniversaire ? Elle a été écrite vers le 20 ou 21 Janvier (1) ? Ce qu’il y a de certain, c’est que pendant ce dernier temps je t’ai écrit au moins 3 fois par semaine, quelquefois même 4 fois (2)
Les communications avec Rabat (3) étant rétablies, j’attends d’un jour à l’autre la décision pour ma permission. Tu ne peux guère te figurer mon impatience ... Voilà bientôt 2 1/4 ans que je n’ai pas couché dans ce qu’on peut appeler un lit ni mangé à une table ... sans parler du reste !!! Bien entendu, nous sommes ici à Taza encore beaucoup mieux qu’en route par exemple, mais pour quelqu’un qui est habitué à un tout petit peu de bien-être, il est dur de s’habituer à une vie pareille. Pour ce qui est de nos lits, ce sont 4 madriers formant un rectangle et cloués sur 4 pieds. Pour éviter que la paillasse qui est remplie de crin végétal tombe, les 4 madriers sont reliés par des fils de fer comme tu le vois sur le dessin ci-après : largeur 60 à 75 cm.
A la tête du lit on a une petite caisse contenant le paquetage ; à côté l’équipement et les armes. Figure-toi maintenant des baraques en bois longues de 30 m avec à chaque côté 30 lits et tu as tout ce que nous appelons notre confort. Dans la cour, on peut jouer au football ou aux quilles ou boules. Dans quelques coins nous avons même installé de petits jardins avec du gazon et des fleurs. Les jardins potagers des Compagnies se trouvent en bas et fournissent pendant toute l’année des légumes frais, principalement de la salade et des choux. 
Ce que tu me dis au sujet du changement de caractère des hommes au front est facile à comprendre, même le penchant pour l’Alcool. Je vois ça ici : les vieux légionnaires, à force d’être privés souvent de vin etc. sont pour la plupart des ivrognes dès qu’ils sont dans la possibilité d’avoir du vin  ou de l’eau de vie. Cela n’empêche pas que ces hommes sont de bons soldats (4) et même - très souvent - extrêmement propres. Mais d’une façon générale, la tentation de s’abrutir par l’alcool est très grande lorsque l’occupation journalière ne fait pas plaisir ou n’intéresse pas l’homme ...
Les journaux, après avoir parlé pendant près de 2 mois de la paix, n’en soufflent plus mot (5). Faut-il croire par là que nous en sommes de nouveau si éloignés que cela ? Il est réellement difficile de se faire une idée tant soit peu exacte de la situation en se basant sur la Presse. Actuellement c’est le Blocus (6) qui tient la place ou les colonnes occupées jusqu’ici par les négociations de paix. L’Amérique, après la menace faite en rompant les relations diplomatiques, semble vouloir s’en tenir là et l’Allemagne de son côté ne fera certainement rien pour provoquer une déclaration de guerre. L’activité sur le front est presque nulle, abstraction faite de quelques escarmouches sur le front anglais. Et chacun des adversaires sait que celui qui attaque subira des pertes énormes sans être sûr d’un succès tant soit peu décisif. Et plus on considère la situation militaire sous son véritable jour, plus on se persuade que c’est plutôt la question économique ou financière qui décide de l’issue de la guerre. Je lisais l’autre jour un mot spirituel de Tristan Bernard (7). Quelqu’un disait devant lui que les juifs s’étaient montrés dans cette guerre aussi courageux et dévoués que les chrétiens. “Cela n’est pas étonnant”, disait-il, “puisque c’est une guerre d’usure.” (8)
J’espère que tu es maintenant complètement rétablie, ainsi que la Petite (9), et que vu la crise du charbon tu n’auras plus souvent l’occasion d’aller patiner (10) au Parc, bien que le patinage en lui-même te fasse un tel plaisir et que les plaisirs soient devenus plutôt rares dans la vie. 
Le prix des vivres augmente ici aussi de plus en plus ; je parle des vivres de l’Administration Militaire qui sont fournies à l’armée. L’indemnité de nourriture payée pour un homme est de près de 2 Frs. 30 par jour, ce qui est énorme (11), vu que le transport de l’Algérie jusqu’à Taza est absolument gratuit. Mais aussi les vivres que la Compagnie achète en supplément à Oran, Oudjda etc. ont augmenté de 50 à 100% comparé au prix payé il y a 2 ans seulement.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "20 ou 21 janvier" : la lettre du 21 janvier, effectivement conservée, indique qu'un cadeau d'étrennes arrivera pour la fête de Marthe, mais n'est pas typiquement une "lettre d'anniversaire".
2) - "4 fois" : 10 courriers datés du 21 janvier au 20 février 1917 ont été conservés, alors que Paul en aurait envoyés - selon son rythme habituel - entre 12 et 16.
3) - "Rabat" : capitale du Maroc (sous protectorat) et siège du Commandant en chef des armées françaises du Maroc. C'est là que devrait être signée la permission de détente demandée par Paul.
4) - "bons soldats" : alors que Marthe s'inquiète du risque que Paul soit devenu alcoolique à la Légion, celui-ci se soucie de ne pas laisser croire qu'il considère la Légion comme une armée d'ivrognes...
5) - "n'en soufflent plus mot" : effectivement, la rupture des relations diplomatiques avec l'Allemagne par les USA, le 3 février 1917, a mis fin à toutes les illusions pacifistes.
6) - "le Blocus" : il s'agit du blocus maritime établi contre l'Allemagne par les flottes anglo-françaises (essentiellement britanniques). L'Allemagne cherche à le contourner (y compris par des cargos submersibles) et à le contrer par la guerre sous-marine à outrance qui lui fait prendre le risque de couler des navires et cargaisons des USA (alors toujours neutres) ravitaillant les Alliés, les Neutres et aussi l'Allemagne et ses alliés.
7) - "Tristan Bernard" : de son vrai nom Paul Bernard (1866-1947), humoriste, romancier, auteur dramatique très célèbre pour ses bons mots empreints d'humour juif. Pendant la collaboration française avec l'Allemagne nazie, sa célébrité le sauva de la déportation, mais il ne se remit pas de l'extermination de son petit-fils François à Mathausen.
8) - "guerre d'usure" : cette expression apparue dans la presse après la Première bataille de la Marne (fin août 1914), qui marqua la fin de la "guerre de mouvement", désigne la "guerre de position" (dite aussi "guerre des tranchées") émaillée sur le front par des tentatives de percées extrêmement meurtrières et à l'arrière par une volonté d'employer tous les moyens (propagande, blocus économique, introduction de fausse monnaie générant l'inflation, menées pacifistes et révolutionnaires... ) pour briser l'acharnement de la nation ennemie avant d'être soi-même défait par l'usure du moral des civils et des militaires. L'expression du général Joseph Joffre disant "Je les grignote" pour définir sa stratégie militaire à la fin 1914, pourrait s'appliquer à l'ensemble des aspects de ce type de guerre que l'on dit aujourd'hui "totale".
9) - "la Petite" : Alice, fille de Marthe et de Paul, née en 1914.
10) - "patiner" : la crise du charbon n'agit en rien sur le gel du lac du parc public mais incite les gens à ne pas se refroidir à l'extérieur puisqu'ils auront du mal à se réchauffer chez eux, faute d'assez de combustible.
11) - "énorme" : Paul pense à sa permission et indique ici qu'il touchera pendant son voyage, qui sera gratuit, une indemnité de nourriture suffisante, qu'il dit "énorme" pour rassurer Marthe et un éventuel censeur militaire, et pour achever son raisonnement implicite sur l'inflation qui, ayant globalement multiplié par deux les prix en deux ans, est à tout à fait inquiétante dans un contexte de guerre totale.

jeudi 9 juillet 2015

Lettre du 10.07.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran



Taza, le 10 Juillet 1915

Ma chérie,

Ta lettre du 30 Juin m’est parvenue hier soir tard, après l’expédition de la mienne. Inclus quelques coupures de journaux en retour, les autres suivront. Ce qui m’a beaucoup intéressé parmi ces articles, c’est naturellement l’histoire du RWKS (1) à Marseille, et je ne serais pas bien étonné qu’un imbécile bordelais se trouve parmi mes bienveillants concurrents qui répondra à cet article de la France en parlant des affaires du RW à Bordeaux et me traîne encore sur la sellette. Dans ce cas, tu m’enverras l’article avec indication du jour où il a paru et tu prendras même plusieurs numéros de l’édition en question car si j’étais personnellement mêlé à cette histoire je ne manquerais point d’y répondre comme il convient.
En ce qui concerne le mauvais temps le jour du savonnage, tu peux vraiment dormir sur les 2 oreilles : même si le dit maître de maison voulait, il aurait difficilement l’occasion ici, dans ce pays de sauvages (2)!
Que Hampel (3) trouve facilement son compte dans cette fureur de chauvinisme en Allemagne, est plus que certain, à moins qu’il soit déjà trépassé, ce qui me paraît cependant peu vraisemblable, car des types de sa trempe sont prédestinés à survivre des tourmentes pareilles ! Je crois aussi que les femmes retireront quelque bénéfice de cette guerre, du moins en ce qui concerne leur position sociale. Il se peut que ces avantages soient minimes en Allemagne, mais ils seront sans doute plus importants en Angleterre, et peut-être aussi en France.
Je connais beaucoup l’alcool de menthe dont tu m’annonces l’envoi d’un tube et je te dirai que j’en ai toujours sur moi. C’était jusqu’au mois de Mai le seul alcool que nous pouvions trouver en ville, mais comme, faute de mieux, quelques poilus s’en servaient pour se saouler, la vente en a été interdite et il faut employer des ruses d’apache pour l’extorquer aux Arabes qui en vendent toujours en secret à 3 frs le flacon d’environ 1/6 de litre ou 1/7. On nous donne quelquefois en marche quelques gouttes de cet alcool dans un quart d’eau et j’en prends de même au camp, car l’eau est ainsi stérilisée et son goût agréable et rafraîchissant. Je préfèrerais cependant pendant ces chaleurs le citron cristallisé ou le jus concentré de citron qu’on ne trouve pas du tout ici pour le même usage.
Sais-tu ce que je viens de lire ces jours-ci ? Un bouquin d’Abel Hermant (4), “Histoire d’un Fils de Roi” qui a paru dans le temps au Journal. Elle gagne cependant d’être lue en forme de livre, sans l’intervalle de 8 jours imposé par le Journal après chaque chapitre. Je viens de commencer aujourd’hui “le Lac Noir” par Henri Bordeaux (5). A propos, l’article de Clémenceau (6) que tu m’as envoyé est d’une rare violence ; je ne crois point que tous les Français accueilleraient comme lui une évolution des socialistes allemands.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

                                               Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "RWKS à Marseille" : le Rheinisch-Westfälische Kohlen-Syndikat (RWKS), cartel des producteurs de charbon de Rhénanie-Westphalie et de leurs grands clients, fondé en 1893, était l'équivalent allemand du “Comité des Forges” français. Son bureau de Marseille fut dès la déclaration de guerre assailli par la population qui le voyait comme une officine allemande d'espionnage, puis fermé et placé sous séquestre. Paul , dont le bureau à Bordeaux importait avant guerre notamment du charbon dont une partie fournie par la RWKS,  craint d'être dénoncé anonymement comme espion allemand et se déclare prêt à y répondre. 
2) - "pays de sauvages" : ce paragraphe à mots couverts, compréhensibles par Marthe,  signifie que Paul ne fréquente pas les prostituées.
3) - "Hampel" : peut-être s'agit-il d'une relation de Marthe et Paul, demeurée en Allemagne et s'accommodant du nationalisme, à la manière des nombreux  israélites du IIe Reich (Allemands, Prussiens, Polonais, Alsaciens...) qui firent le choix de le soutenir pour mieux s'y intégrer ? 
4) -  "Abel Hermant" : écrivain français (1862-1960) alors réputé pour ses  descriptions satiriques de la société et de sa propre vie, dans "Les Transatlantiques", ou les "Souvenirs du vicomte de Courpière". Normalien, il tint dans "Le Temps", puis "Le Figaro", une chronique sur la langue française où il se montra d'un grand purisme. Il est dit avoir été notoirement homosexuel; il a collaboré avec Colette et Paul Morand. Ses livres ont été publiés dans la jolie "Modern-Bibliothèque", reliée de toile verte, d'Arthème Fayard. Il fut sanctionné en 1945 pour sa collaboration avec l'Allemagne en étant exclu de l'Académie française où il siégeait depuis 1927. 
5) - "Henri Bordeaux" : romancier français (1870-1963), issu d'une famille royaliste et catholique, auteur de plus de deux cents ouvrages inspirés par le catholicisme social où il défend la famille, le terroir, la morale traditionnelle. Il était l'un des écrivains les plus lus de la première moitié du 20ème siècle. Il fut élu à l'Académie française en 1919; malgré sa défense de Pétain, qui était un ami personnel, il garda l'estime du Général de Gaulle qui lui dédicaça un exemplaire de ses "Mémoires de Guerre".
6) -"Clemenceau" : Georges Clemenceau (1841-1929) est alors sénateur radical-socialiste, membre des Commissions sénatoriales de l'Armée et des Affaires étrangères, directeur du journal “L’Homme enchaîné” (ex “L’Homme libre”). Au contraire des socialistes français il condamne les socialistes allemands car ils ont soutenu le bellicisme et il n'envisage de conciliation avec eux qu'après qu'ils auront mis fin à la guerre et au Reich. Paul craint que même après une telle révolution (plutôt que "évolution"), tous les Allemands, dont les socialistes, demeurent honnis par les Français, même socialistes.