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vendredi 27 octobre 2017

Lettre du 28.10.1917

Zouave en uniforme d'apparat

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Port-Vendres, le 28 Octobre 1917 (1)

Ma chère petite femme,

Me voilà donc à 500 km de distance dans un petit bistro de Port-Vendres à côté d’un caporal et de deux zouaves (2) (dont l’un un Bordelais, contremaître de Gabriel Beaumartin (3), marchand de poteaux de mines). Arrivé hier soir, vers 8 1/2 heures, j’ai appris aussitôt à la Place (4) que le S/S Félix Zouache (5) ne partira pas avant demain soir, lundi, comme je l’avais prévu. Voilà donc une journée que j’aurais pu passer encore avec toi, voir ta petite figure, entendre ta bonne voix et sentir ta main dans la mienne. Enfin, c’est passé, et si je pense dans quel état je me trouvais hier matin à la gare au moment où je te quittais, je ne voudrais pas recommencer 24 h plus tard la même scène.
 Les premières heures dans le train étaient épouvantables, un cafard monstre et que le temps maussade ne chassait point. Pourtant, en réfléchissant sur le doux temps passé avec toi, aux jours lumineux où après 3 ans de séparation on sentait enfin une âme qui non seulement comprend, mais aime et cherche l’âme soeur, on aurait dû être plutôt content et heureux du bonheur. Enfin, vers 10 h je commençais à m’intéresser à la conversation. Il n’y avait presque que des permissionnaires venant du front ; un avait participé à l’attaque de la semaine sur l’Aisne (6), un autre, un chasseur alpin venait de Verdun (7), etc. etc. Tous, sans exception, lisaient le Journal du Peuple (8) et partageaient les idées, plusieurs allaient même dans leurs opinions bien plus loin. A Narbonne (9), où je me baladais en ville pendant 1/2 heure sous une pluie battante, nouvel accès de cafard qui ne passait que remonté dans le train et entendant les poilus, souffrant comme moi. Ceux-là retournaient surtout au Maroc ou en Algérie, laissant femmes et enfants, la rage dans l’âme ... et on rouspétait de telle façon que quelques gros civils (10) évacuaient prudemment notre compartiment ... Ici nous avons monté une équipe de 3 pour louer une chambre à nous 3 Marocains, les 2 zouaves ont un grand lit et moi un petit à moi seul. Et je t’assure que j’ai roupillé les poings fermés, sans rêve jusqu’à 8 h ce matin. Comme il n’y a pas de notaire ici, nous sommes allés tous les 3 à Collioure (11) à 3 km d’ici où j’ai vu le vieux notaire de campagne (12). Comme il fallait pour la procuration par-devant notaire une foule de renseignements (date de la formation, de l’enregistrement etc. de la Société) que je n’avais pas en tête, le notaire m’a conseillé de faire moi-même la procuration sur papier timbré, légalisée par le Commandant d’Armes. Cette procuration a, d’après lui, la même valeur et est suffisante. Je viens donc de la faire et vais la poster tout à l’heure à la Sous-Intendance pour la légalisation, qui ne coûtera rien. Demain, je l’enverrai par recommandé à Penhoat ; inclus la copie (13).
Presque tous les camarades sont, ou partis hier par Alger, ou bien ici depuis 8 à 15 jours à se tourner les pouces. L’un d’eux avait obtenu ici, en rentrant le 14, sa prolongation (14), était reparti à ses frais pour Paris et se trouve de nouveau ici depuis 3 ou 4 jours. Nous mangeons tant bien que mal au dépôt et nous payons un casse-croûte comme supplément. Si nous partons lundi soir, nous arriverons jeudi matin à Oran, mais il se peut que nous partions seulement mardi soir. Nous payons chacun 20 sous pour la chambre (15).
N’oublie pas d’aller au bureau avec la clef du petit meuble et demande les factures, la serviette “Documents” dans laquelle se trouve probablement le bail avec Mme Robin (16).
Je suis très calme maintenant et vis sur mes réserves faites de tes caresses et de tes bonnes paroles. Je me sens tout heureux de t’avoir retrouvée et de t’avoir possédée toute entière mieux qu’autrefois. Et je me figure que nos enfants garderont l’empreinte de ton éducation, de ton caractère et de ta bonne et douce intelligence.
Embrasse-les pour moi sur leurs deux joues roses et reçois mes plus tendres baisers.

                        Paul

Le bonjour à Hélène et à la famille Lemaître (17). N’oublie pas de retirer ta procuration au 50 cours de Tourny (18) et de faire ta gymnastique suédoise.
Encore un gros baiser.

Paul


Veux-tu me communiquer le texte de la procuration à Meknès (19).



Notes (François Beautier) 
1) - « 28/10/17 » : Paul a quitté Caudéran la veille et est passé par Narbonne avant d’arriver à Port-Vendres. À cette date, depuis le 1er octobre 1917, le régime des permissions est passé de 21 à 30 jours annuels. Paul - dont la permission a été accordée bien avant cette date, à la mi-août (voir sa lettre du 18 août) - a cependant profité d’un prolongement d’un peu plus de 9 jours de sa permission de détente à Caudéran. 
2) - « zouaves » : fantassins français de l’Armée d’Afrique. Leur uniforme d’apparat, très étonnant pour des Français, était celui des auxiliaires kabyles de l’armée française qui conquit l’Algérie entre 1830 et 1847.
3) - « Gabriel Beaumartin » : affréteur maritime à Bordeaux, il approvisionnait les mines de charbon du Pays de Galles en poteaux de bois tirés de la forêt des Landes. L’un de ses navires, la Louise, fut coulé par un sous-marin allemand le long de la côte bretonne le 18 janvier 1917.
4) - « à la Place » : cette expression équivaut à « auprès du Commandement de Place » et renvoie donc à l’institution militaire plutôt qu’à un site urbain.
5) - « Zouache » : en fait « Touache ».
6) - « sur l’Aisne » : allusion à l’offensive lancée par le Général Philippe Pétain du 23 au 26 octobre 1917 sur le Fort de la Malmaison qui verrouillait la crête du Chemin des Dames tenue par les Allemands depuis le terrible échec de l’offensive Nivelle à l’été 1917. La « Seconde bataille de l’Aisne », victorieuse, valida la tactique de Pétain d’attaques étroitement ciblées, rapides et dotées d’armes modernes (notamment de chars légers).
7) - « Verdun » : après l’offensive française de l’été 1917 sur la rive gauche de la Meuse, les Allemands ont résisté sur la rive droite jusqu’au 21 septembre, puis tentèrent vainement une contre-offensive - la dernière - en octobre.
8) - « Journal du Peuple » : quotidien fondé par le socialiste contestataire Henri Fabre en 1916. Paul, lecteur assidu depuis janvier 1917 (voir sa lettre du 26 janvier), partage la volonté systématiquement critique et les partis pris pacifiste et internationaliste du journal. Il semble maintenant que, sous l’effet de sa douleur et de sa révolte, il oublie son libéralisme d’homme d’affaires éclairé et partage en partie l’esprit typiquement libertaire et révolutionnaire de la rédaction.
9) - « Narbonne » : arrivant de Bordeaux par Toulouse, Paul a changé de ligne de chemin de fer à Narbonne pour se diriger vers Port-Vendres par Perpignan.
10) - « gros civils » : tout à sa révolte (en ceci il est alors un vrai Poilu de 1917), Paul adopte les poncifs d’une représentation manichéenne d’un monde en pleine lutte des classes où, contre toute analyse même sommaire, les prolétaires sont tous chair à canon en première ligne et les bourgeois tous embusqués (planqués) ou civils !
11) - « Collioure » : petite ville ancienne juste au nord de Port-Vendres (le territoire de cette dernière fut détaché en 1823 de ceux des communes de Collioure et de Banyuls).
12) - « notaire de campagne » : il s’agissait donc d’enregistrer un acte en présence de 2 témoins, qui furent pour l’occasion les deux zouaves rencontrés par Paul sur le chemin du retour de sa permission.
13) - « inclus la copie » : faute d’indice, il est impossible de préciser de quel type de procuration il est question. Il se peut qu’il s’agisse d’une double délégation de pouvoir effectuée par Paul au profit de son épouse et de son ami associé Penhoat, dans le cadre des affaires concernant les relations de Paul et de la société Leconte. Cependant on ne sait pas pourquoi Paul établit ces documents si tard, alors qu’il est sur le point de quitter la métropole. 
14) - « sa prolongation » : arguant du changement de régime des permissions à compter du 1er octobre 1917, certains soldats (dont sans doute Paul) en cours de détente à cette date obtinrent des autorités militaires de leur lieu de permission une prolongation de 9 jours. Paul donne ici l’exemple d’un permissionnaire rentré à Port-Vendres le 14 octobre et immédiatement autorisé à repartir pour Paris - à ses frais - avant de revenir au port le 24 ou 25 octobre, c’est-à-dire après une rallonge de 9 jours de détente (transport non inclus). Par cet exemple, Paul pose implicitement la question de l’égalité de traitement entre les Poilus… Cependant il n’avance pas le cas de sa propre prolongation, à laquelle il fera allusion dans sa lettre du 31 octobre 1917.
 15) - « la chambre » : Les remarques de Paul sur la nécessité et le coût des chambres et des casse-croûte concourent au même questionnement : l’armée française est-elle républicaine ? Bien que ces contestations soient dans l’air du temps (réprimées mais entendues car craintes), et largement motivées pour ce soldat père de trois enfants et en âge d’être versé dans la Territoriale près de chez lui, Paul prend le risque de voir sa demande de naturalisation retardée (voire refusée) en manifestant clairement sa parfaite intégration à l’esprit des Poilus de 1917. Paul a-t-il bien pris conscience que ce n'est pas l’esprit de la France, laquelle appuie alors unanimement Pétain et approuvera massivement - dans moins d'un mois – Clemenceau ? 
16) - « le bail avec Mme Robin » : Paul indique à son épouse où elle trouvera l’original du bail de leur logement. Il s’agit d'une pièce utile, soit pour mener la discussion à l’amiable avec Mme Robin, soit pour se défendre de sa plainte en justice.
17) - « famille Lemaître » : première mention de cette famille dans le courrier de Paul. 
18) - «  50, rue de Tourny » : le 50, Cours de Tourny à Bordeaux est à cette époque - et encore aujourd’hui - l’adresse du commerce et atelier de photographie des frères Panajou, maison alors très réputée. Paul rappelle à Marthe d’aller y chercher la copie photographique de l’original de sa procuration. Ce type de copie devait être attesté conforme par un officier public (le plus souvent maire, notaire ou commissaire de police) pour valoir l’original.
19) - « procuration à Meknès » : il se peut qu’il s’agisse d’une procuration de Marthe au profit de Penhoat, ou de l'un des avocats de Paul, qui souhaite pouvoir en vérifier les termes dès son arrivée à son régiment, alors installé à Meknès

jeudi 9 juillet 2015

Lettre du 10.07.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran



Taza, le 10 Juillet 1915

Ma chérie,

Ta lettre du 30 Juin m’est parvenue hier soir tard, après l’expédition de la mienne. Inclus quelques coupures de journaux en retour, les autres suivront. Ce qui m’a beaucoup intéressé parmi ces articles, c’est naturellement l’histoire du RWKS (1) à Marseille, et je ne serais pas bien étonné qu’un imbécile bordelais se trouve parmi mes bienveillants concurrents qui répondra à cet article de la France en parlant des affaires du RW à Bordeaux et me traîne encore sur la sellette. Dans ce cas, tu m’enverras l’article avec indication du jour où il a paru et tu prendras même plusieurs numéros de l’édition en question car si j’étais personnellement mêlé à cette histoire je ne manquerais point d’y répondre comme il convient.
En ce qui concerne le mauvais temps le jour du savonnage, tu peux vraiment dormir sur les 2 oreilles : même si le dit maître de maison voulait, il aurait difficilement l’occasion ici, dans ce pays de sauvages (2)!
Que Hampel (3) trouve facilement son compte dans cette fureur de chauvinisme en Allemagne, est plus que certain, à moins qu’il soit déjà trépassé, ce qui me paraît cependant peu vraisemblable, car des types de sa trempe sont prédestinés à survivre des tourmentes pareilles ! Je crois aussi que les femmes retireront quelque bénéfice de cette guerre, du moins en ce qui concerne leur position sociale. Il se peut que ces avantages soient minimes en Allemagne, mais ils seront sans doute plus importants en Angleterre, et peut-être aussi en France.
Je connais beaucoup l’alcool de menthe dont tu m’annonces l’envoi d’un tube et je te dirai que j’en ai toujours sur moi. C’était jusqu’au mois de Mai le seul alcool que nous pouvions trouver en ville, mais comme, faute de mieux, quelques poilus s’en servaient pour se saouler, la vente en a été interdite et il faut employer des ruses d’apache pour l’extorquer aux Arabes qui en vendent toujours en secret à 3 frs le flacon d’environ 1/6 de litre ou 1/7. On nous donne quelquefois en marche quelques gouttes de cet alcool dans un quart d’eau et j’en prends de même au camp, car l’eau est ainsi stérilisée et son goût agréable et rafraîchissant. Je préfèrerais cependant pendant ces chaleurs le citron cristallisé ou le jus concentré de citron qu’on ne trouve pas du tout ici pour le même usage.
Sais-tu ce que je viens de lire ces jours-ci ? Un bouquin d’Abel Hermant (4), “Histoire d’un Fils de Roi” qui a paru dans le temps au Journal. Elle gagne cependant d’être lue en forme de livre, sans l’intervalle de 8 jours imposé par le Journal après chaque chapitre. Je viens de commencer aujourd’hui “le Lac Noir” par Henri Bordeaux (5). A propos, l’article de Clémenceau (6) que tu m’as envoyé est d’une rare violence ; je ne crois point que tous les Français accueilleraient comme lui une évolution des socialistes allemands.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

                                               Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "RWKS à Marseille" : le Rheinisch-Westfälische Kohlen-Syndikat (RWKS), cartel des producteurs de charbon de Rhénanie-Westphalie et de leurs grands clients, fondé en 1893, était l'équivalent allemand du “Comité des Forges” français. Son bureau de Marseille fut dès la déclaration de guerre assailli par la population qui le voyait comme une officine allemande d'espionnage, puis fermé et placé sous séquestre. Paul , dont le bureau à Bordeaux importait avant guerre notamment du charbon dont une partie fournie par la RWKS,  craint d'être dénoncé anonymement comme espion allemand et se déclare prêt à y répondre. 
2) - "pays de sauvages" : ce paragraphe à mots couverts, compréhensibles par Marthe,  signifie que Paul ne fréquente pas les prostituées.
3) - "Hampel" : peut-être s'agit-il d'une relation de Marthe et Paul, demeurée en Allemagne et s'accommodant du nationalisme, à la manière des nombreux  israélites du IIe Reich (Allemands, Prussiens, Polonais, Alsaciens...) qui firent le choix de le soutenir pour mieux s'y intégrer ? 
4) -  "Abel Hermant" : écrivain français (1862-1960) alors réputé pour ses  descriptions satiriques de la société et de sa propre vie, dans "Les Transatlantiques", ou les "Souvenirs du vicomte de Courpière". Normalien, il tint dans "Le Temps", puis "Le Figaro", une chronique sur la langue française où il se montra d'un grand purisme. Il est dit avoir été notoirement homosexuel; il a collaboré avec Colette et Paul Morand. Ses livres ont été publiés dans la jolie "Modern-Bibliothèque", reliée de toile verte, d'Arthème Fayard. Il fut sanctionné en 1945 pour sa collaboration avec l'Allemagne en étant exclu de l'Académie française où il siégeait depuis 1927. 
5) - "Henri Bordeaux" : romancier français (1870-1963), issu d'une famille royaliste et catholique, auteur de plus de deux cents ouvrages inspirés par le catholicisme social où il défend la famille, le terroir, la morale traditionnelle. Il était l'un des écrivains les plus lus de la première moitié du 20ème siècle. Il fut élu à l'Académie française en 1919; malgré sa défense de Pétain, qui était un ami personnel, il garda l'estime du Général de Gaulle qui lui dédicaça un exemplaire de ses "Mémoires de Guerre".
6) -"Clemenceau" : Georges Clemenceau (1841-1929) est alors sénateur radical-socialiste, membre des Commissions sénatoriales de l'Armée et des Affaires étrangères, directeur du journal “L’Homme enchaîné” (ex “L’Homme libre”). Au contraire des socialistes français il condamne les socialistes allemands car ils ont soutenu le bellicisme et il n'envisage de conciliation avec eux qu'après qu'ils auront mis fin à la guerre et au Reich. Paul craint que même après une telle révolution (plutôt que "évolution"), tous les Allemands, dont les socialistes, demeurent honnis par les Français, même socialistes.