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vendredi 11 mai 2018

Lettre du 12.05.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 12 Mai 1918

Ma Chérie, 

Dimanche - le temps s’est encore couvert, et comme le baromètre descend, il est infiniment probable que nous allons avoir la pluie. C’est désagréable pour cette raison que la concentration (1) du Groupe Mobile doit commencer demain en vue des prochaines opérations. Il y a donc pas mal de troupes en route pour Aïn Leuh et nous allons partir le 16 courant (Jeudi) pour construire un nouveau poste (2) à une vingtaine de kilomètres d’ici, ce qui nous occupera donc jusque vers le milieu du mois de Juin. Et ce n’est qu’à cette époque que nous pourrons aller ensuite vers les postes du Sud. Bien entendu, si le temps devient mauvais, notre départ sera retardé de quelques jours ... Comme on restera au moins 3 semaines au même endroit et que je compte être pendant ce temps agent de liaison au Bataillon (fonction qui m’exempte de garde et de toutes les corvées) je vais tâcher de trouver un tas de livres à emporter là-bas. Un camarade d’une autre Compagnie m’a prêté pendant ce dernier temps un périodique anglais (Nash’s and Pall Mall Magazine) (3) dont je lis avec intérêt les feuilletons très intéressants. J’ai commencé hier une histoire, “The Young Diana” (4), traitant le féminisme et supérieurement écrite. J’espère seulement que le légionnaire en question recevra régulièrement les numéros suivants, car dans ces magazines la suite se trouve “au mois prochain”. Inutile de te dire que j’ai oublié pas mal de mots, ce qui ne m’empêche pas cependant de bien comprendre. Mais si je pouvais trouver à l’occasion un vieux dictionnaire anglo-français, je l’achèterais volontiers. 
J’ai lu en outre ces jours-ci un bouquin très intéressant de Paul Acker, “le soldat Bernard”, un chef-d’oeuvre dans son genre, dont l’action se joue avant la guerre, en 1905/1906. C’est l’histoire d’un antimilitariste étudiant à Paris, fils d’une famille d’Officiers et de Fonctionnaires, et qui pendant ses années d’études a fait la connaissance de quelques militants qui l’ont complètement gagné à leurs idées de pacifisme. Au surplus, au moment de partir pour le Régiment, il s’est fiancé secrètement avec une jeune fille, étudiante également et qui travaillait à la même feuille antimilitariste où lui, Georges Bernard, collaborait et dont le directeur, son ami intime, est une des grandes figures du mouvement ayant pour but “de tuer la guerre en tuant l’armée” et de créer une Internationale, une Société des Nations d’Europe. 
Cette jeune fille, Pauline, a quelque chose de ces étudiantes russes typiques (avant la guerre) en Suisse et à Paris : suivant avec un fanatisme farouche les idées qui lui ont été inculquées par le même Menguy, directeur du journal, qu’elle admire sincèrement, et subordonnant son amour à ces idées-là. Bernard, partant pour sa garnison, une petite ville près de la frontière belge dans les Ardennes, promet donc à son ami et à sa fiancée de gagner le plus de camarades possibles à l’antimilitarisme. A son vieux père, qui a suivi avec effroi ses tendances antimilitaristes, il refuse la promesse de s’abstenir de faire de la propagande à la caserne. À Réziers (5) il voit vite tout le ridicule de la vie de caserne, toutes les vexations faites comme exprès aux jeunes, aux bleus, par les anciens, les caporaux, les Sous-Officiers et même par certains officiers. Il voit que c’est surtout sur les plus faibles, les plus pauvres et les moins instruits qu’on s’acharne le plus et sa haine contre l’armée en général et les gradés en particuliers s’en trouve encore accrue. Le Capitaine, un Officier marié et qui cherche depuis de longues années le quatrième galon, est un de ces officiers typiques dans toutes les armées, je crois, pas bien fort d’esprit tout en ayant bon coeur, faisant telle ou telle chose parce que le régime actuel le veut ainsi, alors qu’hier, sous l’empire, il disait et enseignait le contraire avec au moins autant de conviction. Cependant, un Lieutenant, le Chef de Section, un soldat idéal dans toute l’acceptation du mot, gagne peu à peu un ascendant sur Bernard qui essaie en vain de s’y soustraire. Cet officier, autrefois à Madagascar, au Tonkin etc. est pauvre et sa chambre est bien plus misérable que le garni que Bernard a loué en ville. Bref, ce lieutenant, qui est adoré par ses hommes et qui paie partout de sa personne, cet officier qui rêvait tout à fait autre chose que d’être tué misérablement dans une grève par un coup de brique, lui montre que le métier d’officier et même celui de soldat, bien compris, exige beaucoup d’abnégation ; que la plupart des choses et institutions tellement critiquées au régiment sont très difficiles, presque impossibles à remplacer ... Bien que je sois loin  de partager toutes les idées exprimées dans ce livre, j’ai été vivement impressionné par la lecture, la simplicité du style et la vérité de la description. A la fin de l’histoire, Bernard s’éloigne de ses anciennes idées et Menguy et Pauline s’estompent peu à peu de ses idées (6).
Tes lettres des 24 et 28 courant viennent de me parvenir à l’instant. Je t’ai déjà accusé réception de ton mandat arrivé avant-hier. Crois-tu vraiment que je te ferais tant de travail si je pouvais être en permission pendant ton accouchement ? J’aurais cru au contraire que cela te soulagerait de me voir à côté de toi ! Enfin, puisque cela ne peut pas être, comme je te l’ai déjà expliqué (7), nous nous reverrons au mois de Septembre (8) et ce sera aussi joli.
Quel est la couleur de ton costume “de circonstance” (9)? J’espère que Me Lanos a enfin retrouvé les deux récépissés (10) dans ses dossiers et que de cette façon tu auras au moins régulièrement tes versements mensuels. 
Comme je regrette de ne pas être avec toi pendant toutes ces maladies des enfants, alors que tu souffres déjà toi-même et des circonstances extérieures et de ton état.
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - « concentration » : regroupement.
2) - « nouveau poste » : il s’agit (la lettre du 15 mai suivant le précisera) du futur poste d’El Hammam, à construire à une vingtaine de km à vol d’oiseau au sud-sud-ouest d’Aïn Leuh, en défense avancée contre un prévisible assaut de rebelles venant du sud-est marocain.
3) - « Magazine » : revue mensuelle illustrée, originellement littéraire, moderne et populaire, résultant de la fusion en 1914 du Pall Mall Magazine (auparavant supplément mensuel du quotidien britannique Pall Mall Gazette) et du Nash’s Magazine (contrôlé par le groupe Hearst depuis 1910).
4) - « The Young Diana » : nouvelle édifiante de la très prolifique, populaire et bien-pensante écrivaine britannique Marie Corelli (1855-1924).
5) - « Réziers » : ville inventée par Paul Acker, vraisemblablement inspirée de celle de Béziers, qui souffrait d’une image antimilitariste depuis que le 17e Régiment d’infanterie s’y était mutiné, le 21 juin 1907, plutôt que de réprimer une grève de vignerons. Dans ce texte, c’est un gréviste qui tue à Réziers un brave lieutenant…
6) - « s’estompent peu à peu de ses idées » : Paul a donc apparemment résumé à l’intention de Marthe le livre « Le soldat Bernard » écrit par Paul Acker (journaliste-écrivain, né en 1874, mort au combat en 1915) et publié en 1909 par Arthème Fayard, dans lequel une recrue imbibée des idées antimilitaristes de son patron (Menguy, directeur d’un journal progressiste) devient un bon patriote au contact d’un lieutenant exemplaire. Cependant, ce long résumé permet à Paul d’annoncer la fin de ses propres doutes quant à ses engagements personnels, d’une part dans les rangs français alors qu’il demeurait allemand (en ceci il comprenait bien les doutes de l’Alsacien Paul Acker), et d’autre part dans une philosophie humaniste laïque et libérale qui le conduisait instinctivement à soutenir les idées socialistes, pacifistes, internationalistes, antimilitaristes, etc. en contradiction avec son récent vécu de Légionnaire et ses impatients espoirs d’une paix par la victoire française. Son expérience militaire et ses réflexions sur la guerre l’incitent à oublier ses anciens préjugés et à assumer ses nouveaux points de vue. Il s’agit donc pour Paul d’annoncer à Marthe (plus ou moins identifiable à la Pauline du roman), et sans doute aussi à ses lecteurs et censeurs non-désirés, qu’il a changé et qu’il assume désormais consciemment ce changement, bien que (dit-il), il « ne partage pas (encore ?) toutes les idées exprimées dans ce livre ».
7) - « déjà expliqué » : les courriers dans lesquels Paul aurait explicitement conduit Marthe à renoncer à espérer sa présence lors de son accouchement et même à compter sur un « avancement de tour » n’ont donc pas été conservés.
8) - « Septembre » : un an (et même quelques jours de plus) après le précédent départ de Paul en permission annuelle de détente, le 27 août 1917.
9) - « de circonstance » : « de cérémonie », ou « du dimanche ».

10) - « récépissés » : ces deux récépissés bancaires remis par Paul à l’avocat Me Lanos étaient évoqués dans la lettre du 7 mai précédent.

lundi 14 novembre 2016

Lettre des 14-15.11.1916

Couverture du Daily Mail, auquel Marthe s'est abonnée pour pratiquer l'anglais.


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 14 Novembre 1916

Ma Chérie,

Je te confirme mes lignes de dimanche 12 courant (1) et j’ai reçu depuis tes lettres des 3 et 6 Novembre. Je deviens apparemment un mauvais élève, recevant tant d’observations de ne pas faire attention, “de ne répondre qu’incomplètement à tes questions et théories”. Heureusement que de temps à autre tu me décernes aussi un “bien”, ajoutant que cette fois j’ai bien suivi tes raisonnements et qu’ainsi je me trouve sur la bonne voie. Ma seule excuse est que je suis ici en campagne et très peu à l’aise. Non seulement la table me manque, mais j’écris encore avec un crayon de 2 cm dans une tente où j’ai juste 45 à 50 cm de place, écrivant sur mes genoux, alors que la tempête, à chaque coup de vent, me fait frapper la toile sur la tête, que les mouches et les puces me dévorent. S’il ne fait pas un froid glacial comme ces derniers 15 jours, il fait une chaleur accablante comme en ce moment. Le temps dont je dispose pour écrire ou lire est d’environ 45 mn par jour et autour de moi il y a 5 poilus qui font du pétard. Car après la soupe du soir on allume bien une bougie, mais le vent entrant par tous les côtés dans le guignol (2), il est à peu près impossible d’écrire le soir. Néanmoins et pour enfin te donner satisfaction, je vais, dorénavant, te donner minutieusement les détails de ma vie ici. Mais comme mon temps est très limité, mes lettres plus longues deviendront forcément plus espacées ... à moins que tu veuilles que je considère cette correspondance non comme quelque chose fait volontairement et parce que j’en ressens le besoin, mais comme une corvée ?
Mais je crois que ce malaise, cette crise périodique entre nous provient d’une cause plus profonde que j’ai eu l’imprudence de ne pas apprécier à sa juste valeur. Je veux parler de ton thème favori qui, malgré toi, te revient toujours et en toutes circonstances sur les lèvres ou sous la plume : l’émancipation féminine. Et en réfléchissant là-dessus, je me dis que j’ai eu grand tort de ne pas t’encourager dans tes différents projets qui devraient mettre en pratique tes idées dans lesquelles tu te crois incomprise par moi et tant d’autres. Et puisque tu reviens maintenant de nouveau sur le projet de l’école hôtelière, expliquant que c’est une institution créée par les propriétaires mêmes - chose qui logiquement aurait dû être le tout premier mot de ton projet, je t’engage fortement à mon tour, je te prie même instamment de donner suite à ton projet d’y passer quelques mois. Excuse-moi si mon consentement a tellement tardé, si, avant de donner mon accord je t’ai demandé d’abord des explications comment tu comptais faire avec les enfants, avec notre ménage, comment tu te figurais notre avenir etc. Ce sont des détails que tu avais certainement réglés dès le moment où tu avais conçu le plan. Et comme tu étais visiblement vexée de ce que je ne fus pas tout de suite convaincu, tu ne m’y as plus répondu du tout. Je vois cependant maintenant, après mûre réflexion, un double avantage sérieux dans l’exécution de ton idée : 1°/ Tu me prouveras que tu es bien capable non seulement de concevoir une bonne idée, mais aussi de la réaliser, de la mettre en pratique et 2°/ tu prouveras que matériellement tu feras plus pour le ménage que le travail intérieur qui, d’après d’anciens préjugés, est considéré comme le champ principal et presque unique de la brave bourgeoise. Et crois-moi que je ne serai pas du tout fâché de te voir contribuer pendant et après la guerre aux frais du ménage. Je conviens que les difficultés pour toi seront actuellement beaucoup plus grandes qu’il y a 5 ou 6 ans par exemple - mais ton mérite n’en sera que plus grand aussi d’avoir réussi quand même et malgré tout. Je te prie donc de réaliser (3) 5000 Frs. (4) que tu utiliseras selon tes idées et dont tu ne me devras aucun compte. Ce que tu en feras sera bien fait : si le premier plan ne te réussit pas, tu commenceras autre chose - en toute liberté et sans en rendre compte à personne. Seulement lorsque tu seras au bout de ces 5000 Frs. tu me diras purement et simplement : “Je n’ai pas réussi” et je te jure que jamais je n’y ferai la moindre allusion. - Ceci est une offre très sincère que je te fais et qui, je crois, pourrait faire disparaître ces malentendus, ces frictions périodiques entre nous qui, crois-moi, m’agacent autant que toi. Réfléchis donc là-dessus et ne prend point ma proposition pour de l’ironie.
Tes explications sur la livre sterling me sont complètement incompréhensibles. Le cours est indiqué journellement dans presque tous les journaux sous la rubrique “Bourse de Paris - Cours des Changes”. Ainsi le 4 courant le cours sur Londres était de Frs. 27,79 c.à.d. que la £ (livre) valait Frs. 27,79 ce jour-là. 1 £ a 20 shillings (sh) et 1 sh a 12 pence (d). Ton abonnement au Daily Mail à 5 sh par an égale donc 1/4 de livre soit 27,79 : 4 = 6,95 Frs. et non 11 Frs. comme tu dis. Ceci est le prix de la livre lorsque tu l’achètes ; lorsque tu la vends, le banquier te paiera moins. La différence constitue son bénéfice, comme le prix d’achat et le prix de vente de toute marchandise. Mais ce dernier prix (d’achat par la banque) n’est pas fixé officiellement ; on se renseigne donc avant de vendre, surtout lorsqu’il s’agit d’une somme importante. Je présume que par exemple pour tes 12 shillings on t’a bonifié (5) la livre 26,50/27,00 de sorte que tu as reçu au moins 26,50 x 12 : 20 = Frs. 15,90. Si on t’a payé sensiblement moins , tu as été roulée. Un point, c’est tout.

le 15 Novbre 1916

Quant à la question des cours des monnaies étrangères, tu ne dois pas avoir regardé bien attentivement les journaux dont le principal thème - à part la situation militaire - était précisément les fluctuations du change. La question est du reste des plus simples : Toi-même me faisait remarquer l’autre jour que beaucoup de marchandises sont importées d’Angleterre, beaucoup plus qu’en temps normal. Par contre l’exportation des marchandises françaises en Angleterre a sensiblement diminué, vu que la production nationale a baissé énormément et qu’elle est concentrée sur les produits de guerre. Or si la France reçoit annuellement pour 1 1/2 milliards de l’Angleterre et y envoie autant, il y aura autant d’argent français à payer en Angleterre que d’argent anglais en France. Les chèques, billets et traites émis réciproquement par les 2 pays et centralisés par les banques, se balancent donc et il n’y a pas d’exportation d’argent d’un pays dans l’autre. Mais le cas change lorsque la France reçoit pour 2 milliards par an et expédie pour 1 milliard. Il faut alors ou expédier pour 1 milliard de l’or (l’étalon) ou bien acheter des créances anglaises sur la France , c.à.d. des livres sterling. Lorsque la balance est établie, c.à.d. les créances des 2 pays sont pareilles, la valeur de la £ (pièce d’or) est d’environ 25 Frs. Mais lorsqu’on a besoin d’acheter beaucoup de £ pour payer la différence, qu’en conséquence l’Angleterre n’a pas du tout besoin de francs, il arrive ce qui se produit sur tous les marchés lorsqu’il y a peu de marchandises et beaucoup d’acheteurs : Le prix de la livre augmente, exprimé en Francs, ou le prix du franc baisse, exprimé en livre. Plus la différence à payer en £ est grande, plus le prix sera élevé. La mesure du ministre de faire tourner en prêt les titres des pays neutres est en rapport direct avec le change : La Suède par exemple qui a émis des titres en France paie les intérêts et pour cela doit envoyer de l’argent ou - ce qui se fait généralement - décompter le montant sur les marchandises envoyées en France. La France, avec les coupons suédois - souvent payables en couronnes - dispose donc de l’argent suédois et n’a pas besoin d’en acheter, ce qui évite la hausse du cours de change sur Stockholm. Mais supposons que ces mêmes titres, cotés naturellement aussi à la Bourse de Stockholm, y sont bien cotés c.à.d. en hausse, le Gouvernement Français peut profiter du moment pour vendre ces titres à la Bourse de Stockholm - il reçoit la valeur en argent suédois et n’a pas besoin d’en acheter ... Si tu n’as pas compris ces explications, tu n’as qu’à m’en demander de nouvelles.
J’ai expédié ces jours-ci la lettre relative aux permissions ; attendons maintenant l’effet. Mais crois-moi que mon attitude résignée est toute naturelle et logique. Tu oublies que je suis en ce moment soldat et que ce fait supprime tout ou prime tout. J’irais au scandale, j’écrirais au Ministre ou au Général - sais-tu ce que cela me rapporterait ? D’abord 8 jours de prison, puis davantage et finalement l’envoi aux sections de discipline ou le Conseil de guerre qui peut administrer 1 - 2 - ou 5 ans de prison ou de réclusion avec dégradation militaire - au besoin même le bagne, les travaux publics ou forcés (6). - A demain la suite.
Meilleurs baisers.

                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Lettre perdue.
2) - "le guignol" : confusion avec "la guignole" (tente militaire). 
3) - "réaliser" : vendre des titres pour obtenir de l'argent.
4) - Ces 5000 F vaudraient aujourd'hui quelque chose comme 10000 € (convertisseur INSEE).
5) - "bonifié" : acheté
6) - "travaux publics ou forcés" : allusion au bagne. En fait, Paul a déjà pris un bien grand risque - celui de voir opposer à sa demande de naturalisation un avis défavorable de ses chefs militaires - en parlant dans ses lettres de son projet d'écrire aux journaux d'opposition pour leur faire connaître l'absence de permission dont il souffre à la Légion. 

vendredi 30 septembre 2016

Lettre du 01.10.1916

Départ en colonne, 1916 https://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/3277/files/2016/06/Départ-en-colonne-2.jpg


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Touahar, le 1° Octobre 1916

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 22 Septembre, et de mon côté je te répète que si je réfute ton plan (1), ce n’est point par esprit de contradiction ou pour te vexer ou humilier : c’est uniquement parce que je ne vois aucun moyen de le mettre en pratique avec seulement l’espoir d’y gagner grand’chose. Mais explique donc toi-même comment tu vas faire :
1°) Que deviendront les enfants pendant les 3 mois d’étude ? 
2°) Comptes-tu seulement trouver un emploi à Bordeaux après ton stage ?  Certes, il y aurait très, très peu de chances ! Donc encore les enfants et nos meubles ? 
3°) Supposons qu’en surmontant tous les obstacles tu trouves réellement une place après 4 à 5 mois dans une ville quelconque ; il serait alors logique que la guerre finie je te rejoindrais là-bas pour y chercher à mon tour ? Supposons enfin que réellement tu trouves par miracle une telle place à Bordeaux. Crois-tu que dans un hôtel où les voyageurs arrivent à toute heure du soir voire de la nuit tu ne serais pas forcée de coucher à l’hôtel ? Réfléchis donc sur toutes ces questions et si tu peux me convaincre que ton plan est pratique et réalisable, je m’inclinerai volontiers, car je ne demande pas mieux que de te voir gagner de l’argent. Je t’ai déjà donné longuement mon avis sur la question de la dissolution (2); je répète qu’à mon avis la maison devrait te verser la pension tant que j’ai un actif et le séq. devrait même y tenir la main. Tu peux toujours consulter Me Lanos à ce sujet. Si je ne me trompe pas, Leconte avait bien porté encore 1000 Frs. pour chacun de nous sur les comptes du mois d’Août de sorte que le montant tombant sur ce mois ne doit pas être décompté deux fois comme tu sembles le faire ? De toutes façons il serait naturellement indispensable que Penhoat aille à Nantes en cas de dissolution. Mais il est à considérer que si je participe aux bénéfices et pertes de la maison, mes prélèvements seront à porter à raison d’au moins 400 Frs. à P & P (3) c.à.d. aux Frais Généraux. Si je ne profite pas aux bénéfices je ne le ferai pas non plus aux pertes. L. (4) devrait me créditer aussi de 5% d’intérêts sur mon capital depuis le 1° Janvier 1914 (1° année 1914 donc 1500 Frs.) Et je répète qu’il ne sera pas si facile que cela à L. de justifier des dépenses qu’il n’a pas faites.
Donc, ne te fais pas de mauvais sang pour le moment et reçois mes meilleurs baisers.


                                                      Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "ton plan": Marthe souhaite suivre les cours d'hôtellerie dispensés à Bordeaux par la propriétaire d'un hôtel, afin de pouvoir trouver du travail par la suite. Comme toujours, Paul ne voit pas d'objection de principe à ce que son épouse travaille, mais découvre toujours mille inconvénients pratiques...
2) - "la dissolution" : Marthe serait favorable à la dissolution de la société L. Leconte & Cie, alors que Paul souhaite que l'entreprise demeure en mesure de devoir verser une pension à son épouse.
3) - "à P. & P." : pertes et profits. 
4) - "L. ": Leconte.

vendredi 19 août 2016

Lettres des 19/20.08.1916

Le col du Touahar et l'oued Innaouen


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Taza, le 19 Août 1916

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale de ce matin et réponds maintenant à tes lettres des 9 et 10 courant en te retournant en même temps les 2 premiers articles sur la force des femmes découpés dans l’Humanité (1). On voit tout de suite que ces articles ne sont pas écrits par un académicien : ils se distinguent de ceux de Mr. Brieux (2) par ceci qu’ils traitent de faits réels, visibles et qui intéressent immédiatement la classe ouvrière, où la concurrence de la femme se fera sentir en premier lieu. Je dirai en passant que les derniers articles de Mr. Brieux au Journal intitulés “La Faillite de la Dot” étaient bien plus intéressants que les précédents tout en ajoutant que ces idées avaient déjà été exprimées dans une forme bien plus saisissante et plus crue encore dans une pièce du même auteur intitulée “Les Avariés” qu’on peut acheter complète pour 2 sous dans “la Feuille Littéraire” (3). La morale en est qu’une bonne santé et des connaissances pratiques (un métier) constituent la meilleure dot dans toutes les classes et Brieux  insiste particulièrement sur ce point qu’il n’est point suffisant que les notaires des 2 familles se réunissent pour fixer la dot ou l’apport des 2 époux stipulés dans le contrat de mariage : les médecins des 2 parties devraient également se mettre en rapport pour examiner si les futurs époux sont sains de corps et aptes à former une famille et le certificat de bonne santé devrait être exigé par la mairie au même titre que l’acte de naissance et les autres paperasses. Cette pièce, “Les Avariés”, dit des choses tellement vraies sur les influences notamment de la syphilis sur les ménages qu’il a rencontré dans le temps beaucoup d’opposition bien qu’au Théâtre le régisseur paraisse au lever du rideau sur la rampe pour annoncer que la pièce peut être entendue par toutes les personnes des deux sexes, jeunes et âgées ...
Je te remercie de nouveau de ton envoi qui est arrivé en parfait état : 2 pantalons treillis, 1 maillot, 1 livre, 2 plaques de chocolat, 1 boîte de harengs marinés, 1 boîte de galantine de veau truffée, 2 boîtes de confiture, 1 flacon de liqueur, un saucisson, 1 savonnette et un tube de pâte dentifrice. Le tout est très joli, mais les pantalons passablement chers ; j’aurais cru que l’article ne reviendrait pas plus cher que 3,- Frs. pièce ! Comme nous allons partir probablement jeudi, 24 courant, pour construire le blockhaus dont je te parlais déjà, je vais faire emporter toutes ces conserves, ainsi que les bonbons, car à Touhar (4) nous serons encore pour une quinzaine dans le bled. Mais je t’en prie ne m’envoie plus à l’avenir de choses aussi chères que cela !
Ton observation au sujet de Me Bonamy m’étonne un peu. Crois-moi, si ces gens-là ont besoin d’argent, ils le disent sans aucun scrupule et cela d’autant plus que tu avais écrit à B. que tu es à sa disposition pour fournir d’autres fonds. Cet avocat n’a pas montré plus d’empressement lorsqu’il a reçu les 200 Frs. de Leconte : c’est à la fin de l’affaire qu’il enverra sa note avec prière ... etc. etc. Chez lui, c’est plutôt l’âge et le fait qu’il ne fait en somme que remplacer son successeur (5) qui le fait agir avec tant de nonchalance. Il serait bon toutefois que tu le relances après les vacances pour savoir au juste à quoi nous en tenir.

le 20 Août 1916

Est-ce que tu te figures réellement, petite folle, que j’envisage froidement et sans émotion que la guerre dure encore 2 ans ? Car je sais mieux que quiconque qu’il n’y a aucun espoir pour moi de te revoir avant la fin de la guerre ! Un de mes camarades, un Hongrois qui a de grandes relations, a fait écrire par un ministre (Denis Cochin) (6) au Général Lyautey (7) et a fait intervenir en outre un député très en vue pour obtenir une permission dans le but de revoir sa femme, une Parisienne, institutrice à Paris, et ses enfants. J’ai vu toute la correspondance : La réponse du Général L. au ministre en question est nette et dure : impossible d’accorder une permission aux ressortissants des nations en guerre avec la France (8). Et même pour les Français de la Légion la chose est extrêmement difficile, à moins de motif tout à fait grave.
Ce n’est certainement pas juste car des gens comme lui et moi par exemple offrent toute garantie ... mais que veux-tu ? On est soldat et on n’a qu’à s’incliner. Si tu savais combien j’ai souffert ici, tu ne parlerais certainement pas ainsi, mais il ne faut pas croire que puisque je ne me plains pas je me laisse tout simplement vivre ! 
L’incendie aux Docks Sursol (9) serait certainement fantastique s’il s’agissait réellement de 70 000 sacs de farine dont la valeur dépasserait même de beaucoup 8 000 000 Frs.
Je t’embrasse ainsi que les enfants bien sincèrement.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "l'Humanité" : comme toute la presse française, l'Humanité dut remplacer de nombreux journalistes mobilisés par des femmes et contourner les 98 articles de la censure en développant des thèmes qui n'avaient pas été prévus censurables. Le féminisme prospéra de cette double circonstance avec des articles traitant des femmes à l'usine, aux champs, dans les administrations... ; des femmes réclamant le droit de vote ; des femmes militant pour la paix ; des femmes dénonçant la vie chère ; des femmes françaises réquisitionnées par les troupes allemandes d'occupation ; etc. Les articles auxquels se réfère Paul n'ont donc rien d'exceptionnel et leur relative banalité les rend aujourd'hui difficiles à retrouver. Cependant, à la mi-août 1916, l'acquittement d'une femme française ayant tué son bébé né d'un viol par un soldat allemand, redonna encore plus de place aux femmes dans la presse. Au même moment, Paul qui se sent manifestement "un peu" dépassé par les démarches et projets de son épouse, tente à la fois de se "tenir à flot" en se montrant féministe et de "retenir le courant" en vantant des lectures réactionnaires qu'il voudrait édifiantes pour Marthe.
2) - "Mr. Brieux" : Paul a déjà parlé de cet auteur en citant une réplique de sa pièce "La robe rouge" dans sa lettre du 17 juillet 1916. Il s'agit d'Eugène Brieux (1858-1932), journaliste, nouvelliste ("Journal d'un voleur" en 1899), dramaturge ("La Robe rouge", en 1900 ; "Les Avariés" en 1901, pièce immédiatement censurée, transformée en un énorme roman publié à Paris en feuilleton avec des gravures d'Edmond Charrier par La Librairie Illustrée, à partir de 1902). En avril 1916, Le Journal lança une très longue série d'articles sur "l'Avenir de la femme après la guerre", parmi lesquels ceux de Brieux (ainsi qu'il signait, fort de l'énorme et durable succès populaire de "Les Avariés"), notamment "La faillite de la dot", publié le 4 août 1916, firent tellement sensation qu'on les retrouve transmis par télégraphie et repris mot à mot dans de nombreux journaux de province du lendemain, dont par exemple le "Cherbourg-Éclair" (du 5/8/16). Aujourd'hui, la pièce et le roman "Les Avariés", qui traitent très précisément du problème alors majeur de la propagation de la syphilis et des moyens de la gérer et de s'en prévenir, ont beaucoup perdu de leur intérêt pédagogique mais demeurent des documents historiques témoignant d'un aspect toujours négligé (car réputé indécent) de la vie sociale : la sexualité. 
3) - "La Feuille Littéraire" : revue bimensuelle de 8 pages grand format, éditée à Paris et Bruxelles depuis 1896 par Arthur Boitel, qui donnait en entier ou en version résumée des textes littéraires francophones en vogue (pièces de théâtre, romans) ou des essais d'écrivains étrangers (ainsi la "Guerre dans les airs" de H.G. Wells, adapté en français et publié en 1913). Il semble qu'elle ait disparu après la Grande Guerre.
4) - "Touhar" : En fait, Col de Touahar, à 15 km. à l'ouest de Taza, sur la rive gauche de l'oued Innaouen et dominant le poste de Bab Merzouka.
5) - "son successeur" : Maître Palvadeau.

• Lettre du 20/8/16 (sans indication de lieu)
6) - "Denis Cochin" : Denys Cochin, baron, homme politique et écrivain parisien (1851-1922), était alors (de 1893 à 1919) non pas ministre mais député de la Seine (ou “de Paris”) où il se distinguait comme porte-parole du Parti catholique à la Chambre. 
7) - "Lyautey" : le général Hubert Lyautey, premier résident général au Maroc où il avait militairement établi le Protectorat français en 1912, depuis lors chargé de la "pacification du Maroc" et considéré à l'été 1916 comme un possible Ministre de la Guerre (ce qu'il fut, plus tard, dans le sixième gouvernement d'Aristide Briand, de décembre 1916 à mars 1917).
8) - "en guerre avec la France" : c'est le cas du royaume de Hongrie, entré avec l'Empire austro-hongrois dans le conflit le 11 août 1914 lorsque la France lui déclara la guerre.
9) - "Docks Sursol" : docks originellement spécialisés dans le stockage de marchandises importées des USA, dont du pétrole en barils (ce fut l'origine de leur incendie en septembre 1869). Le quotidien régional l'Express du Midi rapporte en nouvelle brève en page 2 de son édition du 8 août 1916 un incendie à Bordeaux déclaré la veille (le 7 août) dans un dépôt de nitrates (matière première d'engrais et d'explosifs) des docks Sursol. 



jeudi 9 juillet 2015

Lettre du 10.07.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran



Taza, le 10 Juillet 1915

Ma chérie,

Ta lettre du 30 Juin m’est parvenue hier soir tard, après l’expédition de la mienne. Inclus quelques coupures de journaux en retour, les autres suivront. Ce qui m’a beaucoup intéressé parmi ces articles, c’est naturellement l’histoire du RWKS (1) à Marseille, et je ne serais pas bien étonné qu’un imbécile bordelais se trouve parmi mes bienveillants concurrents qui répondra à cet article de la France en parlant des affaires du RW à Bordeaux et me traîne encore sur la sellette. Dans ce cas, tu m’enverras l’article avec indication du jour où il a paru et tu prendras même plusieurs numéros de l’édition en question car si j’étais personnellement mêlé à cette histoire je ne manquerais point d’y répondre comme il convient.
En ce qui concerne le mauvais temps le jour du savonnage, tu peux vraiment dormir sur les 2 oreilles : même si le dit maître de maison voulait, il aurait difficilement l’occasion ici, dans ce pays de sauvages (2)!
Que Hampel (3) trouve facilement son compte dans cette fureur de chauvinisme en Allemagne, est plus que certain, à moins qu’il soit déjà trépassé, ce qui me paraît cependant peu vraisemblable, car des types de sa trempe sont prédestinés à survivre des tourmentes pareilles ! Je crois aussi que les femmes retireront quelque bénéfice de cette guerre, du moins en ce qui concerne leur position sociale. Il se peut que ces avantages soient minimes en Allemagne, mais ils seront sans doute plus importants en Angleterre, et peut-être aussi en France.
Je connais beaucoup l’alcool de menthe dont tu m’annonces l’envoi d’un tube et je te dirai que j’en ai toujours sur moi. C’était jusqu’au mois de Mai le seul alcool que nous pouvions trouver en ville, mais comme, faute de mieux, quelques poilus s’en servaient pour se saouler, la vente en a été interdite et il faut employer des ruses d’apache pour l’extorquer aux Arabes qui en vendent toujours en secret à 3 frs le flacon d’environ 1/6 de litre ou 1/7. On nous donne quelquefois en marche quelques gouttes de cet alcool dans un quart d’eau et j’en prends de même au camp, car l’eau est ainsi stérilisée et son goût agréable et rafraîchissant. Je préfèrerais cependant pendant ces chaleurs le citron cristallisé ou le jus concentré de citron qu’on ne trouve pas du tout ici pour le même usage.
Sais-tu ce que je viens de lire ces jours-ci ? Un bouquin d’Abel Hermant (4), “Histoire d’un Fils de Roi” qui a paru dans le temps au Journal. Elle gagne cependant d’être lue en forme de livre, sans l’intervalle de 8 jours imposé par le Journal après chaque chapitre. Je viens de commencer aujourd’hui “le Lac Noir” par Henri Bordeaux (5). A propos, l’article de Clémenceau (6) que tu m’as envoyé est d’une rare violence ; je ne crois point que tous les Français accueilleraient comme lui une évolution des socialistes allemands.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

                                               Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "RWKS à Marseille" : le Rheinisch-Westfälische Kohlen-Syndikat (RWKS), cartel des producteurs de charbon de Rhénanie-Westphalie et de leurs grands clients, fondé en 1893, était l'équivalent allemand du “Comité des Forges” français. Son bureau de Marseille fut dès la déclaration de guerre assailli par la population qui le voyait comme une officine allemande d'espionnage, puis fermé et placé sous séquestre. Paul , dont le bureau à Bordeaux importait avant guerre notamment du charbon dont une partie fournie par la RWKS,  craint d'être dénoncé anonymement comme espion allemand et se déclare prêt à y répondre. 
2) - "pays de sauvages" : ce paragraphe à mots couverts, compréhensibles par Marthe,  signifie que Paul ne fréquente pas les prostituées.
3) - "Hampel" : peut-être s'agit-il d'une relation de Marthe et Paul, demeurée en Allemagne et s'accommodant du nationalisme, à la manière des nombreux  israélites du IIe Reich (Allemands, Prussiens, Polonais, Alsaciens...) qui firent le choix de le soutenir pour mieux s'y intégrer ? 
4) -  "Abel Hermant" : écrivain français (1862-1960) alors réputé pour ses  descriptions satiriques de la société et de sa propre vie, dans "Les Transatlantiques", ou les "Souvenirs du vicomte de Courpière". Normalien, il tint dans "Le Temps", puis "Le Figaro", une chronique sur la langue française où il se montra d'un grand purisme. Il est dit avoir été notoirement homosexuel; il a collaboré avec Colette et Paul Morand. Ses livres ont été publiés dans la jolie "Modern-Bibliothèque", reliée de toile verte, d'Arthème Fayard. Il fut sanctionné en 1945 pour sa collaboration avec l'Allemagne en étant exclu de l'Académie française où il siégeait depuis 1927. 
5) - "Henri Bordeaux" : romancier français (1870-1963), issu d'une famille royaliste et catholique, auteur de plus de deux cents ouvrages inspirés par le catholicisme social où il défend la famille, le terroir, la morale traditionnelle. Il était l'un des écrivains les plus lus de la première moitié du 20ème siècle. Il fut élu à l'Académie française en 1919; malgré sa défense de Pétain, qui était un ami personnel, il garda l'estime du Général de Gaulle qui lui dédicaça un exemplaire de ses "Mémoires de Guerre".
6) -"Clemenceau" : Georges Clemenceau (1841-1929) est alors sénateur radical-socialiste, membre des Commissions sénatoriales de l'Armée et des Affaires étrangères, directeur du journal “L’Homme enchaîné” (ex “L’Homme libre”). Au contraire des socialistes français il condamne les socialistes allemands car ils ont soutenu le bellicisme et il n'envisage de conciliation avec eux qu'après qu'ils auront mis fin à la guerre et au Reich. Paul craint que même après une telle révolution (plutôt que "évolution"), tous les Allemands, dont les socialistes, demeurent honnis par les Français, même socialistes. 

dimanche 14 juin 2015

Lettre du 15.06.1915

(Document Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 15 Juin 1915

Ma Chérie,

Je t’ai écrit hier une carte postale pour accuser réception de tes lignes du 5 courant ; tu as appris entretemps que je me porte aussi bien que possible et que tes craintes n’étaient donc nullement fondées.
J’ai lu avec tristesse l’augmentation des prix du pain et du sucre ainsi que du lait, tous trois denrées de grande consommation. Alors les pauvres gens qui sont réduits à l’allocation de l’Etat (1) doivent la trouver doublement maigre, et pourtant si l’on considère le grand nombre de secours distribués, on arrive à un chiffre fantastique ! Je suis du reste persuadé que la situation de l’Allemagne est beaucoup plus mauvaise qu’on le suppose, tant au point de vue militaire qu’économiquement. Le recul des Russes est certes regrettable, mais jusqu’ici chaque recul était suivi d’une offensive victorieuse de leur part. Et puis ce n’est ni le terrain ni les hommes qui font défaut à la Russie. Ici en France les Allemands reculent presque constamment, pas beaucoup il est vrai, mais journellement un peu. Qu’ils usent leurs meilleures forces avec le système sur les 2 fronts, cela est indispensable et amènera finalement leur ruine qui, je le répète, arrivera beaucoup plus vite que cela ne paraît en ce moment. Il est en outre à considérer que les Italiens font des progrès lents mais très réguliers, étant déjà à Montefalcone (2) à plus de mi-chemin de Trieste (3). S’ils veulent ou non, les Austro-Allemands devront envoyer au moins un million d’hommes vers le Sud qui, à ce qu’il paraît, est presque complètement dégarni de troupes. As-tu enfin lu que les femmes allemandes ont commencé à protester devant le Reichstag (4) et ailleurs ? Cela a dû te faire plaisir. Et l’Amérique sera également plus énergique maintenant après la démission de Mr. Bryant (5), le plus énergique des pacifistes.
Je compte expédier aujourd’hui tout de même le petit colis pour Suzette qui, je l’espère, lui fera un peu de plaisir. Je n’ai pu y joindre que quelques petites pièces de monnaie marocaine (pour 2 sous on en reçoit toute une brouette), car les friandises manquent complètement ici, comme du reste tous les articles qui ne sont pas strictement nécessaires à la vie. Je me promenais encore hier soir avec mon caporal en ville et nous constations, non sans amertume, que nous sommes ici loin de toute civilisation : même pas moyen de boire un verre autre que du café ou du thé ! On envie les officiers qui dans leur cercle peuvent s’offrir du vin, de la bière ou des apéros & liqueurs ; pourtant le bâtiment du cercle, construit par nous, est d’une simplicité inouïe ; mais le jardin, avec ses vieux oliviers, figuiers, etc. est ombrageux et garni de chaises et de balançoires confortables.
J’ai assisté hier à l’enterrement d’un camarade de la 1° Compagnie tué à l’ennemi. C’était un Italien qui avait 4 ans de service, dont 3 au Maroc. L’enterrement même était infiniment triste, malgré la musique en tête du convoi et les nombreux officiers qui suivaient. Une seule couronne, car on n’avait pas eu le temps d’en faire, vu la rapidité avec laquelle les morts doivent être enterrés à cette saison-ci. C’est le Lt Colonel (6) qui d’abord récitait une prière et puis prononçait un petit discours très touchant sur la tombe où fut ensuite descendu le cercueil au son de la Marseillaise tandis que le piquet d’honneur présentait les armes. (J’en faisais partie.) Tous les officiers et les gradés présents de la 1° Compagnie jetaient finalement une poignée de terre sur le cercueil et saluaient ...
D’après les “on-dits” notre compagnie descendrait au mois d’août en arrière, probablement à Taourird (7) ou Guercif (8), toutes deux des petites villes plus rapprochées d’Oujda (9) et offrant plus de commodités que Taza ; mais il faut attendre la confirmation de ces bruits.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Georges suce toujours son pouce en s’endormant ? Et Suzette travaille-t-elle bien ? Alice doit avoir plus d’amusement que sa soeur à cet âge car Suzanne aussi bien que Georges doivent s’en occuper beaucoup.
Notre ménagerie s’est agrandie beaucoup par 1/2 douzaine de poulets, rapportés des Brannès (10), 2 petits oiseaux (gorge rouge) et un pigeon très bien dressé.
1000 baisers pour toi et les enfants.

                                                Paul


Notes (François Beautier)
1) - "allocation de l'État" : depuis le printemps 1915 les femmes françaises (et aussi allemandes) se mobilisent pour la paix et les épouses de soldats réclament l'augmentation et l'extension des "allocations aux familles de militaires" versées par l'État aux seules "familles nécessiteuses", en application de la loi du 5 août 1914 qui, par ailleurs, fixe cette allocation journalière à 1,25 franc, majorée de 50 centimes par enfant de moins de 16 ans. Ces deux montants ne seront révisés qu'en août 1917, passant respectivement à 1,50 et à 1 franc. En Allemagne, la militante féministe Gertrud Bäumer relève, dans ses chroniques de guerre, que ce même type d'allocation d'État passe pour une même famille berlinoise classée nécessiteuse (une centaine seulement sont reconnues à Berlin en 1915) d'un montant de  537 marks en mars 1915 à 115 marks en mai de la même année.
2) - "Montefalcone" : forteresse autrichienne prise par les Italiens le 9 juin 1915.
3) - "Trieste" : port autrichien sur l'Adriatique, capitale du Trentin, principale "terre irrédente" revendiquée par l'Italie.
4) - "Reichstag" : le Rassemblement des femmes pour la paix à Oslo le 8 mars 1915 puis le Congrès international des femmes pour la paix à Berne, du 16 au 28 mars 1915, puis la Conférence internationale de femmes réunie à La Haye du 28 avril au 1er mai 1915 ont entraîné des manifestations féministes dans tous les pays en guerre. En Allemagne la militante socialiste pacifiste Clara Zetkin qui conduisit des manifestations de femmes contre la guerre à Berlin dès le 21 avril 1914 ne cessa depuis lors - avec d'autres comme la social-démocrate Lily Braun - de mobiliser les féministes, notamment  le 13 juin 1915 (déclaré "dimanche des femmes", "Frauensonntag"), qui les vit défiler devant le Reichstag (ce à quoi Paul fait allusion). Après l'arrestation de Clara Zetkin en juillet, ces manifestations se renforceront notamment à Berlin à partir de novembre 1915. 
5) - "Mr. Bryant" : Il s'agit de William Jennings Bryan, candidat présidentiel démocrate depuis 1896, militant pacifiste, isolationniste et anti-impérialiste, secrétaire d'État américain (ministre des affaires étrangères) de 1913 à 1915, qui démissionna le 9 juin 1915 pour signifier son refus de participer à une politique menant - selon lui - à l'entrée en guerre des USA.  En effet, les livraisons d'armement américain au Royaume-Uni avaient déjà eu pour conséquence les protestations de l'Allemagne, puis la mise en œuvre d'une guerre sous-marine entraînant le naufrage du paquebot britannique  "Lusitania", torpillé le 7 mai 1915 par un sous-marin allemand alors qu'il transportait dans ses soutes des explosifs américains livrés au Royaume-Uni, ce qui provoqua son naufrage immédiat et la disparition de 1198 passagers dont 128 ressortissants américains. Faisant silence sur la cargaison d'explosifs, la presse alliée et américaine, donna immédiatement beaucoup d'importance à la tragédie humaine mais l'oublia bien vite et ne la "ressortit" que deux ans plus tard pour justifier l'entrée en guerre des USA le 6 avril 1917. 
6) - "Lt Colonel" : lieutenant-colonel.
7) - "Taourird" : aujourd'hui officiellement Taourirt, petite ville à 110 km. à l'est de Taza, sur la route et la ligne ferroviaire menant au siège de la Légion à Sidi Bel Abbès (Algérie), à mi-chemin entre Taza  et Oudja. La ligne de chemin de fer reliant Oran à Taza par Sidi Bel Abbès était alors fréquemment attaquée par des "rebelles" du Maroc oriental. 
8) - "Guercif" : petite ville elle-aussi sur la route et la ligne de Taza à Sidi Bel Abbès, à 70 km. à l'est de Taza.
9) - "Oujda" :  dernière grande ville avant la frontière algérienne sur la route et la ligne de Taza à Sidi Bel Abbès, située à 200 km. à vol d'oiseau à l'est de Taza.

10) - "Brannès" : biens pris en tribut dans les villages des Branes.