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dimanche 19 février 2017

Lettre du 20.02.1917

Image de gloire de la Légion au Maroc...


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 20 Février 1917

Ma Chérie,

J’ai bien reçu ta lettre du 9 courant et constate donc que plusieurs des miennes ne te sont pas parvenues. Comme je ne marque point les dates, je ne puis pas vérifier au juste lesquelles se sont perdues ; mais à partir d’aujourd’hui je vais marquer les dates et me référer dans chaque lettre à ma précédente ; ma dernière carte était datée du 18 courant. As-tu seulement reçu ma lettre pour ton anniversaire ? Elle a été écrite vers le 20 ou 21 Janvier (1) ? Ce qu’il y a de certain, c’est que pendant ce dernier temps je t’ai écrit au moins 3 fois par semaine, quelquefois même 4 fois (2)
Les communications avec Rabat (3) étant rétablies, j’attends d’un jour à l’autre la décision pour ma permission. Tu ne peux guère te figurer mon impatience ... Voilà bientôt 2 1/4 ans que je n’ai pas couché dans ce qu’on peut appeler un lit ni mangé à une table ... sans parler du reste !!! Bien entendu, nous sommes ici à Taza encore beaucoup mieux qu’en route par exemple, mais pour quelqu’un qui est habitué à un tout petit peu de bien-être, il est dur de s’habituer à une vie pareille. Pour ce qui est de nos lits, ce sont 4 madriers formant un rectangle et cloués sur 4 pieds. Pour éviter que la paillasse qui est remplie de crin végétal tombe, les 4 madriers sont reliés par des fils de fer comme tu le vois sur le dessin ci-après : largeur 60 à 75 cm.
A la tête du lit on a une petite caisse contenant le paquetage ; à côté l’équipement et les armes. Figure-toi maintenant des baraques en bois longues de 30 m avec à chaque côté 30 lits et tu as tout ce que nous appelons notre confort. Dans la cour, on peut jouer au football ou aux quilles ou boules. Dans quelques coins nous avons même installé de petits jardins avec du gazon et des fleurs. Les jardins potagers des Compagnies se trouvent en bas et fournissent pendant toute l’année des légumes frais, principalement de la salade et des choux. 
Ce que tu me dis au sujet du changement de caractère des hommes au front est facile à comprendre, même le penchant pour l’Alcool. Je vois ça ici : les vieux légionnaires, à force d’être privés souvent de vin etc. sont pour la plupart des ivrognes dès qu’ils sont dans la possibilité d’avoir du vin  ou de l’eau de vie. Cela n’empêche pas que ces hommes sont de bons soldats (4) et même - très souvent - extrêmement propres. Mais d’une façon générale, la tentation de s’abrutir par l’alcool est très grande lorsque l’occupation journalière ne fait pas plaisir ou n’intéresse pas l’homme ...
Les journaux, après avoir parlé pendant près de 2 mois de la paix, n’en soufflent plus mot (5). Faut-il croire par là que nous en sommes de nouveau si éloignés que cela ? Il est réellement difficile de se faire une idée tant soit peu exacte de la situation en se basant sur la Presse. Actuellement c’est le Blocus (6) qui tient la place ou les colonnes occupées jusqu’ici par les négociations de paix. L’Amérique, après la menace faite en rompant les relations diplomatiques, semble vouloir s’en tenir là et l’Allemagne de son côté ne fera certainement rien pour provoquer une déclaration de guerre. L’activité sur le front est presque nulle, abstraction faite de quelques escarmouches sur le front anglais. Et chacun des adversaires sait que celui qui attaque subira des pertes énormes sans être sûr d’un succès tant soit peu décisif. Et plus on considère la situation militaire sous son véritable jour, plus on se persuade que c’est plutôt la question économique ou financière qui décide de l’issue de la guerre. Je lisais l’autre jour un mot spirituel de Tristan Bernard (7). Quelqu’un disait devant lui que les juifs s’étaient montrés dans cette guerre aussi courageux et dévoués que les chrétiens. “Cela n’est pas étonnant”, disait-il, “puisque c’est une guerre d’usure.” (8)
J’espère que tu es maintenant complètement rétablie, ainsi que la Petite (9), et que vu la crise du charbon tu n’auras plus souvent l’occasion d’aller patiner (10) au Parc, bien que le patinage en lui-même te fasse un tel plaisir et que les plaisirs soient devenus plutôt rares dans la vie. 
Le prix des vivres augmente ici aussi de plus en plus ; je parle des vivres de l’Administration Militaire qui sont fournies à l’armée. L’indemnité de nourriture payée pour un homme est de près de 2 Frs. 30 par jour, ce qui est énorme (11), vu que le transport de l’Algérie jusqu’à Taza est absolument gratuit. Mais aussi les vivres que la Compagnie achète en supplément à Oran, Oudjda etc. ont augmenté de 50 à 100% comparé au prix payé il y a 2 ans seulement.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "20 ou 21 janvier" : la lettre du 21 janvier, effectivement conservée, indique qu'un cadeau d'étrennes arrivera pour la fête de Marthe, mais n'est pas typiquement une "lettre d'anniversaire".
2) - "4 fois" : 10 courriers datés du 21 janvier au 20 février 1917 ont été conservés, alors que Paul en aurait envoyés - selon son rythme habituel - entre 12 et 16.
3) - "Rabat" : capitale du Maroc (sous protectorat) et siège du Commandant en chef des armées françaises du Maroc. C'est là que devrait être signée la permission de détente demandée par Paul.
4) - "bons soldats" : alors que Marthe s'inquiète du risque que Paul soit devenu alcoolique à la Légion, celui-ci se soucie de ne pas laisser croire qu'il considère la Légion comme une armée d'ivrognes...
5) - "n'en soufflent plus mot" : effectivement, la rupture des relations diplomatiques avec l'Allemagne par les USA, le 3 février 1917, a mis fin à toutes les illusions pacifistes.
6) - "le Blocus" : il s'agit du blocus maritime établi contre l'Allemagne par les flottes anglo-françaises (essentiellement britanniques). L'Allemagne cherche à le contourner (y compris par des cargos submersibles) et à le contrer par la guerre sous-marine à outrance qui lui fait prendre le risque de couler des navires et cargaisons des USA (alors toujours neutres) ravitaillant les Alliés, les Neutres et aussi l'Allemagne et ses alliés.
7) - "Tristan Bernard" : de son vrai nom Paul Bernard (1866-1947), humoriste, romancier, auteur dramatique très célèbre pour ses bons mots empreints d'humour juif. Pendant la collaboration française avec l'Allemagne nazie, sa célébrité le sauva de la déportation, mais il ne se remit pas de l'extermination de son petit-fils François à Mathausen.
8) - "guerre d'usure" : cette expression apparue dans la presse après la Première bataille de la Marne (fin août 1914), qui marqua la fin de la "guerre de mouvement", désigne la "guerre de position" (dite aussi "guerre des tranchées") émaillée sur le front par des tentatives de percées extrêmement meurtrières et à l'arrière par une volonté d'employer tous les moyens (propagande, blocus économique, introduction de fausse monnaie générant l'inflation, menées pacifistes et révolutionnaires... ) pour briser l'acharnement de la nation ennemie avant d'être soi-même défait par l'usure du moral des civils et des militaires. L'expression du général Joseph Joffre disant "Je les grignote" pour définir sa stratégie militaire à la fin 1914, pourrait s'appliquer à l'ensemble des aspects de ce type de guerre que l'on dit aujourd'hui "totale".
9) - "la Petite" : Alice, fille de Marthe et de Paul, née en 1914.
10) - "patiner" : la crise du charbon n'agit en rien sur le gel du lac du parc public mais incite les gens à ne pas se refroidir à l'extérieur puisqu'ils auront du mal à se réchauffer chez eux, faute d'assez de combustible.
11) - "énorme" : Paul pense à sa permission et indique ici qu'il touchera pendant son voyage, qui sera gratuit, une indemnité de nourriture suffisante, qu'il dit "énorme" pour rassurer Marthe et un éventuel censeur militaire, et pour achever son raisonnement implicite sur l'inflation qui, ayant globalement multiplié par deux les prix en deux ans, est à tout à fait inquiétante dans un contexte de guerre totale.

mercredi 15 février 2017

Lettre du 16.02.1917

Images de la guerre sous-marine


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 16 Février 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 7 courant arrivée 24 h après celle de Suzette. Cette dernière m’a fait particulièrement plaisir parce que l’écriture de la petite s’est sensiblement améliorée: les lettres majuscules sont même très bien, notamment les M et C. Et les petites poésies sont tout simplement ravissantes, surtout celle récitée par Georges. J’aurais donné je ne sais quoi pour entendre les gosses réciter ces vers; je présume que Georges n’a pas pu s’empêcher, tout en disant son compliment, de te caresser?... (1)
Les communications avec Fez-Rabat viennent d’être rétablies (2), et les premières permissions sont arrivées pour notre Compagnie. Il ne s’agit cependant point d’Allemands (3), mais enfin j’espère au moins être fixé sous peu sur le sort de ma demande. En ce qui concerne le courrier, tu peux être certaine qu’il n’y aura point d’interruption, car même si les paquebots entre Oran et Marseille ou Port-Vendres (4) (qui sont tous armés de canons, à présent) étaient supprimés, le courrier serait toujours (5) transporté par des torpilleurs de haute mer ou des contre-torpilleurs. Mais comme déjà dit cette éventualité n’est guère à redouter, car il est avéré que même avant la déclaration officielle du blocus les Allemands ont tout fait pour empêcher le trafic maritime à l’aide de leurs sous-marins. Les patrouilles en mer ont été renforcées et multipliées depuis la déclaration du blocus, de sorte que les risques des voyageurs n’ont point augmenté (6)
Tu sembles être fort consternée ou désorientée de l’attitude du Président Wilson, qui après avoir prêché la paix a l’air de vouloir se mettre en guerre (7). Rien pourtant n’est plus logique que le deuxième geste, après le premier car si l’Amérique continuait à laisser couler ses navires sans broncher, après avoir proclamé publiquement les droits des Neutres, elle se ferait simplement ridicule. La rupture des relations diplomatiques n’est évidemment pas la guerre, mais si les sous-marins allemands continuaient à attaquer les navires américains, les États-Unis feraient escorter leur marine marchande, et surveilleraient les routes maritimes de l’Atlantique pour faire la chasse aux sous-marins. Ce serait là toute leur action de guerre active à mon avis, action qui pourrait être complétée par l’envoi gratuit de matériel de guerre aux alliés pour leur permettre de mener la guerre plus rapidement (8). Mais je reste encore persuadé que les sous-marins allemands feront encore tout leur possible pour éviter de rencontrer les steamers américains, et qu’ainsi la guerre entre l’Allemagne et les USA (9) ne suivra pas nécessairement la rupture des relations diplomatiques .
Revenant encore une fois sur la question du loyer, je te répète que je n’ai plus rien à ajouter à mes dernières explications. Toutefois je te laisse libre de faire comme bon te semble. Tu pourrais toutefois faire un dernier effort pour obtenir que Madame Robin abaisse son loyer à 1000 Frs (10) du moins jusqu’à la fin de la guerre, libre ensuite de nous donner le congé réglementaire de 3 mois. Tu pourrais également lui dire qu’en cas de refus de sa part, nous serions probablement forcés de déménager. 
Il me semble du reste que tu n’as point reçu toutes mes lettres de ces derniers temps, vu que je t’ai causé assez souvent de la question des loyers. As-tu reçu mes lignes sur ton anniversaire auxquelles j’avais joint quelques violettes?  
Les articles de Mr. Maurice de Waleffe (11) restent toujours superficiels, et on dirait presque qu’il écrit toute une colonne mal documentée rien que pour pouvoir placer un mot heureux à la fin, un mot plus ou moins spirituel. Par contre, je ne partage pas du tout ton avis sur Maurice Donnay (12). J’avais lu le petit bouquin de 95 cs avec beaucoup de plaisir, et j’y ai découvert beaucoup d’esprit et de finesse. Ainsi la petite histoire de l’excursion en Périgord, avec le speech sur les cadets de Gascogne, ou celle du jeune homme attendant son adorée devant l’Exposition, et bien d’autres, m’avaient beaucoup plu. Qu’il y a quelques frivolités emmêlées aux observations sérieuses, cela fait partie du langage de l’écrivain et même du poète français de nos jours, et il n’y a que peu (tels que Pierre Loti (13), Anatole France (14)) qui savent s’empêcher de frôler ce langage léger qui plaît au public.
Nous avons maintenant de vrais jours printaniers; les violettes poussent un peu partout sous les ruines de Taza, et le ciel est si bleu que ce serait bien un miracle si le Groupe Mobile n’apprêtait pas bientôt le sac et le fusil tout neuf (nouveau modèle) (15) que nous venons de toucher.

Mille baisers pour toi et les gosses.

Paul

Dans les additions de la statistique du Port de Bordeaux que tu m’as envoyée, il y a une erreur. Dans les importations on a mis 3 millions au lieu de 5 millions, de sorte que l’augmentation est quand même énorme! (16)

Es-tu enfin guérie de ton rhume? Et Alice est-elle rétablie? Moi aussi je souffre d’un sacré rhume de cerveau!



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Paul fait sans doute ici allusion aux compliments récités par Suzanne, Georges et Alice, peut-être à l'instigation d' Hélène, à leur maman, à l'occasion de son anniversaire, le 30 janvier.
2) - "rétablies" : du fait des orages et aussi - mais Paul ne le dit pas à son épouse - des combats, les communications avaient été coupées entre Taza, Fès et Rabat. Paul insiste puisqu'il avait déjà annoncé leur rétablissement dans sa lettre du 11 février précédent.
3) - "d'Allemands" : de Légionnaires de nationalité allemande, comme Paul, donc classés "ressortissants ennemis" et à ce titre toujours de fait privés de permissions.
4) - "Port-Vendres" : voir la note correspondante dans le courrier du 17 janvier 1917. Paul n'évoque pas les transports maritimes par l'Atlantique (par exemple de Rabat-Kénitra à Bordeaux) parce qu'ils sont beaucoup plus dangereux que ceux de la Méditerranée. 
5) - "toujours" : au sens de "dès lors". Paul parle explicitement du courrier, qui ne serait donc  pas interrompu, et implicitement du voyage qu'il entreprendra dès l'obtention de sa permission. 
6) - "point augmenté" : ces arguments fallacieux (le risque de torpillage dépend évidemment du nombre de sous-marins puisque les patrouilles effectuées contre eux ne sont pas efficaces à 100%) servent à rassurer Marthe, que Paul cherche avant-tout à convaincre de la sûreté de ses voyages aller et retour de permission. 
7) - "mettre en guerre" : Le président Wilson a officiellement abandonné, le 10 janvier 1917,  sa politique d'arbitrage des USA en vue du rétablissement de la paix entre les belligérants, en constatant inconciliables les conditions posées par les deux camps. Par ailleurs, en représailles aux attaques allemandes contre les navires neutres (dont ceux des USA) du fait du passage "à l'outrance" de la guerre sous-marine prononcé par le Chancelier Bethmann Hollweg le 7 janvier 1917, le Président Wilson a rompu le 3 février les relations diplomatiques entre les USA et l'Allemagne. 
8) - "plus rapidement" : Paul recourt ici encore à des arguments fallacieux destinés à rassurer Marthe, qui voit vraisemblablement d'un mauvais œil une nouvelle extension du conflit. Paul veut la persuader du bon droit des USA à protéger leur neutralité tout autant que leur amitié avec les Alliés, mais il tente du même coup de lui faire croire - contre toute logique - que les USA pourraient se maintenir hors du conflit tout en affrontant la flotte de guerre allemande et en livrant (même gratuitement !) du matériel de guerre aux Alliés. 
9) - "la guerre entre les USA et l'Allemagne" : Paul se dit persuadé de la possibilité d'un maintien de la paix entre les USA et l'Allemagne alors même que les Alliés, relayés par toute leur presse, cherchent à cette époque à déclencher un conflit ouvert entre l'Allemagne et les USA (par exemple par le rappel du torpillage du Lusitania le 7 mai 1915, ou par la divulgation par le Royaume-Uni des manœuvres secrètes allemandes destinées à pousser le Mexique à entrer en guerre contre les USA). Il se peut que Paul exprime par là d'une part son libéralisme (évidemment cohérent avec l'isolationnisme et l'affairisme américains), et d'autre part son rationalisme (évidemment cohérent avec le souhait que l'Allemagne n'entreprenne pas de se suicider en affrontant, en plus des Alliés, les USA). Il est cependant plus probable que, tout à son idée de rassurer Marthe sur l'imminence et la sûreté de sa permission attendue, il écarte délibérément du contexte tout risque de changement qui pourrait la remettre en question, y compris celui d'une entrée en guerre des USA pourtant annonciatrice d'une inéluctable fin de guerre par la défaite du camp allemand. 
10) - "abaisse son loyer à 1000 francs" : Paul reprend l'idée d'une négociation à l'amiable avec Mme Robin, dont il est locataire, visant à abaisser jusqu'à la fin de la guerre de 1200 à 1000 francs le loyer annuel qu'elle demande depuis janvier 1917 (voir la lettre du 21 janvier). Cette nouvelle négociation s'appuie du point de vue de Paul sur le moratoire concernant le loyer des mobilisés qui l'autorise toujours à reporter de 3 mois ses paiements, et du point de vue de Mme Robin sur le risque qu'elle prendrait de voir les Gusdorf déménager alors que le marché du logement est globalement dépressif.   
11) - "Maurice de Waleffe" : journaliste mondain, chantre de l'élégance des Parisiennes, apparemment toujours détesté par Paul (il en a parlé dans ses lettres des 23 octobre et 5 novembre 1916) alors que Marthe - qui l'appréciait précédemment - partagerait maintenant l'avis de son époux.  
12) - "Maurice Donnay" : auteur de théâtre, il a notamment dépeint en 1916 l'effet de la guerre sur les Parisiennes. Paul, qui parlait en des termes très critiques de sa participation au "Théâtre aux Armées" dans sa lettre du 26 janvier 1917 (alors que lui-même et Marthe avaient aimé une pièce précédente, "La patronne"), se montre plus favorable que Marthe aux blagues rapportées par cet auteur dans "L'Esprit gaulois" (ouvrage illustré édité chez Calmann-Lévy dans  une collection à 95 centimes), dont il a conseillé la lecture à son épouse.
13) - "Pierre Loti" : Paul a déjà écrit le 26 octobre 1915 le grand bien qu'il pensait de "Pêcheur d'Islande" (dont il possède à Caudéran une édition dans la collection à 95 centimes de chez Calmann-Lévy). Pierre Loti (1850-1923), officier de marine, grand voyageur, écrivain, académicien, avait agité le monde politique dès 1883 en se faisant le reporter froidement réaliste de la sanglante prise de Hué, en Indochine, par les troupes coloniales françaises. C'est sans doute à cet aspect particulier de reportage sans concession, typique d'une petite partie de son œuvre - par ailleurs emprunte d'exotisme, de sensualisme et de partis pris passionnels (turcophilie, arménophobie, antisémitisme... ) - que se réfère Paul (qui ne semble pas avoir eu connaissance du texte publié en 1890 sous le titre "Fez" (Fès) par lequel Loti rendit compte de sa participation à l'expédition française envoyée en ambassade au Maroc. Il se peut aussi que Paul ait été sensible au patriotisme de Loti qui, en 1914, à 64 ans, s'engagea dans l'armée de terre française (il y demeura jusqu'à sa démobilisation - pour raison de santé - à la fin mai 1918).
14) - "Anatole France" : Paul évoque ici pour la première fois ce grand écrivain français (1844-1924), académicien depuis 1896, compagnon de Zola dans la défense de Dreyfus, ami de Jaurès et de la cause socialiste, cofondateur de la Ligue des Droits de l'Homme, militant de la séparation de l'Église et de l'État, fervent patriote puis pacifiste, dénonciateur de la barbarie coloniale et du bellicisme capitaliste (il est l'auteur du célèbre "On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels"), propagandiste de l'idéal d'une "paix d'amitié" entre Français et Allemands... Le fait que Paul cite ce futur Prix Nobel de littérature (en 1921) dans le même propos et à la suite de Pierre Loti, manifeste l'éclectisme de ses goûts et sans doute le désir d'afficher son admiration pour les gloires françaises de cette époque afin de mériter pleinement la nationalité française qu'il a demandée. 
15) - "nouveau modèle" : il s'agit du "modèle 1916" du fusil Lebel (inventé en 1886), fabriqué et distribué en métropole à partir de février 1916. Ce fusil dérivé du modèle 1907-1915 à 3 coups est doté d'un magasin de 5 cartouches, qu'il tire plus vite (15 à 20 coups/minute) et dont le pouvoir de perforation et la portée utile maximum (2000 m) sont améliorés. Le modèle 1917, encore plus rapide (32 coups/minute), sera fabriqué à partir d'avril 1917. 

16) - "augmentation quand même énorme" : Paul évoque la masse (et non la valeur) totale du trafic portuaire de Bordeaux, laquelle s'élevait à 4,1 millions de tonnes en 1913 dont 1,6 d'importation de charbon. Après l'affaissement du trafic provoqué par le début de la guerre et par le blocus maritime allemand, l'année 1916 a vu la réussite des nouvelles techniques de transport maritime sur des cargos camouflés, souvent armés, pratiquant le convoi escorté pour les longues traversées et le cabotage à vue de côte pour les échanges entre pays européens alliés. La prise de risques était à la hauteur d'une très forte demande des industries d'armements en matières premières énergétiques, chimiques et métalliques, ainsi que des armées en carburants, combustibles, armements et marchandises fort diverses dont une grande partie - notamment le charbon - parvenait en France à partir ou par le relais du Royaume-Uni. À la fin du conflit, le trafic portuaire de Bordeaux (second port charbonnier de France) avait pratiquement doublé par rapport à 1913 avec 3,3 millions de tonnes d'importation de charbon. Cependant, le port charbonnier français qui "profita" le plus de la Grande Guerre fut celui de Rouen (le premier de France) avec 2,6 millions de tonnes d'importation de charbon en 1913 et 13,8 en 1918.    

vendredi 26 août 2016

Lettre du 26.08.1916






Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 26 Août 1916

Ma Chérie, 

Nous voilà une fois de plus à la veille du départ pour le bled : le sac est prêt au pied du lit, à 15 hs 30 encore une revue en tenue de départ et demain matin à la première heure on foncera, coudes au corps. Comme je n’aurai guère le temps de t’écrire de Touahar (1), je vais employer cette heure dite de sieste pour causer un peu avec toi. 
En ce qui concerne “l’Oeuvre” je ne partage nullement ta manière de voir. Ce journal, assez souvent, dit encore des choses que d’autres taisent et, pour cela même, a été souvent suspendu (2). On est même quelquefois surpris d’y trouver des articles qui concluent que tout ce qu’on dit de mal de l’ennemi n’est point vrai, et si Gustave Théry (3) prend parfois les dirigeants à parti, il n’a pas toujours tort. Et juste ces petits articles “Les jours se suivent” étaient à mon sens bien mieux écrits que ceux de son successeur Jean Weber (4). Ce dernier a eu du reste si peu de succès que sa colonne a été bientôt supprimée au Journal. L’autre jour l’Oeuvre publiait une statistique prouvant qu’il y a eu, avant la guerre, environ 1 1/2 millions de Français à l’étranger contre 1 100 000 à peu près d’étrangers en France. Le premier chiffre paraît invraisemblable et bien peu de gens ont supposé qu’il y avait tant de Français à l’étranger. Ce sont pourtant les données officielles de la statistique ! Parmi les étrangers il y avait une centaine de milliers d’Allemands et une trentaine de milliers d’Austro-Hongrois (5).
J’ai passé avant-hier un mauvais quart d’heure chez le dentiste pour me faire arracher une dent creuse depuis 4 ans et qui me faisait horriblement souffrir ce dernier temps. Il est vrai que cette dent était complètement creuse, mais elle a cassé à tel point lors de l’opération que le médecin a dû recommencer pour enlever un bout après l’autre. Une racine est néanmoins restée dedans, mais ne me fait plus mal, et j’espère bien qu’elle partira sans une nouvelle intervention ! As-tu été de nouveau chez le dentiste ?
Pour ce qui est des lorgnons que j’achetais à 1 fr 50 à Bx, c’était bien chez un opticien nommé Salomon que je les prenais, à côté presque de la banque Molinar (6) et qui semble avoir déménagé. Ils remplissaient bien entendu aussi bien leur but que ceux de 6 Frs. tout en étant peut-être un peu moins élégants. Mais comme pour le moment je suis muni, cela n’a pas d’importance. J’ai lu l’article du neutre (7) sur l’alimentation à Berlin qui revient en effet bien cher ! Les cuisines populaires doivent sans doute avoir une affluence énorme ! Je me demande un peu comment le problème a été résolu en province et malgré tout je compte un peu sur ce facteur pour abréger la guerre (8).
J’ai lu avec un grand plaisir ce que tu m’écris des gosses : tu ne peux guère te figurer ce que je souffre de cette séparation ! Dire qu’on a attendu 7 ans pour s’appartenir l’un à l’autre, que de ces 6 ans de vie commune on a gaspillé un nombre de jours considérable à se faire de la misère et que maintenant où l’on reconnaît ce qu’on possédait on est bêtement séparés depuis bientôt 2 ans (9), sans savoir au juste quand on se retrouvera ! C’est réellement à s’arracher les quelques cheveux qui me restent si j’y réfléchis ... Il me semble toujours qu’il me manque un morceau de moi-même et si, par malheur, j’ai le temps de suivre le fil de mes idées, je pense quelquefois au suicide ...
Non, ne te fais pas d’idées que nous nous reverrons avant la fin des hostilités. Lorsque la ville européenne (10) sera construite (dans un an ou deux, car il n’y en a que le mur d’enceinte) les officiers pourront faire venir leur famille à Taza, mais les soldats n’en parlons pas !!! C’est atroce et presque inhumain quand on y pense que je ne puisse pas avoir de permission ... et que tous mes camarades dits austro-boches sont dans le même cas. La seule pensée qui me soutient un peu est celle-ci : que serais-je si, au lieu d’aller en France, j’étais depuis 1906 (11) en Allemagne ? Certes, je n’aurais même pas économisé ce que j’ai mis de côté et je serais très probablement enrôlé dans l’armée allemande, obligé de combattre contre ma volonté ... car le système allemand (12) je l’ai toujours en horreur.
Je m’arrête, car je ne veux pas te communiquer ma mauvaise humeur.

Tout à toi
Paul




Notes (François Beautier)
1) - "Touahar" : nom du col où un blockhaus est en construction pour défendre la route et la voie ferrée (en cours de réalisation) entre Fès et Taza.
2) - "suspendu" : interdit de distribution et de vente, mesure de censure totale mais temporaire d'un journal prononcée pour un jour ou sans limite de durée jusqu'à "levée de suspension" par le Ministre de la Guerre selon la loi du 5 août 1914 faisant suite à la déclaration d'état de siège du 2 août 1914 (qui suspendait la liberté de la presse, laquelle ne fut rétablie que le 13 octobre 1919 au lendemain de la levée de l'état de siège). La censure préalable - avant impression finale et distribution - pouvait s'appliquer à un ou plusieurs articles, dessins et photographies (5 000 censeurs du Ministre de la Guerre, répartis en 300 bureaux locaux, s'appliquaient à temps complet à l'échoppage, c'est-à-dire à la désignation des passages que le journal devrait couper ou masquer - "caviarder"- en les laissant en blanc ou en les passant au noir). Elle pouvait aussi, lorsque la rédaction n'avait pas découpé ou masqué les passages désignés par le bureau de censure, s'appliquer au journal tout entier (par "suspension"avant distribution ou par "saisie" effectuée par la police après distribution dans les kiosques et les bureaux de poste distribuant les abonnements). Les journalistes et responsables de publication récalcitrants pouvaient être condamnés à des amendes et à des peines d'emprisonnement de 1 à 5 ans.
3) - "Gustave Théry" : en fait Gustave Téry (1870-1928),philosophe et journaliste fondateur du titre "L'Œuvre" en 1904. Devenu quotidien en 1915, le journal oublia un peu ses partis-pris antisémites d'avant-guerre et défendit jusqu'en 1916 des thèses contradictoires - socialistes et nationalistes - pour étayer ses positions pacifistes (qui le conduisirent à publier en feuilleton, à partir du 3 août 1916, sous le titre anodin de "Journal d'une escouade", le roman "Le Feu" d'Henri Barbusse repris sous forme de livre en novembre 1916 par les éditions Flammarion), avant d'épouser, en 1918, les seules thèses nationalistes de Charles Maurras et de Léon Daudet (penchants qui conduiront son journal à la Collaboration avec l'Allemagne en 1940 puis à sa mise sous séquestre judiciaire en 1946). 
4) - "Jean Weber" : journaliste dont la trace dans l'histoire s'est perdue.
5) - " Austro-Hongrois" : les données reprises par Paul sont celles du recensement de 1911 (dans les limites de la France depuis 1871, sans les départements de Moselle et d'Alsace). Il faudrait les réviser pour tenir compte de la petite évolution entre 1911 et 1914. En 1911 les données officielles décomptent 102 000 Allemands et 18 000 Austro-Hongrois. Les données des contingents originaires des autres nations sont les suivantes au recensement de 1911 : 420 000 Italiens, 287 000 Belges, 105 000 Espagnols, 70 000 Suisses, 40 000 Britanniques, 35 000 Russes, 20 000 Luxembourgeois, 35 000 Marocains et Algériens, 3 000 Polonais ... Le nombre total donné par Paul (1,1 million) est celui du recensement de 1911 (1,11 million d'immigrés). 
Par ailleurs, l'émigration française en 1914, estimée à 1,5 million par la source de Paul, correspond à l'évaluation faite en 1911. Une donnée dont Paul manque mais qui l'aurait intéressé est que 43 000 étrangers de 52 nationalités s'engagèrent comme lui dans la Légion étrangère française, pour la durée de la guerre (parmi eux de forts contingents de Russes, Italiens, Suisses, Belges, Britanniques et une très faible proportion d'Austro-Hongrois et d'Allemands au regard de leurs effectifs en France avant le début de la guerre), alors que 65 000 autres, mobilisables dans des pays ennemis, furent parqués dans des camps en France.
6) - "Banque Molinar" : plus vraisemblablement "Molinari", mais cette banque bordelaise n'a pas plus laissé de trace que l'opticien Salomon.
7) - "du neutre" : il s'agit sans doute de l'article d'un journal suisse réexpédié ou découpé et envoyé par Marthe. 
8) - "abréger la guerre" : le blocus maritime prive l'Allemagne de 55% de ses approvisionnements alimentaires extérieurs alors que sa propre production agricole, diminuée par le manque de main-d'œuvre, est amplement réquisitionnée pour l'armée : les vivres des civils sont rationnés, des cantines populaires organisées, la ration alimentaire quotidienne par personne est estimée à 1000 calories et plus de 500 000 Allemands sont considérés en état de famine. La situation est si préoccupante que le 31 août 1916 est lancé le programme du chef d'état-major allemand Hindenburg instituant la mobilisation économique de tous les hommes de 17 à 60 ans non affectés au front.
9) - "2 ans" : années de séparation pour cause de mobilisation, de septembre 1914 à août 1916. Les "6 ans" se réfèrent apparemment aux premières années de mariage du couple (mariage prononcé le 16 septembre 1908). Les 7 ans précédents se réfèrent à la liaison amoureuse depuis la rencontre de Marthe et de Paul en 1901 jusqu'à leur mariage. 
10) - "ville européenne" : partie coloniale de Taza, non encore construite dans l'enceinte fortifiée où sont installés les camps militaires.
11) - "1906" : date du départ d'Allemagne de Paul.

12) - "système allemand" : il s'agit moins de la civilisation allemande que de l'organisation politique, dont il rejette le caractère nationaliste et militariste.