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vendredi 4 novembre 2016

Lettre du 05.11.1916

                                                      Edward Grey, 1st Viscount Grey of Fallodon

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 5 Novembre 1916

Ma Chérie,

Voici un dimanche bien vilain : il pleut une pluie fine et pénétrante - un vent qui fait claquer les toiles de tente et grelotter les poilus ! Toutes les montagnes sont enveloppées de brouillard et on voit à peine à 100 m. Il paraît qu’un de nos courriers a été enlevé par les bicots il y a quelques jours : il se pourrait donc qu’une de mes lettres ait été perdue, ce doit être ou la lettre anglaise ou la lettre écrite en français (1) qui se sont suivies à un jour d’intervalle. 
Tes explications au sujet de la femme sont basées, je crois, sur une petite confusion. Une femme peut être belle sans être nécessairement chique bien que ce soient souvent les chiffons qui la rendent attrayante ou intéressante. Naturellement, si l’on croyait Mr. de Waleffe (2), il n’y aurait guère que la Française qui réunirait toutes les qualités et qui seule serait capable de rendre un homme parfaitement heureux. Et cependant, en homme qui connaît le monde, il devrait savoir que la réputation de la femme française à l’Étranger n’est point si brillante que cela au point de vue d’épouse ou de femme d’intérieur : c’est du moins l’expérience que j’ai faite dans plusieurs pays et en parlant à beaucoup d’étrangers. Je crois du reste que si les journaux français ont fait leur possible pour soutenir - pendant la guerre - le moral des populations, ils ont, d’un autre côté, souvent dépassé le but et créé un sentiment de supériorité qui n’est pas toujours justifié et peut-être même fait tort aux gens d’une intelligence médiocre, tout comme cela s’est passé avant la guerre dans certains milieux de l’Allemagne. De même la fameuse camelote allemande sera souvent encore la bienvenue surtout si, comme tout laisse le croire, les articles bon marché ne peuvent être fabriqués dans d’aussi bonnes conditions en France et en Angleterre. Il n’est pas facile de se rendre compte ici des véritables sentiments populaires en France, car les Français de la Légion constituent un élément qui est heureusement assez rare en France. Les paroles du vicomte Grey (3) - les journaux anglais ont toujours été minutieux dans l’énumération des titres - concordent à peu près avec les idées exprimées dans les S.W. Daily News (4) que je t’ai envoyés en coupure. Et je reste pour ma part persuadé que s’il y a un grand changement sur la carte d’Europe ce sera surtout au détriment de l’Autriche, alors que l’Allemagne ne perdra pas grand’chose géographiquement, sauf bien entendu l’Alsace-Lorraine (5). Le renversement des rôles devant Verdun n’est peut-être qu’un succès local, mais venant après ceux de la Somme il aura certainement autant d’importance que la prise de Constansa par les Allemands (6), aussi regrettable que soit ce fait pour la terminaison des opérations. 
Pour ce qui est de notre cas particulier, il est profondément regrettable de de perdre ainsi bêtement quelques-unes des meilleures années de notre vie commune. Mais songe qu’une permission de 10 jours, aussi réconfortante qu’elle soit pour notre moral, ne changera pas grand’chose au fait brutal que nous nous retrouverons vieillis de quelques bonnes années qui comptent double au point de vue des privations et de la grande fatigue qui, elle, constitue l’âge ou la vieillesse. Mais au point où en sont les choses, je crois que ce sont moins les joues roses et les figures fraîches qui sont les principaux facteurs de l’amour et de la tendresse réciproques. Certes, la différence, le chemin parcouru paraîtront au premier abord plus brutaux, plus visibles, mais je ne crois pas que cela changera beaucoup aux sentiments. On sera aussi devenu moins exigeant et plus modeste : la liste des souvenirs communs n’en sera que plus longue ! Et il y aura sans doute tant de nouveaux efforts à faire pour se conformer à la nouvelle situation créée par la guerre que nous n’aurons pas beaucoup de temps pour compter nos cheveux blancs - je parle naturellement des miens - ou pour réfléchir sur les autres traces laissées par le temps. Et pourtant, je ne peux pas encore m’imaginer que nous avons un enfant de plus de 7 ans (7).
Reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.


Paul



Notes (François Beautier) 
1) - Il s'agit sans doute des lettres des 29 et 30 septembre, mentionnées dans la lettre du 1er novembre, qui n'ont effectivement pas été retrouvées.
2) - "Mr. de Waleffe" : mentionné une précédente fois sous le nom de "M. de Walfelen" (dans la lettre du 23 octobre), cet auteur mondain - Maurice de Waleffe - est un spécialiste du "chic féminin". Il semble que Marthe s'intéressait à ses jugements concernant la femme moderne tout en se désolant de n'être pas "La Française" dont il faisait systématiquement l'apologie.
3) - "vicomte Grey" : Edward Grey, baronnet puis vicomte Grey de Fallodon (1862-1933), fut Ministre des affaires étrangères britanniques de 1905 au 10 décembre 1916. Sa modération s'illustra particulièrement dans le rapprochement anglo-russe de 1907 puis dans l'arbitrage de la crise d'Agadir (au Maroc, entre la France et l'Allemagne) en 1911. 
4) - "S.W. Daily News" : journal des Galles du Sud publié à Cardiff.
5) - "Lorraine" : Cette prévision de Paul se réalisa effectivement avec les traités de 1919 et 1920.
6) - "par les Allemands" : la bataille de Verdun s'achève officiellement le 19 décembre 1916 après la reprise du fort de Douaumont le 24 octobre ; celle de la Somme est déclarée officiellement terminée le 18 novembre 1916 après une nouvelle offensive britannico-française lancée le 25 septembre 1916 (cependant, Paul va un peu vite : le jour même de sa lettre, le 5 novembre, les Français reculent devant le bois de Saint-Pierre Vaast) ; la prise de Constanza (port roumain bombardé par la flotte allemande puis assiégé et pris en octobre 1916 par les troupes bulgares soutenues par les Allemands et les Turcs) est officiellement datée du 28 octobre 1916. Cependant les combats y durent encore en décembre.
7) - "de plus de 7 ans" : Suzanne est née le 1er juillet 1909. 


mardi 27 septembre 2016

Lettre du 28.09.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 28 Septbr 1916

Ma Chérie,

Je reçois le même jour tes lettres des 18 et 20 courant.
Quelle bêtise que d’aller au-devant des difficultés et des histoires ! Je t’avais déjà dit l’autre jour de ne pas pousser plus loin l’affaire de Mme Robin (1), attendu qu’après la guerre il y aura probablement une loi accordant une diminution de loyer aux mobilisés. Donc, en attendant, nous ne pouvons qu’y gagner. Et tu vas exprès trouver Mme R. pour aller sommer de payer !!! Il en est ainsi avec beaucoup de tes démarches. L’histoire de l’école (2)  par exemple. Quel but pratique vois-tu donc là-dedans ? De payer 300 Frs. pour apprendre des choses qui ne te serviront probablement jamais, vu les enfants que tu ne peux pas abandonner ? Tu constates toi-même avec juste amertume que même des amis et connaissances auxquels tu ne demandes rien, se laissent contaminer par l’antibochisme (3) et tu te figures qu’un patron auquel tu demandes un emploi ne regarde pas à ta nationalité ? Je me suis engagé dans la Légion volontairement, obéissant à mon sentiment, tout en pensant que ma famille serait tranquille ainsi pendant la guerre. S’il est malheureusement vrai que tu as eu des embêtements qu’on aurait pu réellement avoir la délicatesse de t’éviter, il ne reste pas moins vrai que personne ne m’a forcé de venir ici : La préfecture a voulu me délivrer un passeport pour l’Espagne : j’avais la veille de la guerre une vingtaine de mille francs dans une caisse et j’aurais donc tranquillement pu aller vous rejoindre à St Sébastien (4). Je ne l’ai pas fait, et, après plus de 2 ans de guerre, il est logique que je reste à mon poste sans demander d’aller dans un camp de concentration (5) où je serais hors de danger, mais ce qui me ferait violer ma signature apposée sur mon acte d’engagement, comme j’aurais été malhonnête d’aller avec les fonds de la maison en Espagne. Le gouvernement ne m’a point garanti en échange que mes biens seraient respectés et s’il les a séquestrés 4 mois plus tard j’ai, malgré tout, la confiance qu’on me les rendra. Tu ne demanderas donc point au Garde des Sceaux de me faire retirer du régiment, mais si tu en as si gros sur le coeur tu peux lui exposer, si tu veux, notre situation et l’injustice que tu vois dans le fait que L., le seul de nous trois (6) resté chez lui, tâche de frustrer ses 2 associés, tous les 2 sous les drapeaux ! Quant à la procuration qui te permettra d’aller vérifier les comptes avec Mr Penhoat, je te la donnerai promptement le moment venu. Il suffit cependant pour le moment que Mr. P. et le séquestre demandent la remise des comptes exacts de la maison, après quoi on décidera. Penhoat du reste s’y connaît aussi suffisamment.
Mr. Penhoat est du reste presque dans le même cas que nous. Il avait en Août 14 seulement 8000 Frs. environ en caisse, tandis que moi j’en avais retiré 3000. Mais ces 8000 Frs. sont naturellement mangés en 2 ans et la maison Jn. P. (7), si elle peut être continuée plus tard sous le même nom par P. figure bien entendu sur les comptes de L.L. et Cie (8).
Mon ami Sanders de T.P. Thomas & Co Cardiff (9) m’envoie quelques journaux anglais par lesquels je vois que malgré les raids répétés des Zeps (10), on ne juge pas en Angleterre la guerre d’un point de vue aussi passionné qu’en France, mais beaucoup plus froidement. Les Allemands tâchent d’obstruer le canal de Suez ? All right (11)! Après la guerre et pendant 5 ou 10 ans leurs bateaux n’y passeront pas. Ils torpillent nos bateaux ? Well (12) - mais ce qui leur restera de leur flotte de commerce viendra remplacer après la paix notre tonnage perdu. Reste seulement à savoir lequel de nous sera le plus fort. Nous sommes sûrs de notre victoire - tout le reste se règlera tout seul.
Dans un journal anglais illustré, le “Daily Mirror” (13), je trouve bien par ci par là l’expression “The Huns” (14) mais c’est plutôt une exception. L’ami Watson (15), qui était comme capitaine dans l’armée anglaise, ne m’a pas donné de ses nouvelles depuis 2 mois. Serai-il blessé ou tombé ? 
L’idée de Georges au sujet des prisonniers n’est pas banale. Elle prouve incontestablement que le petit bonhomme  commence sérieusement à penser (16). Ne marques-tu pas la taille des enfants à la porte de la cuisine ? Je me figure toujours Suzanne comme ayant le plus grandi et changé. L’expression de sa petite figure sur la dernière photo n’est plus du tout aussi “bébé” - comme j’aurais aimé la revoir !
Le citoyen Abd el Malek (17) commence de nouveau à donner de ses nouvelles et nous promet une campagne d’hiver qui prouvera une fois de plus qu’il faut des soldats et des officiers au Maroc ! J’aurais réellement préféré passer ici encore tout un mois que de grimper les mamelons du côté d’Ain Drop et y patauger dans la boue. Le poste d’ici sera bien mieux fait et aménagé que les autres que j’ai vus jusqu’ici. Tous les bâtiments sont construits en pierre et la Compagnie qui prendra garnison ici n’aura plus grand’chose à faire car le poste sera livré “clefs en mains”.
Comme il faut quand même songer à la campagne d’hiver, je te prie de m’envoyer à l’occasion un de mes caleçons d’hiver et une paire de gants chauds. Mais ne m’envoie pas d’argent - c.à.d. en Octobre - car je n’ai presque rien dépensé ce temps-ci.
Mes meilleures caresses.

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Mme Robin" : logeuse des Gusdorf à Caudéran. Marthe s'obstine à vouloir lui payer ponctuellement et intégralement ses loyers alors que Paul voudrait profiter du moratoire qui les retarde de trois mois et du plafonnement consenti en faveur des familles de soldats sous les drapeaux.
2) - "l'école" : Marthe s'est inscrite à des cours d'hôtellerie.
3) - "antibochisme" : ce mot existait à l'époque pour désigner un antigermanisme à la fois populaire (instinctif) et radical (racial). Paul l'emploie pour la première fois pour mieux souligner l'iniquité de sa situation : alors qu'il a fait le choix raisonné de s'engager dans l'armée française, sa famille et lui-même subissent "l'antibochisme" et ses biens sont séquestrés. 
4) - "Saint-Sébastien" : ville balnéaire - alors huppée et très cosmopolite - de la côte basque espagnole où Marthe et les enfants se trouvaient en vacances au moment de la mobilisation générale française du 2 août 1914.
5) - "camp de concentration": camp de regroupement où l'on internait les civils étrangers. Il y eut 60 à 70 de ces centres en France et en Algérie.
6) - "nous trois" : les associés Leconte, Penhoat et Gusdorf.
7) - "maison Jn. P." : Il semble que Jean Penhoat ait constitué à son nom, et avec ses propres fonds, une succursale de la société Leconte. 
8) - "L. L. et Cie" : société Lucien Leconte & Compagnie (dont Penhoat et Paul Gusdorf sont associés) 
9) - "T.P. Thomas & Co. Cardiff" : cette société a déjà été diversement désignée à 4 reprises en 1916 dans le courrier de Paul, les 23 janvier, et 3, 6 et 20 février. Il semble qu'il s'agisse d'une société galloise à la fois partenaire et concurrente de celle de Paul, et que Sanders, l'un de ses employés, soit devenu l'un des amis de Paul. 
10) - "les Zep." : les Zeppelins, ballons dirigeables allemands, bombardèrent Londres et le sud de l'Angleterre à plusieurs reprises en 1914, 1915 et 1916 (ce que l'Histoire retient sous le nom de "First Blitz"), et allèrent jusqu'en Écosse en 1917.
11) - "All Right !" : "Très bien !"
12) - "Well !" : "Hé bien !"
13) - "Daily Mirror" : journal britannique lancé en 1903, devenu en 1904 le premier au monde illustré exclusivement de photographies. Populaire - mais pas populiste - et conservateur, réputé sérieux et bien informé, il est durant la Grande Guerre la première fenêtre des Britanniques sur les opérations de leurs armées.
14) - "The Huns" : Les Huns. Paul réprouve comme passionnelle, donc aveuglée, l'assimilation des Allemands de 1914-18 aux hordes d'Attila au Ve siècle.
15) - "L'ami Watson" : le dernier courrier adressé à Paul par cet ami britannique date de mai 1916 (voir la lettre de Paul du 15). Watson y annonçait son départ pour le front français. Entre temps les Alliés franco-britanniques ont déclenché le 1er juillet la terrible Bataille de la Somme (alors encore active, elle ne s'achèvera qu'en novembre) au cours de laquelle moururent ou disparurent 206 000 Britanniques : Paul a de bonnes raisons de s'inquiéter du sort de son ami.
16) - sérieusement à penser" : ce "petit bonhomme" deviendra le grand philosophe Georges Gusdorf. 
17) - "Abd El Malek" : considéré comme le chef des rebelles marocains, plutôt conservateur que révolutionnaire, Abdelmalek est alors "la bête noire" des Français. Paul le dit "citoyen" par antiphrase. Cet émir, colonel des renseignements puis général ottoman, devenu agent de l'Allemagne pour introduire la "Révolte arabe" au Maghreb au profit de l'Allemagne, reprend l'offensive en bordure sud du Rif neuf mois après avoir de justesse échappé à la Légion en janvier-février 1916. Son camp sera de nouveau détruit en avril 1917 ; sa stratégie d'empêchement de l'unification du Maroc par les Français sera définitivement brisée par Lyautey en juin 1917 ; lui même sera tué par l'Armée française près de Tétouan en août 1924.

18) - "Aïn Drop" : En fait "Aïn Dro". Paul n'est jamais encore allé sur ce site proche de l'oued Hanimou, sur le versant sud du Rif; le Groupe mobile de Taza (dans lequel il est parfois versé) conserve le très mauvais souvenir d'y avoir été attaqué de nuit, en novembre 1915, par les rebelles d'Abdelmalek.