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mardi 18 octobre 2016

Lettre du 19.10.1916

René Viviani (1863-1925)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 19 Octobre 1916

Ma Chérie, 

Tes lettres des 9 et 11 courant me sont parvenues ensembles aujourd’hui, en même temps que le journal du 9. Il me semble pourtant que je t’avais accusé réception de ton dernier mandat expédié en Septembre qui, dans tous les cas, est bien entre mes mains. Pour ce qui est du prochain mandat, tu n’as qu’à supprimer celui que tu m’aurais normalement envoyé vers le 20 Octobre et en envoyer un 4 semaines plus tard, soit vers le 20 Novembre après réception de ton mandat de Nantes (1).
Quant à notre affaire, je crois que nous l’avons envisagée dans notre récente correspondance sous tous ses rapports. Pour éviter tout malentendu je te répète qu’il est inutile d’insister sur la délivrance du certificat (2) mentionné par Me Lanos et que tout ce qu’on pourrait tenter avec un peu de chance de succès serait de faire demander des renseignements directement au Président du Conseil d’Administration du 1° Régiment Etranger à Bel Abbès (3). Et encore faudrait-il que cette demande vienne d’un endroit quasi-officiel pour être prise en considération. Comme je te le disais déjà Penhoat a de son côté demandé les comptes à Nantes et il a engagé Me Bonamy à les demander aussi à Me Palvadeau. Car en relisant la lettre de Penhoat je constate avec plaisir que j’en avais mal interprété une phrase et que Penhoat n’a point enjoint à Leconte de fournir les comptes à Palvadeau comme je l’avais compris tout d’abord. Il ne nous reste donc réellement plus qu’à attendre maintenant le résultat de toutes ces démarches avant de prendre une décision quelconque. Je réponds également aujourd’hui à Penhoat pour qu’il fasse répéter sa demande au besoin par voie d’huissier si L. n’y réagit pas comme cela. 
Veux-tu que je revienne encore une fois sur ton projet de l’école hôtelière (4)? La directrice naturellement te promettra tout ce que tu voudras - c’est son intérêt comme il est de son intérêt de placer le plus d’élèves possible. Mais je ne vois pas une seule raison pour quoi elle te recommanderait tout particulièrement et, même si elle avait la bonne volonté de le faire, je ne vois nullement où elle aurait tant d’influence (5) que cela.
Tu auras lu que dans la présente discussion à la Chambre sur les naturalisations des sujets ennemis, le projet de Mr. Viviani (6) réserve une situation spéciale aux engagés à la Légion. D’un autre côté on a voté aussi un statut très favorable pour les permissions en y mentionnant aussi les militaires en Afrique du Nord qui auraient droit à 12 jours (sans le voyage) tous les 6 mois (7). Bien entendu nous autres - bien que la loi ne prévoie pas cette exception - serions encore exclus de cette faveur. Je vais donc entreprendre avec un de mes camarades quelques démarches auprès des journaux de l’Opposition (qui seuls sont lus par le Gouvernement) pour faire discuter cette question publiquement. Je crois que la Victoire (8)  (le journal de Gustave Hervet) ou l’Oeuvre sont les mieux situés pour s’en occuper et, aussitôt retourné à Taza, je vais m’adresser au premier. Cela ne coûtera rien et me permettra toujours de connaître tout au moins l’opinion de quelques-uns qui ont comme profession de former et travailler l’opinion publique. D’une façon générale on peut observer que quelques écrivains très en vogue retombent dans les mêmes errements (9) qu’on reproche tellement aux Allemands et parlent aussi prétentieusement que les fameux QB (10) et autres avant la guerre. C’est tout juste qu’on ne rectifie pas pour les besoins de la cause le “Deutschland über alles” (11) dans une traduction discrète.
Rien de bien définitif encore au sujet de notre départ : le Sieur Abd el Malek (12) fait de nouveau parler de lui pour nous préparer une bonne petite campagne d’hiver. 
Reçois ainsi que les enfants mes meilleurs baisers.

                                                    Paul

As-tu lu l’article de Mr. Herriot au Journal (13) sur la pacification du Maroc ? C’est quand même monstrueux de voir de près comment les braves électeurs sont récompensés de leur fiche électorale (14).




Notes (François Beautier)
1) - "Mandat de Nantes" : Marthe reçoit mensuellement de la Société L. Leconte & Cie une somme forfaitaire de 300 francs représentant une avance sur la part des bénéfices qui revient à Paul.
2) - "certificat" : Maître Lanos souhaitait que Paul obtienne de son commandant de corps un certificat de bonne conduite (voir la lettre du 15 octobre précédent). 
3) - "Conseil d'Administration du 1er Régiment étranger à Sidi Bel Abbès" : Paul semble confondre l'administration de son Régiment avec celle d'une société ou d'une collectivité civile. Il paraît en effet ignorer (ou faire semblant d'ignorer) deux faits : a) que le président du dit Conseil est d'office le chef de corps du régiment (à l'époque, le Lieutenant-colonel Jacques Héliot), auquel Paul ne voulait pas s'adresser (voir sa lettre du 15 octobre) ; b) que le dit Conseil d'administration central du régiment est seulement chargé de gérer l'intendance (par exemple les questions concernant l'habillement des soldats).
4) - "l'école hôtelière" : la nature de cette école, que Marthe fréquente ou souhaite fréquenter (voir la lettre du 28 septembre 1916), est ainsi précisée. 
5) - "influence" : Paul, toujours hostile au projet de Marthe, développe ici l'argument de l'incapacité de la directrice de cette école à échapper au "chauvinisme" dont Marthe demeurerait victime.
6) - "Viviani" : René Viviani (1863-1925), avocat, ancien président du Conseil et ministre des Affaires étrangères de juin 1914 à la fin octobre 1915 (il fut alors remplacé par Aristide Briand), était en octobre 1916 - au moment où Paul en parle - Ministre de la Justice (il le restera jusqu'en septembre 1917) et député socialiste de la Creuse. C'est à ce double titre, et du fait de sa naissance à Sidi Bel Abbès où il avait acquis une certaine connaissance de la Légion, qu'il soumit au Parlement, le 4 octobre 1916, un projet de loi visant à permettre au gouvernement d'une part de "rapporter" (annuler) facilement les naturalisations prononcées avant le début de la guerre en faveur de "étrangers ressortissants ennemis", et d'autre part de ne plus accorder automatiquement la nationalité française - à leur majorité - aux enfants nés en France de parents étrangers. Viviani ne faisait pas là acte de xénophobie mais cherchait à vider un abcès de revendications nationalistes appelant depuis 1915 à mener une "Chasse aux Boches" (titre d'un article du Dr. Poirier de Narçay, député de Paris, paru dans L’Express du Midi du 8 mars 1916). Avec les difficultés rencontrées sur tous les fronts, les appels à la dénaturalisation des ressortissants ennemis suspects (moins d'une vingtaine de cas depuis août 1914) devinrent très pressants à l'été 1916 (Léon Daudet, dans L’Action française du 26 juin 1916, dénonçait par exemple la volonté de Viviani d'exclure de tout risque de dénaturalisation les ressortissants ennemis combattant dans l'armée française ou dans l'armée d'un pays allié). La loi effectivement votée le 4 octobre 1916 durcit celle du 7 avril 1915 pour les étrangers naturalisés français avant le début de la guerre n'habitant plus la France, mais plutôt que de l'abolir, elle se contenta de la compléter en donnant des garanties aux engagés dans l'armée française (dont la Légion étrangère). 
7) - "tous les 6 mois" : les permissions réglementaires (hors des demandes exceptionnelles dont celles liées à des blessures) de 40 jours par an avaient été suspendues pour les soldats du front (pas de l'arrière) dès le début de la guerre. Elles furent rétablies pour les officiers du front en mars 1915. Des parlementaires réclament alors que les combattants en profitent aussi (éventuellement en se trouvant relayés en première ligne par des "embusqués" de l'arrière). Joffre généralise le système à tous les soldats en juin 1915. A partir de juillet 1915 et jusqu'en octobre 1916, le nombre des permissionnaires d'un régiment ne peut pas dépasser en même temps plus de 3 à 4% de l'effectif d'une unité combattante. La réforme d'octobre 1916 - que Paul évoque - fixe le droit de chaque soldat à trois permissions de chacune une semaine (hors transport) par an. Cependant les chefs de corps, craignant de manquer d'hommes (les "grandes boucheries" de Verdun et de la Somme en consomment énormément) ne respectèrent pas ce droit : des refus et des suspensions de permissions firent chuter le taux de permissionnaires à moins de 2% des effectifs, ce qui engendra des désertions, suicides et mutineries à partir de février 1917. En juillet 1917 Pétain fit obligation de respecter la réforme d'octobre 1916 et - afin de rattraper les retards - poussa le taux jusqu'à 50% pour les soldats sortant d'une offensive.
8) - "La Victoire, Gustave Hervé, L'Œuvre" : Paul en a parlé dans sa lettre du 5 octobre 1916.
9) - "errements" : allusion au nationalisme allemand et au chauvinisme français, dont l'un des chantres est à l'époque Léon Daudet.
10) - "les fameux QB" : initiales obscures, peut-être en allemand, qui semblent désigner les "va-t-en-guerre", "pousse-au-crime" et autres "stratèges de comptoir" et "jusqu'au-boutistes", tous bellicistes et responsables de la "marche à la guerre" puis du refus de toute négociation de paix.
11) - "Deutschland über alles" : hymne patriotique allemand ("L'Allemagne par-dessus tout") considéré par Paul comme nationaliste ("L'Allemagne au-dessus de toutes les nations"). 
12) - "le sieur Abd el Malek" : sans doute par dérision du titre d'émir ("prince") d'Abdelmalek, chef des rebelles marocains, Paul le qualifie ici civilement de "sieur" après l'avoir dit - de façon républicaine - "citoyen" dans sa lettre du 28 septembre 1916. Paul, et ses collègues du Groupe mobile de Taza, conservent un mauvais souvenir de la campagne de l'hiver 1915-16 contre Abdelmalek qui se termina lors de la bataille de Souk El Had des Gheznaïa, le 27 janvier 1916, par la fuite des rebelles dont le camp était pourtant encerclé (le livret militaire de Paul indique qu'il participa à cette opération).
13) - "Herriot au Journal" : Édouard Herriot (1872-1957) était alors sénateur maire radical-socialiste de Lyon. Paul a parlé élogieusement de lui - sans le nommer - dans ses lettres du 1er décembre 1914 et du 25 février 1916. Cette fois Paul le nomme et s'emporte contre lui. L'article du Journal qui déclenche sa colère n'a pas été retrouvé. Cependant, Paul - plutôt républicain, humaniste, athée voire anticlérical, assez favorable aux idées radicales-socialistes - avait pu trouver dans la presse d'octobre 1916 trois informations qui avaient de quoi l'inciter à crier à la trahison de Mr Herriot : cet humaniste appuyait Lyautey dans la colonisation du Maroc (il préfaça aussi, en décembre, alors qu'il devenait ministre des Transports et du Ravitaillement dans le gouvernement d'Aristide Briand, un livre favorable à toute colonisation française dont celle - éventuelle - de la Macédoine !) ; cet anticlérical se souciait en tant que Président du Comité de l'Institut musulman de faire construire aux frais de la République, à l'usage des soldats musulmans des troupes françaises, une mosquée à Paris et deux hôtelleries de pèlerins sur les lieux saints du Hedjaz ; ce radical-socialiste applaudissait à la Grande Révolte arabe contre les Turcs déclenchée par les agents d'influence britanniques et français en Arabie (cette révolte, préparée par les accords secrets Sykes-Picot du 16 mai 1916 et commencée en juin 1916 à La Mecque, avait rapidement inspiré le soulèvement des rebelles berbères au Maroc, cette fois avec le soutien de l'Allemagne - et de l'Espagne - contre le sultan et la France, dont Paul était alors là l'un des soldats).
14) - "fiche électorale" : bulletin de vote.

mardi 27 septembre 2016

Lettre du 28.09.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 28 Septbr 1916

Ma Chérie,

Je reçois le même jour tes lettres des 18 et 20 courant.
Quelle bêtise que d’aller au-devant des difficultés et des histoires ! Je t’avais déjà dit l’autre jour de ne pas pousser plus loin l’affaire de Mme Robin (1), attendu qu’après la guerre il y aura probablement une loi accordant une diminution de loyer aux mobilisés. Donc, en attendant, nous ne pouvons qu’y gagner. Et tu vas exprès trouver Mme R. pour aller sommer de payer !!! Il en est ainsi avec beaucoup de tes démarches. L’histoire de l’école (2)  par exemple. Quel but pratique vois-tu donc là-dedans ? De payer 300 Frs. pour apprendre des choses qui ne te serviront probablement jamais, vu les enfants que tu ne peux pas abandonner ? Tu constates toi-même avec juste amertume que même des amis et connaissances auxquels tu ne demandes rien, se laissent contaminer par l’antibochisme (3) et tu te figures qu’un patron auquel tu demandes un emploi ne regarde pas à ta nationalité ? Je me suis engagé dans la Légion volontairement, obéissant à mon sentiment, tout en pensant que ma famille serait tranquille ainsi pendant la guerre. S’il est malheureusement vrai que tu as eu des embêtements qu’on aurait pu réellement avoir la délicatesse de t’éviter, il ne reste pas moins vrai que personne ne m’a forcé de venir ici : La préfecture a voulu me délivrer un passeport pour l’Espagne : j’avais la veille de la guerre une vingtaine de mille francs dans une caisse et j’aurais donc tranquillement pu aller vous rejoindre à St Sébastien (4). Je ne l’ai pas fait, et, après plus de 2 ans de guerre, il est logique que je reste à mon poste sans demander d’aller dans un camp de concentration (5) où je serais hors de danger, mais ce qui me ferait violer ma signature apposée sur mon acte d’engagement, comme j’aurais été malhonnête d’aller avec les fonds de la maison en Espagne. Le gouvernement ne m’a point garanti en échange que mes biens seraient respectés et s’il les a séquestrés 4 mois plus tard j’ai, malgré tout, la confiance qu’on me les rendra. Tu ne demanderas donc point au Garde des Sceaux de me faire retirer du régiment, mais si tu en as si gros sur le coeur tu peux lui exposer, si tu veux, notre situation et l’injustice que tu vois dans le fait que L., le seul de nous trois (6) resté chez lui, tâche de frustrer ses 2 associés, tous les 2 sous les drapeaux ! Quant à la procuration qui te permettra d’aller vérifier les comptes avec Mr Penhoat, je te la donnerai promptement le moment venu. Il suffit cependant pour le moment que Mr. P. et le séquestre demandent la remise des comptes exacts de la maison, après quoi on décidera. Penhoat du reste s’y connaît aussi suffisamment.
Mr. Penhoat est du reste presque dans le même cas que nous. Il avait en Août 14 seulement 8000 Frs. environ en caisse, tandis que moi j’en avais retiré 3000. Mais ces 8000 Frs. sont naturellement mangés en 2 ans et la maison Jn. P. (7), si elle peut être continuée plus tard sous le même nom par P. figure bien entendu sur les comptes de L.L. et Cie (8).
Mon ami Sanders de T.P. Thomas & Co Cardiff (9) m’envoie quelques journaux anglais par lesquels je vois que malgré les raids répétés des Zeps (10), on ne juge pas en Angleterre la guerre d’un point de vue aussi passionné qu’en France, mais beaucoup plus froidement. Les Allemands tâchent d’obstruer le canal de Suez ? All right (11)! Après la guerre et pendant 5 ou 10 ans leurs bateaux n’y passeront pas. Ils torpillent nos bateaux ? Well (12) - mais ce qui leur restera de leur flotte de commerce viendra remplacer après la paix notre tonnage perdu. Reste seulement à savoir lequel de nous sera le plus fort. Nous sommes sûrs de notre victoire - tout le reste se règlera tout seul.
Dans un journal anglais illustré, le “Daily Mirror” (13), je trouve bien par ci par là l’expression “The Huns” (14) mais c’est plutôt une exception. L’ami Watson (15), qui était comme capitaine dans l’armée anglaise, ne m’a pas donné de ses nouvelles depuis 2 mois. Serai-il blessé ou tombé ? 
L’idée de Georges au sujet des prisonniers n’est pas banale. Elle prouve incontestablement que le petit bonhomme  commence sérieusement à penser (16). Ne marques-tu pas la taille des enfants à la porte de la cuisine ? Je me figure toujours Suzanne comme ayant le plus grandi et changé. L’expression de sa petite figure sur la dernière photo n’est plus du tout aussi “bébé” - comme j’aurais aimé la revoir !
Le citoyen Abd el Malek (17) commence de nouveau à donner de ses nouvelles et nous promet une campagne d’hiver qui prouvera une fois de plus qu’il faut des soldats et des officiers au Maroc ! J’aurais réellement préféré passer ici encore tout un mois que de grimper les mamelons du côté d’Ain Drop et y patauger dans la boue. Le poste d’ici sera bien mieux fait et aménagé que les autres que j’ai vus jusqu’ici. Tous les bâtiments sont construits en pierre et la Compagnie qui prendra garnison ici n’aura plus grand’chose à faire car le poste sera livré “clefs en mains”.
Comme il faut quand même songer à la campagne d’hiver, je te prie de m’envoyer à l’occasion un de mes caleçons d’hiver et une paire de gants chauds. Mais ne m’envoie pas d’argent - c.à.d. en Octobre - car je n’ai presque rien dépensé ce temps-ci.
Mes meilleures caresses.

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Mme Robin" : logeuse des Gusdorf à Caudéran. Marthe s'obstine à vouloir lui payer ponctuellement et intégralement ses loyers alors que Paul voudrait profiter du moratoire qui les retarde de trois mois et du plafonnement consenti en faveur des familles de soldats sous les drapeaux.
2) - "l'école" : Marthe s'est inscrite à des cours d'hôtellerie.
3) - "antibochisme" : ce mot existait à l'époque pour désigner un antigermanisme à la fois populaire (instinctif) et radical (racial). Paul l'emploie pour la première fois pour mieux souligner l'iniquité de sa situation : alors qu'il a fait le choix raisonné de s'engager dans l'armée française, sa famille et lui-même subissent "l'antibochisme" et ses biens sont séquestrés. 
4) - "Saint-Sébastien" : ville balnéaire - alors huppée et très cosmopolite - de la côte basque espagnole où Marthe et les enfants se trouvaient en vacances au moment de la mobilisation générale française du 2 août 1914.
5) - "camp de concentration": camp de regroupement où l'on internait les civils étrangers. Il y eut 60 à 70 de ces centres en France et en Algérie.
6) - "nous trois" : les associés Leconte, Penhoat et Gusdorf.
7) - "maison Jn. P." : Il semble que Jean Penhoat ait constitué à son nom, et avec ses propres fonds, une succursale de la société Leconte. 
8) - "L. L. et Cie" : société Lucien Leconte & Compagnie (dont Penhoat et Paul Gusdorf sont associés) 
9) - "T.P. Thomas & Co. Cardiff" : cette société a déjà été diversement désignée à 4 reprises en 1916 dans le courrier de Paul, les 23 janvier, et 3, 6 et 20 février. Il semble qu'il s'agisse d'une société galloise à la fois partenaire et concurrente de celle de Paul, et que Sanders, l'un de ses employés, soit devenu l'un des amis de Paul. 
10) - "les Zep." : les Zeppelins, ballons dirigeables allemands, bombardèrent Londres et le sud de l'Angleterre à plusieurs reprises en 1914, 1915 et 1916 (ce que l'Histoire retient sous le nom de "First Blitz"), et allèrent jusqu'en Écosse en 1917.
11) - "All Right !" : "Très bien !"
12) - "Well !" : "Hé bien !"
13) - "Daily Mirror" : journal britannique lancé en 1903, devenu en 1904 le premier au monde illustré exclusivement de photographies. Populaire - mais pas populiste - et conservateur, réputé sérieux et bien informé, il est durant la Grande Guerre la première fenêtre des Britanniques sur les opérations de leurs armées.
14) - "The Huns" : Les Huns. Paul réprouve comme passionnelle, donc aveuglée, l'assimilation des Allemands de 1914-18 aux hordes d'Attila au Ve siècle.
15) - "L'ami Watson" : le dernier courrier adressé à Paul par cet ami britannique date de mai 1916 (voir la lettre de Paul du 15). Watson y annonçait son départ pour le front français. Entre temps les Alliés franco-britanniques ont déclenché le 1er juillet la terrible Bataille de la Somme (alors encore active, elle ne s'achèvera qu'en novembre) au cours de laquelle moururent ou disparurent 206 000 Britanniques : Paul a de bonnes raisons de s'inquiéter du sort de son ami.
16) - sérieusement à penser" : ce "petit bonhomme" deviendra le grand philosophe Georges Gusdorf. 
17) - "Abd El Malek" : considéré comme le chef des rebelles marocains, plutôt conservateur que révolutionnaire, Abdelmalek est alors "la bête noire" des Français. Paul le dit "citoyen" par antiphrase. Cet émir, colonel des renseignements puis général ottoman, devenu agent de l'Allemagne pour introduire la "Révolte arabe" au Maghreb au profit de l'Allemagne, reprend l'offensive en bordure sud du Rif neuf mois après avoir de justesse échappé à la Légion en janvier-février 1916. Son camp sera de nouveau détruit en avril 1917 ; sa stratégie d'empêchement de l'unification du Maroc par les Français sera définitivement brisée par Lyautey en juin 1917 ; lui même sera tué par l'Armée française près de Tétouan en août 1924.

18) - "Aïn Drop" : En fait "Aïn Dro". Paul n'est jamais encore allé sur ce site proche de l'oued Hanimou, sur le versant sud du Rif; le Groupe mobile de Taza (dans lequel il est parfois versé) conserve le très mauvais souvenir d'y avoir été attaqué de nuit, en novembre 1915, par les rebelles d'Abdelmalek. 

mardi 13 septembre 2016

Lettre de Marthe du 20.09.1916

Hélène Siret, employée de Marthe
Nous intercalons ici une des rares lettres de Marthe que Paul ait conservées. Comme il s’en est déjà expliqué, le manque d’intimité et de place dans son paquetage justifiait qu’il détruisît systématiquement sa correspondance. Cette lettre avait dû, pour une raison que nous ignorons, être renvoyée à Caudéran.
Marthe avec Suzanne et Georges en mai 1914


Caudéran, le 20 Sept. 1916


Chéri, 

J’ai reçu aujourd’hui ta carte du 11 et ta lettre du 9 Sept. Cela fait, en effet, dans la semaine entre le 3 et le 9 Sept, 3 correspondances, deux lettres et une carte. Je suis toujours très déprimée et ne sais pas trop quoi faire pour me remonter. Leconte n’a toujours pas envoyé le mandat et je suppose qu’il a eu vent de notre démarche et qu’il ne s’exécutera plus ce qui sera pour le moins ennuyeux. Enfin, je tâcherai d’obtenir un laissez-passer pour Nantes et j’irai les premiers jours d’octobre, aussitôt après avoir consulté Me Lanos. 
Les enfants, heureusement, paraissent se remettre. La Petite ne mange toujours pas, mais elle est aussi gaie qu’autrefois. Quant à Georges, je ne m’explique pas bien ce qu’il a eu ou ce qu’il peut avoir pour avoir la figure si fatiguée. Il mange bien, s’amuse comme d’habitude et ne se plaint de rien. Peut-être qu’il grandit tout simplement. L’année dernière, il a eu aussi une très mauvaise passe, et après l’avoir surmontée nous avons constaté que c’était la croissance qui l’avait fatigué. Hél. est de nouveau comme d’habitude. Probable que sa fatigue était réelle et qu’elle avait besoin d’un peu de repos. Ce voyage chez ses parents a été une bonne diversion, quoiqu’accompli dans une douloureuse circonstance. 
Quant à Mme Penhoat, que veux-tu, je ne peux pas la juger sans toucher à la personne sacrée de ton ami… Comme je ne veux pas te froisser, je me suis abstenue tout à fait. Elle est d’ailleurs convaincue que son Jean, qu’elle aime follement, lui reviendra complètement changé, et je le lui souhaite. Malgré la gaieté de son tempérament, elle a cruellement souffert.
Je l’ai priée de passer chez la directrice de l’école hôtelière dont je t’ai parlé l’autre jour, pour lui exposer mon cas et lui demander si elle serait disposée à m’accueillir. Dis-moi donc ce que tu penses de cette idée. Pour entrer quelque part, il me faudrait évidemment une recommandation. J’ai parlé de ce projet à Mr. Wol. l’autre jour, mais lui aussi, il trouve toujours ma nationalité gênante dans tout ce que je pourrais entreprendre, quoiqu’il soit convaincu que cela ne devrait pas être ainsi… Mais voici encore une preuve comme ma situation est hargneuse: Mme Diet m’a rapporté ce matin un rideau que je lui avais prêté en Mars dernier et que je lui avais réclamé depuis deux fois par lettre. Elle s’excusait abondamment qu’elle avait eu des ennuis avec la Police à cause de ses visites chez moi, que son mari également a dû venir chez le Commissaire pour s’expliquer, qu’à la suite de cela probablement il a dû quitter Bordeaux, qu’en conséquence je devrais l’excuser, etc etc…
Alors, comment ne pas se désoler de plus en plus et toujours de nouveau? C’est sûrement très beau d’être martyr, mais il faut être né pour cela. Je ne le suis pas, et si je l’étais j’aurais mieux choisi une meilleure cause pour me sacrifier.
Je souffre et je secoue mes chaînes. Et toujours de nouveau je me trouve - et nous tous - pris comme dans un élan, qui au moindre mouvement en travers de notre part, semble prêt à nous broyer. Que cet affreux cauchemar ne trouve pas de fin aussi - c’est extraordinaire. 


(La fin de la lettre est perdue.)