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lundi 2 janvier 2017

Lettre du 03.01.1917

Femmes zayanes (Wikipedia)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 3 Janvier 1917

Ma chère petite femme,

Faisant suite à mes lignes d’hier, je te retourne aujourd’hui, sous pli séparé, la 3° feuille de Nantes, de sorte que tu pourras maintenant relier de nouveau ce document. Ce qui choque dans ce jugement, c’est la généralisation de tous les cas qui ne sont pas examinés dans leurs détails, mais condamnés en bloc, sans aucune exception. Et l’esprit du jugement est aussi étroit que celui des Nantais ou des Bretons (1) en général - je dirais presque qu’il est royaliste et je ne crois point qu’à Paris ou à Bordeaux par exemple on aurait jugé si superficiellement une chose pourtant si grave pour les intéressés. Ce qui m’a fait réfléchir aussi plus que de raison, ce sont les prétendues raisons que L. peut invoquer pour avoir si radicalement changé d’opinion à mon égard. Il ne peut avoir aucun motif tant soit peu sérieux ; cela ressort déjà de son attitude d’au début de la guerre où il semblait même être réellement soulagé de ma résolution de m’engager dans la Légion. Je pourrais aussi tracer un parallèle avec son attitude dans la question religieuse. Libre penseur et presque libertaire autrefois, il se moquait de l’église (2) et du clergé et divorçait pour se remarier peu après, ce qui est contraire aux lois de l’église. Mais déjà lors de la première communion de Jean (3) il avait viré de bord et commençait à faire l’homme dévot ; d’après Penhoat il serait donc maintenant presque orthodoxe. Les raisons n’en sont certainement pas à chercher dans ses idées religieuses, mais uniquement dans une pensée pratique ! C’est qu’il sent enfin - à son âge - que dans le milieu du haut commerce de Nantes (pays essentiellement royaliste - Mr. le marquis de Dion (4) député) la religion peut lui être utile ! Il doit en être de même avec le chauvinisme. Ayant très peu de connaissances et de fréquentations, il tire ses convictions des journaux - il a donc dû arriver à cette conclusion que pour être bon Français il faut être chauvin (5) et c’est dans cet ordre d’idée qu’il a commencé sa campagne contre moi en changeant complètement d’idée - car il ne peut avoir aucune raison sérieuse contre moi. Seulement il se trompe rudement en se figurant qu’il m’a complètement dans sa poche et sous sa coupe. Laissons finir la guerre et nous verrons.
Je m’étonne que pour la question d’une permission pour moi tu sois restée jusqu’au dernier moment optimiste, tout à l’encontre de ton tempérament. As-tu réellement cru que la petite lettre - très gentille du reste - écrite par Suzette (6) au Colonel et adressée ou plutôt arrivée chez le Colonel Commandant le Territoire de Taza aurait un effet ? J’ai pu voir cette lettre ici il y a quelques jours et si je n’insiste pas à ce sujet, c’est pour éviter une nouvelle discussion aigre-douce entre nous. Je sais bien entendu que vos intentions (de toi et des enfants) sont les meilleures - mais que tu ne veuilles pas comprendre que des interventions de ce genre ne peuvent que me rapporter des désagréments !!!! Je n’ai pas perdu un jour pour t’annoncer qu’il va y avoir un changement dans le régime des permissions, et si je n’en obtiens pas, ce ne sera réellement pas de ma faute. Mais de ton côté, tu ne devrais pas non plus t’acharner à me créer artificiellement des obstacles, alors que tu sais de ta propre expérience qu’en ce moment les autorités ne se laissent point guider par leurs sentiments (7).
Ton information au sujet d’une sortie du Groupe Mobile de Taza était inexacte. C’étaient les Gr. M. du Sud et de l’Occidental (Bou Denib et Tadla (8)) qui ont eu quelques rencontres très sanglantes, mais victorieuses, avec les rebelles. Nous autres cependant allons incessamment sortir si le temps reste beau, probablement contre Abd el Malek (9), qui se tient toujours contre la frontière du Rif espagnol. Avec le temps actuel, il fait bon marcher dans la journée, mais les nuits sont froides, surtout avec un seul couvrepieds sous la petite tente.
Est-ce que mes deux colis sont enfin arrivés ? Et les enfants n’étaient-ils pas désappointés par suite du retard apporté par le Père Noël ? J’espère que les 2 paquets sont au moins arrivés pour le 1° de l’an.
Lucien Leconte (10) n’aura certainement pas le temps long (11) s’il est parti pour le front avec le 1° Zouave. Car ces troupes d’Afrique sont des régiments de choc et il serait étonnant que L. s’en tire sans égratignure. Comme il était toujours un peu fainéant de nature, il changera peut-être de caractère ou plutôt il s’en achètera un. Mais comme homme d’affaire il ne vaudra certes pas grand’chose, car il manque complètement d’initiative.
Mes meilleurs baisers pour toi et les gosses, bien le bonjour pour Hélène.

Paul

Si j’avais la chance de venir au moins pour ta fête (12). Je l’ai rêvé cette nuit !




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "des Nantais ou des Bretons" : ces amalgames surprennent sous la plume de Paul, habituellement plus respectueux des différences individuelles puisque victime, lui-même, d'amalgames iniques. La surprise est d'autant plus grande qu'il met dans le même sac (celui des républicains ?) Paris et Bordeaux !
2) - "l'église" : en fait l'Église (catholique romaine).
3) - "Jean" : d'après le contexte il s'agit vraisemblablement du fils cadet de Lucien Leconte, ici pour la première fois dénommé dans le courrier de Paul. 
4) - "Dion, député" : Jules-Albert de Dion (1856-1946), aristocrate déjà très célèbre en tant que cofondateur de l'entreprise de construction d'automobiles "De Dion - Bouton", fut député (de 1902 à 1923) puis sénateur (de 1923 à 1941) ultra-catholique d'extrême droite de la Loire inférieure (actuel département de la Loire Atlantique, chef-lieu Nantes). Antidreyfusard, violemment opposé à la séparation de l'Église et de l'État et à la saisie des biens des congrégations, viscéralement réactionnaire, il n'était pas aussi clairement royaliste que Paul le dit.
5) - "être chauvin" : l'idée que pour être bon Français il faut être chauvin n'était alors pas propre à Leconte. Paul, toujours prompt à dénoncer le chauvinisme allemand, sait par expérience ce qu'est le chauvinisme français. En s'exprimant ainsi il prend le risque d'être incompris par son éventuel censeur militaire (qui pourrait facilement confondre patriotisme et chauvinisme) et par le juge des naturalisations (qui pourrait s'émouvoir de voir Paul accuser implicitement la justice nantaise, donc française, d'aveuglement plus ou moins royaliste et chauvin).
6) - "Suzette" : Suzanne, l'aînée des enfants de Paul et de Marthe, n'a alors que 7 ans et demi. 
7) - "par leurs sentiments" : par crainte de manquer d'hommes, les chefs militaires n'appliquent pas le nouveau régime des permissions fixé en octobre 1916 à 3 fois une semaine par an. Les mutineries qui commencent en France en février 1917 ont pour principale origine le non respect de ce droit.
8) - "Bou Denib et Tadla" : Bou Denib (actuel Boudnib) abritait un camp de la Légion au sud du Haut Atlas, à 250 km à vol d'oiseau au sud de Taza. Un bruit avait couru au début 1915 (voir la lettre du 3 mars 1915) selon lequel le bataillon de Paul s'y déplacerait. Tadla (en fait Kasba Tadla) se situe à mi-chemin de Fès à Marrakech, à l'extrémité occidentale du Moyen Atlas, à 280 km au sud-ouest de Taza. Paul avait rapporté dans sa lettre du 25 février 1916 la rumeur disant que son régiment s'installerait sous peu à Tadla. Marthe se réfère à la presse, qui annonce par anticipation la mise en route de la phase 4 du plan de Lyautey de pacification générale du Maroc par une attaque simultanée contre les rebelles de l'Ouest et du Sud. Paul, lui, se réfère aux combats qui ont commencé le 2 janvier 1917 contre les Zayanes à partir de Tadla et contre les Beni Ouaraïn (repliés au sud car vaincus depuis un an dans le secteur de Taza) à partir de Bou Denib.
9) - "Abd el Malek" : le chef des rebelles nationalistes du Maroc septentrional, Abdelmalek, déstabilisé et affaibli par la défaite des Beni Ouaraïn et la prise de son propre camp de Souk el Had des Gheznaïa par la Légion le 27 janvier 1916, recommence à faire parler de lui en septembre 1916. Il a en effet retrouvé des forces et réorganisé sa guérilla à partir du versant sud du Rif (dont le Groupe Mobile de Taza - auquel participe Paul - verrouille les sorties vers le sud-est et le sud-ouest du Maroc).
10) - "Lucien Leconte" : il s'agit du fils aîné de l'associé de Paul, Lucien Leconte, également prénommé Lucien. Il est le fruit du premier mariage mentionné plus haut.
11) - "le temps long" : Paul veut sans doute dire que Lucien Leconte ne va pas s'ennuyer. On ne peut exclure que, subconsciemment, il pense aussi que ce soldat "n'en aura pas pour longtemps" (ses jours sont comptés, il ne fera pas long feu... ). Si telle est sa pensée, Paul n'apparaît pas ici sous son meilleur jour, mais il exprime la profondeur de la trahison dont il se sent victime de la part de son associé.

12) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, née le 30 janvier 1880.

vendredi 14 octobre 2016

Lettre du 15.10.1916

Nantes, 1916 (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Touahar, le 15/10/1916

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte d’avant-hier par laquelle je t’ai déjà accusé réception de tes lettres des 3 et 4, des cartes postales et des journaux. Ce matin même j’ai reçu une lettre de Mr. Penhoat qui m’annonce qu’il a demandé les comptes à Leconte aussi bien pour lui que pour Me Palvadeau (1) et qu’il va me tenir au courant aussi bien de la réponse de Nantes que de celle de Me Bonamy à qui il a confirmé sa dernière lettre. J’aurais préféré que vis à vis de Leconte Penhoat fasse semblant de ne s’occuper que de ses propres intérêts et non des nôtres, mais puisque c’est chose faite, n’en parlons plus ; je vais toutefois en faire l’observation à Penhoat.
Pour ce qui concerne le conseil de Me Lanos, si dans le fond son raisonnement est juste, il y a cependant une chose qui est irréalisable : aucun officier, ni le lieutenant ni le capitaine ne peuvent délivrer le document dont parle Me Lanos. Ce n’est qu’en quittant l’armée que le soldat reçoit un certificat de bonne conduite délivré par le Colonel et le Conseil d’Administration à Bel Abbès. Et ce certificat, il n’a même pas le droit de le demander : on le lui délivre au moment de sa libération sur demande ou plutôt avis de son Commandant qui est communiqué sous pli confidentiel. Il m’est donc absolument impossible de faire cette démarche : le résultat en serait négatif sans aucun doute et tout ce que je pourrais gagner serait que ma situation plutôt pénible serait connue par le Capitaine, sur lequel elle ne ferait point une bonne impression. Au surplus, nous avons reçu un nouveau Capitaine quelques jours avant de partir pour Touahar de sorte que celui-ci, qui connaît encore très peu les hommes, devrait consulter les sous-officiers et leur exposer donc aussi mon cas pour connaître leur appréciation, ce qui contribuerait à rendre mon cas presque public. Car le seul Lieutenant qui restait à notre Compagnie (l’autre avait été tué il y a quelques mois) est parti avec le précédent Capitaine au front en France. Je ne vois donc pas beaucoup de chances de réussir (2), et je ne te cache point que le projet d’interjeter appel ne me sourit pas non plus bien que nous puissions alors faire juger l’affaire devant la Cour d’Appel de Bordeaux. Mais il nous faudrait un nouvel avoué agréé à la Cour d’Appel et, je crois, encore au surplus un avocat (agréé) d’où de nouveaux frais énormes sans la certitude d’un succès. Donc, comme solution, je ne vois que ceci : laisser faire Mr. Penhoat seul et attendre les comptes de Nantes soit par son entremise soit par celle de Me Bonamy ou Palvadeau.
Ta lettre du 6 courant me parvient à l’instant même. Tu dois certainement faire erreur quant au capital qui se trouvait entre les mains de Penhoat au début de la guerre car à moi P. avait toujours parlé de 6 à 8000 Frs.! Enfin, attendons les évènements pour faire des plans pour l’avenir. Je te répète que si réellement je ressentais par trop les effets du chauvinisme (3), je n’hésiterais pas à quitter Bordeaux et la France, estimant que ce que j’ai fait est suffisant pour m’acquérir le droit de cité. Je préfèrerais naturellement y rester, mais j’envisage sans trop de crainte un changement. 
Mme Robin, qui, réellement , peut se dire très favorisée, vu que nous n’avions pas besoin de payer, serait imprudente de garder le surplus de l’argent sous prétexte que cette somme est un acompte sur le prochain trimestre. Notre loyer est en effet payé d’avance jusqu’au 1° Novembre !!! (4)
Je t’ai toujours accusé réception de ta correspondance et n’ai donc point reçu d’autres lettres que celles mentionnées. Si, comme il paraît, nous rentrons jeudi ou vendredi à Taza, je pourrai de nouveau écrire un peu plus longuement. Car sans parler de l’incommodité de notre guignole (5), nous avons ici à peine une heure par jour loisible. 
La cherté des vivres, étoffes etc. telle que tu me la dépeins est tout simplement incroyable, et je me demande si réellement il se peut que l’augmentation soit encore plus sensible en Allemagne. Tous les détails de la vie politique m’intéressent si peu maintenant ! Je n’attends que la fin de la guerre - mais ne crois pas pour cela que je me fie beaucoup au contenu des journaux ! Je les lis pour me tenir tant soit peu au courant, mais au fond avec bien moins d’intérêt qu’un roman ou une poésie quelconque !
Reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Me Palvadeau" : maître Palvadeau
2) - "chances de réussir" : Paul veut manifestement apparaître comme un "bon Français potentiel", ce qui semble impliquer pour lui de taire ses démêlés judiciaires avec une entreprise française. Cette seule raison ne paraît pourtant pas suffire à justifier qu'il ne réclame en sa faveur aucun témoignage de ses chefs d'être au moins un "bon Légionnaire". Aurait-il à cette époque d'autres raisons de craindre un refus qui aggraverait son image à la Légion : son statut d'entrepreneur polyglotte et prospère ; son origine juive, ses penchants (attestés par ses commentaires de lectures) pour le pacifisme, le socialisme, le libéralisme ; sa vraisemblable incapacité physique à se distinguer par son ardeur au combat... ? En fait, on le découvrira plus tard, il se prévaut du fait qu'à la Légion il n'est pas d'usage pour un soldat de demander à ses chefs ce qu'ils pensent de lui pour s'entêter dans son habituelle attitude hautaine face aux autorités consistant à ne jamais rien leur demander parce que - selon lui - elles doivent d'elles-mêmes lui accorder automatiquement ses droits.
3) - "chauvinisme" : Paul nomme ainsi ce qui nuit à son image. Il ne dit pas "nationalisme" (encore moins "patriotisme"), un mot qui pouvait s'appliquer alors à n'importe quel pays engagé dans la guerre. Car le mot "chauvinisme" se réfère originellement à la seule France (dont Nicolas Chauvin était un soldat), de même que "jingoïsme" se réfère à l'Angleterre (Jingo étant le substitut de Jésus dans une chansonnette va-t-en-guerre britannique) ou "hanisme" à la Chine des Han, tous ces vocables désignant précisément un ridicule ethnocentrisme - voire tribalisme, clanisme ou castisme - réducteur. Paul, on le voit, s'en prend ici à la France, qui le déçoit, le trahit et qu'il pourrait envisager de quitter.
4) - "1er novembre" : Paul tient compte du moratoire de trois mois, que Marthe a sans doute ignoré.

5) - "guignole" : petite tente où l'on ne tient pas debout.

lundi 17 août 2015

Lettre du 18.08.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 18 Août 1915

Ma chérie,

Nous voilà enfin fixés : c’est samedi 21 courant que nous allons à Bou Ladjeraf (Maroc Oriental, via Oujda). Tu pourras donc, dès réception, m’adresser ta correspondance à cet endroit-là, toujours à la 24° Compagnie.
Ta lettre du 8 m’est bien parvenue, ainsi que le petit mot de Suzette. On voit que cette petite fiche est cette fois authentique ! 
Depuis hier le temps a changé quelque peu : les nuits sont bien fraîches et le matin, au réveil, il fait un petit vent presque froid, qui vient des hautes montagnes. De cette façon la grande chaleur ne commence que vers 10 hs du matin. 
Tu auras probablement lu que Mr. Millerand (1), Ministre de la Guerre, a répondu à une interpellation qu’il était impossible d’accorder des permissions aux troupes du Maroc, (on avait demandé cela pour les territoriaux, toujours favorisés) 1°) parce que le voyage de l’intérieur du Maroc en France dure 15 à 20 jours de sorte que la permission devra durer au moins 1 mois pour en valoir la peine, 2°) parce que l’effectif au Maroc ne permet pas d’accorder ces permissions même en nombre restreint. En cas d’urgence, le Général Lyautey examinera avec bienveillance les demandes individuelles. Comme déjà dit, il est aussi pour ainsi dire impossible que tu viennes ici. Il n’y a ni hôtel, ni restaurant ou café et chambres meublées dans un rayon de 100 à 120 km autour de Taza !!! Il faut donc patienter, toujours patienter.
Baboureau m’avait écrit une seule fois de Brest et je lui avais répondu par une carte postale. Depuis, j’ai été sans ses nouvelles ; je suis étonné que le jeune Desportes soit en Turquie (2); c’est certainement comme volontaire qu’il doit être parti !
J’aurais attendu que les relations entre la Prusse et les États du Sud (3) se seraient plus promptement gâtées, d’autant plus qu’il y existe toujours une certaine rancune de 1866 (4) qui n’a été qu’avivée par la croissance de la puissance prussienne. Ce qui empêche les petits États de se séparer, c’est qu’ils sont tous - sauf les 3 villes libres (5) - sous la coupe d’un monarch quelconque et que l’idée d’une république répugne à presque tous les Allemands. Les princes entre eux s’entendent certainement mieux que les peuples et leurs intérêts se touchent sur toute la ligne, d’autant mieux qu’il y a un peu partout des relations de parenté. Au surplus l’école allemande a toujours inculqué le chauvinisme à la jeunesse, l’église y a aidé aussi sans parler de l’école du régiment. Si tu entends parler des jeunes gens, même ici à la Légion, tu constate de suite une différence sensible même avec notre “classe”(6). Ces gens-là se croient réellement un peuple supérieur destiné à régner sur le monde. Il y a bien des exceptions - cela s’entend - qui, ayant vu le monde, ne disent rien lorsqu’on leur parle du “Vaterland” (7), mais d’une façon générale l’idée du “Deutschland über alles” (8) est bien le leitmotiv. Tu sembles oublier que le “jeune Wooloughan” a bien 45 ans et qu’il n’a jamais été soldat. Alors pourquoi doit-il s’engager dans la Légion à cet âge-là ? Car étant Américain, il ne peut pas aller dans un corps régulier (9)
Que tu t’entends maintenant si bien avec Mme Robin me fait sourire. J’avais vu, dès notre première visite, que cette femme ne représente pas le type de la bonne bourgeoise, chose qui t’a toujours plu (je veux dire un caractère qui sort un peu de la bonne vie régulière). Et pourtant dans ce cas, tu avais plutôt une répugnance, parce que d’après les potins du quartier elle s’était trop écartée de la bonne voie ! 
Nous voici à Taza dans la saison des figues, notamment des figues de Barbarie (Stachelfeigen). C’est un drôle de fruit qui est tout entouré d’épines et qui sort directement et par douzaines, d’une grosse feuille épaisse de 2 cm. Le goût est délicieux, beaucoup plus fin que celui de la figue ordinaire, tirant un peu sur la banane. Les grenades aussi commencent à mûrir et seront bons dans 2 à 4 semaines. Malheureusement les fruits doivent être plus rares à Bou Ladjeraf qu’ici.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                 Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Millerand" : Alexandre Millerand (1859-1943), ancien socialiste devenu patriote rassembleur de la gauche modérée, soutenu par Jean Jaurès, ministre de la Guerre du gouvernement René Viviani  (du 26 août 1914 au 29 octobre 1915 : c'est pendant cette période qu'il cherche à renforcer à effectifs constants l'Armée française intervenant au Maroc en limitant les permissions), puis Président du Conseil et Ministre des Affaires étrangères de janvier à septembre 1920, puis Président de la République de septembre 1920 à juin 1924 (il s'opposa en 1921-22 au Président du Conseil Aristide Briand qui souhaitait un rapprochement avec l'Allemagne vaincue alors qu'il prêchait lui-même la fermeté et le strict paiement des réparations).
2) - "en Turquie" : la Bataille des Dardanelles (dite aussi de la Péninsule de Gallipoli), commencée en avril 1915 connaît en août un nouveau pic avec la tentative de débarquement des Alliés dans la baie de Suvla, au nord de la péninsule. La bataille ne se terminera qu'en janvier 1916. Paul s'étonne qu'un jeune homme - donc à peine formé - fasse partie de l'expédition et suppose donc qu'il était volontaire. Cependant rien dans le courrier de Paul ne nous informe de l'identité de ce "jeune Desportes" et de son père "Mr. Desporte" (le "s" final paraît aléatoire).
3) - "États du sud" : notamment le Grand duché de Bade et les royaumes de Bavière et de Wurtemberg, monarchiques mais beaucoup plus libéraux que la Prusse.
4) - "1866" : victoire de la Prusse sur l'Autriche et les principaux États de la Confédération allemande. Paul voit dans cette victoire l'origine du nationalisme allemand qui se concrétisa par la fondation du Second Reich  à Versailles en 1871.
5) - "trois villes libres" : Hambourg, Brême et Lübeck.
6) - "notre classe" : Paul met les guillemets car il s'agit autant de classe sociale que de génération démographique et de formation culturelle.
7) - "Vaterland" : patrie (terre des pères). Selon Paul, mot-clé du patriotisme.
8) - "Deutschland über Alles" : l'Allemagne au-dessus de tout (et de tous). Selon Paul, expression-clé du nationalisme.
9) - "un corps régulier" : Paul tente de convaincre Marthe que le cas de son ami Wooloughan n'est pas comparable au sien en prétendant à tort (vraisemblablement en toute conscience) qu'un ressortissant d'un pays neutre ne pourrait pas s'engager dans un corps régulier français, par exemple la Légion étrangère. Par ailleurs il n'expose pas que cet Américain, manifestement trop âgé pour être engagé dans une armée, pourrait éventuellement rejoindre " l'American Ambulance Field Service" créé par les U.S.A. en 1914.

jeudi 6 août 2015

Lettre du 07.08.1915

Document Delcampe

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 7 Août 1915

Chérie,

C’est encore du Poste de Police de Taza où je suis de garde que je t’adresse cette lettre. Complétant celle d’hier, je veux encore te dire - car ce point semble te préoccuper beaucoup - que le combat à la baïonnette n’existe pour ainsi dire pas ici. Le Marocain comme le Musulman (1) en général considère comme un honneur d’être tué par un coup de feu, mais il fuit presque toujours l’attaque à l’arme blanche parce que, tué par la baïonnette, il n’ira pas au ciel (2)
Les mauvaises nouvelles de ta santé que tu me donnes commencent à m’inquiéter sérieusement. J’aurais cru qu’après le sevrage de notre petite fille, tu aurais au contraire repris des forces, d’autant plus que Suzanne doit déjà s’occuper un peu à surveiller sa soeur et son frère. Et c’est le contraire qui se produit. Evidemment le temps actuel n’est pas fait pour calmer des nerfs révoltés, mais tu devrais penser néanmoins que je suis ici au Maroc bien moins exposé que des millions d’autres sur le front de France. Est-ce que tu peux au moins dormir pendant la nuit ou bien as-tu aussi des insomnies ?
En te comparant aux femmes allemandes, ou plutôt en disant qu’elles feront la même évolution que toi, tu oublies certainement qu’ayant quitté l’Allemagne depuis bientôt 7 ans, tu as eu, tout en étant dehors, pas mal de peine à reconnaître que le “Deutschland über alles” (3) n’est qu’un bon petit moyen pour chauffer le patriotisme. Que des mots ou des phrases comme “Erbfein” (4) ou “le degré de civilisation se mesure d’après la consommation d’eau” (voir Emma) (5) ont été faits pour les besoins de la cause. Mets-toi donc à la place des femmes allemandes qui ont des maris, des fils dans l’armée, qui lisent exclusivement les communiqués etc. allemands, qui, même si elles ont une fois franchi les frontières n’ont vu que la surface de la vie ; qui d’après les cabarets de Montmartre ou les music-halls de Paris jugent le peuple ! Peux-tu réellement te figurer que des femmes comme cela puissent faire la révolution ? Nous avons ici un jeune homme, tchèque, qui a travaillé dans les mines de houille de Westphalie avant de venir dans les mines du Nord de la France. Il a été aussi à Gilsenkirchen à la G.B.A.G. (6) et reçoit encore de temps à autre des lettres de là-bas par la Suisse. On lui écrit que dans beaucoup d’usines des femmes ont remplacé les hommes ; elles travaillent aussi longtemps que les hommes mais sont moins payées ; or il est arrivé à plusieurs reprises qu’elles réclament une réduction des heures de travail à cause de leur famille ; elles ont aussi timidement critiqué la guerre qui les prive de leur budget habituel : En réponse on a réduit, à titre de punition, le salaire de celles qui ont ainsi agi et on les a menacées de les mettre purement et simplement à la porte ... Je ne dis nullement que le peuple allemand ne soit pas intelligent. Je dis seulement qu’ils sont trop habitués à marcher “en rangs serrés”, trop disciplinés et militarisés pour avoir seulement l’idée de se révolter. J’ai constaté ici aussi à la Légion que le chauvinisme (7) allemand est effrayant et que même des jeunes gens qui ont fait de très mauvaises expériences en Allemagne ont une confiance aveugle dans l’Empereur et le Gouvernement.
Plus il y aura de peuples impliqués dans le conflit actuel, mieux cela vaudra pour en activer la fin. Mais il est à remarquer que l’accord turco-bulgare (8) semble loin d’être chose faite ; c’est du moins ce que raconte l’Echo d’Oran. Le même canard parle sérieusement d’une intervention du Japon aux côtés de la Russie (9)!
Comment vont les enfants ? Mieux que leur Maman j’espère ?
Donne-moi bientôt de meilleures nouvelles de ta santé et reçois mes meilleurs baisers.

                                               Paul


Notes (François Beautier) 
1) - "le Musulman" : Paul déroge à sa règle personnelle des majuscules en en attribuant une à "le Marocain" (conformément à la règle officielle en usage) et à "le Musulman" (en contradiction avec elle). Peut-être veut-il solenniser sa déclaration pour impressionner Marthe et la rassurer ?
2) - "au ciel" :  cherchant à rassurer Marthe, Paul lui invente la fiction d'un paradis musulman qui refuserait les combattants tués par arme blanche, alors que ce refus ne concerne d'après le Coran que ceux qui se suicideraient !
3) - "Deutschland über alles" : expression tirée du premier vers du chant national allemand (1841) signifiant "l'Allemagne par-dessus tout", à lire au sens de "la patrie en priorité" plutôt qu'au sens que lui donnèrent les nazis de "l'Allemagne supérieure à tous et à tout". Paul parle d'ailleurs ici de "patriotisme" et non de "nationalisme".
4) - "Erbfein" : vraisemblablement "Erbfeind" désignant l'ennemi héréditaire.
5) - "Emma" : Emma Schulz : amie de Marthe et de sa famille allemande, elle vit en Suède et sert de lien postal entre elles.
6) - "la G.B.A.G." : Gelsenkirchener Bergwerks-AG, compagnie houillère de Gelsenkirchen (port fluvial et site minier de la Ruhr).
7) - "chauvinisme" : il s'agit plutôt de nationalisme (croyance en la supériorité d'un peuple sur les tous autres), alors que le chauvinisme est un amour exagéré pour son pays donc une forme maladive de patriotisme.
8) - "turco-bulgare" : cet accord sera signé le 6 septembre 1915 et la Bulgarie entrera effectivement en guerre contre la Serbie et les Alliés en octobre 1915. Paul, habituel bon stratège, a ici mésestimé l'intéressement de la Bulgarie à une victoire des empires centraux.

9) - "Russie" : effectivement, la France, alliée militairement avec la Russie, est aussi alliée commercialement, depuis 1911, avec le Japon. Celui-ci est en très mauvais termes avec la Russie depuis qu'il en a coulé la flotte en 1905. C'est donc à la seule Angleterre que le Japon a proposé dès le 8 août 1914 de coopérer avec elle dans le Pacifique, notamment en prenant le contrôle des concessions allemandes en Chine. Or il apparaît dès mai 1915 que le Japon veut coloniser la Chine, ce qui lui vaut les récriminations de la Chine, de l'Angleterre et des USA. La France, qui voit dans le Japon un allié susceptible de l'aider à maintenir ses propres colonies en Extrême-Orient, pendant et après la guerre, s'efforce d'associer le Japon à la Triple Entente. C'est pourquoi elle propose en juillet 1915 (ce dont Paul a certainement connaissance puisqu'il parle du Japon) que la Russie adhère à l'alliance anglo-japonaise et que le Japon signe le pacte du 5 septembre 1914 fixant comme objectif à la Triple Entente la défaite militaire de la Triple Alliance. Ces accords croisés donnèrent une base diplomatique à la coopération du Japon aux opérations contre l'Allemagne. Cependant, le Japon n'aida jamais directement la Russie et ne renonça pas à ses visées sur la Chine qui, pour s'en défaire, entra en 1917 dans la Triple Entente avec l'objectif de récupérer les concessions que l'Allemagne y avait fondées avant la Grande guerre.