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mercredi 13 décembre 2017

Lettre du 14.12.1917

Porte du Mellah, Meknès (Pierre Miquel)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 14 Décembre 1917

Ma Chérie,

Le courrier d’hier ne m’a porté que ta lettre du 2 courant : la précédente étant datée du 22, il m’en manque apparemment au moins une, celle dans laquelle tu m’as parlé sans doute de la correspondance de Mr. Penhoat contenue dans l’enveloppe timbrée du 24. Je te renvoie du reste cette même correspondance ci-jointe, car il vaut mieux que tu la conserves jusqu’à liquidation de l’affaire Leconte. Je t’envoie également un nouveau timbre du Maroc en te priant de le mettre dans mon album.
La missive de Mme L. (1) est en effet aussi bizarre qu’étrange et on peut facilement se perdre en conjectures à son sujet. Il me paraît cependant assez invraisemblable qu’à son âge et avec son très peu d’esprit elle aurait pu charmer un séducteur ... De toutes façons elle a dû donner à Mr. Penhoat une adresse à laquelle des lettres lui parviendront sûrement et je pense qu’il serait intéressant de voir ce qu’elle a et ce qu’elle veut, ne fût-ce que parce qu’on apprendrait certainement des éclaircissements sur la conduite et la situation de son mari. Je suppose donc que Penhoat lui a tout au moins écrit un mot disant que pour le moment il ne peut pas venir et qu’en attendant son prochain voyage il serait intéressant pour lui d’être mis au courant ... Personnellement j’ai été toujours étonné que Mme L. ait cessé si brusquement toute correspondance, vu que vis à vis de Penhoat et de moi elle a toujours agi en amie et plutôt en alliée de nous que du Qt (2). Tu en vois en outre en quoi consiste la “prostration” (3) dont le vieux renard faisait état dans sa lettre à l’avocat. Il n’est toutefois pas si facile que cela de mettre sa femme légitime à la porte et je serais vraiment curieux d’apprendre la clef de ce mystère.
Merci des 3 numéros du J.P. (4) et du “Canard” (5). N’as-tu toujours pas reçu mes lettres de Tissa, Fez et les premières d’Aïn Leuh ?
Deux jours de beau temps ont suffi pour fondre la neige dans le camp et sécher la terre, mais les montagnes et la forêt sont encore toutes blanches.
Je reste stupéfait de ta résignation de laisser aller et courir au lieu d’aller voir chez Me Lanos où en sont les choses. Comment as-tu pu perdre l’énergie et le sens des réalités à ce point ? 
C’est le 29 courant que nous descendons sur Meknès (6) où nous arriverons le 31 et d’où je t’enverrai un souvenir, car d’ici on ne peut même pas envoyer un colis postal.
Bonnes fêtes, ma chérie, et ressaisis-toi un peu - les beaux jours sont plus proches qu’on ne le pense.
Je t’embrasse bien tendrement.

ton Paul


J’ai envoyé hier la carte à Georges. Vas-tu faire un arbre de Noël ?


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « Mme L. » : Madame Leconte, qui semble avoir déserté le domicile conjugal ou en avoir été expulsée. Elle était la deuxième épouse de Leconte, qui avait divorcé de la première.
2) - « du Qt. » : cette abréviation renvoie au mot allemand « quertreiber » qui signifie officiellement « gèneur », « trublion », « empêcheur de danser en rond » et argotiquement « emmerdeur », « chieur »... En anglais, elle se prononce « cutie » et joue alors sur le mot « quiet » (tranquille) pour désigner ironiquement « le pépère », « le père tranquille », « le chéri » ou « le mignon ». Dans les deux cas Paul désigne ainsi son associé Leconte.
3) - « prostration » : symptôme de dépression caractérisé par la lassitude, l’immobilité, la fatigue... 
4) - « J.P. » : Journal du Peuple (dirigé par le socialiste contestataire Henri Fabre, qui y publie notamment des articles de Pierre Brizon, le député pacifiste, socialiste et internationaliste de l’Allier). 
5) - « Canard » : le « canard enchaîné », hebdomadaire satirique républicain antimilitariste et anticlérical.
6) - « descendrons sur Meknès » : effectivement, la ville est à une altitude de 550 m alors que le poste d’Aïn Leuh culmine à plus de 1500 m. Mais l’expression signifie avant tout, pour le soldat Paul et son épouse Marthe « s’éloigner du front », c’est-à-dire « descendre à un moindre niveau de risque ».


vendredi 20 janvier 2017

Lettre du 21.01.1917

Les généraux Lyautey, Gouraud et Baumgarten entrent solennellement à Taza en 1914. (ebay)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Janvier 1917

Ma Chérie, 

J’ai sous les yeux ta lettre du 11 courant, et j’espère que l’espoir sur ma permission n’arrêtera pas ta correspondance : car j’ai moins d’espoir que jamais de l’obtenir ! Nous avons reçu hier un nouveau règlement du régime des permissions, établi par le Général Gouraud, successeur du Gal Lyautey à Rabat, qui dit bien que pour le cadre français de la Légion (les gradés) il y aura dorénavant une permission de 12 jours francs par an ; mais pour les étrangers, on ne prévoit des permissions que dans des cas tout à fait exceptionnels avec encore une foule de restrictions (1). Enterrons donc cette illusion avec toutes les autres qui se sont écroulées depuis le début de cette guerre ! Je pourrais évidemment faire des réflexions amères sur tous les fruits qu’ont rapporté mes sentiments francophiles et ma résolution franche de m’engager malgré tous les obstacles et malgré la facilité que j’avais de m’en aller au début du mois d’Août 1914 à St Sébastien (2) en emportant mon encaisse qui représentait alors près des 2/3 de mon actif dans la maison L. L. & Cie. Mais j’estime, malgré la grande amertume du moment, qu’il est inutile de revenir là-dessus et de regretter des résolutions prises délibérément. Je suis dans l’engrenage et il ne me reste qu’à remplir loyalement mon engagement. Mais enfin, tout cela n’est pas bien encourageant ! Je savais du reste depuis une dizaine de jours par l’entrevue de la femme d’un de mes camarades avec un Chef de Bureau du Ministre de la Guerre (3) qu’il faut des cas tout à fait exceptionnels pour nous autres, mais j’avais espéré un moment, optimiste comme je le suis toujours et malgré tout, que je réussirais ...
Je suis vraiment content qu’au moins mon colis d’Oran soit arrivé et que les fruits étaient beaux. Je compte que la caisse expédiée d’ici arrivera du moins pour le 30 de façon à ce que tu reçoives pour ta fête (4) l’objet qui t’était destiné comme étrennes.
Je crois que la proposition de Mme Robin (5) d’abaisser notre loyer de 200 Frs. à partir du 10 Mai est acceptable. Une fois parce qu’en faisant payer Leconte nous n’aurons pas beaucoup de retard chez elle à la fin de la guerre et que ce sera toujours autant de retiré de notre actif, et 2° parce que je ne voudrais pas qu’en déménageant maintenant tu eusses de nouveau des histoires, soit avec les voisins, soit avec le Commissaire de Bordeaux si tu quittais Caudéran. Et comme je pense que de toutes façons la guerre finira cette année, il s’agira tout au plus de 2 trimestres après le mois de Mai. Il serait bon toutefois que toi ou Me Bonamy (6) de préférence notifie à Mme Robin par lettre recommandée que nous payons, sous toutes réserves des règlements à intervenir après la guerre en faveur de la diminution du loyer des mobilisés.
J’attends moi aussi avec impatience le relevé de compte promis de Leconte et dont Penhoat veut m’envoyer copie. J’ai répondu hier à P. (7) et lui ai posé aussi la question comment il se figure au juste ma situation. Quant à notre situation d’après-guerre, il ne faut pas oublier que Leconte, s’il peut toujours continuer les affaires sous la raison “Lucien Leconte”, se ressentira bien de la perte éventuelle de ses 2 collaborateurs. Il s’en ressentira même plus que tu ne te le figures, car non seulement il perdra ses clients (et les meilleurs), mais il aura par dessus le marché du scandale, car au besoin je ne me gênerai pas - et Penhoat non plus - de raconter des choses qui ne sont pas de nature à le glorifier dans son chauvinisme. Quant aux correspondances contenues dans mon secrétaire, il pourra tout au plus se fâcher de certaines tournures dans ma correspondance avec Penhoat, qui ne sont pas trop flatteuses pour lui, sans cependant parler d’une séparation. Et comme je ne lui ai jamais laissé de doute sur ma façon de le juger, ni Penhoat non plus, il ne devait pas être trop surpris. En ce qui concerne les gratifications ou étrennes touchées de B. (8), il le savait, car j’ai toujours tenu à les lui annoncer avec une petite pointe ironique. J’attends donc avec sévérité son plaidoyer ... Si d’un autre côté tu ajoutes que L. (9) n’est plus tout jeune, ni bien solide, que Jean (10) est un enfant, Germaine (11) non mariée, et Lucien (12) s’il revient sain et sauf - ce qui serait presque un miracle au 1° Zouave - est assez niais de nature et au surplus un grand fainéant - tu verras que les perspectives de la famille L. ne sont guère plus brillantes que celles de Penhoat ou les nôtres ... (13) Ceci d’autant plus que la famille L. est habituée à un certain luxe ! Et dire qu’on aurait pu éviter tout cela - au moins en grande partie - sans la bêtise et l’entêtement de Leconte !
Enfin, qui vivra, verra !
Je t’embrasse, ainsi que les enfants, bien tendrement.

  Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "restrictions" : Lyautey lui-même avait violé le droit aux permissions du temps où il dirigeait l'Armée française du Maroc pour ne pas dégarnir ses effectifs notoirement insuffisants. Il est évident que, devenu Ministre de la Guerre, il "couvre" les décisions allant dans le même sens de son ami Gouraud, qui le remplace au Maroc.
2) - "Saint Sébastien" : la ville espagnole frontalière de San Sebastian était en août 1914 le lieu de villégiature de Marthe et des enfants. Paul avait alors la possibilité d'aller les y rejoindre, avec l'aval de la préfecture qui lui proposait un visa, et d'emporter avec lui les 2/3 de ses actifs dans la société L. Leconte, soit la jolie somme de 20 000 francs. Paul a déjà exposé cette opportunité qui lui avait été donnée de fuir la guerre avec sa famille dans sa lettre du 28 septembre 1916. Il semble évident qu'il cherche à retenir l'attention d'un éventuel censeur sur le prix qu'il paie pour son amour de la France, lequel devrait lui valoir - à ses yeux - l'attribution de la nationalité française qu'il espère.
3) - "Ministre de la Guerre" : il s'agit de Lyautey, par expérience hostile aux permissions au Maroc.
4) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, le 30 janvier.
5) - "Mme Robin" : propriétaire du logement des Gusdorf à Caudéran. L'abaissement du loyer consenti par Mme Robin (avec versement du reliquat à la fin de la mobilisation de Paul) témoigne d'une négociation entre elle et les Gusdorf (ou leur avocat) qui prend en compte à la fois le moratoire et le plafonnement des loyers des familles dont le chef est sous les drapeaux. Paul compte que le loyer sera payé par le séquestre par prélèvement sur sa part des bénéfices (revenus de ses actifs) dans la société L. Leconte et que, comme promis par le Parlement, les loyers des démobilisés seront abaissés après la guerre grâce à un fonds national d'indemnisation des propriétaires.
6) - "Me Bonamy" : Maître Bonamy, avocat de Paul réclamant la levée du séquestre ou son aménagement.
7) - "P." : Penhoat, le troisième associé de la Société Leconte, ami de Paul.
8) - "B." : probablement une relation d'affaires de Paul, mais cette initiale ne permet pas de l'identifier parmi plusieurs possibles en France et à l'étranger. Les étrennes et gratifications offertes à Paul par cette relation ont vraisemblablement été dénoncées par Leconte auprès du séquestre comme devant revenir à la société et non pas à un seul de ses trois actionnaires.
9) - "L." : Leconte (fondateur de la société Lucien Leconte).
10) - "Germaine" : fille de Lucien Leconte, aînée de sa descendance.
11) - "Jean" : second fils de Lucien Leconte. En des temps plus heureux, Leconte envisageait de le marier à Suzanne, la fille de Paul...
12) - "Lucien" : premier fils de Lucien Leconte. Lucien et Germaine sont les enfants d'un premier mariage; Leconte a divorcé et s'est remarié.

13) - "les nôtres" : on retrouve dans cette remarque le même esprit vengeur que celui exprimé dans la lettre du 3 janvier 1917.

lundi 2 janvier 2017

Lettre du 03.01.1917

Femmes zayanes (Wikipedia)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 3 Janvier 1917

Ma chère petite femme,

Faisant suite à mes lignes d’hier, je te retourne aujourd’hui, sous pli séparé, la 3° feuille de Nantes, de sorte que tu pourras maintenant relier de nouveau ce document. Ce qui choque dans ce jugement, c’est la généralisation de tous les cas qui ne sont pas examinés dans leurs détails, mais condamnés en bloc, sans aucune exception. Et l’esprit du jugement est aussi étroit que celui des Nantais ou des Bretons (1) en général - je dirais presque qu’il est royaliste et je ne crois point qu’à Paris ou à Bordeaux par exemple on aurait jugé si superficiellement une chose pourtant si grave pour les intéressés. Ce qui m’a fait réfléchir aussi plus que de raison, ce sont les prétendues raisons que L. peut invoquer pour avoir si radicalement changé d’opinion à mon égard. Il ne peut avoir aucun motif tant soit peu sérieux ; cela ressort déjà de son attitude d’au début de la guerre où il semblait même être réellement soulagé de ma résolution de m’engager dans la Légion. Je pourrais aussi tracer un parallèle avec son attitude dans la question religieuse. Libre penseur et presque libertaire autrefois, il se moquait de l’église (2) et du clergé et divorçait pour se remarier peu après, ce qui est contraire aux lois de l’église. Mais déjà lors de la première communion de Jean (3) il avait viré de bord et commençait à faire l’homme dévot ; d’après Penhoat il serait donc maintenant presque orthodoxe. Les raisons n’en sont certainement pas à chercher dans ses idées religieuses, mais uniquement dans une pensée pratique ! C’est qu’il sent enfin - à son âge - que dans le milieu du haut commerce de Nantes (pays essentiellement royaliste - Mr. le marquis de Dion (4) député) la religion peut lui être utile ! Il doit en être de même avec le chauvinisme. Ayant très peu de connaissances et de fréquentations, il tire ses convictions des journaux - il a donc dû arriver à cette conclusion que pour être bon Français il faut être chauvin (5) et c’est dans cet ordre d’idée qu’il a commencé sa campagne contre moi en changeant complètement d’idée - car il ne peut avoir aucune raison sérieuse contre moi. Seulement il se trompe rudement en se figurant qu’il m’a complètement dans sa poche et sous sa coupe. Laissons finir la guerre et nous verrons.
Je m’étonne que pour la question d’une permission pour moi tu sois restée jusqu’au dernier moment optimiste, tout à l’encontre de ton tempérament. As-tu réellement cru que la petite lettre - très gentille du reste - écrite par Suzette (6) au Colonel et adressée ou plutôt arrivée chez le Colonel Commandant le Territoire de Taza aurait un effet ? J’ai pu voir cette lettre ici il y a quelques jours et si je n’insiste pas à ce sujet, c’est pour éviter une nouvelle discussion aigre-douce entre nous. Je sais bien entendu que vos intentions (de toi et des enfants) sont les meilleures - mais que tu ne veuilles pas comprendre que des interventions de ce genre ne peuvent que me rapporter des désagréments !!!! Je n’ai pas perdu un jour pour t’annoncer qu’il va y avoir un changement dans le régime des permissions, et si je n’en obtiens pas, ce ne sera réellement pas de ma faute. Mais de ton côté, tu ne devrais pas non plus t’acharner à me créer artificiellement des obstacles, alors que tu sais de ta propre expérience qu’en ce moment les autorités ne se laissent point guider par leurs sentiments (7).
Ton information au sujet d’une sortie du Groupe Mobile de Taza était inexacte. C’étaient les Gr. M. du Sud et de l’Occidental (Bou Denib et Tadla (8)) qui ont eu quelques rencontres très sanglantes, mais victorieuses, avec les rebelles. Nous autres cependant allons incessamment sortir si le temps reste beau, probablement contre Abd el Malek (9), qui se tient toujours contre la frontière du Rif espagnol. Avec le temps actuel, il fait bon marcher dans la journée, mais les nuits sont froides, surtout avec un seul couvrepieds sous la petite tente.
Est-ce que mes deux colis sont enfin arrivés ? Et les enfants n’étaient-ils pas désappointés par suite du retard apporté par le Père Noël ? J’espère que les 2 paquets sont au moins arrivés pour le 1° de l’an.
Lucien Leconte (10) n’aura certainement pas le temps long (11) s’il est parti pour le front avec le 1° Zouave. Car ces troupes d’Afrique sont des régiments de choc et il serait étonnant que L. s’en tire sans égratignure. Comme il était toujours un peu fainéant de nature, il changera peut-être de caractère ou plutôt il s’en achètera un. Mais comme homme d’affaire il ne vaudra certes pas grand’chose, car il manque complètement d’initiative.
Mes meilleurs baisers pour toi et les gosses, bien le bonjour pour Hélène.

Paul

Si j’avais la chance de venir au moins pour ta fête (12). Je l’ai rêvé cette nuit !




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "des Nantais ou des Bretons" : ces amalgames surprennent sous la plume de Paul, habituellement plus respectueux des différences individuelles puisque victime, lui-même, d'amalgames iniques. La surprise est d'autant plus grande qu'il met dans le même sac (celui des républicains ?) Paris et Bordeaux !
2) - "l'église" : en fait l'Église (catholique romaine).
3) - "Jean" : d'après le contexte il s'agit vraisemblablement du fils cadet de Lucien Leconte, ici pour la première fois dénommé dans le courrier de Paul. 
4) - "Dion, député" : Jules-Albert de Dion (1856-1946), aristocrate déjà très célèbre en tant que cofondateur de l'entreprise de construction d'automobiles "De Dion - Bouton", fut député (de 1902 à 1923) puis sénateur (de 1923 à 1941) ultra-catholique d'extrême droite de la Loire inférieure (actuel département de la Loire Atlantique, chef-lieu Nantes). Antidreyfusard, violemment opposé à la séparation de l'Église et de l'État et à la saisie des biens des congrégations, viscéralement réactionnaire, il n'était pas aussi clairement royaliste que Paul le dit.
5) - "être chauvin" : l'idée que pour être bon Français il faut être chauvin n'était alors pas propre à Leconte. Paul, toujours prompt à dénoncer le chauvinisme allemand, sait par expérience ce qu'est le chauvinisme français. En s'exprimant ainsi il prend le risque d'être incompris par son éventuel censeur militaire (qui pourrait facilement confondre patriotisme et chauvinisme) et par le juge des naturalisations (qui pourrait s'émouvoir de voir Paul accuser implicitement la justice nantaise, donc française, d'aveuglement plus ou moins royaliste et chauvin).
6) - "Suzette" : Suzanne, l'aînée des enfants de Paul et de Marthe, n'a alors que 7 ans et demi. 
7) - "par leurs sentiments" : par crainte de manquer d'hommes, les chefs militaires n'appliquent pas le nouveau régime des permissions fixé en octobre 1916 à 3 fois une semaine par an. Les mutineries qui commencent en France en février 1917 ont pour principale origine le non respect de ce droit.
8) - "Bou Denib et Tadla" : Bou Denib (actuel Boudnib) abritait un camp de la Légion au sud du Haut Atlas, à 250 km à vol d'oiseau au sud de Taza. Un bruit avait couru au début 1915 (voir la lettre du 3 mars 1915) selon lequel le bataillon de Paul s'y déplacerait. Tadla (en fait Kasba Tadla) se situe à mi-chemin de Fès à Marrakech, à l'extrémité occidentale du Moyen Atlas, à 280 km au sud-ouest de Taza. Paul avait rapporté dans sa lettre du 25 février 1916 la rumeur disant que son régiment s'installerait sous peu à Tadla. Marthe se réfère à la presse, qui annonce par anticipation la mise en route de la phase 4 du plan de Lyautey de pacification générale du Maroc par une attaque simultanée contre les rebelles de l'Ouest et du Sud. Paul, lui, se réfère aux combats qui ont commencé le 2 janvier 1917 contre les Zayanes à partir de Tadla et contre les Beni Ouaraïn (repliés au sud car vaincus depuis un an dans le secteur de Taza) à partir de Bou Denib.
9) - "Abd el Malek" : le chef des rebelles nationalistes du Maroc septentrional, Abdelmalek, déstabilisé et affaibli par la défaite des Beni Ouaraïn et la prise de son propre camp de Souk el Had des Gheznaïa par la Légion le 27 janvier 1916, recommence à faire parler de lui en septembre 1916. Il a en effet retrouvé des forces et réorganisé sa guérilla à partir du versant sud du Rif (dont le Groupe Mobile de Taza - auquel participe Paul - verrouille les sorties vers le sud-est et le sud-ouest du Maroc).
10) - "Lucien Leconte" : il s'agit du fils aîné de l'associé de Paul, Lucien Leconte, également prénommé Lucien. Il est le fruit du premier mariage mentionné plus haut.
11) - "le temps long" : Paul veut sans doute dire que Lucien Leconte ne va pas s'ennuyer. On ne peut exclure que, subconsciemment, il pense aussi que ce soldat "n'en aura pas pour longtemps" (ses jours sont comptés, il ne fera pas long feu... ). Si telle est sa pensée, Paul n'apparaît pas ici sous son meilleur jour, mais il exprime la profondeur de la trahison dont il se sent victime de la part de son associé.

12) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, née le 30 janvier 1880.