Affichage des articles dont le libellé est chemin de fer. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est chemin de fer. Afficher tous les articles

mercredi 9 décembre 2015

Lettre du 10.12.1915

Fiche d'Einar Ekdal sur MemorialGenWeb


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 10 Décembre 1915

Ma chérie, 

Je t’ai avisée par ma carte du 8 que nous étions partis subitement et qu’en conséquence il ne fallait pas compter sur mes nouvelles ces jours-ci. Comme cependant j’ai fait partie d’un détachement sur Bab Mersouka (1), je suis rentré hier à midi déjà ; nous avons ramené un mort (2) et quelques blessés de là-bas, car le poste avait été attaqué la veille. Les autres - plusieurs Compagnies - sont encore à Bab Marouche (3) d’où ils devaient rentrer aujourd’hui. Comme cependant nous avons entendu hier dans cette direction pas mal de coups de canon, il se pourrait que le retour soit retardé. D’une façon générale, il y a un peu partout des coups de feu ici en ce moment ; ici à Taza nous en entendons journellement. Cette nuit, où nous étions de garde à un des postes de la ville, juste à 23 hs lorsque je pris ma deuxième faction, une balle venant d’en bas passait au-dessus de ma tête. Ce sont probablement des Marocains qui tirent de la forêt des oliviers à tout hasard ; car ici à Bab Djema (4) par exemple il leur est pour ainsi dire impossible de blesser quelqu’un de nous en tirant d’en bas, car nous sommes entourés de hauts murs de tous les côtés, murs qui sont percés de créneaux pour nous permettre de tirer.
Ta lettre du 26 m’est parvenue hier avec les deux bouquins et les journaux jusqu’au 29. Merci ! Mais je ne comprends vraiment pas pourquoi tu ne chauffes pas convenablement, soit la chambre des gosses, soit la salle à manger ou la bibliothèque. Mr. W. (5) me fera du crédit tant que nous voudrons et il ne faut pas vouloir trop économiser de ce côté ! Tu pourrais aussi allumer la salamandre avec du coke de la Cie du Gaz (6) qui ne doit pas être si cher que cela. Encore une fois, vends donc des obligations du CF (7). J’espère que Hélène sera promptement rétablie ; ces engelures, dont j’ai parfois aussi souffert, sont très douloureuses. Comme déjà dit, les affaires contenues dans les 2 colis m’ont été de suite payées. Je pense avoir une réponse de Mr. Penhoat (8) dans une huitaine et j’espère pouvoir t’annoncer qu’elle sera favorable. 
La garde à Bab Djema est très agréable. Nous couchons dans de vieilles ruines avec des murs d’un mètre d’épaisseur. Toute la journée, c’est un va et vient incessant. Des bicots à pied et à cheval, à mulet, à âne et avec des chameaux. Ceux qui n’ont pas un permis de porter des armes, permis délivré par notre service de renseignement, ne peuvent pas entrer en ville sans nous laisser leur flingot à la porte. Comme toute la ville est entourée de murs, cette surveillance est facile à exercer. De 18 hs à 6 hs, personne ne passe. Aux heures du repas, il y a surtout des enfants qui s’amènent pour attraper un “chouja” (9) et comme la quantité est toujours largement mesurée, nous leur en donnons. Il y a de beaux gosses parmi ces petits et même les tout petits de 2 et 3 ans s’approchent au cri de “Camarade, camarade s’il vous plaît”. En ce moment, nous mangeons même bien : aujourd’hui nous avions une excellente soupe avec des légumes frais , du boeuf aux olives, du riz au lait avec des raisins secs et des dattes, un quart de vin à chaque repas et un quart de café. Les oranges se vendent maintenant les 2 pour 3 sous. En bas, on travaille ferme au chemin de fer : en dehors de la grande gare au Camp mobile, on construit maintenant une 2° gare pour les voyageurs à côté de la ville, dans la forêt des oliviers. Des tas énormes de pierres sont amassés du côté de la redoute pour commencer la construction de maisons européennes aussitôt la guerre terminée. Celle-ci n’a malheureusement pas l’air d’avancer beaucoup. A quand donc le voyage Taza-Bel Abbès-Bordeaux (10)?
La température est encore printanière ici : ces jours-ci un muletier rapportait un joli bouquet de violettes et dans la verdure des orangers les fruits ont commencé à mûrir ; les olives sont activement récoltées en ce moment.
Adieu Chérie, au revoir (11)!
Mille baisers

                                                Paul 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Bab Mersouka" : officiellement Bab Merzoka, avant-poste construit par le général Baumgarten à une douzaine de km à l’ouest de Taza vers le Col du Touahar, pour contrôler le couloir de Fès à Taza. Ce poste, équipé d'un canon, est attaqué par les nationalistes marocains le 7 décembre 1915.
2) - "un mort": il s'agit vraisemblablement de Einar Prum Ekdal, légionnaire danois du 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger, déclaré mort pour la France à Taza (Maroc) le 10/12/15.
3) - "Bab Marouche" : officiellement Bab Moroudj, avant-poste alors récemment créé par la Légion à une trentaine de kilomètres au nord de Taza, en montagne, sur le territoire des Branes, qui se soulèvent pour attirer le plus possible de soldats français loin du couloir stratégique Fès-Taza, alors attaqué par les Rhiatas et d'autres tribus rebelles (dont les Beni Ouaraïn) conduites par l'émir Abdelmalek (soutenu par l'Allemagne et l'Espagne). Le camp de ce chef nationaliste sera pris par les Français le 27 janvier 1916 lors de la bataille dite de Souk el Hadj.
4) - "Bab Djema" : poste de garde établi près de la porte du même nom du rempart de la casbah de Taza. Paul présente les lieux et les dates depuis le 8 décembre de telle façon que Marthe ne puisse pas réaliser qu'il a effectivement participé à la défense de Taza lors de l'offensive nationaliste de décembre 1915.
5) - "Mr. W." : Mr Wooloughan, qui revend à Bordeaux du charbon écossais.
6) - "la Cie du Gaz" : cliente de Paul, la Compagnie du gaz de Bordeaux revend du coke en sous-produit du gaz.
7) - "du CF" : du Crédit Foncier.
8) - "favorable" : Paul a demandé à son ami et associé Penhoat d'intervenir auprès du séquestre pour que celui-ci lui envoie directement chaque mois une somme de 50 francs, que Marthe n'aurait donc pas à prélever sur ses propres ressources.
9) - "un chouja" : inspirée de l'arabe, l'expression "un chouia" signifie "un peu", "un morceau".
10) - "Taza-Bel Abbès-Bordeaux" : voyage de retour de Paul à Bordeaux.
11° - "Adieu Chérie, au revoir !" : cette formulation inabituelle de Paul trahit ce que sa lettre a soigneusement caché, sa conscience du danger de ce secteur du Maroc en plein soulèvement contre la France.

jeudi 26 novembre 2015

Lettre du 27.11.1915

Cinémathèque Robert Lynen - Tirailleurs algériens

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 27 Novembre 1915

Ma chérie,

Nous voilà de retour du convoi de l’Oued Amelil, c’était une rude marche de près de 40 km et pénible parce qu’il faisait très chaud, comme du reste tous les jours depuis notre arrivée à Taza. L’Oued Amelil est à peu près à mi-chemin de la route Taza-Fez et nous avons pu constater que les travaux du chemin de fer projeté sur cette route sont très activement poussés (1). Comme on travaille aussi du côté de Fez dans la direction de Taza je crois que d’ici 6 à 8 mois la ligne fonctionnera : nous avons pu voir plusieurs ponts tout récemment construits en béton armé (car si ces ponts ne sont pas solides les Marocains les brûlent ou les détruisent) et qui nous ont économisé en même temps 4 traversées de l’Oued, ce qui n’est pas désagréable. Ce sont les Bat d’Af et les Groupes Spéciaux qui travaillent là-bas à faire les routes, c.à.d. des gens qui ont subi des condamnations de prison dans le civil et qui de ce fait ne sont pas incorporés dans des corps réguliers. Toutefois les travaux d’art et la ligne proprement dite sont faits par des civils. 
Sais-tu qu’à force d’avoir couché pendant 3 mois par terre et sans me déshabiller j’avais les premiers jours des vertiges dans mon lit à Taza ? Enfin, c’est passé et comme nous avons maintenant une deuxième grande couverture en laine, un sac à couchage et un oreiller, nous sommes bien couchés. On nous a lu aussi aujourd’hui au rapport que nous aurons maintenant 5 sous par jour (2) comme les soldats sur le front en France !! Malheureusement le travail est toujours fantastique dans notre Compagnie - juste et exclusivement dans la nôtre, car les autres sont bien moins poussées que nous !
En même temps avec tes 2 dernières lettres m’est parvenue une de Georges qui se trouve toujours à l’Hôpital Américain n° 1 mais non sur le front ; il est installé à Vitry le François (3) et se fait toujours beaucoup de mauvais sang au sujet de sa fiancée décédée.
En ce qui concerne la guerre, il parait que la Grèce ou son roi a tout de même changé d’attitude (4). Mais les opérations traînent tellement en longueur que la guerre durera certainement jusqu’à l’été ou du moins jusqu’au printemps prochain. C’est triste, mais il faudra bien y croire. Sais-tu qu’il y a juste un an que nous nous sommes quittés ? Bon sang de bon sang s’il y avait seulement une petite révolution en Allemagne, car cela seul serait capable d’amener une prompte solution !
Ce soir est arrivé ici un bataillon de Tirailleurs venant de France, du front, pour se retremper un peu sous le soleil d’Afrique. Je serais curieux de leur parler ces jours-ci pour connaître leurs impressions. Un autre bataillon de tirailleurs va partir d’ici incessamment pour remplacer l’autre. Ces tirailleurs algériens sont de bons soldats, très courageux et dévoués. On en a envoyé certainement plusieurs centaines de mille sur le front !
Est-ce que l‘histoire avec la tapisserie de notre salle à manger (5) est réglée maintenant ? Ou il se pourrait très bien qu’après la salle à manger le salon soit attaqué à son tour, vu qu’il n’y a qu’une cloison entre ces deux pièces.
Comment vont les enfants ? Suzanne a-t-elle repris un peu sérieusement ses études ? La correspondance entre la France et les Colonies va mettre dorénavant un peu plus de temps car on a supprimé quelques départs Marseille-Oran et vice-versa, probablement à cause des sous-marins allemands.
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                   Paul 


Notes (François Beautier)
1) - "activement poussés" : le projet décidé en 1912 était de relier Fès à Kénitra (Maroc Occidental) et à Oran (Algérie) par chemin de fer d'abord à voie étroite à usage militaire puis civil, puis à remplacer la ligne par une voie métrique.
2) - "5 sous par jour" : soit 25 centimes de franc par jour (2,5 francs par décade). C'est effectivement la même solde journalière que celle d'un simple soldat en métropole depuis le vote de la loi du 14 octobre 1915. Cependant il est à l'époque question d'augmenter de 5 à 20 centimes toutes les soldes journalières en métropole. 
3) - Vitry le François :  ville et port fluvial de la Marne, en région champenoise, alors   site d'un hôpital de l'American Ambulance Field Service où est soigné le fils de Georges Laforcade (ami des Gusdorf et frère de Mme Plantain).
4) - "changé d'attitude" : le roi et la majorité du peuple grec s'affirment partisans de la neutralité et de la paix pour ne pas nuire à l'Allemagne en rejoignant les Alliés.
5) - "salle à manger" : un problème d'humidité...

vendredi 21 août 2015

Carte postale du 22.08.1915



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Bou Ladjeraf, 22/8 15

Bien arrivé ici, t’envoie mes meilleurs baisers. J’espère pouvoir t’écrire demain, ayant été dehors aujourd’hui toute la journée.
Meilleures caresses 

                                                 Paul

samedi 8 août 2015

Lettre du 09.08.1915

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Août 1915
http://dafina.net/forums/read.php?52,96204,page=6

Ma chérie,

J’ai tes lignes du 30 Juillet par lesquelles tu m’accuses réception de mes lettres & cartes des 13, 15 16 & 19 soit 4 dans 6 jours, tout en ajoutant que tu commençais déjà à t’émouvoir à cause de mon long silence !
Voilà maintenant le chemin de fer d’Oujda à Taza terminé, au moins à une voie. Deux trains arrivent maintenant journellement en bas au Camp Mobile et 2 en partent. C’est un grand progrès et qui nous économise aussi pas mal de convois sur M’Conn, car les trains sont escortés par une quinzaine de soldats à peine, mais avec la grande chaleur actuelle il est tout de même pénible de rester pendant quelques heures exposé au plein soleil, assis ou étendu sur des caisses ou des fûts. Je reviens à cette occasion sur ton projet de voyage à Taza : aussi heureux que je serais de te revoir après une séparation aussi longue, je dois tout de même te dire que ce voyage est impossible. Non seulement à cause des 9 jours que dure chaque trajet et les frais de voyage, mais surtout parce qu’il n’existe à Taza ni hôtel ni même restaurant ou aucune maison européenne qui louerait une chambre. Les derniers postes avec hostellerie ou du moins restaurant sont Taourirt et Guercif, à 2 jours de chemin de fer d’ici, dans la direction d’Oujda. Si vers la fin de ce mois ou en Septembre notre Compagnie descendait à un de ces postes - ce qui est cependant peu probable - nous pourrions recauser de ce projet.
J’espère de toutes façons que la maudite guerre sera terminée vers la fin de l’année. On ne peut guère se laisser guider par les racontars des journaux, car il est tout naturel qu’on fasse le possible pour encourager le populo (1) et ne pas le décourager. Mais la guerre coûte à l’Allemagne 3 1/2 millions par mois ; l’Autriche lui emprunte déjà de l’argent, étant à court de ressources, sans parler de la Turquie qui a été de tout temps dans la purée. C’est donc l’Allemagne qui doit porter tout seul tout le fardeau financier et cela ne lui sera plus possible bien longtemps. En outre si même la contrebande se fait sur une vaste échelle par les pays neutres, quel retentissement cela amènera-t-il pour toutes les matières de premières nécessité ! Car les marchandises feront nécessairement un grand détour, d’où un fret encore beaucoup plus élevé, transport par fer ditto sans parler du bénéfice énorme que feront les intermédiaires ! 
Les Russes peuvent être repoussés, ils peuvent évacuer Varsovie (en 1812 ils ont même évacué Moscou) mais on n’aura pas raison d’eux (2). Charles XII (3) & Napoléon I° (4) l’ont appris à leurs dépens. Au surplus, un coup de théâtre peut toujours se produire de ce côté. J’ai lu entretemps que les Provinces Baltiques étaient du domaine des Templiers (Siècle des Croisades) (5) ce que j’avais complètement oublié, mais de là à dire que ce furent des possessions allemandes, il y a de la marge. Il est cependant certain que même des gens intelligents et placés très haut perdent à ce moment toute mesure dans leur jugement, jugeant des nations en bloc comme s’il s’agissait de quelques individus et appelant banditisme chez l’adversaire ce que chez soi on se plaît à appeler héroïsme (6). Tout cela s’apaisera naturellement avec le temps, mais d’ici là on aura encore souvent l’occasion de secouer la tête en voyant comment on brûle ce que naguère encore on adorait (7)!
Veux-tu avoir l’obligeance de m’adresser comme échantillon sans valeur 4 paires de chaussettes en coton, couleur gris, de ma propre pointure, coûtant à peu près 0,90 à 1 Frs la paire. C’est pour un camarade qui me les paiera, tu peux donc en retenir le montant sur le mandat que je te prie de m’envoyer le plus tôt possible, car j’ai dépensé pas mal d’argent pendant la colonne.
Penhoat m’écrit qu’il va toujours bien et t’envoie le bonjour. Je vais écrire ces jours-ci à Mr. Plantain ; quant à sa femme, je suis persuadé que c’est plutôt de l’indifférence chez elle et qu’elle a la même attitude vis-à-vis de ses autres connaissances.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                              Paul 


Notes (François Beautier)
1) - "la purée" : Paul a décidément pris à son compte la langue du "populo", comme il dit précédemment. Cependant son naturel le reprend un peu plus loin avec le mot latin "ditto" (pareillement). 
2) - "on n'aura pas raison d'eux" : ce "on" désigne les Allemands (assez inopportunément, puisque Paul semble ainsi s'y associer). 
3) - "Charles XII" : roi de Suède, vaincu par les Russes en 1709.
4) - "Napoléon 1er" : empereur des Français, lors de la retraite de Russie et du passage de la Bérézina, en 1812.
5) - "Croisades" : l'ordre des Chevaliers porte-glaives, soldats templiers du Saint Empire romain germanique, mena effectivement une croisade de christianisation et de colonisation à partir de 1186 en Lettonie, fonda sa capitale Riga en 1200, commença à pénétrer l'Estonie en 1208, fut battu en 1210, s'empara du centre du pays en 1217. Cette croisade aboutit malgré l'opposition des Russes et des Danois à la création en 1227 de la Confédération livonienne, un État théocratique chrétien dont l'élite allemande asservissait le peuple autochtone d'origine finno-ougrienne. Cet Etat vécut jusqu'au XVIe siècle mais la domination économique et culturelle des "Germano-baltes" dura jusqu'au XIXe.
6) - "héroïsme" : Paul fait ici peut-être ici allusion à la France, nation qui défend héroïquement sa liberté en Europe alors qu'au même moment elle traite en rebelles les nationalistes marocains luttant contre la colonisation.  

7) - "on adorait" : de quoi est-il question dans cette phrase de "speech de banquet" (comme disait Paul dans sa lettre du 6 juillet 1915) ? De la paix, de la fraternité, de l'égalité des peuples ?