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jeudi 23 juin 2016

Lettre du 24.06.1916

Types de tirailleurs, 1917



Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Dans le bled, le 24 Juin 1916

Ma chère petite femme,

Nous sommes rentrés aujourd’hui de bonne heure au camp et je vais profiter de l’après-midi libre pour m’entretenir avec toi. Il y aura demain un convoi de ravitaillement qui pourra emporter cette lettre. Tes lignes des 9 & 11 me sont bien parvenues et j’espère que ma dernière lettre arrivera à temps pour la fête de Suzanne. 
En ce qui concerne l’affaire By (1) tu connais mon opinion : je te laisse carte blanche pour arranger l’affaire comme tu l’entends, et s’il fallait que j’écrive moi-même une lettre recommandée à Nantes pour annuler notre mandat, tu voudras bien me rappeler l’adresse exacte de l’avocat. A mon avis il importe de faire ressortir sobrement et sans emportement que si malgré ma situation spéciale on peut maintenir le séq., on doit tout au moins me laisser le bénéfice des dispositions de mon contrat. Or celui-ci prévoit Frs 400,- quel que soit le résultat de l’exercice ; avec 400,- tu t’arrangeras ; le reste - loyer etc. ne regarde personne. L’avocat doit en outre te faire connaître le texte des deux jugements comme il est d’usage, ces textes du reste sont conservés au greffe du tribunal qui a rendu le jugement et peuvent, je crois, y être copiés par tout le monde et notamment les avocats. Mr. Wool. (2) qui a beaucoup d’expérience dans ce genre d’affaires, pourra te renseigner exactement là-dessus, comme aussi Me Lanos (3). Comme il s’agit seulement de la durée de la guerre, et qu’on veut payer jusqu’à Novembre, somme qui couvre le loyer jusqu’à Février, tout le monde comprendra que c’est ridicule et je ne peux croire que le tribunal se mêle de cette question.
Nous guerroyons depuis quinze jours sur le terrain des Beni Ouarein (4). Ces Messieurs ne montrent cependant pas beaucoup d’empressement pour se soumettre, malgré de sérieuses représailles que nous exerçons. Car les Beni Ouarein avaient attaqué et pillé des tribus voisines soumises ... Que de maisons brûlées, que de champs saccagés ! Les 16 et 17 Juin (5) nous avons eu quelques engagements sérieux et ce matin encore cela canardait assez dur. Le Général Lyautey vient même de nous télégraphier ses félicitations pour l’énergique conduite des opérations pendant cette saison de grandes chaleurs ! Il y a eu des médailles militaires, des croix de guerre et des croix ... de bois. Ce sont surtout les Sénégalais et les Tirailleurs (Turcos) (6) qui ont supporté la casse jusqu’ici ! Il n’est plus question pour le moment de construire un poste ; il paraît qu’on veut seulement étudier le tracé du nouveau chemin de fer Taza-Fez et nous espérons rentrer à Taza vers le 14 Juillet au plus tard. Mon camarade de lit le fumiste est depuis 3 mois à l’hôpital de Guercif ; Savario de Caudéran doit rentrer incessamment de celui de M’Conn (7). Notre escouade, qui compte un caporal et 14 hommes, en a 7 à l’hôpital, la plupart malades ; l’un cependant a eu une balle dans la poitrine (le 2° depuis Août 14) (8). Je me porte bien jusqu’ici et n’ai eu encore aucun accès de fièvre ni de dysenterie. Il est vrai que je dépense tout mon argent pour bien manger, ce qui, je crois, donne plus de résistance au corps. Je fume aussi toujours beaucoup le tabac, les cigares & les cigarettes étant sensiblement meilleur marché qu’en France. 
En ce qui concerne la bataille navale du Jutland, tu auras rectifié probablement ton opinion. En additionnant les pertes que les Allemands “pour des raisons militaires” comme ils disent avaient cachées et celles qu’ils n’avouent pas encore, les pertes allemandes sont plus lourdes que celles de l’Angleterre et si l’on les rapporte aux forces navales en présence, la comparaison devient tout à fait mauvaise pour l’Allemagne (9). L’appui du Chancelier sur les socialistes est certes intéressant à noter et constitue peut-être une évolution sérieuse (10). Mais les pronostics ont été si souvent renversés pendant cette guerre qu’il est ingrat d’en émettre.
Inclus le conte de l’Humanité en retour ; je n’y trouve rien de bien épatant là-dedans et trouve même que le thème aurait pu être mieux produit. Ton travail anglais montre beaucoup de progrès et je ne puis que t’en féliciter. Dans la poésie par contre il me manque quelque chose : je crois que - tout comme moi - tu ne maîtrises plus la langue allemande comme autrefois dans toutes ses expressions. Tu ne m’en voudras certes pas de ma franchise ?
Et le temps passe malgré tout ! Mon excursion à Bergerac date déjà de 1913, celle à Périgueux de 1914. Serai-je de retour seulement pour la fin de 1916 ? Nos enfants auront tout de même rudement grandi tous les 3. Et si je pense que mes souvenirs d’enfance remontent assez clairement jusqu’à l’âge de 6 ans, je me sens vraiment vieux ! 
Reçois, toi et les enfants, mes plus tendres baisers.
                    
                                                  Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "affaire By." : affaire de Maître Bonamy, chargé de défendre les intérêts des Gusdorf dont les biens ont été mis sous séquestre, et à qui Marthe reproche de ne rien faire. 
2) - "Mr. Wool." : Mr. Wooloughan, ami américain de Paul.
3) - Me Lanos: avocat bordelais que Marthe a contacté pour s'occuper de ses affaires.
4) - "Beni Ouarein" : Paul n'avait rien dit à son épouse de cette bataille contre les Beni Ouaraïn dissidents rebelles qui dure depuis plus d'une semaine (mais il l'avait évoquée à sa fille, le 19 juin). Il décrit la tactique des nationalistes consistant à s'en prendre aux "pacifiés" pour qu'ils s'agitent, mobilisent des Français et finalement se rebellent à leur tour. Mais il évite de dire qu'il participe activement aux combats menés contre eux depuis le 15 juin 1916.
5) - "16 et 17 juin" : ces deux journées de combats contre les Beni Ouaraïn dissidents sont considérées comme mémorables par d'autres détachements que celui de Paul (dont le livret militaire atteste qu'il y a participé), notamment le 21ème bataillon de Tirailleurs sénégalais, dont l'Historique rapporte des scènes de combat au corps à corps et une issue favorable obtenue à la baïonnette.
6) - "les Turcos" : Paul parle des tirailleurs algériens (dits "Turcos") des régiments coloniaux d'Afrique. D'autres régiments de tirailleurs étaient composés de soldats d'Afrique noire (dit "Sénégalais" puisque le Sénégal en était la principale source). L'Historique du 21ème bataillon de Tirailleurs sénégalais rapporte que ses hommes déplorèrent 3 tués et 7 blessés (tous Sénégalais) à l'issue des combats.
7) - "M'Conn" : Msoun, poste de la Légion immédiatement à l'est de Taza.
8) - "le 2° depuis Août 1914" : Paul veut sans doute dire que ce blessé par balle est le second qu'il ait eu à connaître personnellement depuis son engagement dans la Légion. Pour ne pas effrayer Marthe il ne dit rien des tués, certes bien moins nombreux que sur les fronts européens, mais assez fréquemment signalés par les différents bataillons participant aux colonnes du Groupe mobile de Taza.
9) - "mauvaise pour l'Allemagne" : Paul s'empêtre dans les calculs douteux de la presse, alors que l'argument décisif est que les Britanniques ont maintenu le blocus que l'Allemagne voulait briser en Mer du Nord.

10) - "évolution sérieuse" : Paul fait allusion à la position du PSD qui ménage le chancelier Bethmann Hollweg, alors en difficulté face à l'opposition nationaliste, impérialiste et conservatrice qui verrait volontiers le Prince Bernhard von Bulow (qui fut chancelier de 1900 à 1909) revenir au pouvoir. Mais Paul présente la chose comme si Bethmann Hollweg - toujours aussi méprisant face aux socialistes - s'appuyait sur le PSD...

lundi 15 février 2016

Lettre du 16.02.1916

Cratère d'une bombe de Zeppelin lâchée sur Paris (Wikipédia)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 16 Février 1916

Ma Chérie,

Ta lettre du 4 courant ne m’est parvenue qu’aujourd’hui, 2 jours après celle du 6 et le colis. Comme je te le disais déjà, les lunettes aussi bien que les chaussettes et le saucisson me sont parvenus en excellent état : veux-tu me dire combien tu as payé pour les lunettes ? On peut avoir ici également du saucisson dans le genre de celui que tu envoies, seulement un peu moins bon, au prix de 10 à 12 Frs le kilo c.à.d. 5 à 6 Frs la livre. Le beurre vaut 5,00 Frs la livre, le Roquefort & Brie 4 Frs, le boudin (qualité très inférieure) 3,00 Frs. Par contre les oranges et les oeufs sont toujours bon marché, le Camembert vaut 1,20 Fr la boîte...
Les 3 paires de chaussettes S.W. me suffisent largement jusqu’à la fin de la guerre j’espère. On parle toujours d’un départ du groupe mobile de Taza pour le commencement du mois de Mars et j’aurai alors l’occasion d’essayer ces chaussettes comme il faut. Il est curieux de constater que l’Echo d’Oran et d’autres journaux, en parlant de la dernière colonne, s’efforcent d’attribuer tout son succès à la colonne de Fez sous le Colonel Simon, alors que la part principale revient aux troupes du Maroc Oriental, sous le Colonel Derrigoin (1). Le 27 notamment, les troupes de Fez arrivaient bien plus tard que nous, et le 30 également le groupe Derrigoin a fourni le principal effort et a eu plus de pertes que la Colonne Simon qui coopérait avec nous. Le 31 par contre c’étaient les troupes de Fez qui se sont battu toute la journée. Mais Fez est la capitale et la garnison du Résident Général (2) ... Comme le Colonel commandant le Territoire de Taza vient de partir pour la France, tu trouveras à l’avenir les exploits du Groupe Mobile de Taza probablement sous la dénomination de la colonne du Lt Colonel Charley (3), qui était l’année dernière encore le Commandant de notre bataillon. 
Est-ce que l’étude de la langue anglaise te fait plaisir ? Si je me rappelle bien, j’ai connu, il y a environ 6 à 8 ans, un jeune homme, Mr. Holt, qui était employé dans la maison Ducot et Marchand (4), Cours d’Alsace (5)  et dont la mère, une Anglaise, donnait des cours à un fonctionnaire de la Compagnie P.O. (6), Mr. Cérès, que je connaissais bien à cette époque-là. Ne serait-ce pas la même dame ? Mais si ma mémoire ne me trompe pas, elle habitait alors Rue Ste Catherine (7) et avait quitté Bordeaux pour Paris. Mes progrès en espagnol sont malheureusement fort lents, mais enfin il y a progrès quand même. 
Si la guerre dure encore longtemps, tu ne me reconnaîtras peut-être pas lorsque je rentrerai. Je me déplume de plus en plus et il ne me reste presque plus de poils devant. A l’arrière et sur les tempes, la proportion de cheveux blancs augmente sans cesse. Enfin, j’ai laissé mon embonpoint ici, qui m’avait pourtant coûté assez cher ! 
Je n’aurais certes pas attendu tant de sang-froid de la part de Mme Penhoat, mais il est certain que dans la maison elle risquait moins que dans la rue. Ces raids de Zeppelins (8) semblent être très fêtés en Allemagne. C’est stupide autant que cruel et fera vite disparaitre les quelques rares sympathies (9) que l’Allemagne a encore à travers le monde. Bien que les évènements ne se précipitent pas du tout, il est tout de même à espérer que d’ici 6 mois la guerre sera à peu près terminée. S’il est étonnant qu’elle ait pu durer jusqu’ici, il semble presque impossible qu’elle puisse se prolonger au-delà d’Août-Septembre. C’est du moins mon opinion et qui est partagée par beaucoup de monde ici (10).
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers. 

                                                  Paul 



Notes (François Beautier)
1) - "Colonel Derrigoin" : il s'agit du Lieutenant-colonel Derigoin, qui fut promu colonel à la suite de la prise du camp d'Abdelmalek le 27 janvier (bataille de Souk el Hadj, aujourd'hui "Souk El Had") et nommé chef de corps de la 76e brigade du 9e Régiment de tirailleurs algériens. Il fut à ce titre affecté dans le secteur de Verdun, du 27 mars 1916 au 23 mars 1917.
2) - "Résident général" : Allusion à Lyautey, qui avait dépêché vers Taza la colonne Simon pour contrer l'offensive d'Abdelmalek à la fin janvier 1916. Simon, colonel depuis 1912, chargé du renseignement de Lyautey et des bureaux des affaires indigènes, d'un grade supérieur à celui de Derigoin (alors lieutenant-colonel) et directement guidé depuis Fès par le résident général Lyautey, fut effectivement présenté comme vainqueur de la bataille de Souk El Hadj, bien que sa colonne n'ait eu à déplorer que la mort d'un canonnier-pointeur. 
3) - "Charley" : Paul a évoqué ce chef de colonne sans le nommer dans sa lettre du 9 février.
4) - "maison Ducot et Marchand" : en fait Ducot et Marchou, 20 Cours d'Alsace et Lorraine à Bordeaux, société de vente en gros de marchandises d'épicerie.
5) - "Cours d'Alsace" : le Cours d'Alsace et Lorraine, grande avenue du centre de Bordeaux.
6) - "Compagnie P.O." : Compagnie de Chemin de fer Paris-Orléans, qui gère la ligne Paris-Bordeaux depuis 1853. Paul parle d'un "fonctionnaire" (au lieu d'un "agent") alors que cette compagnie privée temporairement nationalisée en 1848 ne fut définitivement intégrée à la SNCF qu'en 1937.
7) - 'Rue Sainte-Catherine" : rue adjacente au Cours d'Alsace et Lorraine.
8) - "raids de Zeppelins" : un Zeppelin (le LZ 49) a bombardé le nord-est de Paris, tard dans la soirée du 29 janvier 1916, larguant 18 bombes (une n'aurait pas explosé), tuant 26 personnes et en blessant 38, notamment dans le secteur de Belleville et Ménilmontant (les Penhoat ont un appartement dans le nord de Paris, au 108 boulevard de Clichy, assez proche pour que Mme Penhoat ait entendu les explosions puis la défense aérienne française). Paul parle "des Zeppelins" car un second, le LZ 47, fit demi-tour pour une raison mécanique avant d'avoir atteint Paris. Le LZ 49 fut abattu par l'aviation française alors qu'il s'éloignait de la capitale, aux premières heures du 30 janvier.
9) - "rares sympathies" : l'Allemagne craint effectivement que les "atrocités allemandes" et ces bombardements de populations civiles - ainsi que les torpillages de navires neutres ou chargés de marchandises et de passagers neutres, comme le Lusitania - poussent des Neutres à lui devenir hostiles, voire à rejoindre les Alliés (la question concerne en premier lieu les USA).

10) - "partagée par beaucoup de monde ici" : Paul voit les troupes d'infanterie coloniale partir pour la métropole après l'échec au Maroc du soulèvement des "rebelles" manipulés par l'Allemagne contre la France:  les armées pressentent en effet qu'une grande offensive allemande se prépare en métropole. Elle sera déclenchée à Verdun le 21 février 1916, soit 5 jours après l'envoi de cette lettre de Paul.

jeudi 26 novembre 2015

Lettre du 27.11.1915

Cinémathèque Robert Lynen - Tirailleurs algériens

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 27 Novembre 1915

Ma chérie,

Nous voilà de retour du convoi de l’Oued Amelil, c’était une rude marche de près de 40 km et pénible parce qu’il faisait très chaud, comme du reste tous les jours depuis notre arrivée à Taza. L’Oued Amelil est à peu près à mi-chemin de la route Taza-Fez et nous avons pu constater que les travaux du chemin de fer projeté sur cette route sont très activement poussés (1). Comme on travaille aussi du côté de Fez dans la direction de Taza je crois que d’ici 6 à 8 mois la ligne fonctionnera : nous avons pu voir plusieurs ponts tout récemment construits en béton armé (car si ces ponts ne sont pas solides les Marocains les brûlent ou les détruisent) et qui nous ont économisé en même temps 4 traversées de l’Oued, ce qui n’est pas désagréable. Ce sont les Bat d’Af et les Groupes Spéciaux qui travaillent là-bas à faire les routes, c.à.d. des gens qui ont subi des condamnations de prison dans le civil et qui de ce fait ne sont pas incorporés dans des corps réguliers. Toutefois les travaux d’art et la ligne proprement dite sont faits par des civils. 
Sais-tu qu’à force d’avoir couché pendant 3 mois par terre et sans me déshabiller j’avais les premiers jours des vertiges dans mon lit à Taza ? Enfin, c’est passé et comme nous avons maintenant une deuxième grande couverture en laine, un sac à couchage et un oreiller, nous sommes bien couchés. On nous a lu aussi aujourd’hui au rapport que nous aurons maintenant 5 sous par jour (2) comme les soldats sur le front en France !! Malheureusement le travail est toujours fantastique dans notre Compagnie - juste et exclusivement dans la nôtre, car les autres sont bien moins poussées que nous !
En même temps avec tes 2 dernières lettres m’est parvenue une de Georges qui se trouve toujours à l’Hôpital Américain n° 1 mais non sur le front ; il est installé à Vitry le François (3) et se fait toujours beaucoup de mauvais sang au sujet de sa fiancée décédée.
En ce qui concerne la guerre, il parait que la Grèce ou son roi a tout de même changé d’attitude (4). Mais les opérations traînent tellement en longueur que la guerre durera certainement jusqu’à l’été ou du moins jusqu’au printemps prochain. C’est triste, mais il faudra bien y croire. Sais-tu qu’il y a juste un an que nous nous sommes quittés ? Bon sang de bon sang s’il y avait seulement une petite révolution en Allemagne, car cela seul serait capable d’amener une prompte solution !
Ce soir est arrivé ici un bataillon de Tirailleurs venant de France, du front, pour se retremper un peu sous le soleil d’Afrique. Je serais curieux de leur parler ces jours-ci pour connaître leurs impressions. Un autre bataillon de tirailleurs va partir d’ici incessamment pour remplacer l’autre. Ces tirailleurs algériens sont de bons soldats, très courageux et dévoués. On en a envoyé certainement plusieurs centaines de mille sur le front !
Est-ce que l‘histoire avec la tapisserie de notre salle à manger (5) est réglée maintenant ? Ou il se pourrait très bien qu’après la salle à manger le salon soit attaqué à son tour, vu qu’il n’y a qu’une cloison entre ces deux pièces.
Comment vont les enfants ? Suzanne a-t-elle repris un peu sérieusement ses études ? La correspondance entre la France et les Colonies va mettre dorénavant un peu plus de temps car on a supprimé quelques départs Marseille-Oran et vice-versa, probablement à cause des sous-marins allemands.
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                   Paul 


Notes (François Beautier)
1) - "activement poussés" : le projet décidé en 1912 était de relier Fès à Kénitra (Maroc Occidental) et à Oran (Algérie) par chemin de fer d'abord à voie étroite à usage militaire puis civil, puis à remplacer la ligne par une voie métrique.
2) - "5 sous par jour" : soit 25 centimes de franc par jour (2,5 francs par décade). C'est effectivement la même solde journalière que celle d'un simple soldat en métropole depuis le vote de la loi du 14 octobre 1915. Cependant il est à l'époque question d'augmenter de 5 à 20 centimes toutes les soldes journalières en métropole. 
3) - Vitry le François :  ville et port fluvial de la Marne, en région champenoise, alors   site d'un hôpital de l'American Ambulance Field Service où est soigné le fils de Georges Laforcade (ami des Gusdorf et frère de Mme Plantain).
4) - "changé d'attitude" : le roi et la majorité du peuple grec s'affirment partisans de la neutralité et de la paix pour ne pas nuire à l'Allemagne en rejoignant les Alliés.
5) - "salle à manger" : un problème d'humidité...

dimanche 10 mai 2015

Lettre du 11.05.1915

Tirailleurs algériens

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Mai 1915

Ma chère petite femme,

J’ai bien reçu ta lettre du 28 et les cartes des 26 et 30 Avril, celle du 26 arrivée ce soir seulement via Casablanca avec une douzaine de journaux ; je te remercie de tous ces envois et te prie de ne pas oublier à l’avenir l’inscription “via Oujda”. J’ai aussi pensé à la nuit de Walpurgis (1) et j’ai même ressenti quelque chose comme de la nostalgie à cette occasion, un mal qui, d’après Rostand (2), est plus noble que la faim. Je suis heureux que tu aies pu quitter le lit, espérons que tu ne rechutes pas, car tu sais que nous avons tous bien besoin de toi !
Notre colonne vient de rentrer pour quelques jours, devant repartir le 14. Les hommes ont souffert par le mauvais temps : dans la journée une chaleur orageuse et dans la nuit des orages épouvantables. Nous avons établi un nouveau camp à 25 km d’ici mais ce n’est heureusement pas la 24° Comp. qui y reste. Cela a chauffé beaucoup : Heureusement il n’y a pas eu beaucoup de casse, une dizaine de morts et une quarantaine de blessés, alors que les bicots ont perdu un millier d’hommes.
Pendant ce temps nous avons eu ici beaucoup de service : depuis samedi soir, je suis resté pendant 36 heures sur garde, jour et nuit. On n’avait effectivement pas le temps de faire quoi que ce soit et c’est là la raison pour laquelle je ne t’ai pas écrit depuis quelques jours. Dimanche matin, lorsque j’étais en faction à la tour sarrazine, les Marocains, croyant notre camp abandonné, ont essayé de descendre des montagnes ; quelques-uns se sont approchés de notre quartier jusqu’à 250 m, mais aucun n’est retourné (3). Aussitôt après les premiers coups de fusil tirés par nous, tous les murs de Taza étaient garnis et les Tirailleurs Algériens (4) dont une section était restée à côté de nous, canardaient comme des fous. 5 minutes plus tard les canons du grand blockhaus commençaient également et nous pouvions bien observer les obus qui tombaient en face dans les oliviers. Il n’y avait que 18 légionnaires de la 24° qui étaient restés ici, mais presque tous ont demandé de marcher le 14 ou le 15 car ce n’est point un amusement de rester ! Nous étions en subsistance (5) chez les territoriaux (6)(125° de Narbonne et Béziers) et nous pouvions constater que nous sommes mieux nourris qu’eux, avec la seule exception qu’eux ont 2 quarts de vin par jour au lieu d’un. Hier, à l’occasion du 1° anniversaire de la prise de Taza, nous avons mangé royalement : soupe tapioca, petits pois verts, boeuf sauce tomate, purée de pommes, salade verte, confiture, vin, café au rhum et cigare ou cigarette. C’est bat, hein ?
Ne te fais pas de mauvais sang pour l’argent, j’en aurai certainement assez jusqu’à la fin Juin ou commencement Juillet ; donc inutile de m’adresser 40 ou 50 Frs avant le 15 Juin.
Ce que tu dis là sur la terminaison de la guerre n’est pas bien sérieux. Si l’on ne veut pas recommencer, il faut absolument que l’Allemagne soit écrasée et elle le sera (7), j’en suis persuadé ; seulement c’est bien long et tous les engagés pour la durée de la guerre se font quelquefois des réflexions amères. Penhoat m’écrit aujourd’hui qu’il part comme volontaire pour la Belgique. J’espère sincèrement qu’il en reviendra sain et sauf. Georges Laforcade m’envoie régulièrement des lettres très détaillées sur la situation militaire et politique, très gentilles et pleines d’affection. Il doit me croire tout à fait dans le désert, inaccessible à tous les journaux. Plantain enfin m’écrit assez régulièrement et avec beaucoup de confiance.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Suzanne fait des progrès ? Et comment se comporte Georges pendant les leçons de sa soeur (8)?
Espérons que cette séparation ne durera plus trop longtemps et que la paix viendra comme un coup de foudre sans qu’on s’y attende.
Mes meilleures tendresses.


                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Walpurgis" : joyeuse et amoureuse fête du printemps, d'origine païenne, célébrée en Europe du Nord et de l'Est (notamment en Allemagne) pendant la nuit du 30 avril au 1er mai. Le christianisme en a fait un sabbat diabolique que la littérature met en scène dans les différentes versions du Faust.
2) - "Rostand" : Paul compense sa précédente référence nostalgique à l’Allemagne en évoquant l'écrivain français le plus célèbre à cette époque,  Edmond Rostand (1868-1918), auteur du très célèbre "Chantecler" et patriote modèle (il s'est engagé en 1914 mais a été réformé) qui, dans son "Cyrano de Bergerac" fait dire à son héros, à l’approche de la mort, à propos du temps perdu à vivre sans son aimée Roxane : “De nostalgie !... Un mal. Plus noble que la faim !”. Entre  entre 1893 et 1912 Edmond Rostand a traduit et adapté le Faust de Goethe (publié en 1808) qui décrit le sabbat des sorcières pendant la nuit de Walpurgis. 
3) - "aucun n'est retourné" : aucun des assaillants du camp et des avant-postes français de Taza n'a survécu. Entre le début mai et la fin juin 1915, les tribus berbères hostiles à la colonisation tentèrent par des coups de main - faute de réelles troupes - d'enrayer l'opération de jonction des deux Maroc (l'Oriental et l'Occidental) lancée par le général Lyautey.
4) - "Tirailleurs algériens" : soldats en très grande majorité autochtones d'Algérie, et en moindre mesure de Tunisie et du Maroc, recrutés par l'Armée française d'Afrique. Ils sont surnommés "Turcos". En 1915, 15% seulement des bataillons de tirailleurs algériens demeurent encore au Maroc et 5% en Algérie, les autres ayant été déplacés en métropole pour combattre sur les fronts européens. Les tirailleurs algériens étaient pour la plupart des Kabyles, un peuple berbère qui avait choisi - après la conquête de l'Algérie à laquelle il s'était opposé au XIXème siècle - de s'allier aux Français pour s'émanciper des Arabes. Autour de Taza, au Maroc, ils eurent à réprimer des rebelles appartenant pour l'essentiel à des tribus berbères opposées au protectorat français avec le soutien d'agents de l'Allemagne et de l'Espagne. 
5) - "Nous étions en subsistance" : nous étions approvisionnés en vivres... 
6) - "territoriaux" : soldats âgés de 34 à 49 ans, de ce fait affectés à des missions "pépères" (comme l'indique leur surnom) notamment de garde à l'écart des premières lignes du front. Une partie de leurs régiments furent affectés au Maroc pour remplacer ceux de l'Armée d'Afrique qui avaient été affectés en métropole. 
7) - "elle le sera" : Paul approuve ainsi explicitement l'objectif de la France d'écraser l'Allemagne, et implicitement le désir de ses chefs militaires de pénétrer le territoire allemand jusqu'à Berlin et de le ruiner significativement, ce dont les U.S.A. et le Royaume-Uni la dissuaderont dès la demande d'armistice de novembre 1918.
8) - Marthe a donc finalement décidé de faire donner des leçons particulières à sa fille, et de ne l'envoyer ni à l'école religieuse, ni à l'école communale de Caudéran, comme elle l'avait précédemment envisagé.