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jeudi 12 avril 2018

Lettre du 13.04.1918

Article de l'Écho de Bougie daté du 10 janvier 1909, annonçant la création de la société L. Leconte et Cie.
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 13 Avril 1918

Ma Chérie,

Je viens de recevoir tes lettres des 24 et 27 Mars ainsi que celles des enfants et te confirme les miennes des 8 et 10.
Ce départ inopiné de Me Lanos avant le règlement de notre affaire qui traîne déjà tellement est réellement fâcheux. Puisque tu as un Bureau de Poste avec cabine téléphonique au Boulevard de Caudéran, à quelques pas de l’angle de la Route de St Médard, ne peux-tu pas lui téléphoner de temps à autre, ce qui t’éviterait la course et la perte de temps plus ou moins grande (1) ? Je pense toutefois qu’à l’arrivée de cette lettre, tu auras tout au moins touché les 3 mensualités de Février, Mars et Avril. De toutes façons, ne m’envoie plus d’argent avant le règlement !!!
J’ai reçu également les différents journaux, celui du Peuple (2) jusqu’au 27 inclus, le Canard (3) et la Petite Gironde (4) du 28. Quant à toi, il te manque donc ma lettre du 4 Mars (5)  dont je ne me rappelle plus le contenu ; tu ne m’as pas non plus accusé réception de ma lettre du 27 Février. Pardon, tu l’as fait le 20 Mars (6).
Pour ce qui touche l’accord avec Nantes (7), je t’ai exposé d’une façon très détaillée ma façon de voir et je n’y ai rien changé. A fourbe, fourbe et demi, et crois-moi, si je sors sain et sauf, comme je l’espère, de cette bouteille à encre, Leconte aura de mes nouvelles (8). Mais en-dehors des considérations déjà faites il faut tenir compte que pendant un laps de temps aussi long (4 ans au minimum) on perd forcément le contact avec l’ancienne clientèle. Telles que les choses seront en tout état de cause, il est peu probable qu’après la guerre nous resterons à Bordeaux (9); au surplus et pour ce qui concerne tout spécialement les charbons, les stocks seront tellement épuisés que les acheteurs, pendant un an au moins, auront fort à faire pour reconstituer leurs approvisionnements. Dieu sait même si l’ancien mode de livraison pour les charbons anglais sera jamais réadopté (10). Et puis songe qu’il y aura tant de façons de se prendre dans ce métier-là ! Je ne suis même pas si sûr que cela que six mois après la signature de la paix, surtout si celle-ci intervient à peu près promptement, j’aurai touché le solde de 10 000 Frs (11). Enfin, ne t’en fais pas pour si peu, une fois libre, je saurai trouver mon chemin ! 
L’offensive allemande (12), arrêtée pendant quelques jours, a recommencé avec autant de violence sur le front anglais ... cela sent la fin, décidément, une fin à tout prix, et je suis plus optimiste que jamais. L’armée allemande n’atteindra point son but et ce sera de part et d’autre une saignée formidable, après quoi la situation sera favorable pour ... “causer”, car la conversation une fois commencée, on s’entendra beaucoup plus vite qu’à Brest Litovsk (13). Tout le monde a besoin de paix, et comme la tentative allemande non réussie - malgré les forces énormes déployées - équivaudra à un échec retentissant, voire une défaite (voyez Yser (14) et Verdun (15)) l’honneur du côté des Alliés sera sauf. Tu remarqueras du reste que tous les journaux de l’opposition considèrent qu’un tel moment sera le plus favorable et reprochent précisément à leurs gouvernements respectifs d’avoir laissé passer sans en profiter les occasions précitées après la victoire de la Marne (16). Quant aux dirigeants des Alliés, ils se diront normalement ou logiquement après cette saignée monstre que si les troupes de choc allemandes n’ont pas pu réussir, il sera très très difficile de faire mieux de quelque côté que ce soit, d’autant plus qu’il ne faut guère plus compter sur le général “Famine” (17) si souvent invoqué avant l’effondrement de la Russie.
 Tout cela me raffermit dans l’espoir que nous verrons cet été la fin de cette tragédie et ... que ce sera la Russie qui paiera les pots cassés (18) ... Je suis effrayé d’apprendre la pénurie de certaines denrées à Bordeaux, notamment celle du sucre, alors qu’il y a 4 ou 5 grandes raffineries là-bas. Rien ne manque ici, et il est facile, à condition d’y mettre le prix, de se procurer 50 kg de sucre à Aïn Leuh, à raison de 4 à 5 Frs. (19) le kilo bien entendu. Seulement tous ces articles, viande, graisse, sucre, tabac, lait etc. ne peuvent ou ne doivent pas être exportés ; de cette façon la troupe et les indigènes ne s’aperçoivent pas de la gêne qui existe dans la métropole (20). Il me semble qu’autrefois, lorsque nous étions gosses, une toute petite pastille de saccharine était suffisante pour sucrer un litre de liquide ; en chimie on apprend que la puissance de sucre de la saccharine est 300 fois plus grande que celle du sucre. On a donc tripoté (21) aussi là-dedans ! De toutes façons, tâche de faire quelques provisions dès que tu pourras ! L’essentiel est que tu as réoccupé le rez-de-chaussée et le jardin et que vous ne manquez pas d’air de cette façon. Mme Ramsbott (22) a trouvé, comme j’apprends, un bon emploi dans l’usine de constructions métalliques de Bègles (23) où son mari travaillait autrefois. Et comme elle continue à toucher l’allocation pour elle et sa fille, elle ne manque, paraît-il, de rien. 
Tes accès de mauvaise humeur proviennent certainement de ta solitude et surtout de ton état ; pendant ma présence, tu étais - à part quelques rares jours - toujours contente et presque gaie !
Les lettres des enfants m’ont fait beaucoup de plaisir ; Suzanne se dégrossit peu à peu et j’espère que Georges en fera bientôt autant. As-tu de nouveaux locataires au 1° (24)? Et as-tu été à la maternité ? 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul

Je fais suivre une coupure du Journal du Peuple concernant la loi sur les loyers (25); d’après cela, le mieux pour nous serait peut-être d’attendre ! Tu peux écrire tout de même au Journal (26) ajoutant que le propriétaire consent à une réduction de 400 Frs. ce qu’ils conseillent de faire.


Notes (François Beautier)
1) - « plus ou moins grande » : Me Lanos, avocat de Paul à Bordeaux, est chargé de récupérer la pension due par la société Leconte à Marthe puis de la lui verser. Il semble contradictoire que cet avocat se soit inopinément retiré de cette affaire, ou qu’il soit parti de Bordeaux, et que Paul demande à Marthe de lui demander par téléphone où il en est dans le règlement de cette même affaire.
2) - « du Peuple » : du « Journal du Peuple ».
3) - « le Canard » : le « Canard enchaîné ».
4) - « la Petite Gironde » :  grand quotidien régional « du Sud-Ouest et du Midi » (selon son sous-titre), édité à Bordeaux.
5) - « 4 mars » : ce courrier de Paul n’a peut-être jamais été reçu par Marthe, ce qui expliquerait qu’il n’ait pas été conservé avec les autres. La probabilité de non-distribution de courrier envoyé par Paul était en effet renforcée, depuis l’été 1917, du fait des attaques maintenant bien préparées multipliées par les rebelles contre les postes avancés et les colonnes, mais aussi du fait des naufrages provoqués par les sous-marins allemands (au titre de la guerre sous-marine à outrance, décrétée le 31 janvier 1917 et depuis lors de plus en plus efficacement menée) en Méditerranée entre Oran et Marseille et en Atlantique entre Port-Lyautey (Kénitra) ou Casablanca et Bordeaux.
6) - « 20 mars » : le courrier du 27 février a donc bien été reçu par Marthe. Cependant il n’a pas été conservé : si Marthe l’a archivé avec les autres, il a pu être ultérieurement retiré de la liasse. On peut supposer d’après sa date d’envoi (27 février 1918) que Paul y racontait les combats qui venaient d’avoir lieu et se déroulaient encore contre la coalition des rebelles du territoire zayane aux alentours de Khénifra. Peut-être Paul y décrivait-il les épreuves et les dangers qu’il avait dû affronter, ou y exprimait-il des réticences personnelles face à la guerre coloniale qu’il se trouvait obligé de livrer à l’encontre de ses idéaux ? Dans ces deux cas, Paul ou l’un de ses proches aurait pu juger opportun, ultérieurement, d’isoler ce courrier, soit pour s’en servir de preuve du bon comportement de Paul au combat (par exemple pour appuyer l'une ou l'autre de ses cinq demandes de naturalisation française, et/ou pour attester sa qualité d’authentique ancien combattant dans l’Armée française), soit pour lui éviter d’être suspecté d’esprit antifrançais au cas où la liasse des autres courriers aurait servi à défendre son droit à la naturalisation française (au titre d’engagé volontaire dans la Légion étrangère pendant la durée de la guerre) ou l’authenticité de son engagement pour la France.
7) - « Nantes » : allusion globalisante aux différents acteurs du règlement des affaires en cours : le juge du séquestre (des biens de Paul), Lucien Leconte (auquel Paul est associé) et Maître Palvadeau (l’avocat de Paul à Nantes). 
8) - « de mes nouvelles » : Paul envisage de fonder sa propre entreprise de courtage maritime et chérit sans doute le projet de s’emparer des marchés de celle de Leconte.
9) - « Bordeaux » : selon l’accord avec Leconte, Paul ne pourra pas implanter des activités concurrentes de celles de son ancien associé dans les ports où celui-ci les exerce déjà (voir la lettre du 20 novembre 1917).
10) - « réadopté » : le charbon débarqué en vrac des cargos, stocké en tas sur les quais, était livré aux gros acheteurs par voie d’eau ou/et par route. De nouveaux modes de livraison, notamment par tapis roulant et par godets suspendus à des câbles, ont depuis lors fait leur apparition aux U.S.A.
11) - « 10 000 Frs. » : Paul devait récupérer en deux fois ses 30000 F de participation au capital de la société Leconte, par un premier versement immédiat de 20000 F, puis après-guerre par un second correspondant au solde de 10000 F.
12) - « l’offensive allemande » : l’échec, le 27 mars dans le secteur de Montdidier, de l’opération Michael, qui inaugurait la Bataille du Kaiser, conduit l’Allemagne à lancer le 9 avril l’opération dite Georgette, sur la Lys, dans le secteur d’Ypres et du Mont Kemmel, que les Alliés anglo-français avec participation des Portugais, tiennent résolument. Cette offensive s’achève par un constat d’échec de la part des Allemands le 29 avril 1918. Paul se montre très optimiste en y voyant la fin proche des combats…
13) - Brest-Litovsk : site de la signature - le 3 mars 1918 - de la paix imposée par les empires centraux à la Russie après une négociation difficile commencée le 21 novembre 1917 sur proposition de Lénine. 
14) - « l’Yser » : site d’une défaite cuisante de l’Armée allemande qui chercha vainement à franchir ce fleuve côtier franco-belge en direction de Dunkerque entre le 17 et le 31 octobre 1914. Environ 200 000 soldats des deux camps auraient été mis hors de combat lors de cette première grande bataille de position de la Grande Guerre.
15) - « Verdun » : allusion à la bataille qui, lancée par l’Allemagne contre la citadelle de Verdun le 21 février 1916, s’acheva par un constat d’échec allemand sur la rive droite de la Meuse à la mi-décembre 1916 (elle se poursuivit cependant sur la rive gauche jusqu’en août 1917). 700 000 soldats des deux camps y furent mis hors de combat, dont 300 000 tués. 
16) - « victoire de la Marne » : allusion à la bataille de la Marne (alors encore non-numérotée première puisque la seconde commença un bon mois après cette lettre, le 27 mai 1918), qui débuta le 5 septembre 1914 avec l’opération française menée par Galliéni pour empêcher une offensive allemande sur Paris (avec la célèbre mobilisation des taxis de la capitale), et qui s’acheva le 14 du même mois par la retraite des troupes allemandes sur la rive droite de l’Aisne, c’est-à-dire à l’abandon du plan Schlieffen d’invasion rapide de la France par l’Allemagne en passant par la Belgique.
17) - « général Famine » : par analogie avec le « général Hiver » qui avait jusqu’alors sauvé la Russie de toute invasion durable.
18) - « pots cassés » : le raisonnement spécieux évoqué ici - selon lequel une paix sans victoire serait, grâce à la défaite russe, rendue possible sans perte pour les Alliés occidentaux puisque les empires centraux pourraient assouvir en Russie leurs besoins immédiats (en vivres et matières premières) et leurs appétits expansionnistes et impérialistes - est repris par Paul de la presse pacifiste. En réalité, les alliés occidentaux sont à cette époque radicalement déterminés à imposer une paix par la victoire sur les empires centraux, ce que sait parfaitement Paul, qui cherche donc vraisemblablement à rassurer Marthe (et à se rassurer) sur l’imminence de son retour au foyer.
19) - 5 Frs le kilo » : c’est le prix au détail relevé par Marthe à Caudéran, et c’est 2,5 fois le prix pratiqué (fixé par le préfet) à Bordeaux pour les achats en gros. Contrairement à ce que semble vouloir dire Paul, ces prix très élevés dans un pays pauvre et sous-développé comme l’est alors le Maroc sont certainement ceux que les indigènes ont adaptés (en les gonflant) au pouvoir d’achat des Européens, très supérieur à celui des indigènes.
20) - « dans la métropole » : en négligeant de prendre en compte l’existence d’un double marché dans le protectorat (le second étant celui de la clientèle européenne), Paul s’empêche de comprendre que les ventes de produits indigènes aux Européens du Maroc équivalent à une exportation en métropole, donc d’observer que le niveau des prix pratiqués sur ce second marché révèlent une réelle conscience des Marocains quant à la pénurie et à l’inflation qui frappent la métropole. On peut s’étonner que Paul reprenne à son compte l’idée d’une volonté française de cacher aux Marocains l’affaiblissement économique de la France alors que l’encouragement par les Français au développement du second marché participe de la volonté de pacifier le Maroc en faisant accéder les producteurs indigènes à un marché européen dont les prix leur sont beaucoup plus favorables. Par ailleurs, la France n’interdisait bien évidemment pas l’exportation en métropole des marchandises marocaines dont elle avait besoin : simplement, elle les achetait et consommait totalement sur place puisque les surplus n’excédaient pas (en fait couvraient à peine) les besoins de ses troupes et de ses colons installés au Maroc. 
21) - « tripoté » : cette conclusion complotiste s’appuie sur le fait que le pouvoir sucrant du gramme de saccharine a évolué entre l’avant-guerre (il était alors évalué à 300 fois celui d'un gramme de sucre raffiné) et l’année 1918 (pendant laquelle les préfets - chargés de gérer le rationnement alimentaire - se référèrent à un pouvoir sucrant équivalent à celui de 400 grammes de sucre). De ce fait, ce n’est plus 3,3 mais 2,5 g de saccharine que l’on put se procurer en 1918 en guise d’un kilo de sucre. Cependant, l’utilisation de ces 2,5 g de saccharine vendus 0,85 F en pharmacie demeurait largement moins coûteuse que celle d’un kilo de sucre vendu de 2 F en gros en ville et jusqu’à 5 F au détail dans les épiceries des banlieues et des villages.
22) - « Mme Ramsbott » : voir les notes la concernant dans le courrier du 19 février 1918. 
23) - « Bègles » : commune de l’agglomération bordelaise.
24) - « au 1er » : au premier étage, que Marthe cherche à sous-louer.
25) - « la loi sur les loyers » : loi du 9 mars 1918.
26) - « au Journal » : Paul avait conseillé à Marthe de questionner, à propos du montant de son loyer, la rubrique des questions des lecteurs du Journal du Peuple (voir sa lettre du 8 avril 1918). Il apparaît ici que Marthe a obtenu de Mme Robin, la propriétaire, une réduction de 400 F (vraisemblablement sur les arriérés). Cette réduction exclut la famille Gusdorf du bénéfice de la récente loi du 9 mars 1918 interdisant toute augmentation des loyers pour les baux signés antérieurement au début de la guerre. Paul suggère de ne rien réclamer pour le moment à Mme Robin, tout en conseillant à Marthe d’exposer son cas aux journalistes et lecteurs du Journal du Peuple.


mercredi 13 décembre 2017

Lettre du 14.12.1917

Porte du Mellah, Meknès (Pierre Miquel)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 14 Décembre 1917

Ma Chérie,

Le courrier d’hier ne m’a porté que ta lettre du 2 courant : la précédente étant datée du 22, il m’en manque apparemment au moins une, celle dans laquelle tu m’as parlé sans doute de la correspondance de Mr. Penhoat contenue dans l’enveloppe timbrée du 24. Je te renvoie du reste cette même correspondance ci-jointe, car il vaut mieux que tu la conserves jusqu’à liquidation de l’affaire Leconte. Je t’envoie également un nouveau timbre du Maroc en te priant de le mettre dans mon album.
La missive de Mme L. (1) est en effet aussi bizarre qu’étrange et on peut facilement se perdre en conjectures à son sujet. Il me paraît cependant assez invraisemblable qu’à son âge et avec son très peu d’esprit elle aurait pu charmer un séducteur ... De toutes façons elle a dû donner à Mr. Penhoat une adresse à laquelle des lettres lui parviendront sûrement et je pense qu’il serait intéressant de voir ce qu’elle a et ce qu’elle veut, ne fût-ce que parce qu’on apprendrait certainement des éclaircissements sur la conduite et la situation de son mari. Je suppose donc que Penhoat lui a tout au moins écrit un mot disant que pour le moment il ne peut pas venir et qu’en attendant son prochain voyage il serait intéressant pour lui d’être mis au courant ... Personnellement j’ai été toujours étonné que Mme L. ait cessé si brusquement toute correspondance, vu que vis à vis de Penhoat et de moi elle a toujours agi en amie et plutôt en alliée de nous que du Qt (2). Tu en vois en outre en quoi consiste la “prostration” (3) dont le vieux renard faisait état dans sa lettre à l’avocat. Il n’est toutefois pas si facile que cela de mettre sa femme légitime à la porte et je serais vraiment curieux d’apprendre la clef de ce mystère.
Merci des 3 numéros du J.P. (4) et du “Canard” (5). N’as-tu toujours pas reçu mes lettres de Tissa, Fez et les premières d’Aïn Leuh ?
Deux jours de beau temps ont suffi pour fondre la neige dans le camp et sécher la terre, mais les montagnes et la forêt sont encore toutes blanches.
Je reste stupéfait de ta résignation de laisser aller et courir au lieu d’aller voir chez Me Lanos où en sont les choses. Comment as-tu pu perdre l’énergie et le sens des réalités à ce point ? 
C’est le 29 courant que nous descendons sur Meknès (6) où nous arriverons le 31 et d’où je t’enverrai un souvenir, car d’ici on ne peut même pas envoyer un colis postal.
Bonnes fêtes, ma chérie, et ressaisis-toi un peu - les beaux jours sont plus proches qu’on ne le pense.
Je t’embrasse bien tendrement.

ton Paul


J’ai envoyé hier la carte à Georges. Vas-tu faire un arbre de Noël ?


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « Mme L. » : Madame Leconte, qui semble avoir déserté le domicile conjugal ou en avoir été expulsée. Elle était la deuxième épouse de Leconte, qui avait divorcé de la première.
2) - « du Qt. » : cette abréviation renvoie au mot allemand « quertreiber » qui signifie officiellement « gèneur », « trublion », « empêcheur de danser en rond » et argotiquement « emmerdeur », « chieur »... En anglais, elle se prononce « cutie » et joue alors sur le mot « quiet » (tranquille) pour désigner ironiquement « le pépère », « le père tranquille », « le chéri » ou « le mignon ». Dans les deux cas Paul désigne ainsi son associé Leconte.
3) - « prostration » : symptôme de dépression caractérisé par la lassitude, l’immobilité, la fatigue... 
4) - « J.P. » : Journal du Peuple (dirigé par le socialiste contestataire Henri Fabre, qui y publie notamment des articles de Pierre Brizon, le député pacifiste, socialiste et internationaliste de l’Allier). 
5) - « Canard » : le « canard enchaîné », hebdomadaire satirique républicain antimilitariste et anticlérical.
6) - « descendrons sur Meknès » : effectivement, la ville est à une altitude de 550 m alors que le poste d’Aïn Leuh culmine à plus de 1500 m. Mais l’expression signifie avant tout, pour le soldat Paul et son épouse Marthe « s’éloigner du front », c’est-à-dire « descendre à un moindre niveau de risque ».


samedi 11 novembre 2017

Lettre du 12.11.1917

Porte Boujeloud, médina de Fes

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Poste de Tissa (1), le 12 Novembre 1917

Ma Chérie, 

Le beau temps que nous avons eu jusqu’à Amlil (2) s’est gâté subitement le 10 au moment où nous allions camper à Trarka (3), soit à environ 25 km d’Amlil. C’est un camp abandonné de sorte que nous avons dû dresser nos guignoles sous les oliviers. Dans l’après-midi la pluie commençait à tomber, continuant toute la nuit et la matinée d’hier. Heureusement, nous avions trouvé suffisamment de paille, et campés dans un trou, à l’abri du vent, nous n’avons pas eu froid pendant la nuit, serrés comme nous l’étions l’un contre l’autre et couverts de notre capote et du couvre-pied. Mais les 25 km de Trarka à Tissa étaient pénibles sous la pluie tombant en rafales et sur les routes détrempées et boueuses. Un détachement de Zouaves qui marchait avec nous et qui se composait d’hommes mal entraînés arrivait dans un état lamentable, et plusieurs heures après nous, qui formions l’avant-garde. Mais nous étions, nous aussi, trempés jusqu’aux os ; un coup de soleil faisait heureusement sécher nos capotes dans l’après-midi, car comme on voulait nous loger dans une baraque sale et puante avec un tas d’indigènes qui ne faisaient que se gratter, nous avons préféré camper sous notre tente dehors, abondamment pourvus de paille. Cette marche dans la boue m’a causé du reste une douleur assez vive au genou qui n’est pas encore passée aujourd’hui, où nous sommes au repos. Le soleil est donc revenu, et j’espère qu’il nous accompagnera au moins jusqu’à Fez, 2 jours de marche, où nous devons arriver après-demain mercredi. J’étais tout à l’heure à l’Oued (4), prendre un bain et laver mes effets. Nous avons fait ensuite 25 oeufs (pour 30 sous) sur le plat pour 4 poilus, car le manger est exécrable ici au 128° Territorial (5). A midi on a manifesté à la cuisine où, comme légume, nous avions à peine 1 pomme de terre par homme. Nous en avons emporté quelques kilos et en ferons des frites ce soir.
Mais enfin j’ai repris mon équilibre et suis, malgré les petits inconvénients signalés dans un état d’esprit comme j’aurais voulu l’être lors de mon départ de Bordeaux. Je suis infiniment content des beaux jours passés avec toi et j’ai le ferme espoir que nos affaires s’arrangeront de façon à ce que tu sois à l’abri jusqu’à mon retour. Car c’est là toute ma raison d’être : te retrouver avec les enfants comme je vous ai quittés maintenant et vivre tranquillement sans trop d’ambitions ... Ai-je besoin  de dire que presque chaque nuit, en me réveillant sur ma paille, mes idées ne sont point au Maroc et que je ferme alors désespérément les yeux pour évoquer l’illusion des heures de Caudéran ? Cette nuit, lorsque je frottais une allumette pour regarder l’heure, il était juste 3 h. Oh, si je me suis mordu les lèvres !!!
Dis-moi donc si les enfants parlent beaucoup de moi et en quels termes. Si tu savais combien ce manque de nouvelles pèse sur moi, tu n’aurais certes pas manqué de m’écrire à Taza ...
Depuis le 5 je n’ai plus vu de journaux ; si tu as quelque chose d’intéressant sur le J.P. (6) tu m’enverras le numéro, n’est-ce pas ? Et, si possible aussi le “Canard Enchaîné” (7) qui paraît une fois par semaine - le mercredi. Je sais tout juste que le Comte Hertling (8) a été nommé chancelier et que les Anglais semblent y voir le premier pas vers la démocratisation (9) de l’Allemagne. Il est certainement extraordinaire qu’un Bavarois (10) - et encore un modéré - soit chancelier en Allemagne et, par cela même, Président du Conseil en Prusse.
Le pays commence à changer un peu d’aspect dans ces parages. Les villages arabes sont plus près les uns des autres et toutes les cagnas (11) blanchies à la chaux. La terre est plus cultivée et plus grasse, les arbres plus nombreux. Demain et après-demain nous descendrons dans la plaine et serons à Fez et Meknès au coeur du Maroc. Ici même il y a une tranquillité complète ; on ne dirait point que le Pays est en guerre (12)! Le poste, très mal construit, est du reste appelé à disparaître car le chemin de fer Taza-Fez ne passera pas par ici mais par Bab Norzouka-Touahar-Coudrat-Matmata (13). De loin, nous avons pu voir 1/2 douzaine de blockhaus construits après notre départ de Touahar pour protéger la voie ferrée.
Quand, bon Dieu, vais-je trouver tes premières bonnes nouvelles ? 
Je t’embrasse sur les yeux, les oreilles et la bouche qui sait dire des mots si doux quand je suis plus près de toi que maintenant.

Paul

Une bise aux enfants, le bonjour pour Hélène. 



Notes (François Beautier)
1) - « Poste de Tissa » : poste militaire contrôlant l’oued Lebene (ou Leben), sur le versant du Rif au nord de la ligne Taza-Fès, à environ 25 km au nord du cours de l’oued Innaouen et à une soixantaine de km à l’ouest de Taza.
2) - « Amlil » : poste militaire habituellement tenu par le 2e Régiment étranger, et halte ferroviaire, à un peu plus de 30 km à l’ouest de Taza. Paul y a stationné plusieurs fois en 1915,1916 et 1917. 
3) - « Trarka » : ce poste situé à l’aval de celui d’Amlil, à 25 km au sud de celui de Tissa, était déjà abandonné à cette époque. Il a depuis lors disparu sous les eaux de l’actuel lac de barrage Idriss 1er.
4) - « à l’oued » : le Lebene (ou Leben).
5) - « 128° territorial » : 128e Régiment territorial, composé comme son nom l’indique de « Gardes territoriaux », c’est-à-dire de soldats âgés et, de ce fait, affectés à des missions de surveillance et non plus de combat. À cette époque, Paul, né le 3 avril 1882, a 35 ans révolus depuis plus de 6 mois : selon la loi du 7 août 1913 concernant l’affectation des recrues de 34 à 49 ans, il devrait être versé dans un régiment territorial. Mais le manque d’effectifs dont souffrent les rangs de l’armée française affectée au Protectorat du Maroc conduit son chef, le général Lyautey, à ne pas respecter les règles - concernant notamment les permissions et les transferts dans la Territoriale, mais aussi les missions « de surveillance » des Territoriaux - dont la stricte application conduirait à le priver de combattants.
6) - « le J.P. » : le Journal du Peuple, dont Paul apprécie beaucoup la lecture (voir sa première mention de ce journal dans sa lettre du 26 janvier 1917).
7) - « Canard enchaîné » : journal satirique très apprécié par Paul qui, par le simple fait d’en réclamer par courrier les derniers numéros à Marthe, et sans doute d’en faire l’éloge auprès de ses collègues, se classe dans la catégorie des contestataires pacifistes plus ou moins révolutionnaires et internationalistes. Il prend ainsi le risque, à vrai dire couru par beaucoup des Poilus de 1917, d’apparaître à ses supérieurs, et au juge de sa demande de naturalisation, comme un antifrançais...
8) - « le comte Hertling » : Georg von Hertling, chef des centristes catholiques proparlementaires, a été nommé chancelier, suite à la démission, sur ordre impérial, de Michaelis, trop ouvertement antipacifiste. 
9) - « démocratisation » : les Anglais, et plus généralement les Alliés, impatients de voir l’Allemagne demander la paix, imaginent imprudemment que ce nouveau chancelier aura les moyens de mener la politique que sa réputation de centriste parlementariste (de surcroît catholique, donc sensible aux appels à la paix du pape Benoît XV) les incite à espérer…
10) - « Bavarois » : la Bavière, alors réputée libérale et pacifiste au sein de l’Empire allemand, faisait figure d’exact contraire de la Prusse. Cependant Paul faisait erreur : le chancelier Hertling était un Hessois et non un Bavarois.
11) - « cagna » : inspiré d’un mot annamite (ou vietnamien) signifiant « abri servant d’habitation », ce mot diffusé par les troupes coloniales françaises désignait, chez les Poilus, les abris souterrains où vivaient les combattants lorsqu’ils étaient affectés aux tranchées.
12) - « en guerre » : si la région de Tissa, au nord de l’Innaouen et de l’axe Fès-Taza, est alors effectivement tranquille, des affrontements violents entre le Groupe Mobile de Taza et des rebelles nationalistes marocains se déroulent au même moment au sud de cette ligne, notamment à 3 km au sud-ouest de Taza, autour du mont Toumzit, et à 7 km au sud-sud-est dans le secteur de Bou Guerba. 
13) - « Bab Norzouka… Matmata » : Paul énumère les futures stations du chemin de fer à voie étroite qui longera la percée (ou cluse) de l’oued Innaouen qui constitue le couloir naturel de l’axe Fès-Taza. La station qu’il nomme « Bab Norzouka » est en fait celle de Bab Merzouka, un site que Paul a plusieurs fois fréquenté depuis février 1915.

14)  - « Touahar » : Paul a souvent effectué des missions dans ces sites que Lyautey faisait équiper de fortins défensifs pour protéger l’axe Fès-Taza. Le dernier passage de sa compagnie à Touahar mentionné par Paul remonte à la fin novembre 1916 (voir son courrier du 3 décembre 1916). La percée de l’Innaouen, couloir stratégique étroit donc maillon faible du « Cordon d’acier » que Lyautey voulait établir entre les deux Maroc (l’Occidental et l’Oriental), n’a jamais cessé d’être contrôlé et renforcé par les Français depuis le début 1915. 

vendredi 27 octobre 2017

Lettre du 28.10.1917

Zouave en uniforme d'apparat

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Port-Vendres, le 28 Octobre 1917 (1)

Ma chère petite femme,

Me voilà donc à 500 km de distance dans un petit bistro de Port-Vendres à côté d’un caporal et de deux zouaves (2) (dont l’un un Bordelais, contremaître de Gabriel Beaumartin (3), marchand de poteaux de mines). Arrivé hier soir, vers 8 1/2 heures, j’ai appris aussitôt à la Place (4) que le S/S Félix Zouache (5) ne partira pas avant demain soir, lundi, comme je l’avais prévu. Voilà donc une journée que j’aurais pu passer encore avec toi, voir ta petite figure, entendre ta bonne voix et sentir ta main dans la mienne. Enfin, c’est passé, et si je pense dans quel état je me trouvais hier matin à la gare au moment où je te quittais, je ne voudrais pas recommencer 24 h plus tard la même scène.
 Les premières heures dans le train étaient épouvantables, un cafard monstre et que le temps maussade ne chassait point. Pourtant, en réfléchissant sur le doux temps passé avec toi, aux jours lumineux où après 3 ans de séparation on sentait enfin une âme qui non seulement comprend, mais aime et cherche l’âme soeur, on aurait dû être plutôt content et heureux du bonheur. Enfin, vers 10 h je commençais à m’intéresser à la conversation. Il n’y avait presque que des permissionnaires venant du front ; un avait participé à l’attaque de la semaine sur l’Aisne (6), un autre, un chasseur alpin venait de Verdun (7), etc. etc. Tous, sans exception, lisaient le Journal du Peuple (8) et partageaient les idées, plusieurs allaient même dans leurs opinions bien plus loin. A Narbonne (9), où je me baladais en ville pendant 1/2 heure sous une pluie battante, nouvel accès de cafard qui ne passait que remonté dans le train et entendant les poilus, souffrant comme moi. Ceux-là retournaient surtout au Maroc ou en Algérie, laissant femmes et enfants, la rage dans l’âme ... et on rouspétait de telle façon que quelques gros civils (10) évacuaient prudemment notre compartiment ... Ici nous avons monté une équipe de 3 pour louer une chambre à nous 3 Marocains, les 2 zouaves ont un grand lit et moi un petit à moi seul. Et je t’assure que j’ai roupillé les poings fermés, sans rêve jusqu’à 8 h ce matin. Comme il n’y a pas de notaire ici, nous sommes allés tous les 3 à Collioure (11) à 3 km d’ici où j’ai vu le vieux notaire de campagne (12). Comme il fallait pour la procuration par-devant notaire une foule de renseignements (date de la formation, de l’enregistrement etc. de la Société) que je n’avais pas en tête, le notaire m’a conseillé de faire moi-même la procuration sur papier timbré, légalisée par le Commandant d’Armes. Cette procuration a, d’après lui, la même valeur et est suffisante. Je viens donc de la faire et vais la poster tout à l’heure à la Sous-Intendance pour la légalisation, qui ne coûtera rien. Demain, je l’enverrai par recommandé à Penhoat ; inclus la copie (13).
Presque tous les camarades sont, ou partis hier par Alger, ou bien ici depuis 8 à 15 jours à se tourner les pouces. L’un d’eux avait obtenu ici, en rentrant le 14, sa prolongation (14), était reparti à ses frais pour Paris et se trouve de nouveau ici depuis 3 ou 4 jours. Nous mangeons tant bien que mal au dépôt et nous payons un casse-croûte comme supplément. Si nous partons lundi soir, nous arriverons jeudi matin à Oran, mais il se peut que nous partions seulement mardi soir. Nous payons chacun 20 sous pour la chambre (15).
N’oublie pas d’aller au bureau avec la clef du petit meuble et demande les factures, la serviette “Documents” dans laquelle se trouve probablement le bail avec Mme Robin (16).
Je suis très calme maintenant et vis sur mes réserves faites de tes caresses et de tes bonnes paroles. Je me sens tout heureux de t’avoir retrouvée et de t’avoir possédée toute entière mieux qu’autrefois. Et je me figure que nos enfants garderont l’empreinte de ton éducation, de ton caractère et de ta bonne et douce intelligence.
Embrasse-les pour moi sur leurs deux joues roses et reçois mes plus tendres baisers.

                        Paul

Le bonjour à Hélène et à la famille Lemaître (17). N’oublie pas de retirer ta procuration au 50 cours de Tourny (18) et de faire ta gymnastique suédoise.
Encore un gros baiser.

Paul


Veux-tu me communiquer le texte de la procuration à Meknès (19).



Notes (François Beautier) 
1) - « 28/10/17 » : Paul a quitté Caudéran la veille et est passé par Narbonne avant d’arriver à Port-Vendres. À cette date, depuis le 1er octobre 1917, le régime des permissions est passé de 21 à 30 jours annuels. Paul - dont la permission a été accordée bien avant cette date, à la mi-août (voir sa lettre du 18 août) - a cependant profité d’un prolongement d’un peu plus de 9 jours de sa permission de détente à Caudéran. 
2) - « zouaves » : fantassins français de l’Armée d’Afrique. Leur uniforme d’apparat, très étonnant pour des Français, était celui des auxiliaires kabyles de l’armée française qui conquit l’Algérie entre 1830 et 1847.
3) - « Gabriel Beaumartin » : affréteur maritime à Bordeaux, il approvisionnait les mines de charbon du Pays de Galles en poteaux de bois tirés de la forêt des Landes. L’un de ses navires, la Louise, fut coulé par un sous-marin allemand le long de la côte bretonne le 18 janvier 1917.
4) - « à la Place » : cette expression équivaut à « auprès du Commandement de Place » et renvoie donc à l’institution militaire plutôt qu’à un site urbain.
5) - « Zouache » : en fait « Touache ».
6) - « sur l’Aisne » : allusion à l’offensive lancée par le Général Philippe Pétain du 23 au 26 octobre 1917 sur le Fort de la Malmaison qui verrouillait la crête du Chemin des Dames tenue par les Allemands depuis le terrible échec de l’offensive Nivelle à l’été 1917. La « Seconde bataille de l’Aisne », victorieuse, valida la tactique de Pétain d’attaques étroitement ciblées, rapides et dotées d’armes modernes (notamment de chars légers).
7) - « Verdun » : après l’offensive française de l’été 1917 sur la rive gauche de la Meuse, les Allemands ont résisté sur la rive droite jusqu’au 21 septembre, puis tentèrent vainement une contre-offensive - la dernière - en octobre.
8) - « Journal du Peuple » : quotidien fondé par le socialiste contestataire Henri Fabre en 1916. Paul, lecteur assidu depuis janvier 1917 (voir sa lettre du 26 janvier), partage la volonté systématiquement critique et les partis pris pacifiste et internationaliste du journal. Il semble maintenant que, sous l’effet de sa douleur et de sa révolte, il oublie son libéralisme d’homme d’affaires éclairé et partage en partie l’esprit typiquement libertaire et révolutionnaire de la rédaction.
9) - « Narbonne » : arrivant de Bordeaux par Toulouse, Paul a changé de ligne de chemin de fer à Narbonne pour se diriger vers Port-Vendres par Perpignan.
10) - « gros civils » : tout à sa révolte (en ceci il est alors un vrai Poilu de 1917), Paul adopte les poncifs d’une représentation manichéenne d’un monde en pleine lutte des classes où, contre toute analyse même sommaire, les prolétaires sont tous chair à canon en première ligne et les bourgeois tous embusqués (planqués) ou civils !
11) - « Collioure » : petite ville ancienne juste au nord de Port-Vendres (le territoire de cette dernière fut détaché en 1823 de ceux des communes de Collioure et de Banyuls).
12) - « notaire de campagne » : il s’agissait donc d’enregistrer un acte en présence de 2 témoins, qui furent pour l’occasion les deux zouaves rencontrés par Paul sur le chemin du retour de sa permission.
13) - « inclus la copie » : faute d’indice, il est impossible de préciser de quel type de procuration il est question. Il se peut qu’il s’agisse d’une double délégation de pouvoir effectuée par Paul au profit de son épouse et de son ami associé Penhoat, dans le cadre des affaires concernant les relations de Paul et de la société Leconte. Cependant on ne sait pas pourquoi Paul établit ces documents si tard, alors qu’il est sur le point de quitter la métropole. 
14) - « sa prolongation » : arguant du changement de régime des permissions à compter du 1er octobre 1917, certains soldats (dont sans doute Paul) en cours de détente à cette date obtinrent des autorités militaires de leur lieu de permission une prolongation de 9 jours. Paul donne ici l’exemple d’un permissionnaire rentré à Port-Vendres le 14 octobre et immédiatement autorisé à repartir pour Paris - à ses frais - avant de revenir au port le 24 ou 25 octobre, c’est-à-dire après une rallonge de 9 jours de détente (transport non inclus). Par cet exemple, Paul pose implicitement la question de l’égalité de traitement entre les Poilus… Cependant il n’avance pas le cas de sa propre prolongation, à laquelle il fera allusion dans sa lettre du 31 octobre 1917.
 15) - « la chambre » : Les remarques de Paul sur la nécessité et le coût des chambres et des casse-croûte concourent au même questionnement : l’armée française est-elle républicaine ? Bien que ces contestations soient dans l’air du temps (réprimées mais entendues car craintes), et largement motivées pour ce soldat père de trois enfants et en âge d’être versé dans la Territoriale près de chez lui, Paul prend le risque de voir sa demande de naturalisation retardée (voire refusée) en manifestant clairement sa parfaite intégration à l’esprit des Poilus de 1917. Paul a-t-il bien pris conscience que ce n'est pas l’esprit de la France, laquelle appuie alors unanimement Pétain et approuvera massivement - dans moins d'un mois – Clemenceau ? 
16) - « le bail avec Mme Robin » : Paul indique à son épouse où elle trouvera l’original du bail de leur logement. Il s’agit d'une pièce utile, soit pour mener la discussion à l’amiable avec Mme Robin, soit pour se défendre de sa plainte en justice.
17) - « famille Lemaître » : première mention de cette famille dans le courrier de Paul. 
18) - «  50, rue de Tourny » : le 50, Cours de Tourny à Bordeaux est à cette époque - et encore aujourd’hui - l’adresse du commerce et atelier de photographie des frères Panajou, maison alors très réputée. Paul rappelle à Marthe d’aller y chercher la copie photographique de l’original de sa procuration. Ce type de copie devait être attesté conforme par un officier public (le plus souvent maire, notaire ou commissaire de police) pour valoir l’original.
19) - « procuration à Meknès » : il se peut qu’il s’agisse d’une procuration de Marthe au profit de Penhoat, ou de l'un des avocats de Paul, qui souhaite pouvoir en vérifier les termes dès son arrivée à son régiment, alors installé à Meknès

mercredi 25 janvier 2017

Lettre du 26.01.1917

Journal du Peuple, janvier 1917 (Amazon)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 26 Janvier 1917

Ma chérie,

J’ai bien reçu tes lettres des 15 et 17 courant, ainsi que les différents journaux et 2 numéros du “Journal du Peuple” (1). Un de mes camarades m’avait déjà donné tout récemment 2 exemplaires de ce nouveau journal qui doit être, à l’heure actuelle, l’extrême gauche de l’opposition.
Je trouve que ses critiques de la situation actuelle sont remarquables - remarquables surtout par le courage avec lequel il se défend contre le courant de l’opinion publique, tout-puissant en ce moment encore, d’autant plus que les dirigeants - comme dans tous les pays - font tout pour chauffer le chauvinisme à blanc. L’organe de Mr. Brizon (2) va même plus loin, il trouve des raisons pour défendre et louer certaines institutions et choses en Allemagne - ce qui ne sera que très médiocrement goûté par la grande masse qui forme les abonnés. Dans son numéro du 14 courant, il y avait même un article intitulé “Imitons plutôt”, article qui s’élevait contre les caricatures des journaux français qui veulent faire croire que les Allemands sont tous ou gros comme un sac de farine, ou maigres comme une allumette, myopes, ridicules ; les femmes laides, sans formes, et bêtes. L’auteur disait qu’il y a peu de pays où la gymnastique est aussi populaire qu’en Allemagne, qu’il y existe des pléiades d’athlètes dignes de supporter toute comparaison. Que les vieilles Allemandes ne sont ni plus ni moins ridicules que les grand mères françaises et que si en général la femme allemande vieillit plus vite c’est à cause du fait qu’en bonne patriote elle met bien plus d’enfants au monde que la femme française. Qu’il a connu cependant des jeunes filles d’outre-Rhin qui étaient aussi jolies, belles et gracieuses que n’importe quelle coquette de Paris. Il y a là certes matière à discussion, mais la volonté, le désir de reconnaître et de faire connaître aussi les bons côtés de l’ennemi sont tellement rares en ce temps trouble qu’on est tout surpris de lire des articles pareils. 
Je préfère néanmoins continuer à lire le “Journal” (3), ne fût-ce que pour suivre exactement le courant de l’opinion, créé et dirigé par la grande presse. Je m’étonne seulement que ces grands journaux fassent tout pour rendre difficile et pratiquement impossible la Société des Nations à laquelle fait allusion la note des Alliés au Président Wilson ! (4)
Pour ce qui concerne le bouleversement des idées sociales par la mobilisation, il est certain que le premier moment la plupart de ceux qui dans la vie civile, se trouvaient en haut de l’échelle et qui se sont retrouvés comme soldats de 2° classe sous les ordres d’un sous-officier, ancien garçon de ferme ou coiffeur, ont été piqués dans leur orgueil. Mais à bien réfléchir, il n’y a rien de surprenant que dans le métier militaire, surtout dans celui de nos jours où la science du stratège n’existe pour ainsi dire plus, un paysan fasse preuve de courage (= insouciance de sa vie) alors qu’un savant quelconque se montre plus anxieux. Du reste, le métier de sous-officier exige surtout du sang-froid et de l’autorité sur les hommes  ... faut-il réellement pour cela être bachelier ? C’est peut-être là une revanche de la force brutale, de l’exercice de gymnastique sur l’esprit ou l’intelligence  (5) ... pendant la durée de la guerre. D’un autre côté, je ne crois pas qu’un homme intelligent qui réellement fait preuve de bonne volonté et de patriotisme, ne puisse pas arriver à un grade à peu près en concordance avec son savoir-faire. Certes, pour le choix des officiers, on doit être encore assez dur, et même les relations doivent y être pour quelque chose - même dans l’armée française, pourtant réputée pour être la plus démocratique ! (6)
La hausse des vivres que tu signales est réellement impressionnante. Peut-être bien que les circonstances économiques auront une influence décisive sur la fin de la guerre, car la hausse doit être encore beaucoup plus importante en Allemagne par suite du blocus et malgré toutes les fissures de ce dernier !
La pièce de Maurice Donnay, écrite pour le Théâtre aux Armées, est tout simplement idiote si on la juge d’après la scène “la plus émouvante” reproduite par le Journal. Et dire que Donnay - dont nous avons vu ensemble “La Patronne” au Théâtre Français - est un des meilleurs !!! Relis donc le petit bouquin “L’Esprit Gaulois” qui se trouve dans la Bibliothèque (broché) et qui, bien que ne contenant que de petites histoires et nouvelles, te donne une idée toute autre de ce poète ! (7)
Même observation à faire sur le compte-rendu de la cérémonie au cimetière de Roubaix (8).
Pour ce qui est de la question du bail, tu oublies de me donner l’adresse de Mme Robin (9); je sais qu’elle habite Cours du Jardin Public, mais quel N° ? Je crois que c’est N° 13, mais ne me rappelle plus bien exactement. Bien entendu je ne pourrai que confirmer mon accord avec tes décisions. Je t’ai déjà dit que Penhoat m’avait écrit - il m’envoie encore une carte aujourd’hui ! 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène (10).

Paul


Et mon colis n’est toujours pas arrivé, pour ta fête au moins ? 



Notes (François Beautier)
1) - "Journal du peuple" : fondé fin 1916 par Henri Fabre (1876-1969), il se situait effectivement à gauche du mouvement socialiste par ses exigences pacifistes et ses idées révolutionnaires internationalistes. Henri Fabre fit de son journal, dès les débuts de la Révolution russe de Février 1917 (en mars selon notre calendrier), le porte-parole en France des thèses bolchéviques. Au Congrès de Tours (1920) il se situa dans le camp de la Troisième Internationale et des fondateurs du Parti communiste français. En 1922, Henri Fabre, soucieux de maintenir l'indépendance de son journal face aux orientations de son parti, fut exclu du PCF sur ordre de Moscou - qui le jugeait de droite - et laissa alors disparaître le Journal du peuple pour se consacrer à l'hebdomadaire "La Corrèze républicaine et socialiste" qu'il avait fondé en 1918.
2) - "Mr Brizon" : Pierre Brizon (1878-1923), député socialiste, pacifiste et internationaliste de l'Allier de 1910 à 1919, exclu du PCF en 1922, fut pendant la Grande Guerre l'unique défenseur acharné des idées pacifistes à la Chambre. Bien que ses discours et ses écrits aient été systématiquement publiés par "Le Journal du Peuple", ce quotidien n'était pas "son organe" mais l'un de ses porte-voix parmi les journaux socialistes et pacifistes. Pierre Brizon fonda son propre journal, "La Vague", en 1918 et l'anima jusqu'à sa mort.
3) - "Le Journal" : quotidien devenu en 1915 la propriété du sénateur de la Meuse, Charles Humbert, qui en fit dès février 1916 le puissant clairon des mots d'ordre les plus typiquement nationalistes, chauvins et bellicistes de France. D'après sa lettre du 23 novembre 1916, il est possible que Paul ait écrit à ce "Journal", en novembre ou décembre 1916, pour dénoncer le manque de permissions dans les rangs des troupes françaises au Maroc. Paul dit préférer ce quotidien à d'autres parce qu'il y suit l'état de l'opinion publique française (qu'il croit donc globalement chauvine). On peut aussi penser qu'il s'affiche comme fidèle lecteur du "Journal" pour laisser entendre qu'il est lui-même sinon chauvin du moins patriote profrançais, ce qui constituerait un atout pour l'obtention de la nationalité française (ou d'un grade militaire lui permettant d'obtenir une permission).
4) - "Président Wilson" : Woodrow Wilson, président des États-Unis de 1913 à 1921. Les Alliés avaient répondu par leur note du 10 janvier 1917 à la question qu'il leur avait posée quant à leurs buts de guerre et à leurs conditions de paix le 18 décembre 1916. En marge de leurs exigences face à l'Allemagne et à la Triplice (exigences que Wilson jugea impossibles à satisfaire), les Alliés mentionnèrent leur désir de voir se créer une Société des Nations. L'idée n'était pas vraiment nouvelle (elle remonte au 18e siècle) et elle avait trouvé un début de réalisation avec la création en 1892 d'un Bureau international de la Paix, à Berne (Suisse) puis d'une Cour internationale d'arbitrage à La Haye (Pays-Bas) en 1907. Elle avait aussi de nombreux adeptes grâce à plusieurs ligues nationales (notamment la "League of Nations Society" au Royaume-Uni depuis mai 1915, et la "League to Enforce Peace" aux USA, créée en juin 1915 et dirigée par l'ancien président William Howard Taft, devenu après la fin de son mandat, en 1913, conseiller de son successeur et ami Woodrow Wilson). La création de la "SdN" et son installation à Genève (Suisse) furent décidées le 28 avril 1919 au cours de la Conférence de la Paix de Paris puis instituées par le Traité de Versailles le 28 juin 1919. La Société des Nations se réunit pour la première fois le 10 janvier 1920 au "Palais Wilson" à Genève (nom donné jusqu'en 1936 en l'honneur de son plus enthousiaste créateur, le Président Woodrow Wilson) mais sans la participation des États-Unis, puisque le Sénat américain refusa de la ratifier. 
5) - "sur l'intelligence" : une fois de plus Paul n'écrit pas seulement pour Marthe, mais aussi pour un éventuel censeur militaire dont il essaie d'éveiller la sympathie.
6) - "démocratique" : Paul semble s'adresser, dans ce paragraphe, à un éventuel censeur judiciaire en se montrant soucieux de la bonne image de la France. Il inaugure peut-être aussi une stratégie nouvelle pour obtenir une permission : puisque les hommes du rang en sont privés, il vise un grade de sous-officier !
7) - "ce poète" : Maurice Donnay (1859-1945), auteur prolifique de comédies, articles, poèmes, conférences, tous très représentatifs de "l'esprit gaulois" - dont l'initiateur serait Rabelais - connut un succès extraordinaire qui le conduisit dès 1907 à l'Académie française. La pièce à laquelle Paul fait référence après en avoir lu une scène dans "Le Journal", est une comédie en un acte titrée "Le Théâtre aux armées", éditée et jouée (à la Comédie française) dès la mi-janvier 1917 au bénéfice du "Théâtre aux Armées de la République". Paul et Marthe virent peut-être "La Patronne" lors de ses premières représentations, au Théâtre du Vaudeville à Paris en novembre 1908, ou dans des représentations ultérieures données à la Comédie française (dite aussi "Théâtre français" ou "Le Français"). Le livre "L'esprit gaulois" mentionné par Paul était vraisemblablement une compilation de textes drolatiques - dont certains de Donnay - précédemment publiés par la revue humoristique parisienne "L'esprit gaulois".
8) - "cimetière de Roubaix" : la ville est occupée par l'Armée allemande à partir du 13 octobre 1914. La seule cérémonie marquante qui ait eu lieu au cimetière, un peu avant l'article du "Journal" qui inspire Paul, se tint le 1er novembre 1916 : le maire socialiste de Roubaix, Henri Thérin, nommé par l'Allemagne en 1915 suite à l'arrestation par l'Occupant de son prédécesseur élu, dut assister à la seule cérémonie organisée au cimetière de sa ville en hommage aux soldats morts, étant entendu qu'il s'agissait exclusivement de ceux de l'armée allemande. On imagine que l'événement excita le chauvinisme professionnel des plumitifs du "Journal" et que Paul en fut mécontent.
9) - "Mme Robin" : propriétaire de la maison des Gusdorf à Caudéran.
10) - "Hélène" : employée de maison des Gusdorf, elle est la tante de Siret, ami et employé de Paul au bureau de Bordeaux de la Société L. Leconte.