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vendredi 8 avril 2016

Lettre du 09.04.1916

Conférence des Alliés, mars 1916

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Avril 1916

Chérie,

En main tes lettres des 29 et 31 Mars et le journal du 30. Nul doute que tu auras reçu entretemps mes correspondances car je t’écris très régulièrement tous les 2 à 3 jours. Prière de m’envoyer quelques cartes postales dont je manque presque entièrement. Le retard provient sans doute des 4 jours que nous étions en route et où je n’ai pu écrire.
Tu as bien tort de prendre au tragique la visite que tu me signales. En vérité j’étais même fort étonné qu’on t’ait laissée tranquille pendant aussi longtemps ! Ce ne sont pas à mon avis les voisins, mais il doit s’agir d’instructions générales (1). Je ne sais pas si tu as lu récemment les débats à la Chambre, où il y avait une interpellation assez violente, je crois de Mr. Gautier de St Hilaire ...(2)
Naturellement ces histoires sont désagréables et surtout pour toi qui n’as pas les nerfs bien solides, mais il faut le subir - car on ne peut pas faire autrement. Seulement ces gens devraient bien avoir pu se rendre compte à qui ils ont affaire et c’est là le côté le plus désagréable parce que précisément nous avons agi très loyalement.
Tu fais bien de te faire arranger les dents avant que ce ne soit trop tard, et je t’engage même à le faire faire comme il faut pour ne pas avoir besoin d’y revenir. Seulement qu’est-ce que tu dois souffrir pour te faire arracher tout à la fois !!!
A propos des lettres anonymes, je suis toujours persuadé que c’est un concurrent qui pense de cette façon-là à moi.
A mon avis il ne dépend pas de Mr. Leconte si Mme Robin rentre dans ses fonds, mais uniquement du séq. Malgré mes explications réitérées tu ne sembles pas vouloir comprendre la situation qui est cependant assez nette. Ce n’est que pour laisser à la maison la possibilité de continuer ses opérations qu’on lui a laissé mon avoir, et si réellement on ne me le rendait pas, ce ne serait en aucun cas L. qui en bénéficierait, mais l’Etat. Il se peut que si Me Bonamy (3) ne m’écrit plus, c’est d’accord avec L. mais même cela ne me paraît point certain!
Je t’ai déjà accusé réception du mandat aussi bien que du colis et suis même étonné que ma lettre après réception du mandat ne te soit pas parvenue avant le 31. Bien entendu tu peux utiliser la ceinture comme tu veux, car je n’en ai point besoin. Mais comme l’étoffe n’est pas bien forte, les vêtements ne feront probablement pas un très long usage.
Notre petit Georges va donc avoir 4 ans demain. Bon dieu, comme le temps passe quand même ! Je me rappelle encore comme si cela avait été hier de cette pénible nuit du 9 au 10 Avril 1912 où le Dr Salès m’a fait jurer comme un païen.
Il est à espérer qu’en dehors des bons dîners et toasts consommés, il résultera quelque chose de bon de la grande conférence des alliés (4) à Paris. Certes, le discours du Chancelier  (5) au Reichstag (6) paraît assez confiant, mais une attaque bien coordonnée sur tous les fronts devrait tout de même nous rapprocher de la fin de la guerre. C’est l’action de l’Italie qui me semble toujours peu sérieuse et pas du tout en rapport avec les ressources et moyens de ce pays (7).
De toutes façons, je compte d’autant moins sur une nouvelle campagne d’hiver - c.à.d. une quatrième - que mes effets de laine (caleçons et maillot) finiront tout juste cet hiver-ci et que je n’en veux pas d’autres ici.
Embrasse bien les gosses pour moi et reçois toi-même mes meilleures baisers.


                                                   Paul


Notes (François Beautier)
1) - "instructions générales" : sans doute Marthe a-t-elle reçu la visite surprise (mais prévisible) du commissaire de police de Caudéran chargé d'enquêter sur son foyer (elle est "ressortissante étrangère de pays ennemi").
2) - "Gauthier de Saint-Hilaire" : il semble que Paul ait confondu avec Adrien Gaudin de Villaine, sénateur de la Manche depuis 1906, qui prit à partie le Ministre de l'Intérieur Louis Malvy lors d'une très longue et virulente intervention au Sénat le 23 mars 1916. Cette critique brutale participait de la campagne de l'extrême droite contre le gouvernement républicain sur le thème de l'absence de lutte contre l'espionnage mené en France par les "ressortissants étrangers ennemis d'origine allemande". Cette campagne avait déjà intéressé Paul lors de la lecture de la série d'articles "Les Boches de Paris" consacrés à ce thème par Georges Prades dans Le Journal (voir sa lettre du 21 février 1916). Cette fois il se sent directement visé (parmi plus d'une centaine d'Allemands nommément désignés dans les 12 pages du rapport de séance, apparaît le directeur de la centrale électrique d'Abzac, près de Coutras, en Gironde - possible client ou connaissance de Paul - qualifié de traître en puissance parce qu'il était Allemand né en Alsace de parents allemands). C'est peut-être sous le coup de l'émotion qu'il oublia le titre et le nom réels du dénonciateur xénophobe, germanophobe et antisémite. Mais d'où lui vînt cette idée de le dénommer "Gautier de Saint-Hilaire" ? 
3) - "Me Bonamy" : Maître Bonamy, avocat chargé par Paul en décembre 1914 d'obtenir la levée du séquestre de ses biens.
4) - "conférence des Alliés" : il s'agit de la Conférence des Alliés réunie au Palais du Luxembourg à Paris depuis le 27 mars 1916 (elle se terminera par un volet économique le 27 avril 1916).
5) - "Chancelier" : Theobald von Bethmann Hollweg (chancelier du Reich de 1909 à 1917).
6) - "au Reichstag" : du 23 mars au 7 avril 1916, l'examen du budget militaire par le Parlement allemand fut marqué par une déclaration de Karl Liebknecht, pacifiste refusant de voter les crédits des armées, qui entraîna le 24 mars la dissidence de 18 députés du PSD, puis par une longue intervention du chancelier du Reich, le 5 avril, confiant en la victoire de l'Allemagne puisque ses positions mondiales étaient à ses yeux puissantes.
7) - "de ce pays" : allusion à la défaite, à la fin du mois de mars 1916, de la Cinquième bataille de l'Isonzo lancée le 9 mars contre les Austro-Hongrois par les Italiens pour soulager un peu les Français très occupés à tenir Verdun. Ce nouvel échec de l'Italie conforta la mauvaise opinion que se faisaient les Alliés de sa capacité et de sa motivation à faire la guerre. 

mardi 29 mars 2016

Lettre du 30.03.1916

Le cuirassé Provence

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 30 Mars 1916

Ma chérie, 

Rentrant de notre tournée (1), j’ai trouvé tes lettres des 17, 19 & 22 courant ainsi que les journaux dont il manque cependant le n° du 20 qui passe peut-être par Casablanca ou bien flotte en Méditerranée (2)! Merci beaucoup pour le petit sac - tout parfumé - et de tes voeux d’anniversaire. Je suis content que Mme Penhoat vienne te rendre visite, ce qui te changera j’espère les idées noires. Mr. P. m’annonce également cette visite aujourd’hui et en parle à peu près avec la même gravité que les journaux de la conférence des alliés (3) à Paris. Il m’engage à lui faire jusqu’à cette date historique des propositions sur notre coopération contre le G/A (4) et sur les précautions à prendre contre lui. Penhoat pense que vous deux pourriez, le cas échéant, consulter un avocat à Bx pour faire signifier à N. (5) que nous faisons toutes nos réserves quant à la négligence de L. (6) de nous fournir les comptes et même de ne nous avoir jamais parlé des affaires faites en son nom personnel. Je t’ai déjà expliqué mon point de vue, qui est que dans la situation où je me trouve, il est même interdit à L. de me fournir les dits comptes, car notre contrat d’association est suspendu pendant la durée des hostilités. 
Je suis toutefois d’avis qu’il serait bon que nous ayons une preuve indéniable en mains que L. fait des affaires en son propre nom, bien que s’il travaille réellement pour le compte du ravitaillement, cela se saura toujours à Nantes, notamment par la concurrence, par des employés congédiés et notamment notre ancien chimiste de Chantenay (7) parti en brouille avec le G/A. Si j’étais à Bordeaux, je provoquerais sans grande peine une offre de Nantes sur papier L. L. par exemple par mon ami Mr. Capuron qui s’adresserait directement à Nantes, mais toute cette affaire est trop délicate pour faire intervenir une tierce personne - même toi - auprès de Capuron, qui est Directeur de l’Union Gazière du Sud-Ouest, ou bien de m’adresser à lui par écrit, bien que C. soit peut-être celui sur lequel je peux compter le plus sûrement à Bx. Dans ces conditions, je peux proposer à Penhoat de faire provoquer cette offre de L. par un de ses amis à Paris si c’est possible. Et si cela ne réussissait pas il pourrait quand même notifier par lettre recommandée ou même par huissier à L. qu’ayant des preuves en mains que L. travaille pour quelques affaires en son nom personnel, il (P.) fait les plus expresses réserves quant au recours qu’il aura à Leconte aussitôt les hostilités terminées et aux conséquences du refus de L. de fournir les comptes réguliers à P.
Le sympathique Malaret m’écrit également une longue lettre datée du lendemain de sa visite à Caudéran avec la plus sympathique Mme M. Celle-ci fait en effet l’impression d’une excellente femme, courageuse et gaie. Et tu auras ainsi appris - à ma satisfaction, je ne te le cache pas - que malgré que je demandasse toujours beaucoup de mes employés et que je fusse peut-être un peu minutieux vis à vis des maisons avec lesquelles j’étais en contact, j’ai laissé un bon souvenir un peu partout ce qui ne veut pas peu dire en ces temps que nous vivons. L’attitude de la famille Led. (8) qui t’impressionne à tel point est un point tout à fait spécial. N’oublie pas que bien que retraité L. se sent toujours officier et c’est cela ce qui lui impose cette attitude qui ne rime point avec son caractère. Lorsque j’étais encore à Bx après le commencement de la guerre, il me fit dire par Baboureau qu’il aurait du plaisir de me serrer la main avant mon départ, mais que son uniforme l’en empêchait ...
Malaret prévoit aussi que L. sera forcé sous peu de fermer boutique à Bx. Il y a là sans aucun doute beaucoup d’exagération provoquée 1°) par le caractère méridional de M. et 2°) par son amertume vis à vis de L. Il était tout naturel que Bordx se ressente tout particulièrement de la ...


(La fin de cette lettre est perdue.)


Notes (François Beautier)
1) - "notre tournée" : Paul n'en dit pas plus, sans doute pour ne pas effrayer Marthe. Car selon toute vraisemblance il est allé au blockhaus de Djebla (il l'annonçait le 14 mars), dans un secteur où la rebellion antifrançaise demeure active.
2) - "flotte en Méditerranée" : à la suite d'un possible torpillage par un sous-marin allemand (le croiseur auxiliaire français "La Provence II" a ainsi été coulé au large de la Grèce par le U35 le 26 février 1916). Pour un récit de ce naufrage, voir http://www.histoire-genealogie.com/spip.php?article1985 
3) - "Conférence des Alliés" : plusieurs tentatives allemandes, via les pays neutres, d'ouvrir des pourparlers de paix furent dévoilées entre janvier et mars 1916, mais toutes furent anéanties par le haut commandement militaire allemand. La conférence militaire interalliée de Chantilly du 12 mars 1916 conduisit les représentants des gouvernements alliés réunis à Paris le 27 mars 1916 à répondre à ces refus par une accentuation du blocus contre les Empires centraux.
4) - "G/A": abréviation déjà utilisée dans la lettre du 17 janvier 1915 désignant le greffe administratif (en toutes lettres : greffe du tribunal administratif") qui a prononcé le séquestre des biens de Paul. Apparemment Penhoat et Paul, associés, voudraient accuser Leconte d'avoir administré à son seul profit personnel les affaires de leur société commune. 
5) - "Bx." : Bordeaux
-6)  "N." : Nantes (siège du tribunal administratif qui a prononcé le séquestre).
7) - "Chantenay" : ancienne commune autonome, intégrée à celle de Nantes en 1908.
8) - "la famille Led." : famille Ledouarec, dont Paul a parlé dans ses lettres des 24 janvier et 9 juin 1915 : il s'agit d'anciens voisins à Bordeaux, Mr. Ledouarec étant un officier retraité de l'Armée française.