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vendredi 28 septembre 2018

Lettre du 29.09.1918

Itzer - Vue aérienne de la casbah

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Assaka (1), le 29 Septembre 18

Ma chérie,

Je viens de recevoir ensembles tes lettres des 3-6-9 courant qui en somme ne forment qu’une seule. C’est le premier courrier que nous recevons depuis le départ de la colonne : il paraît qu’il est arrivé à Itzer (2) par avion et de là c’est la cavalerie qui l’a apporté ! Enfin, la colonne est attendue à Tamayoust (3) le 2 Octobre et le même jour nous aurons les premiers camions automobiles et avec eux le courrier à Assaka. Comme nous devons rentrer vers le 25 Octobre et qu’il est à peu près certain que je ne remonterai plus avec la Compagnie (4) à El Hammam, je compte descendre à Meknès les premiers jours de Novembre (5) et m’embarquerai en conséquence à Casablanca le 10 ou le 20 Novembre à destination de Bordeaux où j’arriverai donc le 13 ou le 23 Novembre. 
Merci aussi de tes journaux que j’ai reçus jusqu’au 6 courant compris. L’Écho du Maroc (6) arrivé en même temps nous apporte quelques renseignements complémentaires à ceux transmis par les radios. Le dernier cri de guerre affiché ici aujourd’hui est la demande de paix de la Bulgarie (7) qui vient donc après la proposition de pourparlers venue officiellement d’Autriche (8) et transmise par les journaux. Serait-ce réellement le commencement de la Paix ? Il est à espérer que l’Entente profitera de l’occasion pour traiter tout au moins avec la Bulgarie pour isoler ainsi la Turquie (9). Bien sûr, si la Bulgarie n’a fait comme l’Autriche qu’une invitation à causer, il est à craindre que la fièvre de victoire répandue par les journaux écarte encore une fois une solution, tandis que les 2 pays et peut-être même l’Autriche détachés de l’Allemagne ouvriraient probablement les yeux aux braves chauvins d’Outre-Rhin. Ce qu’il y a de certain, c’est que le Populaire a bien raison en disant que l’impérialisme dans tous les pays se ressemble comme des frères jumeaux. 
Pour ce qui est de Me Lanos (10), je suis d’avis que tu ailles le voir le plus vite possible pour lui dire de liquider l’affaire, tout en retenant son salaire (11) pour que tu puisses écrire à Me Palvadeau. Car il faut que nous soyons enfin en règle (12)! Je t’ai conseillé depuis longtemps de faire des provisions pour au moins 3 à 4 mois en légumes secs, car d’ici la fin de la guerre, les prix se maintiendront fermes et monteront même encore. 
La conduite de Suzanne (13) me paraît bien naturelle : l’essentiel est d’entretenir une entière confiance entre elle et nous et d’éviter que les enfants cherchent leur chemin à part comme cela a été le cas dans ma famille à moi. Quant à Georges, il serait peut-être bon qu’il aille pour un an à l’École Normale (14) avec Suzanne. Cela lui fera 7 1/2 ans d’âge en Octobre 1919 et d’ici là la situation sera certainement plus claire.
Excuse ma sobreté (15), car le temps libre nous est réellement mal mesuré. Aussitôt arrivé à Aïn Leuh (16), je te fixerai sur la date de ma perm.
Bons baisers pour toi et les enfants.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - « Assaka » : sans doute Assaka n’Tebahir (voir lettre du 1er septembre 1918).
2) - « Itzer » : ce camp étant situé sur le revers montagnard du Moyen Atlas (voir la lettre du 1er septembre 1918), le courrier livré par avion devait être simplement largué à basse altitude, sans atterrissage de l’appareil. 
3) - « Tamayoust » : poste à une quinzaine de km à vol d’oiseau au nord de celui d’Assaka n’Tebahir.
4) - « la compagnie » : la 24e Compagnie, à laquelle appartient Paul.
5) - « de novembre » : à partir de cette date il ne s’agirait plus d’une permission exceptionnelle (« pour naissance »), mais de la permission annuelle dite « de détente » à laquelle chaque soldat a droit. Or Paul est rentré de sa précédente (et unique) permission annuelle le 28 octobre 1917, il y aura donc un an révolu au début-novembre 1918.
6) - « L’Écho du Maroc » : quotidien francophone et francophile publié à Rabat.
7) - « Bulgarie » : Ferdinand de Cobourg, roi (tsar) de Bulgarie, demanda l’armistice le 26 septembre 1918 au général français Louis Franchet d’Espèrey, commandant en chef de l’armée alliée d’Orient (dite « Armée de Salonique ») depuis juin 1918. L’opposition républicaine bulgare se souleva le lendemain pour destituer le roi et proclamer la République, ce qui incita l’état-major allemand à soutenir la répression du soulèvement en espérant ainsi contraindre le tsar à revenir sur sa demande d’armistice. Face à ce dilemme le roi Ferdinand accepta, le 28 septembre, les conditions d’armistice imposées en retour par d’Espèrey (qui n’en avait pas référé au Grand Conseil Allié) et abdiqua, le 3 octobre, au profit de son fils Boris. 
8) - « Autriche » : depuis son avènement le 21 novembre 1916, l’empereur-roi Charles 1er a vainement mené plusieurs tentatives de paix séparée avec les Alliés. Les dernières ont largement échoué en avril 1918 du fait de leur révélation au public (« affaire Czernin - Clemenceau »), ce qui a obligé l’empereur à renvoyer immédiatement son ministre des Affaires étrangères Ottokar Czernin. Il le remplace par le comte Stephan Burian von Rajecz (1851-1922), d’origine hongroise, qui relance des négociations pendant tout l’été 1918, mais elles échouent du fait de l’opposition de l’Allemagne. Les armées autro-hongroises étant partout battues dans les Balkans, et la Hongrie menaçant de se détacher de l’empire, le comte Burian appelle, le 14 septembre 1918, au nom de l’empire austro-hongrois, les Alliés à accepter l’ouverture de négociations. C’est à cet appel que Paul fait allusion. Cependant, les Alliés opposent à Burian une fin de non-recevoir, puis le 24 octobre 1918, le président américain Woodrow Wilson, rejette officiellement sa demande au motif qu'elle émane d'un État trop peu démocratique.
9) - « Turquie » : la demande d’armistice de la Bulgarie affaiblit la situation militaire et diplomatique de l’empire ottoman. D’autant que l’Allemagne, elle-même en difficulté sur ses fronts, rappelle ses troupes engagées dans l’appui à l’armée turque. Cependant le sultan Mehmed VI pense encore pouvoir négocier une paix séparée avec les Britanniques. Il engagera les négociations, en position de faiblesse, à partir du 7 octobre 1918.
10) - « Me Lanos » : avocat de Paul à Bordeaux, particulièrement chargé de gérer les biens des Gusdorf en obtenant au profit de Marthe (qui ne semble cependant pas en bons termes avec lui) des aménagements partiels du séquestre de ces biens.
11) - « son salaire » : Paul demande à Marthe que l’avocat retienne ses propres honoraires sur le solde de « l’affaire » (le remboursement par la Société Leconte - grâce à l’intervention de Maître Palvadeau à Nantes - de la part de capital que Paul y a apporté). 
12) - « en règle » : les Gusdorf n’ont vraisemblablement pas pu honorer les demandes de provisions d'honoraires de leurs avocats. Ils pourront le faire dès que « l’affaire » sera liquidée. Et par association d’idée, Paul conseille à Marthe de faire des provisions d’aliments avant que leur prix augmente encore (évidemment, si tout le monde suivait ce conseil, la pénurie, donc l'inflation, s'en trouveraient renforcée).
13) - « Suzanne » : la fille aînée des Gusdorf.
14) - « l’École Normale » : précisément une classe d’application, où les élèves instituteurs s’entraînent à leur métier. L’École normale de Bordeaux étant installée à Caudéran, cette classe d’application constituait pour les enfants Gusdorf l’école primaire publique de bon niveau la plus proche de leur domicile.
15) - « sobreté » : au lieu de « brièveté ».

16) - « Ain Leuh » : siège de la 24e Compagnie à laquelle appartient Paul, et d’où il espère partir prochainement en permission. 

jeudi 23 août 2018

Lettre du 24.08.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Foun-Kheneg (1), le 24/8 1918

Ma Chérie,

Nous voilà depuis 48 heures arrivés sur un plateau où nous serons probablement pendant plusieurs semaines pour garder le col de Foun-Kheneg. C’est un col qui livre passage à la route de Timavid (2) à Larbalou-Arbi (3), la haute Moulouya et le Sud marocain (région de Bou-Denib (4)) ; la route en suivant une petite rivière passe en défilé la montagne qui, des 2 côtés, s’élève à pic, et continue ensuite vers le Sud à travers la plaine. Comme le gros du Groupe Mobile de Meknès se trouve dans la région de Larbalou-Arbi et celui de Bou-Denib sur la haute Moulouya et au-delà où se font en ce moment d’importantes opérations militaires (5), un trafic, très intense pour un pays comme celui-ci, se fait du matin au soir sur ladite route pour ravitailler les colonnes et les postes de Becrit (6), Itzer (7), Tameyoust (8) etc. etc. Nous avons rejoint ici deux autres Compagnies de notre Bataillon ainsi que de l’Artillerie, de la Cavalerie, etc., assurant ainsi la communication et réparant en même temps la piste (9) qui livre du matin au soir passage à des camions automobiles, des charrettes, des chevaux, mulets et à la troupe. Si en route nous avons passablement souffert par la chaleur, nous avons froid ici la nuit car nous sommes à l’altitude de Timhavit (10), soit 2000 m. A part cet inconvénient des nuits fraîches, la vie pour nous est plutôt plus agréable ici qu’à El Hammam (11): il s’agit surtout d’assurer la protection, c.à.d. de faire 3 à 4 km par jour, et de rester sur place à observer le travail de réfection de la route n’est pas non plus aussi pénible et poussé comme les constructions à El Hammam dont les travaux se trouvent forcément ralentis par notre départ, vu qu’il n’y reste que la moitié des troupes. 
Pour moi personnellement, je vois naturellement ma permission (12) retardée considérablement, car d’après nos précisions nous ne rentrerons pas à Aïn Leuh avant la fin Septembre. Je vais faire des mains et des pieds pour pouvoir partir vers le milieu ou au moins la fin d’Octobre, mais dans ces conditions, je ne puis encore rien préciser.
Je t’avais déjà répondu brièvement à tes lettres des 26 Juillet et 1° Août par une lettre commencée à El Hammam et terminée à Aïn Leuh (13). Je ne sais pas comment tu as accueilli la nouvelle de ce départ précipité et du retard en résultant pour ma permission. De toutes façons, il n’y a qu’à se résigner, car on ne peut pas aller contre. Comme je te le disais déjà, la marche des tours de permission est si mal réglée et tellement compliquée qu’il aurait été fou de croire que j’aurais pu partir dès réception des papiers nécessaires comme ont voulu te faire croire les gens de la mairie (14). Il y a ici des hommes mariés, engagés pour la durée de la guerre et au Maroc depuis Septembre 1914 qui ne sont pas encore allés une seule fois en permission !! La pénurie d’hommes (15) est telle que pendant la saison des colonnes il n’y a que 5 ou 6 permissionnaires par Compagnie dehors et comme cette saison des colonnes dure de Mars-Avril à fin Octobre ...
Le prix des denrées que tu signales est dû en grande partie aux spéculations. Songe que l’administration vend le riz ici au Maroc à 1 Fr 87 le kilo, c.à.d. à moins de moitié prix que le commerce en France. C’est tout de même inadmissible comme différence ! Les haricots blancs coûtent toujours à l’Administration 1 Fr. 88 le kilo, le saindoux 5,00, l’huile 3,62 le litre et la farine 0 Fr. 78, le pain 0 Fr 60 le kilo ; et le pain est sûrement meilleur que celui que tu achètes en ce moment ! (16)
De la guerre, toujours aucune fin à prévoir, rien qui pourrait faire entrevoir une solution quelconque ! Je constate que tu as abandonné le “Journal du Peuple” pour le “Populaire” (17) qui a peut-être une tournure plus officielle d’organe du socialisme. L’article de l’autre jour sur l’acceptation par la Social Démocratie allemande du programme des neutres pourrait réveiller quelques espoirs si l’on ne connaissait pas l’optimisme exagéré du parti pour l’action de son internationale (18).
Je te laisse Chérie pour le moment en t’envoyant ainsi qu’aux enfants mes meilleurs baisers.

Paul


Notes (François Beautier) 
1) - « Foun-Kheneg » : en fait Foum Kheneg, petit poste établi par la Légion en 1915 juste au sud de Timahdite (voir le courrier du 16 juin 1918), à 30 km à vol d’oiseau à l’est-sud-est d’Aïn Leuh (où se trouvait précédemment Paul, comme il le précise un peu plus loin). Ce poste de contrôle du col du même nom est devenu stratégique pour la Légion depuis juillet 1918 puisqu’il verrouille la route Meknès - Midelt - Boudnib par laquelle les rebelles du nord-ouest et du sud-est du Maroc cherchent à se rejoindre.
2) - « Timavid » : en fait Timahdite, ville étape entre le Moyen et le Haut Atlas, installée au franchissement de la vallée du haut Guigou par la route Meknès - Midelt, à 8km au nord du col de Foum Kheneg. Ce secteur constitue la bordure nord du territoire ancestral de la tribu berbère rebelle des Beni M’guild, c’est-à-dire la Haute vallée de la Moulouya (que contrôle localement la ville étape de Midelt).
3) - « Larbalou-Arbi » : en fait Arhbalou-Larbi, petit poste de la Légion, installé au début 1918 dans une forêt de cèdres, en haute montagne, à environ une quinzaine de km à vol d’oiseau à l’est du col de Foum Kheneg. Les rebelles Beni M’guild ont vainement tenté par la force, le 19 juin 1918, d’empêcher une colonne de la 21e Compagnie du 5e Bataillon de troupes mobiles de s’y installer.
4) - « Bou-Denib » : actuel Boudnib, à 190 km au sud-est de Foum Kheneg, poste fortifié de la Légion, destiné depuis 1908 à contrôler les relations vers le nord et l’ouest de la région du Tafilalt (à l’époque « Tafilalet »), située à 100 km à vol d’oiseau au sud-ouest de Boudnib . Cette vaste oasis fut occupée pacifiquement à partir de décembre 1917 sur l’ordre du Résident général Hubert Lyautey. Elle sera précipitamment évacuée sur son ordre, en octobre 1918, face à une rébellion pourtant assez peu dangereuse menée par la tribu berbère des Aït Atta, ce qui donna aux rebelles berbères l’illusion d’être victorieux et encouragea tous les nationalistes marocains à transformer la guérilla anticoloniale en une vraie guerre antifrançaise de libération nationale, dite « Guerre du Rif ».
5) - « opérations militaires » : depuis le printemps 1918 les différentes tribus berbères tentent vainement de reprendre le contrôle de tous les axes permettant de relier le Maroc du nord-ouest (dit « Occidental ») au Maroc du sud-est (dit « Oriental »), que Lyautey cherche à maintenir séparés pour les pacifier de force puis les unifier sous son seul contrôle. 
6) - « Becrit » : en fait Bekrite, petit poste à environ 25 km à vol d’oiseau à l’ouest-sud-ouest de Timahdite, en miroir de celui d’Arhbalou-Larbi par rapport au poste de Foum Kheneg, en pleine forêt de cèdres comme celui d’Arhbalou-Larbi et à une altitude de plus de 2000 m (Paul écrit dans son courrier du 4 décembre 1917 que c’est le plus élevé qu’il connaisse au Maroc). 
7) - Itzer : petit poste d’altitude à 3 km au sud-ouest du milieu du trajet par la route entre Timahdite et Midelt, donc sur le versant sud du Moyen Atlas et en plein territoire des Beni M’guild.
8) - « Tameyoust » : en fait Tamayoust, petit poste urbain établi par la Légion en 1917 à moins d’une vingtaine de km au sud de celui d’Arbalou-Larbi, en bordure nord de la haute plaine de la Moulouya, sur la route reliant Midelt à Fès par Boulemane, donc sur un point stratégique du territoire tribal des Beni M’guild.
9) - « la piste » : il s’agit de routes carrossables non revêtues, donc de « bonnes » pistes, dont Paul - en tant que soldat en âge d’être versé dans la réserve territoriale (il l'a peut-être été lors de son 34e anniversaire, sans changement d'affectation comme la loi du 5 août 1914 le permet, mais il ne se dit devenu « territorial » ou « pépère » dans aucun des courriers conservés) - assure la surveillance des chantiers de maintenance et d’entretien, ce qui ne l’exempte pas des risques de combats puisque le contrôle du secteur est convoité par les rebelles. 
10) - « Timhavit » : en fait Timahdite, dont l’altitude de 1815 m est à peine inférieure à celle du col et du camp de Foum Kheneg, à 1921 m. 
11) - « El Hammam » : poste situé à 40 km à vol d’oiseau à l’ouest de Foum Kheneg, où Paul fut précédemment affecté du 17 mai 1918 (voir sa lettre du 19 mai 1918) jusqu’à la mi-août 1918.
12) - « ma permission » : il s’agit d’une permission exceptionnelle dite « de naissance ». Elle n’était aucunement obligatoire mais elle devint pratiquement automatique à la suite des « troubles » de l’année 1917. Or elle ne peut être demandée et délivrée qu’au siège du commandant de la Compagnie, c’est-à-dire à Aïn Leuh (la lettre du 1er septembre 1918 indique que ce chef de bataillon n’est toujours pas rentré d’El Hammam).
13) - « Aïn Leuh » : cette lettre annonçant au début-août le transfert d’El Hammam à Foum Kheneg via Aïn leuh, n’a pas été conservée. 
14) - « la mairie » : celle de Caudéran, où réside Marthe.
15) - « la pénurie » : le manque d’hommes qui oblige Lyautey à réduire ses opérations et à retarder les tours de permission s’explique par l’affectation prioritaire des soldats de l’armée française sur les fronts métropolitains, où les autorités espèrent que s’obtiendra la victoire finale.
16) - « en ce moment » : ces relevés de prix confirment la cherté du coût de la vie provoquée par la pénurie en métropole et non pas, comme le suppose Paul, l’existence d’une spéculation particulière qui y ferait flamber les prix environ au double de ce qu’ils sont pour les Français au Maroc. En somme Paul refuse une fois de plus (voir sa lettre du 13 avril 1918 et la note correspondante) de reconnaître (ou de dire qu’il constate) qu’il existe deux marchés distincts, celui de la métropole (où la guerre entraîne des pénuries) et celui de cette colonie particulière qu’est en train de devenir le Maroc, où l’administration et les colons se fournissent à vil prix et où l’inflation est faible parce que la guérilla anticolonialiste a beaucoup moins d’effet sur l’économie locale que la guerre en métropole. Peut-être refuse-t-il de parler de ce marché colonial simplement parce qu’il s’identifie inconsciemment ou tient consciemment à être identifié comme Poilu de la Grande Guerre et non comme agent de la colonisation du Maroc par la France.
17) - « Le Populaire » : Marthe a peut-être détecté et refusé l’évolution de plus en plus révolutionnaire et léniniste (bolchévique), du Journal du Peuple originellement contestataire du vieux socialisme réformiste français. Au contraire, depuis ses débuts en 1916, Le Populaire n’a pas dévié de cette ligne socialiste humaniste, idéaliste, pacifiste et internationaliste qui lui vaut d’être très influent donc systématiquement censuré en 1918 par le pouvoir jusqu’au-boutiste.

18) - « son internationale » : comme le Parti socialiste français, le Parti social-démocrate allemand (SPD) espère que la Seconde Internationale (socialiste) à laquelle il appartient saura motiver les classes populaires des différents pays à poser les armes et à faire la paix sans victoire. Cependant, de même que le Parti socialiste français voit grossir en lui puis commencer à s’en détacher une aile révolutionnaire favorable à une Troisième Internationale (communiste, léniniste, qui sera officiellement créée à Moscou en mars 1919), le Parti social-démocrate allemand voit sa fraction révolutionnaire, qu’il a exclue en avril 1917 et qui a formé le Parti social démocrate indépendant (USPD, socialiste révolutionnaire), devenir de plus en plus influente et décidée à conduire la révolution politique et sociale (dite « spartakiste ») avant de (et pour) faire la paix. Face à cette perspective de guerre civile, des militants allemands modérés du Zentrum (le Centre, c’est-à-dire la droite libérale non belliciste, que l’on désigne alors aussi comme « Les Neutres » parce qu’elle souhaite - comme les pays neutres - seulement le retour à la paix pour que les affaires reprennent) et du Parti social-démocrate (la gauche non-révolutionnaire) se tendent la main pour obtenir rapidement la paix sans passer par une révolution sociale (la fin de l’empire leur apparaît comme une révolution politique absolument nécessaire). La principale figure de ce rapprochement à partir du début de l’été 1918 est le député et président du Parti social-démocrate Friedrich Ebert (1871-1925), qui propose à ses concitoyens modérés un gouvernement de coalition droite - gauche pour rétablir la paix, et un arrêt des luttes partisanes, c’est-à-dire un « compromis de classe » pour réformer l’Allemagne.

lundi 12 mars 2018

Carte postale du 13.03.1918

Carte postale Paul

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

le 13/3 18

Ma Chérie,

Nous sommes arrivés aujourd’hui à Aïn Leuh (1), notre départ de Meknès ayant été retardé de 2 jours. Nous y avons réintégré nos anciens casernements. Mais quelle différence de température ! A Ito (2) nous étions dans la neige.
Je t’écrirai plus longuement demain pour le courrier partant d’ici le 16. Je suis toujours sans tes nouvelles depuis ta lettre du 21 Février.
1000 baisers pour toi et les enfants.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - « Aïn Leuh » : pour une description de ce poste militaire montagnard, voir la lettre de Paul datée du 25 novembre 1917.
2) - « Ito » : nom du col à près de 1500 m d’altitude par lequel passe la route de Meknès à Azrou via El Hajeb.

lundi 6 novembre 2017

Lettre du 07.11.1917

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran
Rare image d'un BMC au Maroc dans les années 20 (Wikipédia)

Dépôt des Isolés
Taza-Girardot (1), le 7 Novbre 17

Ma Chérie,

Je viens de voir le citoyen Maufret dans sa Compagnie à Taza-Ville et lui ai remis le petit colis avec un bonjour de Mme Robert (2). Il en était très touché (du colis, bien entendu) et laissait tout joyeux sa brouette avec laquelle il était en train de faire corvée de quartier. Pendant un grand moment il m’a entretenu de tous les paysans et copains de Cubzac, Libourne, Caudéran et Bordeaux (3) dont je n’ai jamais entendu parler, me dispensant du reste de répondre car il ne me laissait pas le temps de placer un mot. J’ai seulement pu dire que je croyais bien que le cochon de charcutier de la Route de St Médard (4) était appelé (5) aussi - pourvu seulement qu’il y ait un charcutier ! Une fois ces vieux souvenirs remués, nous avons causé politique, guerre et économie nationale. Ce pauvre homme de 40 ans avait une gentille petite embuscade (6) comme ordonnance (7) d’un officier d’administration, mais comme il a dû faire quelques colonnes il a vivement donné sa démission, et cherche maintenant à se débiner (8) du Maroc. Mais on lui a refusé une permission agricole (9), et comme sa permission de détente ne viendra qu’en Mars prochain il a écrit à son député ...
Il fait un temps superbe ici, et, ainsi que je te le disais sur ma carte d’hier, je vais partir demain avec le convoi sur Fez où nous devons arriver aujourd’hui en huit. De là en chemin de fer à Meknès et puis en 3 étapes ou 4 à Aïn Leuh, toujours en attendant les convois, de sorte que je ne serai pas rendu avant le 20 ou 25 au plus tôt. J’ai rencontré ici 1/2 douzaine de camarades avec lesquels je ferai route.
Ce qui me chagrine beaucoup, c’est de ne pas avoir trouvé une lettre ici ; je ne vais donc en avoir que vers la fin du mois à Aïn Leuh ce qui n’est réellement pas gentil de ta part. J’avais même l’intention de ne plus t’écrire avant d’avoir de tes nouvelles, mais comme je ne tiens pas à avoir des reproches, je me soumets plus vite qu’un bicot ... (10)
D’Oudjda à El Aouen (11) j’étais sur la plate-forme d’un wagon à marchandises avec deux jeunes mauresques qui se rendaient dans un établissement hygiénique de ce poste désigné communément par les initiales B.M.C. (12) Société charmante par excellence et situation agréable pour un poilu de se serrer, tout entouré de foulards et shawls  en soie, jupes en liberty  (13), bracelets aux jambes et aux bras - situation d’autant plus agréable qu’il faisait passablement froid. Dans les dépôts des isolés d’Oudjda et Taourirt (14)  il y a un méli-mélo indescriptible et on peut dire que là on ne les aura pas mais on les a déjà les totos (15) ! Je m’étais débrouillé à Oudjda pour coucher à l’infirmerie où j’ai fait la connaissance de 2 soldats du Génie évadés d’Allemagne, du camp de Friedrichsfeld (16). Ils y avaient été très bien traités et vantaient même beaucoup l’organisation et la méthode. Seulement la nourriture ...!!! Ici à Taza le dépôt, tout neuf, est très propre, bien organisé et on y mange très bien. Je pense avoir au moins 1 jour de repos à Fez et autant à Meknès pour visiter un peu ces villes, très intéressantes paraît-il.
Comment vas-tu et comment vont les enfants ? Alice n’a-t-elle pas encore délaissé son Kiki (17)? Georges travaille-t-il ? Et Suzi (18) se plaît-elle toujours à l’école ? 
Et nos affaires ?
Non vraiment je ne comprends point ton silence. Tu semblais toi-même si contente que nous nous soyons retrouvés si étroitement, et maintenant tu sembles t’amuser à m’irriter ...
Je t’embrasse néanmoins du fond du coeur ainsi que les enfants.

Paul

Le bonjour à Hélène.



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « Taza-Girardot » : désignation du camp militaire Girardot, à Taza, où se situe le Dépôt des Isolés. 
2) - « Mme Robert » : Paul s’est manifestement chargé de remettre à un soldat encaserné à Taza un colis et les salutations d’une dame habitant Caudéran ou une autre commune de l'agglomération de Bordeaux. 
3) - « Cubzac, Libourne, Caudéran, Bordeaux » : localités appartenant à l’agglomération bordelaise.
4) - « Saint-Médard » : vraisemblablement Saint-Médard-en-Jalles, petite ville située à la périphérie nord-ouest de l’agglomération de Bordeaux.
5) - « était appelé » : était mobilisé dans l’Armée.
6) - « une embuscade » : un poste tranquille (pour embusqué), une « planque ». 
7) - « ordonnance » : secrétaire particulier attaché à un officier supérieur.
8) - « se débiner » : s’éloigner, quitter… Paul emploie dans tout ce paragraphe la langue des Poilus, particulièrement méprisante pour les « embusqués ». Il se fond donc ici dans cette génération particulière de Français, les Poilus, et plus précisément dans celle des Poilus de 1917.
9) - « permission agricole » : comme son nom l’indique, ce type de permission est motivé par la nécessité pour le pays de faire face à ses obligations alimentaires donc agricoles. Ces permissions pouvaient se rajouter aux permissions de détente (instituées fin 1916) déjà prises puisqu’elles obéissaient moins au calendrier civil qu’aux variations climatiques.
10) - « je me soumets plus vite qu’un bicot » : l’absence de majuscule à « bicot » (Arabe) n’est pas le moindre défaut de cette déclaration inhabituelle chez Paul… Mais peut-être veut-il précisément parler comme les seuls Français auxquels il s'identifie alors, c'est-à-dire les Poilus (et particulièrement ceux de 1917) ? 
11) - « El Aouen » : en fait El Aïoun, petite ville et seconde station du chemin de fer à voie étroite à l’ouest d’Oujda.
12) - « B.M.C. » : « bordel militaire de campagne », appellation officielle.
13) - « shawl », "liberty" : mots anglais. Shawl est traduit par châle en français, et le liberty est un tissu de coton anglais,  imprimé de motifs de fleurs ou de dessins type cachemire. Ces précisions nous rappellent que Paul a travaillé dans le textile au début de sa carrière.
14) - « Taourirt » : petite ville à mi-chemin entre Oujda et Taza, et seconde station ferroviaire à l’ouest d’El Aïoun. 
15) - « les totos » : décidément soucieux de parler l’argot des armées, Paul évoque ici les poux, parmi lesquels les poux de pubis, dits « morpions ».
16) - « Friedrichsfeld » : l’un des grands camps allemands de prisonniers pendant la Grande Guerre, situé en Rhénanie du Nord, dans le coude du Rhin à l’aval de Cologne et de Duisbourg. À la fin de la guerre il retenait dans des conditions misérables (avec des cas attestés de torture) près de 80 000 prisonniers militaires et déportés civils, notamment français, russes et belges. 
17) - « son kiki » : chiffon ou peluche.
18) - « Suzi » : Suzanne, fille aînée des Gusdorf.

mardi 22 août 2017

Carte-lettre du 23.08.1917

Troupeau de moutons devant servir au ravitaillement d'une colonne (culture.gouv)

Carte-lettre  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Belkassem (1), le 23 Août 1917

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 3 et te retourne ci-joint celle de Me Crimail (2). Tu n’as jamais insisté sur le point qu’on (3) a saisi aussi quelques titres et intérêts au C.N.E.P. (4), entre autres l’Extérieur Espagnol (5) qui serait maintenant avantageux à vendre. Il n’y a aucune raison qu’on ne te donne pas, au pire aller, ta pension (6) de cet argent-là.
Nous marchons demain à M’Conn (7), et de là samedi à Taza. Comme les permissions pour la France sont rétablies (8), je partirai lundi 27 ou mercredi 29 courant en permission ; nous nous reverrons donc vers le 4 ou 5 Septembre et aurons alors l’occasion de reparler de tout cela verbalement. En attendant de pouvoir vous embrasser réellement, reçois avec les enfants mes meilleurs baisers.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « Sidi Belkassem » : ce nom propre est ici pour la première fois écrit correctement par Paul. Et aussi pour la dernière puisqu’il quitta ce poste le lendemain.
2) - « Me Crimail » : avocat de Paul à Nantes.
3) - « on » : le séquestre, c’est-à-dire le juge chargé d’administrer le séquestre des biens des Gusdorf, « ressortissants étrangers ennemis ».
4) - « C.N.E.P. » : Comptoir national d’escompte de Paris, gestionnaire des emprunts obligataires étrangers.
5) - « l’Extérieur Espagnol » : emprunt obligataire émis par l’État espagnol en 1906 avec une rente de 4,5%.
6) - « ta pension » : Paul réclame pour Marthe à la Société Leconte une pension mensuelle de 300 francs à prélever sur sa part des bénéfices. Si le juge du séquestre refusait cette demande, il pourrait encore autoriser la vente de titres (placés aussi sous séquestre) appartenant au couple et prélever sur le produit de cette vente (lui aussi séquestré) 300 fr au profit de Marthe. 
7) - « M’Conn » : en fait Msoun, à une trentaine de km à l’est de Taza.

8) - « rétablies » : voir la lettre du 18 août 1917 annonçant la suspension des permissions par suite d’encombrement des dépôts d’Oujda et d’Oran. 

mardi 15 août 2017

Carte-lettre du 16.08.1917

Groupe de Marocains, 1919

Carte-lettre  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Bel Kacem, le 16 Août 1917

Chérie, 

Je suis sans tes nouvelles depuis le 31 Juillet et te confirme ma lettre du 13 (1). J’espère pourtant que ton état ne s’est point aggravé et que pourtant tu vas mieux. N’as-tu toujours pas reçu une réponse du Maire à la récente demande (2)? En ce qui concerne Mme Robin (3), m’est avis de ne plus s’occuper du tout d’elle. Si elle obtient le paiement du loyer, tant mieux pour elle ; sinon, nous n’y pouvons rien non plus, pouvant au contraire bénéficier d’une réduction de loyer (4) après la guerre. J’ajoute cependant qu’à mon avis cette réduction n’atteindra pas les loyers comme le nôtre dans une petite ville. Je suis sans nouvelles également de Mr. Penhoat (5) et je vais lui écrire du nouveau retard causé par cette colonne (6) qui, je le crains, nous tiendra dehors jusqu’à la fin du mois ou presque. Et Dieu sait si aussitôt nous ne sortirons pas pour une autre direction. 
La crise des effectifs se fait sentir ici, et malheureusement nous ne pouvons pas compter ici sur la relève par les Américains (7) ou les Anglais ! Et quand on est dans l’engrenage, on n’en sort plus. Enfin, je compte toujours sur un revoir (8) en Septembre et je serais rudement désappointé si cette fois-ci encore je n’avais pas satisfaction.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes plus tendres baisers.

Paul
Notes (François Beautier)
1) - « du 13 » : ce courrier manque.
2) - « réponse du Maire » : probable allusion à la demande officielle dont Paul avait fourni à Marthe le modèle dans son courrier du 21 juillet (voir sa lettre du 7 août 1917). Le fait que le Maire soit impliqué indique qu’il s’agit vraisemblablement d’un certificat de bonnes mœurs concernant Marthe, en tant qu’hôtesse prochaine de son époux permissionnaire.
3) - «  Mme Robin » : propriétaire du logement des Gusdorf à Caudéran. Il apparaît qu’elle aurait fait appel à la Justice pour s’en faire payer les loyers incomplètement honorés par le couple, qui cherchait au contraire à négocier à l’amiable une baisse du terme en s’appuyant d’une part sur le moratoire concernant le loyer des mobilisés et d’autre part sur la possibilité que lui accordaient les Gusdorf de les renvoyer après simple préavis de 3 mois à compter de la fin de la guerre.
4) - « réduction de loyer » : mesure de pacification sociale promise par les grandes villes en faveur des locataires anciens combattants. Caudéran était à cette époque (et jusqu’en 1965) une commune indépendante de celle de Bordeaux.
5) - « Penhoat » : associé de Paul et de Leconte.
6) - « colonne » : ce mot désigne une formation de combat alors que Paul avait décrit son stationnement à Sidi Belkassem comme un détachement destiné à parachever un poste militaire, ce qui correspondait à la réalité puisque les combats avaient été menés et remportés par un régiment de tirailleurs juste avant l’arrivée du détachement du 6e bataillon (auquel appartenait Paul) sur ce site. Il est donc vraisemblable que Paul ait voulu « noircir » sa situation pour mettre fin aux récriminations impatientes de Marthe le tenant responsable du report de sa permission.
7) - « relève par les Américains » : après les Britanniques venus épauler les Belges et les Français sur le continent dès le début d’août 1914, le premier détachement du corps expéditionnaire américain, conduit par le Général Pershing, a débarqué à Boulogne-sur-Mer le 13 juin 1917, le second arrivant à Saint-Nazaire moins de 15 jours plus tard. 

8) - « un revoir » : une permission permettant de rentrer à Caudéran.

mercredi 25 janvier 2017

Lettre du 26.01.1917

Journal du Peuple, janvier 1917 (Amazon)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 26 Janvier 1917

Ma chérie,

J’ai bien reçu tes lettres des 15 et 17 courant, ainsi que les différents journaux et 2 numéros du “Journal du Peuple” (1). Un de mes camarades m’avait déjà donné tout récemment 2 exemplaires de ce nouveau journal qui doit être, à l’heure actuelle, l’extrême gauche de l’opposition.
Je trouve que ses critiques de la situation actuelle sont remarquables - remarquables surtout par le courage avec lequel il se défend contre le courant de l’opinion publique, tout-puissant en ce moment encore, d’autant plus que les dirigeants - comme dans tous les pays - font tout pour chauffer le chauvinisme à blanc. L’organe de Mr. Brizon (2) va même plus loin, il trouve des raisons pour défendre et louer certaines institutions et choses en Allemagne - ce qui ne sera que très médiocrement goûté par la grande masse qui forme les abonnés. Dans son numéro du 14 courant, il y avait même un article intitulé “Imitons plutôt”, article qui s’élevait contre les caricatures des journaux français qui veulent faire croire que les Allemands sont tous ou gros comme un sac de farine, ou maigres comme une allumette, myopes, ridicules ; les femmes laides, sans formes, et bêtes. L’auteur disait qu’il y a peu de pays où la gymnastique est aussi populaire qu’en Allemagne, qu’il y existe des pléiades d’athlètes dignes de supporter toute comparaison. Que les vieilles Allemandes ne sont ni plus ni moins ridicules que les grand mères françaises et que si en général la femme allemande vieillit plus vite c’est à cause du fait qu’en bonne patriote elle met bien plus d’enfants au monde que la femme française. Qu’il a connu cependant des jeunes filles d’outre-Rhin qui étaient aussi jolies, belles et gracieuses que n’importe quelle coquette de Paris. Il y a là certes matière à discussion, mais la volonté, le désir de reconnaître et de faire connaître aussi les bons côtés de l’ennemi sont tellement rares en ce temps trouble qu’on est tout surpris de lire des articles pareils. 
Je préfère néanmoins continuer à lire le “Journal” (3), ne fût-ce que pour suivre exactement le courant de l’opinion, créé et dirigé par la grande presse. Je m’étonne seulement que ces grands journaux fassent tout pour rendre difficile et pratiquement impossible la Société des Nations à laquelle fait allusion la note des Alliés au Président Wilson ! (4)
Pour ce qui concerne le bouleversement des idées sociales par la mobilisation, il est certain que le premier moment la plupart de ceux qui dans la vie civile, se trouvaient en haut de l’échelle et qui se sont retrouvés comme soldats de 2° classe sous les ordres d’un sous-officier, ancien garçon de ferme ou coiffeur, ont été piqués dans leur orgueil. Mais à bien réfléchir, il n’y a rien de surprenant que dans le métier militaire, surtout dans celui de nos jours où la science du stratège n’existe pour ainsi dire plus, un paysan fasse preuve de courage (= insouciance de sa vie) alors qu’un savant quelconque se montre plus anxieux. Du reste, le métier de sous-officier exige surtout du sang-froid et de l’autorité sur les hommes  ... faut-il réellement pour cela être bachelier ? C’est peut-être là une revanche de la force brutale, de l’exercice de gymnastique sur l’esprit ou l’intelligence  (5) ... pendant la durée de la guerre. D’un autre côté, je ne crois pas qu’un homme intelligent qui réellement fait preuve de bonne volonté et de patriotisme, ne puisse pas arriver à un grade à peu près en concordance avec son savoir-faire. Certes, pour le choix des officiers, on doit être encore assez dur, et même les relations doivent y être pour quelque chose - même dans l’armée française, pourtant réputée pour être la plus démocratique ! (6)
La hausse des vivres que tu signales est réellement impressionnante. Peut-être bien que les circonstances économiques auront une influence décisive sur la fin de la guerre, car la hausse doit être encore beaucoup plus importante en Allemagne par suite du blocus et malgré toutes les fissures de ce dernier !
La pièce de Maurice Donnay, écrite pour le Théâtre aux Armées, est tout simplement idiote si on la juge d’après la scène “la plus émouvante” reproduite par le Journal. Et dire que Donnay - dont nous avons vu ensemble “La Patronne” au Théâtre Français - est un des meilleurs !!! Relis donc le petit bouquin “L’Esprit Gaulois” qui se trouve dans la Bibliothèque (broché) et qui, bien que ne contenant que de petites histoires et nouvelles, te donne une idée toute autre de ce poète ! (7)
Même observation à faire sur le compte-rendu de la cérémonie au cimetière de Roubaix (8).
Pour ce qui est de la question du bail, tu oublies de me donner l’adresse de Mme Robin (9); je sais qu’elle habite Cours du Jardin Public, mais quel N° ? Je crois que c’est N° 13, mais ne me rappelle plus bien exactement. Bien entendu je ne pourrai que confirmer mon accord avec tes décisions. Je t’ai déjà dit que Penhoat m’avait écrit - il m’envoie encore une carte aujourd’hui ! 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène (10).

Paul


Et mon colis n’est toujours pas arrivé, pour ta fête au moins ? 



Notes (François Beautier)
1) - "Journal du peuple" : fondé fin 1916 par Henri Fabre (1876-1969), il se situait effectivement à gauche du mouvement socialiste par ses exigences pacifistes et ses idées révolutionnaires internationalistes. Henri Fabre fit de son journal, dès les débuts de la Révolution russe de Février 1917 (en mars selon notre calendrier), le porte-parole en France des thèses bolchéviques. Au Congrès de Tours (1920) il se situa dans le camp de la Troisième Internationale et des fondateurs du Parti communiste français. En 1922, Henri Fabre, soucieux de maintenir l'indépendance de son journal face aux orientations de son parti, fut exclu du PCF sur ordre de Moscou - qui le jugeait de droite - et laissa alors disparaître le Journal du peuple pour se consacrer à l'hebdomadaire "La Corrèze républicaine et socialiste" qu'il avait fondé en 1918.
2) - "Mr Brizon" : Pierre Brizon (1878-1923), député socialiste, pacifiste et internationaliste de l'Allier de 1910 à 1919, exclu du PCF en 1922, fut pendant la Grande Guerre l'unique défenseur acharné des idées pacifistes à la Chambre. Bien que ses discours et ses écrits aient été systématiquement publiés par "Le Journal du Peuple", ce quotidien n'était pas "son organe" mais l'un de ses porte-voix parmi les journaux socialistes et pacifistes. Pierre Brizon fonda son propre journal, "La Vague", en 1918 et l'anima jusqu'à sa mort.
3) - "Le Journal" : quotidien devenu en 1915 la propriété du sénateur de la Meuse, Charles Humbert, qui en fit dès février 1916 le puissant clairon des mots d'ordre les plus typiquement nationalistes, chauvins et bellicistes de France. D'après sa lettre du 23 novembre 1916, il est possible que Paul ait écrit à ce "Journal", en novembre ou décembre 1916, pour dénoncer le manque de permissions dans les rangs des troupes françaises au Maroc. Paul dit préférer ce quotidien à d'autres parce qu'il y suit l'état de l'opinion publique française (qu'il croit donc globalement chauvine). On peut aussi penser qu'il s'affiche comme fidèle lecteur du "Journal" pour laisser entendre qu'il est lui-même sinon chauvin du moins patriote profrançais, ce qui constituerait un atout pour l'obtention de la nationalité française (ou d'un grade militaire lui permettant d'obtenir une permission).
4) - "Président Wilson" : Woodrow Wilson, président des États-Unis de 1913 à 1921. Les Alliés avaient répondu par leur note du 10 janvier 1917 à la question qu'il leur avait posée quant à leurs buts de guerre et à leurs conditions de paix le 18 décembre 1916. En marge de leurs exigences face à l'Allemagne et à la Triplice (exigences que Wilson jugea impossibles à satisfaire), les Alliés mentionnèrent leur désir de voir se créer une Société des Nations. L'idée n'était pas vraiment nouvelle (elle remonte au 18e siècle) et elle avait trouvé un début de réalisation avec la création en 1892 d'un Bureau international de la Paix, à Berne (Suisse) puis d'une Cour internationale d'arbitrage à La Haye (Pays-Bas) en 1907. Elle avait aussi de nombreux adeptes grâce à plusieurs ligues nationales (notamment la "League of Nations Society" au Royaume-Uni depuis mai 1915, et la "League to Enforce Peace" aux USA, créée en juin 1915 et dirigée par l'ancien président William Howard Taft, devenu après la fin de son mandat, en 1913, conseiller de son successeur et ami Woodrow Wilson). La création de la "SdN" et son installation à Genève (Suisse) furent décidées le 28 avril 1919 au cours de la Conférence de la Paix de Paris puis instituées par le Traité de Versailles le 28 juin 1919. La Société des Nations se réunit pour la première fois le 10 janvier 1920 au "Palais Wilson" à Genève (nom donné jusqu'en 1936 en l'honneur de son plus enthousiaste créateur, le Président Woodrow Wilson) mais sans la participation des États-Unis, puisque le Sénat américain refusa de la ratifier. 
5) - "sur l'intelligence" : une fois de plus Paul n'écrit pas seulement pour Marthe, mais aussi pour un éventuel censeur militaire dont il essaie d'éveiller la sympathie.
6) - "démocratique" : Paul semble s'adresser, dans ce paragraphe, à un éventuel censeur judiciaire en se montrant soucieux de la bonne image de la France. Il inaugure peut-être aussi une stratégie nouvelle pour obtenir une permission : puisque les hommes du rang en sont privés, il vise un grade de sous-officier !
7) - "ce poète" : Maurice Donnay (1859-1945), auteur prolifique de comédies, articles, poèmes, conférences, tous très représentatifs de "l'esprit gaulois" - dont l'initiateur serait Rabelais - connut un succès extraordinaire qui le conduisit dès 1907 à l'Académie française. La pièce à laquelle Paul fait référence après en avoir lu une scène dans "Le Journal", est une comédie en un acte titrée "Le Théâtre aux armées", éditée et jouée (à la Comédie française) dès la mi-janvier 1917 au bénéfice du "Théâtre aux Armées de la République". Paul et Marthe virent peut-être "La Patronne" lors de ses premières représentations, au Théâtre du Vaudeville à Paris en novembre 1908, ou dans des représentations ultérieures données à la Comédie française (dite aussi "Théâtre français" ou "Le Français"). Le livre "L'esprit gaulois" mentionné par Paul était vraisemblablement une compilation de textes drolatiques - dont certains de Donnay - précédemment publiés par la revue humoristique parisienne "L'esprit gaulois".
8) - "cimetière de Roubaix" : la ville est occupée par l'Armée allemande à partir du 13 octobre 1914. La seule cérémonie marquante qui ait eu lieu au cimetière, un peu avant l'article du "Journal" qui inspire Paul, se tint le 1er novembre 1916 : le maire socialiste de Roubaix, Henri Thérin, nommé par l'Allemagne en 1915 suite à l'arrestation par l'Occupant de son prédécesseur élu, dut assister à la seule cérémonie organisée au cimetière de sa ville en hommage aux soldats morts, étant entendu qu'il s'agissait exclusivement de ceux de l'armée allemande. On imagine que l'événement excita le chauvinisme professionnel des plumitifs du "Journal" et que Paul en fut mécontent.
9) - "Mme Robin" : propriétaire de la maison des Gusdorf à Caudéran.
10) - "Hélène" : employée de maison des Gusdorf, elle est la tante de Siret, ami et employé de Paul au bureau de Bordeaux de la Société L. Leconte.