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mercredi 18 mai 2016

Lettre du 19.05.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 19 Mai 1916

Ma Chérie, 

Nous voilà depuis 24 heures sous les ordres directs du Résident Général au Maroc (1). C’est vers 16 hs 30 qu’il est arrivé hier soir de Fez ; depuis 15 hs nous étions sur le terrain à côté de la Gare où il y a eu une revue de presque toute la garnison de Taza sous un soleil d’Austerlitz (2). Le Général avec une grande suite arrivait avec 7 grandes automobiles comme un véritable souverain. Il doit avoir environ 70 ans (3), mais semble très vert pour son âge. Il monte à cheval comme un jockey et se faisait présenter tous les officiers présents. Comme il a l’oreille très dure, notre Colonel criait comme un sourd. Il y a eu remise des décorations : légion d’honneur, croix de guerre et médaille militaire, une bonne partie grâce à Abd el Malek (4)!
Le défilé durait jusque vers 19 hs ; l’aspect des spahis et goumiers faisant la charge dans leur costume pittoresque était vraiment beau, nous autres avons sué à grosses gouttes en rentrant à Taza : Au rapport on nous a récompensés aujourd’hui en nous apprenant que le Général Lyautey nous accordait, non une journée de repos comme on s’y attendait, mais la prime n° 2, soit 10 cs (2 sous) (5) par homme je crois !
Je t’ai déjà accusé réception par carte postale de tes lettres des 9 et 11 courant ainsi que du colis recommandé contenant 3 paires de chaussettes et 1 saucisson. Inclus la lettre de Me Bonamy en retour. Tes suppositions sont, je crois, exactes et comme toi je ne crois pas qu’on peut faire appel contre la décision du Président du Tribunal qui doit être souverain. Je te prierai donc, si toutefois tu le juges utile, de demander à Me B. comment le Président a motivé sa décision, à la condition qu’il l’a motivée ! Il ressort dans tous les cas des explications de Me B. que tu peux être sûre de recevoir régulièrement ta pension qui ne doit donc pas dépendre uniquement de la bonne volonté de Leconte. Tu peux, puisque Me Lanos t’y a invitée, lui faire voir la lettre de Bonamy et lui demander conseil. Je sais qu’au début le séq. avait exigé le placement de mon avoir en banque et Leconte m’écrivait que ce n’était qu’après d’innombrables démarches qu’il a pu éviter cela. Ce qu’il y a de certain, c’est que L. n’a pas besoin de fournir au séq. autant de renseignements que j’exigerais, moi ! Attendons maintenant si Mme Robin aura gain de cause, ce qui sous un rapport serait agréable. Du moins, qu’on lui paie l’année échue.
L’histoire de la 7° note américaine (6) semble en effet être terminée plus avantageusement que les précédentes (7). Reste à savoir si les Allemands s’en tiennent maintenant à leurs promesses ou bien s’ils les déclarent nulles sous prétexte que les Américains n’ont pas réussi à desserrer le blocus anglais. Ce qu’il y a de remarquable dans la réponse allemande, c’est l’argument du chancelier (8) que des millions de femmes et enfants souffrent de faim en Allemagne, alors que ce même chancelier a déclaré maintes fois au Reichstag que l’Allemagne ne manque et ne manquera de rien. La même contradiction se trouve dans ses allusions que par deux fois il a offert la paix à l’Entente sans que personne ait voulu se mettre à table avec lui pour discuter. Il y a peu de temps, Bethmann avait déclaré au Reichstag que c’était une manoeuvre de l’ennemi que de prétendre que l’Allemagne voulait la paix ... Je suis curieux de lire le discours du Président Poincaré à Nancy (9) dont l’Echo d’Oran parle très vaguement. Il paraît que c’est maintenant de la Prusse qu’on parle surtout et de sa dynastie, au lieu de l’Allemagne (10). Et il se pourrait quand même que d’ici quelques mois nous connaissions exactement le but poursuivi.
Ton rhume s’est-il enfin passé ? Comment vas-tu, les enfants et Hélène ? Je suis toujours en bonne santé et pesais cet après-midi 61 kg (11).
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                   Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Résident général au Maroc" : Hubert Lyautey.
2) - "Soleil d'Austerlitz" : soleil radieux (mais celui d'Austerlitz était d'un 2 décembre en Europe centrale et non d'un 19 mai au Maroc). Paul, ce faisant, emploie une expression éminemment française. 
3) - "70 ans" : en fait 62 ans (d'où la "verdeur").
4) - "Abd el Malek" : Abdelmalek, qui a lancé la rébellion générale contre le protectorat, a suscité beaucoup d'actes de bravoure parmi les soldats de l'armée française.
5) - "2 sous" : la solde journalière était jusqu'alors de 25 centimes de francs. L'augmentation de 10 centimes est donc substantielle (et équitable puisqu'elle était en vigueur en métropole depuis un an). Cependant d'après les prix des denrées que Paul annonçait en février, il lui faudrait encore plus de 3 jours de solde pour s'acheter un... camembert.
6) - "7ème note américaine" : celle du 18 avril 1916, qui condamnait fermement la politique de guerre sous-marine à outrance de l'Allemagne.
7) - "que les précédentes" : allusion à la "Promesse du Sussex" du 4 mai 1916 (voir la lettre de Paul du 9 mai 1916) par laquelle l'Allemagne garantit notamment aux USA qu'elle ne coulera plus ses navires. Le problème du commerce maritime américain est qu'il bute sur le blocus maritime anglo-français (de fait essentiellement britannique) qui l'empêche de commercer directement avec l'Allemagne, tant pour lui vendre que pour lui acheter des marchandises. Le Président Wilson cherche avant tout à restituer la liberté du commerce maritime des USA (et plus généralement des pays neutres).
8) - "le Chancelier" : Theobald von Bethmann Hollweg.
9) - "Poincaré à Nancy" : le Président de la République Raymond Poincaré, sénateur de la Meuse, a choisi sa ville de Nancy pour s'adresser aux Français le 14 mai 1916. Son discours honora les morts (un thème que le Président affectionnait et qu'il développera plus avant dans son discours du 14 juillet prochain), encouragea les militaires français ("on les aura !") et revivifia l'Union sacrée (en citant des Français méritants, soit 3 civils, deux généraux et un évêque). Le contenu émouvant et difficile à résumer signifiait que la guerre continuait, à Verdun comme ailleurs... 
10) - "Allemagne" : une stratégie de type culturel visant à affaiblir le Reich tout en permettant aux Alliés de signer une éventuelle paix avec les Allemands, consistait à opposer la Prusse, porteuse aristocratique du militarisme, du nationalisme et de l'expansionnisme, à l'Allemagne, commerçante et industrieuse, libérale et bourgeoise. Cette opposition caricaturale eut cours pendant toute la guerre mais fut particulièrement active dans la presse française en 1916 du fait de Verdun, où les Français espéraient obtenir la victoire en comptant sur une capitulation des soldats allemands se rebellant contre leurs officiers prussiens, tout en préparant les Poilus à accepter une paix que le thème des "atrocités allemandes" - jusqu'alors motivant - ne permettait pas de justifier.
11) - Paul mesurait 1,55 m.

vendredi 8 avril 2016

Lettre du 09.04.1916

Conférence des Alliés, mars 1916

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Avril 1916

Chérie,

En main tes lettres des 29 et 31 Mars et le journal du 30. Nul doute que tu auras reçu entretemps mes correspondances car je t’écris très régulièrement tous les 2 à 3 jours. Prière de m’envoyer quelques cartes postales dont je manque presque entièrement. Le retard provient sans doute des 4 jours que nous étions en route et où je n’ai pu écrire.
Tu as bien tort de prendre au tragique la visite que tu me signales. En vérité j’étais même fort étonné qu’on t’ait laissée tranquille pendant aussi longtemps ! Ce ne sont pas à mon avis les voisins, mais il doit s’agir d’instructions générales (1). Je ne sais pas si tu as lu récemment les débats à la Chambre, où il y avait une interpellation assez violente, je crois de Mr. Gautier de St Hilaire ...(2)
Naturellement ces histoires sont désagréables et surtout pour toi qui n’as pas les nerfs bien solides, mais il faut le subir - car on ne peut pas faire autrement. Seulement ces gens devraient bien avoir pu se rendre compte à qui ils ont affaire et c’est là le côté le plus désagréable parce que précisément nous avons agi très loyalement.
Tu fais bien de te faire arranger les dents avant que ce ne soit trop tard, et je t’engage même à le faire faire comme il faut pour ne pas avoir besoin d’y revenir. Seulement qu’est-ce que tu dois souffrir pour te faire arracher tout à la fois !!!
A propos des lettres anonymes, je suis toujours persuadé que c’est un concurrent qui pense de cette façon-là à moi.
A mon avis il ne dépend pas de Mr. Leconte si Mme Robin rentre dans ses fonds, mais uniquement du séq. Malgré mes explications réitérées tu ne sembles pas vouloir comprendre la situation qui est cependant assez nette. Ce n’est que pour laisser à la maison la possibilité de continuer ses opérations qu’on lui a laissé mon avoir, et si réellement on ne me le rendait pas, ce ne serait en aucun cas L. qui en bénéficierait, mais l’Etat. Il se peut que si Me Bonamy (3) ne m’écrit plus, c’est d’accord avec L. mais même cela ne me paraît point certain!
Je t’ai déjà accusé réception du mandat aussi bien que du colis et suis même étonné que ma lettre après réception du mandat ne te soit pas parvenue avant le 31. Bien entendu tu peux utiliser la ceinture comme tu veux, car je n’en ai point besoin. Mais comme l’étoffe n’est pas bien forte, les vêtements ne feront probablement pas un très long usage.
Notre petit Georges va donc avoir 4 ans demain. Bon dieu, comme le temps passe quand même ! Je me rappelle encore comme si cela avait été hier de cette pénible nuit du 9 au 10 Avril 1912 où le Dr Salès m’a fait jurer comme un païen.
Il est à espérer qu’en dehors des bons dîners et toasts consommés, il résultera quelque chose de bon de la grande conférence des alliés (4) à Paris. Certes, le discours du Chancelier  (5) au Reichstag (6) paraît assez confiant, mais une attaque bien coordonnée sur tous les fronts devrait tout de même nous rapprocher de la fin de la guerre. C’est l’action de l’Italie qui me semble toujours peu sérieuse et pas du tout en rapport avec les ressources et moyens de ce pays (7).
De toutes façons, je compte d’autant moins sur une nouvelle campagne d’hiver - c.à.d. une quatrième - que mes effets de laine (caleçons et maillot) finiront tout juste cet hiver-ci et que je n’en veux pas d’autres ici.
Embrasse bien les gosses pour moi et reçois toi-même mes meilleures baisers.


                                                   Paul


Notes (François Beautier)
1) - "instructions générales" : sans doute Marthe a-t-elle reçu la visite surprise (mais prévisible) du commissaire de police de Caudéran chargé d'enquêter sur son foyer (elle est "ressortissante étrangère de pays ennemi").
2) - "Gauthier de Saint-Hilaire" : il semble que Paul ait confondu avec Adrien Gaudin de Villaine, sénateur de la Manche depuis 1906, qui prit à partie le Ministre de l'Intérieur Louis Malvy lors d'une très longue et virulente intervention au Sénat le 23 mars 1916. Cette critique brutale participait de la campagne de l'extrême droite contre le gouvernement républicain sur le thème de l'absence de lutte contre l'espionnage mené en France par les "ressortissants étrangers ennemis d'origine allemande". Cette campagne avait déjà intéressé Paul lors de la lecture de la série d'articles "Les Boches de Paris" consacrés à ce thème par Georges Prades dans Le Journal (voir sa lettre du 21 février 1916). Cette fois il se sent directement visé (parmi plus d'une centaine d'Allemands nommément désignés dans les 12 pages du rapport de séance, apparaît le directeur de la centrale électrique d'Abzac, près de Coutras, en Gironde - possible client ou connaissance de Paul - qualifié de traître en puissance parce qu'il était Allemand né en Alsace de parents allemands). C'est peut-être sous le coup de l'émotion qu'il oublia le titre et le nom réels du dénonciateur xénophobe, germanophobe et antisémite. Mais d'où lui vînt cette idée de le dénommer "Gautier de Saint-Hilaire" ? 
3) - "Me Bonamy" : Maître Bonamy, avocat chargé par Paul en décembre 1914 d'obtenir la levée du séquestre de ses biens.
4) - "conférence des Alliés" : il s'agit de la Conférence des Alliés réunie au Palais du Luxembourg à Paris depuis le 27 mars 1916 (elle se terminera par un volet économique le 27 avril 1916).
5) - "Chancelier" : Theobald von Bethmann Hollweg (chancelier du Reich de 1909 à 1917).
6) - "au Reichstag" : du 23 mars au 7 avril 1916, l'examen du budget militaire par le Parlement allemand fut marqué par une déclaration de Karl Liebknecht, pacifiste refusant de voter les crédits des armées, qui entraîna le 24 mars la dissidence de 18 députés du PSD, puis par une longue intervention du chancelier du Reich, le 5 avril, confiant en la victoire de l'Allemagne puisque ses positions mondiales étaient à ses yeux puissantes.
7) - "de ce pays" : allusion à la défaite, à la fin du mois de mars 1916, de la Cinquième bataille de l'Isonzo lancée le 9 mars contre les Austro-Hongrois par les Italiens pour soulager un peu les Français très occupés à tenir Verdun. Ce nouvel échec de l'Italie conforta la mauvaise opinion que se faisaient les Alliés de sa capacité et de sa motivation à faire la guerre.