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mardi 26 juillet 2016

Lettre du 27.07.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 27 - 7 - 1916

Ma chérie,

Je t’accuse réception de ton mandat-poste de 25 Frs dont je te remercie ainsi que de la lettre de Suzanne. Ci-joint les derniers feuillets de ton rapport en retour.
Ne sais-tu pas si Mr. Plantain est toujours à Tarbes (1)? Je ne lui ai plus écrit depuis des mois, mais j’ai l’intention de lui adresser quelques lignes.
Je suppose que tu as touché quelques coupons ce mois-ci ? Les Mexicains (2) ne paient-ils toujours pas ? 
Nous avons ici à la Compagnie un jeune homme qui est de Guken (Hinter der Einbeke) (3) et qui connaît Melle Hirte (4) - hasard encore ! J’avais l’occasion hier de voir un journal imprimé sans doute en Suisse et intitulé : ”Kriegeblätter fürs Deutsche Volk”(5). C’est une violente protestation contre la condamnation de Liebknecht (6) et qui reproduit son discours très violent au Reichstag contre la guerre. Cette feuille donne aussi des détails sur la rareté et la cherté des vivres en Allemagne qui semblent donc réelles. Une caricature du Simplicissimus (7): 2 hommes devant une table se partagent 1/2 poisson ; au mur des tableaux de Guillaume (8) et des autres princes allemands. “Il n’y a pas à dire, nous sommes la nation la plus riche, nous nourrissons 22 souverains dans notre pays”. Des vers de Arno Holz (9) qui doit avoir changé d’avis :
Was ist das beste Futter, sprich,
Für hingernde Nationen ?
Du dumme Knaup, was kinumert’s Dick ?
Der Rein spricht : “Blaue Bohnen” (10)
Mille baisers.


Paul



Notes (François Beautier, Michel Chasteau)
1) - "à Tarbes" : Paul avait reçu de cet ami de la famille, en octobre 1915, une carte postale expédiée de Tarbes, où il avait été mobilisé à l'arsenal.
2) - "les Mexicains" : titres d'emprunts obligataires du Mexique possédés par la famille. Le pays, instable depuis la Révolution de 1910, tarde souvent à verser les intérêts.
3) - "Hinter der Einbeke" : "derrière l'Einbeke" (allusion obscure).
4) - "Melle Hirte" : première et dernière apparition de cette personne dans le courrier de Paul.
5) - "Kriegeblätter fürs Deutsche Volk" : mot à mot "Feuilles de guerre pour le peuple allemand". Cette publication n'a pas laissé de traces dans l'Histoire mais il est vraisemblable qu'il s'agissait d'un journal de déserteurs et/ou pacifistes allemands réfugiés en Suisse et prônant le pacifisme intégral de Lénine (c'est-à-dire la guerre civile révolutionnaire). 
6) - "Liebknecht" : Il est probable qu'il s'agissait plutôt du discours prononcé par Karl Liebknecht (député socialiste spartakiste) à Berlin, le 1er mai 1916, lors de la manifestation organisée par ses camarades spartakistes. Ce discours dans lequel il reprenait ses grands thèmes socialistes, antimilitaristes et pacifistes précédemment exposés au Reichstag (Parlement) depuis 1912, lui valut d'être arrêté et emprisonné, ce qui entraîna des manifestations pour sa libération. 
7) - "Simplicissimus" : hebdomadaire satirique allemand qui parut de 1896 à 1944 et déjoua son interdiction par les autorités d'une part en publiant des articles rédigés par les plus grands écrivains allemands et d'autre part en prenant toujours, au fond (en contradiction fréquente avec la forme), le parti du gouvernement (qui s'en servait réciproquement pour tester l'opinion publique et régler ses propres comptes).
8) - "Guillaume" : le Roi de Prusse et Empereur d'Allemagne, Guillaume II.
9) - "22 souverains" : l'Empire allemand, de 1871 à 1918, rassemblait 14 provinces prussiennes et 8 états associés (l'Alsace-Lorraine, le Bade, la Bavière, la Hesse, le Mecklembourg, l'Oldenbourg, la Saxe, le Wurtemberg), soit 22 "staaten" dirigés par 22 souverains.
10) - "Arno Holtz", poète et écrivain allemand (1863-1929), nominé mais récusé car "trop Allemand" au prix Nobel de littérature en 1929 (décerné à Thomas Mann).
11) -" Blaue Bohnen" : "haricots bleus". Traduction par Michel Chasteau : "quel est le meilleur fourrage, dis / Pour notre nation affamée ? /Toi, stupide Guignol, de quoi te mêles-tu ? / Le Rhin répondit "les haricots bleus" (en argot militaire allemand, ces "haricots bleus" équivalent aux "pruneaux" français qui désignent les balles de plomb, de couleur effectivement bleutée).

lundi 11 juillet 2016

Lettre du 11-12.07.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Juillet 1916

Ma Chérie,

J’ai bien reçu tes lignes du 2 courant, les journaux jusqu’au même jour et le colis recommandé contenant 2 tablettes de chocolat, 1 boîte de lithinés (1) et 1 sachet de bonbons, le tout en parfait état. Merci beaucoup - que c’est dommage que je n’aie pas eu ces bonbons pendant la colonne, car ils sont, comme déjà dit, excellents en route contre la soif.
Je me suis fait photographier en rentrant de colonne et adresse une carte à Suzette qui n’en sera peut-être pas mécontente. Ce n’est cependant pas un artiste et la photo s’en ressent ; celle de ce soir est une épreuve (2) et je te ferai parvenir une autre par un prochain courrier. Cherchez la graisse (3)!
Je te disais déjà que si au point de vue physique je suis maintenant assez bien entraîné, je ne me fais pas moins des réflexions assez douloureuses sur le changement des temps. Si, après une journée tropicale où l’on a marché à 45° ou bien quand on a été couché sur le ventre en tirailleur pendant des heures et des heures, on se retrouve vers les 8 heures après le coucher du soleil dans la fraîcheur du soir, une pipe au bec et la tête et le corps un peu reposés, on se demande quelquefois si l’on est pas un peu loufoque en vivant comme on vit ... On parle avec des camarades et notamment avec quelques-uns engagés pour la durée de la guerre et on s’aperçoit vite d’une communauté d’idée sur un point : Que la guerre se finisse vivement ! Quelle que soit la vie civile qu’on mènera après, on saura toujours l’apprécier bien mieux qu’on n’appréciait une vie assez grasse avant la guerre.

le 12/7/1916

Ta lettre du 4 me parvient à l’instant. Dans quel journal as-tu donc lu le résumé de nos opérations au Maroc ? Je suppose que c’est dans La France (4) ou La Gironde ? (5)
Je trouve au contraire que cette offensive des Alliés, tout en marchant plus lentement que celle du mois de Septembre 1915, a l’air de devenir plus efficace parce que plus soutenue (6). Il y a naturellement lieu d’attendre un peu pour voir plus clair, mais il me semble que les premiers résultats ne sont point mauvais ! Je ne partage pas non plus ton scepticisme au sujet des Anglais. Si l’on tient compte que l’Angleterre ne possédait pour ainsi dire pas une armée de terre au début de la guerre, on doit convenir que l’effort de ce pays est énorme (7)
Tu ne te figures guère combien les enfants m’occupent le soir lorsque j’ai un peu de temps pour réfléchir et combien je regrette de ne pas les voir grandir juste dans l’âge qu’ils ont. Ce qui m’étonne un peu c’est que Suzanne marque - du moins d’après ce que je comprends - un arrêt dans sa croissance ; je pense toujours qu’elle sera aussi grande que toi au moins !
En ce qui concerne l’affaire Bonamy, si la Préfecture te fait trop attendre, écris donc une lettre recommandée à l’avoué et une lettre simple au Procureur ou au Président du Tribunal pour connaître la situation exacte, c.à.d. le texte du jugement. Je lisais de nouveau dans le Journal du 28 Juin qu’au Conseil des Ministres, en parlant de la question des naturalisations, on a créé une situation à part aux engagés pour la durée de la guerre à la Légion (8).
Siret (9) doit être un fin diplomate pour te dépister (10) à tel point qu’une fois tu crois qu’il n’a rien à faire et un autre fois qu’il est surmené ! A mon avis l’affaire du Gaz doit être peu lucrative en ce moment où le travail marche si lentement et où les employés doivent être très chers !
Ici la floraison est passée. Ce sont juste les Figues de Barbarie qui ont encore de grandes fleurs jaunes sortant directement des grosses feuilles. Toutes les herbes et même les feuillages sont déjà brûlés par le soleil, mais les fruits mûrissent et seront, je crois, assez abondants et bon marché.
Ce que j’admire toujours, c’est ton courage de faire des études en ce temps-ci, alors que chez moi, qui garde pourtant beaucoup plus d’optimisme, c’est le contraire ! J’oubliais de te dire que depuis quelque temps je travaille au Bureau de la Compagnie. Ceci me prend une partie de mon temps libre - notamment le dimanche matin et presque tous les soirs - mais au moins je n’ai plus besoin de prendre pelle, pioche et brouette ! Tu me diras combien de cartes et lettres tu as reçues pendant la dernière colonne ; j’en ai donné plusieurs fois à des muletiers pour les mettre dans la boîte d’un poste lors d’un convoi de ravitaillement et il se peut que quelques-unes soient restées poche restante. 
Depuis notre retour, nous sommes bien nourris et recevons cette semaine encore 2 quarts de vin par jour pour nous refaire un peu, car nous avons tous salement maigri. 
Reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.

                                                  Paul


J’ai été aussi content de voir plusieurs fois Brunswick (11) parmi les villes où l’on manifeste. Le Dr Bracke, défenseur de Liebknecht (5), est également Brunswickois !



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "lithinés" : sels à dissoudre dans l'eau potable pour l'assainir, la rendre gazeuse et lui donner un goût sodique rafraîchissant, voire lui conférer des vertus médicinales. Le principe actif était la lithine, un sel de lithium.
2) - "épreuve" : tirage d'essai d'un négatif photographique. Aucune des photos de Paul en légionnaire ou au Maroc ne nous est parvenue. 
3) - "la graisse" : à la Légion, Paul a maigri.
4) - "La France" : Il s'agit vraisemblablement du quotidien régional "La France de Bordeaux et du Sud-Ouest", édité à Bordeaux à partir de 1888, de tendance socialiste.
5) - "La Gironde" : il s'agit de "La Petite Gironde", journal du Sud-Ouest et du Midi édité à Bordeaux à partir de 1872, à l'origine républicain libéral, tirant à plus de 200 000 exemplaires (second tirage régional en France).
6) - "plus soutenue" : Paul évoque l'offensive des Alliés sur la Somme, commencée le 1er juillet 1916 (les Britanniques, qui la menèrent pour soulager les Français "saignés à blanc" à Verdun, perdirent 20 000 hommes tués en cette seule journée et plus de 30 000 autres blessés ou prisonniers) et terminée en novembre 1916 sur un bilan épouvantable : plus d'un million de soldats tués ou blessés (toutes nationalités confondues, soit plus qu'à Verdun) pour une avancée du front de seulement 10 km. en faveur des Alliés. Paul, qui se voulait optimiste, disait trouver cette offensive plus "efficace" que celle de septembre 1915, c'est-à-dire que celle de la Seconde bataille de Champagne lancée par les Français le 22 septembre 1915. Cette action coordonnée avec une poussée franco-britannique en Artois avait eu pour but de soulager les Russes enfoncés en Pologne. Mais l'offensive française en Champagne s'était achevée en octobre 1915 sur un bilan pitoyable : un recul des Allemands de seulement 3 km. pour, du seul côté français, 30 000 morts, 100 000 blessés et 50 000 prisonniers ou disparus.
7) - "est énorme" : Marthe a vraisemblablement lu dans la presse la déception des Français face à l'échec des Britanniques sur la Somme , notamment le premier jour de leur assaut, le 1er juillet 1916. Paul la rassure en l'invitant à observer que la "misérable petite armée britannique" (selon le Kaiser en septembre 1914) de moins de 100 000 hommes, était depuis le 4 mai 1916 (date de l'instauration du service militaire obligatoire) forte d'un million et demi de soldats sous les drapeaux. 
8) - "aux engagés pour la durée de la guerre à la Légion" : le Journal officiel du 30 juin 1916 indique qu'il s'agit là d'une question en débat. Le problème posé était celui d'un droit commun à tous les Légionnaires alors que parmi eux certains venaient de pays neutres ou alliés et que beaucoup d'autres, à l'exemple de Paul, étaient des "ressortissants de pays ennemis" donc inemployables face aux troupes de la Triple-Alliance. Ces Légionnaires suspectés de trahison potentielle étaient presque tous affectés dans les régiments demeurant en Algérie et au Maroc qui ne faisaient pas face à "l'ennemi" (les Marocains nationalistes n'étant officiellement que des "rebelles"). Ne menant donc pas la "vraie guerre", méritaient-ils au même titre que les autres la naturalisation promise par la Légion ? Telle était la question...
9) - "Siret" : ami de la famille, neveu d'Hélène, bonne de Marthe, ancien collaborateur de Paul à Bordeaux, apparemment employé à la Compagnie du gaz de Bordeaux.
10) - "dépister" : détourner d'une piste, tromper, illusionner...

11) - "Brunswick" : Paul, né dans le Duché de Brunswick, conserve à cette ville - qu'il ne considère pas allemande - une grande estime. Il se réjouit donc que sa population ait manifesté contre l'arrestation le 1er mai 1916 à Berlin de Karl Liebknecht, leader "spartakiste" (communiste révolutionnaire, pacifiste antimilitariste). Cette agitation, qui ne cessera pas jusqu'à la révolution de 1918, se trouva amplifiée le 11 juillet 1916 par la nouvelle de l'échec de l'offensive dite "finale" de l'armée impériale sur Verdun. Bien qu'il soit possible que Paul ait été informé de cet échec allemand par la radio militaire de sa compagnie, le fait qu'il n'en dise rien le lendemain à Marthe laisse penser qu'il n'en avait pas reçu la nouvelle. En tout cas, il était naïf (ou provocateur ?) de sa part de vouloir convaincre son éventuel censeur militaire de donner un avis favorable à sa demande de naturalisation en proclamant son amour du Duché de Brunswick et sa fierté de compter parmi ses concitoyens d'origine le Docteur Bracke, défenseur du communiste révolutionnaire emprisonné Karl Liebknecht, lui-même communiste et fils (comme Karl, fils de Wilhelm Liebknecht) de Wilhelm Bracke, l'un des fondateurs avec le précédent et August Bebel, parmi d'autres, à Eisenach en août 1869, du Parti ouvrier social-démocrate allemand, section locale de la Première Internationale communiste marxiste. 


jeudi 12 mai 2016

Lettre du 13 mai 1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13 Mai 1916*

Chérie,

En te confirmant ma carte d’hier, je suis content de constater que nous sommes maintenant à peu près à jour avec notre correspondance, c.à.d. qu’il ne doit plus y avoir de lettres égarées. Les journaux me sont également bien parvenus ces derniers jours, celui du 5 est entre mes mains depuis hier soir. Je suis réellement curieux de connaître les conseils de Me Lanos (1) et compte sur ta perspicacité et ta finesse pour mener cette affaire à bonne fin - si toutefois il y a possibilité. J’appelle ton attention sur le fait que le contrat stipule exprès que le prélèvement mensuel nous est acquis dans tous les cas, c.à.d. même s’il y a perte à la fin de l’exercice. Si la moitié (ou un quart ???) du capital est perdu, il y aurait dissolution pure et simple de la société, voilà tout ! Il faut cependant tenir compte de ce que notre capital a été doublé au début de 1914 suivant contrat complémentaire. Enfin, tu pourras demander aussi si nos délibérations dûment signées (sur papier libre, donc non timbré) après chaque assemblée qui ont porté les prélèvements pour chacun à 1000 frs sont valables devant la loi, comme je le crois. Si tu touchais 400 frs tu pourrais payer la majeure partie du loyer et tu serais tranquille de ce côté là, car je suppose que malgré que tu sois dans ton bon droit ces visites de Mme Robin (2) ne doivent pas te faire trop de plaisir.
Comme je te l’écrivais sur ma carte, nous avons fait avant-hier une grande et fatigante marche-manoeuvre en tenue de campagne, probablement en vue de la colonne, toujours projetée pour la semaine prochaine. Partant de Taza à 5 hs, nous y sommes rentrés vers 17 hs, parcourant 45 à 48 km par un temps tour à tour pluvieux, lourd, et très chaud sous un soleil de plomb. Les mamelons abondaient comme toujours et quelquefois on montait presque à pic. Toutes les rivières étaient à peu près sèches et lorsqu’on faisait grande halte à midi pour faire du café, on ne trouvait que de l’eau plus salée que de l’eau de mer, de sorte que le café était imbuvable malgré tout le sucre. C’était une bonne purge cependant qui n’a pas raté son effet. Les tirailleurs qui ont été en France sont unanimes à déclarer que sur le front les fatigues sont bien moindres qu’ici, le danger étant toutefois plus grand. Voyons ce que la grande colonne nous réserve !
S’il y avait quelque chose à espérer de la social-démocratie allemande, l’arrestation de Liebknecht devrait être de nature à secouer la torpeur (3) - mais je commence à craindre qu’à moins d’être complètement à court d’aliments, la populace ne continue à obéir comme par le passé. Le comte Zeppelin (4) ne doit pas jubiler non plus : 3 de ses fameux ballons abattus en 3 jours (5)! Mais tout cela ne nous approche guère, pas plus que les troubles fomentés en Irlande (6), de la fin de la guerre !
Je suis réellement stupéfait de la méthode qui t’a appris de faire, après si peu de leçons, une composition sur “The duties of a good housewife” ! Et comme cet article complètera peut-être la collection très banale de Mr. Brieux (7), tu me ferais plaisir de me l’envoyer, tout au moins en copie.
J’avais dans l’idée que la rue de Fleurus était dans le quartier Ste Catherine lorsque je te parlais des promenades de Suzanne (8). On ne s’est en effet pas beaucoup occupé de moi à l’âge de 7 ans, mais j’étais 1°) un garçon, et 2°) nous habitions une petite ville et non une de 300 000 habitants. Enfin, tu feras ce que tu voudras et en supporteras la responsabilité.
A quoi peux-tu donc reconnaître que je lis tes lettres superficiellement ? 
Reçois ainsi que les enfants mes meilleurs baisers.

                                                 Paul

P.S. Ci-joint encore une lettre de L. à la Démocratie de St Nazaire.


*Au dos de cette lettre, barré, l’en-tête d’une lettre datée du 14 février adressée au “Consulate of the U.S.A.” (9)

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Me Lanos" : Maître Lanos, avocat embauché par Marthe pour demander la levée du séquestre et obtenir le versement par la société Leconte de la part des bénéfices revenant à Paul.
2) - "Mme Robin" : propriétaire de la maison rue des Chalets, qui réclame le paiement des loyers par les Gusdorf.
3) - "torpeur" : Karl Liebknetch fut arrêté à Berlin le 1er mai 1916 pendant la première grande manifestation spartakiste, qui continua sans lui avec pour slogan "A bas la guerre, à bas le gouvernement !". Au contraire de ce qu'en dit Paul, cette manifestation témoigna d'un début de retournement de l'opinion publique allemande face à la guerre et au gouvernement.
4) - "Zeppelin" : le comte Ferdinand von Zeppelin (1838-1917), lieutenant général de cavalerie, est officiellement l'inventeur du ballon dirigeable à structure rigide et en tout cas le créateur de l'entreprise allemande qui en construisit 119 exemplaires entre 1900 et 1937.
5) - "trois jours" : le LZ 59 a été victime d'un atterrissage forcé en Norvège, suite à un manque de carburant, le 3 mai 1916 ; le LZ 32 fut abattu en Mer du Nord par un croiseur britannique le 4 mai 1916 ; le LZ 85 fut abattu le 5 au-dessus de Salonique, en Grèce, sous les tirs de navires, avions et canons terrestres français et anglais. 
6) - en Irlande" : allusion au soulèvement antibritannique qui agite l'Irlande depuis l'insurrection des nationalistes le 24 avril 1916 à Dublin (un lundi de Pâques). Proclamant la République, les nationalistes avaient déchaîné une répression britannique sanglante (400 morts, plus de 2600 blessés) qui dura jusqu'à la reddition irlandaise du 29 avril (cet événement est surnommé en Irlande "les Pâques sanglantes"). La presse alliée, évidemment pro-britannique, laissait entendre que l'Allemagne avait soutenu les républicains irlandais pour obliger le Royaume-Uni à retenir une partie de ses troupes sur son territoire. Cependant l'opinion s'effraya de la brutalité des Anglais et prit le parti des Irlandais, qu'elle ne partageait pas auparavant.
7) - "Mr. Brieux" : Eugène Brieux (1858-1932), académicien, auteur du très populaire roman dénonçant la prostitution et les risques de contagion vénérienne "Les avariés" (1901), animateur depuis 1914 de la "campagne nationale contre la dénatalité" (gérée par "l'Alliance nationale contre la dépopulation" créée en 1896), auteur de nombreux articles sur le "devoir maternel de la femme française" publiés par Le Figaro.
8) - "promenades de Suzanne" : dans sa lettre du 9 avril 1916, Paul reprochait à Marthe de laisser la fillette traverser seule le centre de Bordeaux pour rejoindre sa mère à la sortie de son cours d'anglais...
9) - Il est vraisemblable - certaines lettres en parlent à demi-mot - que Paul et Marthe envisageaient alors d'émigrer aux États-Unis à la fin de la guerre. D'où les cours d'anglais de Marthe...


vendredi 8 avril 2016

Lettre du 09.04.1916

Conférence des Alliés, mars 1916

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Avril 1916

Chérie,

En main tes lettres des 29 et 31 Mars et le journal du 30. Nul doute que tu auras reçu entretemps mes correspondances car je t’écris très régulièrement tous les 2 à 3 jours. Prière de m’envoyer quelques cartes postales dont je manque presque entièrement. Le retard provient sans doute des 4 jours que nous étions en route et où je n’ai pu écrire.
Tu as bien tort de prendre au tragique la visite que tu me signales. En vérité j’étais même fort étonné qu’on t’ait laissée tranquille pendant aussi longtemps ! Ce ne sont pas à mon avis les voisins, mais il doit s’agir d’instructions générales (1). Je ne sais pas si tu as lu récemment les débats à la Chambre, où il y avait une interpellation assez violente, je crois de Mr. Gautier de St Hilaire ...(2)
Naturellement ces histoires sont désagréables et surtout pour toi qui n’as pas les nerfs bien solides, mais il faut le subir - car on ne peut pas faire autrement. Seulement ces gens devraient bien avoir pu se rendre compte à qui ils ont affaire et c’est là le côté le plus désagréable parce que précisément nous avons agi très loyalement.
Tu fais bien de te faire arranger les dents avant que ce ne soit trop tard, et je t’engage même à le faire faire comme il faut pour ne pas avoir besoin d’y revenir. Seulement qu’est-ce que tu dois souffrir pour te faire arracher tout à la fois !!!
A propos des lettres anonymes, je suis toujours persuadé que c’est un concurrent qui pense de cette façon-là à moi.
A mon avis il ne dépend pas de Mr. Leconte si Mme Robin rentre dans ses fonds, mais uniquement du séq. Malgré mes explications réitérées tu ne sembles pas vouloir comprendre la situation qui est cependant assez nette. Ce n’est que pour laisser à la maison la possibilité de continuer ses opérations qu’on lui a laissé mon avoir, et si réellement on ne me le rendait pas, ce ne serait en aucun cas L. qui en bénéficierait, mais l’Etat. Il se peut que si Me Bonamy (3) ne m’écrit plus, c’est d’accord avec L. mais même cela ne me paraît point certain!
Je t’ai déjà accusé réception du mandat aussi bien que du colis et suis même étonné que ma lettre après réception du mandat ne te soit pas parvenue avant le 31. Bien entendu tu peux utiliser la ceinture comme tu veux, car je n’en ai point besoin. Mais comme l’étoffe n’est pas bien forte, les vêtements ne feront probablement pas un très long usage.
Notre petit Georges va donc avoir 4 ans demain. Bon dieu, comme le temps passe quand même ! Je me rappelle encore comme si cela avait été hier de cette pénible nuit du 9 au 10 Avril 1912 où le Dr Salès m’a fait jurer comme un païen.
Il est à espérer qu’en dehors des bons dîners et toasts consommés, il résultera quelque chose de bon de la grande conférence des alliés (4) à Paris. Certes, le discours du Chancelier  (5) au Reichstag (6) paraît assez confiant, mais une attaque bien coordonnée sur tous les fronts devrait tout de même nous rapprocher de la fin de la guerre. C’est l’action de l’Italie qui me semble toujours peu sérieuse et pas du tout en rapport avec les ressources et moyens de ce pays (7).
De toutes façons, je compte d’autant moins sur une nouvelle campagne d’hiver - c.à.d. une quatrième - que mes effets de laine (caleçons et maillot) finiront tout juste cet hiver-ci et que je n’en veux pas d’autres ici.
Embrasse bien les gosses pour moi et reçois toi-même mes meilleures baisers.


                                                   Paul


Notes (François Beautier)
1) - "instructions générales" : sans doute Marthe a-t-elle reçu la visite surprise (mais prévisible) du commissaire de police de Caudéran chargé d'enquêter sur son foyer (elle est "ressortissante étrangère de pays ennemi").
2) - "Gauthier de Saint-Hilaire" : il semble que Paul ait confondu avec Adrien Gaudin de Villaine, sénateur de la Manche depuis 1906, qui prit à partie le Ministre de l'Intérieur Louis Malvy lors d'une très longue et virulente intervention au Sénat le 23 mars 1916. Cette critique brutale participait de la campagne de l'extrême droite contre le gouvernement républicain sur le thème de l'absence de lutte contre l'espionnage mené en France par les "ressortissants étrangers ennemis d'origine allemande". Cette campagne avait déjà intéressé Paul lors de la lecture de la série d'articles "Les Boches de Paris" consacrés à ce thème par Georges Prades dans Le Journal (voir sa lettre du 21 février 1916). Cette fois il se sent directement visé (parmi plus d'une centaine d'Allemands nommément désignés dans les 12 pages du rapport de séance, apparaît le directeur de la centrale électrique d'Abzac, près de Coutras, en Gironde - possible client ou connaissance de Paul - qualifié de traître en puissance parce qu'il était Allemand né en Alsace de parents allemands). C'est peut-être sous le coup de l'émotion qu'il oublia le titre et le nom réels du dénonciateur xénophobe, germanophobe et antisémite. Mais d'où lui vînt cette idée de le dénommer "Gautier de Saint-Hilaire" ? 
3) - "Me Bonamy" : Maître Bonamy, avocat chargé par Paul en décembre 1914 d'obtenir la levée du séquestre de ses biens.
4) - "conférence des Alliés" : il s'agit de la Conférence des Alliés réunie au Palais du Luxembourg à Paris depuis le 27 mars 1916 (elle se terminera par un volet économique le 27 avril 1916).
5) - "Chancelier" : Theobald von Bethmann Hollweg (chancelier du Reich de 1909 à 1917).
6) - "au Reichstag" : du 23 mars au 7 avril 1916, l'examen du budget militaire par le Parlement allemand fut marqué par une déclaration de Karl Liebknecht, pacifiste refusant de voter les crédits des armées, qui entraîna le 24 mars la dissidence de 18 députés du PSD, puis par une longue intervention du chancelier du Reich, le 5 avril, confiant en la victoire de l'Allemagne puisque ses positions mondiales étaient à ses yeux puissantes.
7) - "de ce pays" : allusion à la défaite, à la fin du mois de mars 1916, de la Cinquième bataille de l'Isonzo lancée le 9 mars contre les Austro-Hongrois par les Italiens pour soulager un peu les Français très occupés à tenir Verdun. Ce nouvel échec de l'Italie conforta la mauvaise opinion que se faisaient les Alliés de sa capacité et de sa motivation à faire la guerre. 

jeudi 17 mars 2016

Lettre du 18.03.1916

Élisabeth de Wied, en poésie Carmen Sylva

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran 

Taza, le 18 Mars 1916

Chérie,

Tes lettres des 5, 7 et 9 courant me sont parvenues ensemble avec une lettre de l’ami Penhoat qui m’avait joint copie des lignes qu’il t’avait adressées de Paris. En ce qui concerne sa demande relative à L. (1) et aux affaires qu’il traiterait pour l’approvisionnement militaire à Nantes, je suis persuadé que s’il fait quelque chose ce sera tout au plus du transit, c.à.d. qu’il réexpédierait du fourrage etc. Le seul moyen que je vois de nous renseigner à ce sujet serait de prier Mr. W. (2) de prendre une fiche auprès de son agence de renseignement sur la maison L. L. & Cie en demandant exprès si elle s’occupe aussi d’approvisionnement militaire. Tu lui diras que tu lui rembourseras le coût de la fiche. Je te retourne ci-joint la photo de Mr. Plantain que tu m’as demandée l’autre jour, elle est bien réussie ! Pour ce qui concerne la maladie de Georgette, je suppose qu’il s’agit de l’oreillon ? Si cela était, une visite serait excessivement imprudente car la maladie, sans être bien dangereuse, est très contagieuse. Elle s’est produite déjà plusieurs fois dans notre Compagnie ; les hommes furent alors strictement isolés, et guéris dans 8 à 10 jours. Cette maladie affecte cependant le haut des mâchoires, juste en dessous des oreilles. 
C’est donc un appartement meublé que Mme P. (3) a loué dans la rue de l’Hermitage  (4) ? Sa façon de faire est en effet bien bizarre et décousue ! Et pourtant, ces gens-là n’ont pas besoin de nous, donc, pourquoi continueraient-ils les relations avec nous, sinon par sympathie ?
Ne te fais donc pas de mauvais sang pour moi ; la vaccination ne m’a affecté que pendant six heures et la troisième piqûre, reçue samedi dernier, s’est très bien passée ; samedi pr. (5) ce sera la 4° et dernière. Il est certain que les cas de fièvre typhoïde sont devenus très rares parmi nos troupes, mais la vaccination ne semble être efficace que pendant 2 ans, car elle est répétée tous les 2 ans maintenant.
Carmen Sylva (6) était - sous ce nom - une poétesse, et tu trouveras quelques-unes de ses poésies dans le recueil allemand que nous avons. Elle n’était cependant point connue sur le terrain du pacifisme. 
Hélène était donc sérieusement malade que tu te sois figuré de la perdre ? (7) Est-elle complètement rétablie maintenant ? Je regrette beaucoup le renvoi de Siret (8) et j’espère pour lui qu’il aura retrouvé rapidement un nouvel emploi. J’estime qu’il est inutile de rendre les 100 Frs à Mr. Penhoat maintenant, car il n’en a point besoin. C’est du reste son frère de Guingamp (celui que j’ai connu à Paris) qui m’a envoyé dans le temps cette somme d’ordre de Mr. Penhoat. Ce dernier a une maison ou une propriété en Bretagne dont son frère encaisse le loyer pour son compte.
J’ai lu déjà au Journal avec beaucoup d’intérêt les différents discours de Liebknecht, le seul avec Rosa Luxembourg (9) qui n’a pas changé d’attitude. Aussi paraît-il avoir été exclu du parti socialiste allemand, bien que, d’après les journaux, il doit y avoir quand même encore quelques liens entre lui et le parti. Je vais te retourner aussi la semaine prochaine le livre que tu m’as envoyé et dont la lecture m’a fait beaucoup de plaisir. Je constate cependant que l’auteur, tout en critiquant ce point dans le livre “J’accuse” (10), met encore plus de fougue pour attaquer le gouvernement allemand. Certainement ce livre sera également défendu en Allemagne, car outre la défense chaleureuse de “J’accuse” il récapitule encore son contenu (11). Pour éviter que tu paies une surtaxe sur la présente lettre, je te retournerai la coupure de l’Humanité sous pli séparé.
Le temps s’est remis au beau, nous repartirons sans doute sous peu en colonne. On attend ici prochainement une escadrille de bombardement, 15 avions paraît-il (12).
Dis à Hélène le bonjour de ma part et reçois, ainsi que les gosses, mes meilleurs baisers.


                                                   Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "L." : Leconte
2) - "W." : Wooloughan, ami américain de Paul, bien placé et bien informé. Penhoat et Marthe soupçonnent ici Lecomte de faire des affaires pour son compte.
3) - "Mme P." = Madame Plantain
4) - " rue de l'Hermitage" : à Caudéran, près de chez Marthe.
5) - "samedi pr." : samedi prochain
6) - "Carmen Sylva" : Marthe a vraisemblablement signalé à Paul le décès survenu le 2 mars 1916 à Bucarest de la très célèbre et extravagante reine de Roumanie Élisabeth de Wied, née allemande en 1843 et connue dans toute l'Europe sous son pseudonyme de poétesse Carmen Sylva. Paul, qui pourrait en vanter la maîtrise de nombreuses langues étrangères (elle a notamment traduit Pierre Loti en allemand) la dévalorise un peu aux yeux de son épouse féministe et pacifiste en relevant qu'elle n'était pas connue sur le terrain du pacifisme.
7) - Exemple du pessimisme de Marthe, toujours prête à imaginer le pire. 
8) - Siret est un neveu d'Hélène, à qui Paul avait donné un emploi dans le bureau de Bordeaux de la société Lecomte, et que Lucien Lecomte a renvoyé - du fait de la baisse d'activité de la société, ou par souci d'éloigner les fidèles de Paul, on ne sait pas...
9) - "Rosa Luxemburg" : elle dirigeait avec Karl Liebknecht au sein du parti socialiste allemand (SPD) le courant socialiste révolutionnaire pacifiste (au sens donné par Lénine au concept de "pacifisme intégral" servant de levier à la révolution prolétarienne internationaliste). Depuis janvier 1916 Karl Liebknecht défendait au Reichstag la pensée de Rosa Luxemburg (alors en prison) prônant la transformation de la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire. Cette idéologie les mit en position critique puis en opposition radicale avec le SPD qui participait à l'union sacrée allemande depuis le début de la guerre. En septembre 1916 ils constituèrent avec Franz Mehring et Clara Zetkin un groupe autonome, la Ligue spartakiste, dont les membres furent exclus du SPD à la fin de l'année : ils fondèrent en avril 1917 l'USPD (SPD indépendant).
10) - "J'accuse" : Paul a déjà parlé du livre "J'accuse, par un Allemand" dans sa lettre du 31 mai 1915. L'auteur alors anonyme, Richard Grelling, dont le nom et l'identité furent révélés après la dernière réédition en 1919, était un journaliste pacifiste allemand réfugié en Suisse depuis 1915.
11) - "son contenu" : Paul ne mentionne ni le titre, ni le nom de l'auteur du livre dont il parle ici. Sans doute s'agit-il de l'un des livres édifiants prêtés aux Poilus par le journal l'Humanité, comme le fut le "Jean Jaurès" de Romain Rolland. Peut-être Paul ne voulait-il pas que son éventuel censeur militaire s'appuie sur le titre et le nom de l'auteur de ce livre pour en déduire que le légionnaire Gusdorf partageait les vues des socialistes internationalistes allemands et/ou des pacifistes révolutionnaires ?
12)- "15 avions" : une escadrille aérienne comptait alors généralement 3 ou 6 pilotes donc 3 ou 4, ou 6 à 10 avions (une partie en réserve et maintenance). La première escadrille de 6 pilotes qui entra en fonction au Maroc fut basée à Casablanca en juin 1916 et exclusivement affectée à la surveillance des côtes. Celle qui s'installa à Mekhnès en septembre 1917, pour contrôler la liaison entre les Maroc oriental et occidental, disposait de 3 appareils.

lundi 29 juin 2015

Lettre du 30.06.1915

Image de la mine de Trang Da (Association des Amis du Vieux Hué)

Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 30 Juin 1915

Chérie, 

Cette fois-ci ton colis a mis moins de temps pour venir : hier soir déjà on me l’apportait du Transit et comme justement je venais de dégoter 2 litres de bon vin qu’un Sous-Officier d’une autre Compagnie avait bien voulu me céder, tu penses s’il y avait fête dans notre marabout. Nous avions au surplus une boîte de langue de boeuf à la gelée. Merci de l’envoi : les chaussettes (4 paires) et les espadrilles en particulier venaient juste à point. Le saucisson, la (illisible), la confiture, le chocolat, les bonbons, le savon, le fil, les cigares étaient tous en bon état ; une boîte de confiture s’était cependant ouverte, trempant fortement le carton qui est devenu inutilisable de ce fait. Pour le papier, je suis également bien approvisionné, surtout depuis que je travaille au bureau.
Ici, je continue au crayon, étant au jardin du Bureau de la Place pour prendre le Communiqué officiel et celui de la Colonne qui arrivent par t.s.f. ainsi que les prescriptions de service. Le tout nous est dicté et un secrétaire de chaque Compagnie vient avec son carnet sous le bras. En attendant l’ouverture de la séance, on s’amuse à faire dégringoler les fruits d’un abricotier sauvage énorme qui se trouve au milieu du Jardin. Il portait certainement un millier d’abricots, mais nous avons si bien travaillé qu’il n’en reste pas un seul aujourd’hui. Aussi le Commandant d’Armes a-t-il attendu ce moment pour interdire formellement le pillage systématique de son abricotier.
Tu vois donc que mon existence est presque confortable en ce moment. Le Sergent Major est un homme très agréable qui a beaucoup voyagé et qui est très intelligent. (La preuve en est qu’il ne mentionne jamais la question des nationalités.) Nous discutons donc sur les effets et les causes, sur les beautés et les attraits de l’extrême Orient où il a passé plusieurs années en Indo-Chine, au Tonkin et au Japon. Chose curieuse, il connaît beaucoup le Baron de la Pinsonnie, l’ami de Mr. Penhoat, Administrateur des Mines de Zinc de Trang-Da (1) (Indo-Chine) et que je connais aussi assez bien. Il l’a connu à Trang-Da même, où le dit Baron se rend tous les 2/3 ans.
J’apprends de Bel Abbès que tous les Allemands, Autrichiens et Turcs restés dans les dépôts français ou à Bel Abbès ont été déclarés prisonniers civils et amenés à Maskara (2), non loin de Bel Abbès dans un camp de concentration. Ils y sont logés dans une école et assez bien nourris. Ils peuvent se promener librement en ville de 14 à 17 hs et reçoivent 1 sou par jour. Ceux qui le veulent peuvent travailler dans les fermes des environs où ils mangent chez les paysans qui les paient en outre à 1 Fr 25 par jour. D’après ce que j’apprends, Singer (3), qui s’était presque tué pour rester à Lyon, serait parmi ces prisonniers, ce qui, certainement ne doit pas lui faire plaisir bien qu’il n’ait aucun service à fournir à Maskara.
Tu as sans doute lu que le socialisme commence tout de même à remuer en Allemagne et que même à la Diète Prussienne (4) il y a eu quelques incidents. Peut-être vont-ils tout de même reconnaître que même dans l’Allemagne vainqueur ils cesseraient bientôt d’être frères de ceux qui gouvernent et redeviendraient ce qu’ils ont toujours été (5): payant des impôts bien augmentés et soldats. Mieux vaut tard que jamais et j’espère que la lumière se fera tout de même de ce côté ce qui pourrait avancer singulièrement la solution.
Je crois que nous avons aujourd’hui au moins 45° à l’ombre ; comme il ne fait aucune brise, la chaleur est accablante. Le soir, on se couche sur son lit en pantalon de toile et chemise pour se reposer : On s’endort sans s’en apercevoir et ce n’est que pendant la nuit tard qu’on se réveille, ayant froid ou étant plein de puces. Demain nous devons toucher de la chaux vive pour désinfecter les marabouts “contre les puces et autres insectes dangereux”. Ah, bon Dieu si l’on pouvait maintenant traîner son cadavre (6) sur une plage quelconque aussi lointaine soit-elle et le tremper dans les flots salés. Enfin, il faut espérer que ces beaux temps reviendront aussi tôt ou tard.
Voilà que le Secrétaire de la Place fait son apparition et que tout le monde se met à crier “Au Nord d’Arras” (7) car c’est comme cela que les communiqués débutent régulièrement depuis quelque temps.
Je t’embrasse bien, ainsi que les enfants.

                                               Paul

Le bonjour à Hélène. As-tu revu Mme Plantain ? 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Trang-Da" : la Société des Mines (de zinc) de Trang-Da (dont l'exploitation se situait à 120 kilomètres au nord-ouest d'Hanoï en Indochine française) fut fondée en 1909. Ses bénéfices et dividendes devinrent très vite attrayants. Le Baron de Lapinsonie était au conseil d'administration de la société.
2) - "Maskara" : aujourd'hui officiellement Mascara, au sud-est d’Oran, à 80 km. à l'est de Sidi Bel Abbès, en Algérie.
3) - "Singer" : ami allemand de Paul, engagé dans la Légion, il avait espéré pouvoir demeurer dans une affectation à Lyon. 
4) - "Diète prussienne" : allusion à l'élection récente et agitée, à la Diète de Prusse (parlement local), de Franz Erdmann Mehring (1846-1919), socialiste renommé, bientôt révolutionnaire et exclu du parti-socialiste, cofondateur en 1916 - avec notamment Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et Clara Zetkin - de la Ligue spartakiste, fraction marxiste révolutionnaire du parti socialiste et germe du parti communiste allemand (fondé en 1919).
5) - "ils ont toujours été" : Paul désigne les sociaux-démocrates allemands en soulignant leur incapacité à renverser le système impérial qui les fait soldats et les oppresse d'impôts. Ce faisant, Paul prend le risque de paraître pro-révolutionnaire alors qu'il est avant tout pro-libéral.
6) - "cadavre" : Paul, qui prône la révolution et rêve de baigner son propre cadavre, est manifestement dépressif.

7) - "Arras" : la Campagne d'Artois déclenchée début mai s'est assez vite enlisée : le commandement français arrête les combats le 25 juin (cette nouvelle n'a manifestement pas été diffusée à Taza) après d'énormes pertes et aucun résultat stratégique. La campagne reprendra en septembre. 

samedi 4 avril 2015

Lettre du 04.04.1915

Karl Liebknecht





Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 4 Avril 1915

Chérie,

J’ai promptement reçu tes lettres des 24 et 29 Mars ; la dernière arrivant hier soir a ainsi battu le record de la vitesse Bordeaux-Taza avec 7 jours. Merci de tes bons voeux (1) et si l’un seulement se réalise - la paix - je serai bien content. Nous sommes rentrés hier soir assez tard d’une marche dans les montagnes qui était assez dure parce que le terrain était tout détrempé par suite des pluies de ce dernier temps. J’avais la chance de rester au marabout de Bou Cagerat (2) pour faire le café ce qui m’a économisé quelques bons kilomètres. Aujourd’hui, dimanche, le temps est beau, mais comme nous sommes de jour (3) la Compagnie est consignée, du moins les hommes qui ne sont pas de garde, dont je suis heureusement. Ce matin, il y a eu du chocolat et à midi un plat supplémentaire (riz au lait, très bon) et un cigare. Ce soir nous aurons même un deuxième quart de vin et il paraît que demain, nous aurons également repos. Je vais me payer ce soir une bonne omelette de 6 oeufs en ville et ma boîte de harengs au vin blanc.
Je te remercie de toutes les communications et te confirme la mienne quant au moratorium pour les loyers prorogé de 3 mois à partir du 1° courant. En ce qui concerne les Communales 1912, je suppose qu’il reste tout au plus un versement à faire. Quand ?
Le raisonnement de Mr. W. quant au CNEP est assez naïf (4). La banque, sous peine d’une grosse amende, ne pouvait pas agir autrement, et tout autre établissement aurait fait de même. Je suis cependant content qu’il restait peu de choses en dépôt, et ces deux titres, nous les aurons déjà en temps voulu. Les cours sont du reste bien remontés, aussi pour le Turc Unifié et l’Argentin (5). Pour ce qui est des journaux, ce n’est pas à un jour près : je lis régulièrement le Canard d’Oran (6) et si je tiens à avoir le Journal, c’est surtout pour les “Leaders”, la note politique de St Brice (7) et le “À travers les journaux”. L’histoire de ta maman est en effet assez pénible. Je crois cependant qu’elle en souffre moins que tu sembles l’imaginer ; son souci principal doit être de te savoir en sûreté. Si tout s’arrangeait promptement, et que nous ne souffrions pas trop au point de vue financier, on pourrait envisager de rencontrer la famille, en Suisse (8) par exemple où il y a des pensions bon marché?
Georges Laforcade (9) m’a écrit une longue lettre de même que Mr. Penhoat dont je joins une carte à transformations (10). Tous deux comptent sur une fin assez prompte de la guerre, se basant principalement sur les déclarations du Général French (11). Il est certain que si la grande offensive réussit et que les Allemands se retirent au delà de la frontière, ce sera aussi vite terminé que la guerre a commencé. Mais en attendant on est là, le bec dans l’eau. La séance du Reichstag était intéressante sous ce rapport que les deux députés socialistes (12) ont publiquement reconnu que les brutalités allemandes n’ont pas seulement existé sur le papier ; les réponses ont été tellement vagues qu’elles ressemblaient à un aveu pur et simple. Je me demande comment le Gouvernement va justifier cela plus tard car en ce moment il doit cacher soigneusement la vérité sous tous les rapports.
Je me demande du reste si je n’ai pas un intérêt à renoncer aux pertes subies par la maison L. L. et Cie. pendant la mise sous séquestre de mes biens. Car suivant la loi je ne dois pas participer aux opérations ; si donc 20% des pertes représentent plus que mon prélèvement, je déclarerai simplement que je n’ai rien à voir avec les affaires pendant la guerre. J’espère malgré tout que tout s’arrangera, car si L. se montrait intransigeant, P. et moi nous déclarerions simplement que nous continuons et que comme lui nous irons pendant 4 à 5 hs. au bureau, prenant 6 semaines de vacances, 1 mois de grippe de façon à avoir suffisamment le temps de chercher des bénéfices ailleurs.
Je serai curieux d’apprendre comment Suzette va se comporter en classe. As-tu déjà pris des renseignements dans la pension en question ?
Mille baisers et un bonjour pour tout le monde.


                                                Paul 

Notes (François Beautier)
Le général John French


















1) - "vœux de Pâques" : les Pâques chrétiennes ne signifient pas la même chose que la Pâque juive mais ces deux fêtes sont les plus sacrées dans chacune des deux religions et sont l'occasion de vœux annuels de paix, de prospérité, de fécondité (etc.) qui sont cependant plus courants en Allemagne qu'en France où ils se résument le plus souvent à celui de "passer de joyeuses Pâques".  
2) - "Bou Cagerat" : il s'agit vraisemblablement de Bou Ladjeraf, que Paul orthographie sous une nouvelle version phonétique. 
3) - "nous sommes de jour" : expression militaire signifiant "nous sommes de veille" (ou "de permanence"). 
4) - "naïf" : Mr. Wooloughan a peut-être tenté vainement d'obtenir du Comptoir national d’escompte de Paris (le CNEP) la restitution, à lui ou à Marthe, des titres appartenant à Paul mais placés sous séquestre. 
5) - "le Turc Unifié et l'Argentin" : emprunts de la Turquie et de l'Argentine dont Paul possède des titres.
6) - "Canard d'Oran" : il s'agit plus vraisemblablement d'un "canard" d'Oran, soit "L'Écho d'Oran", soit "Le Quotidien d'Oran".
7) - "Saint Brice" : signature de l'un des éditorialistes du quotidien "Le Journal".
8) - "en Suisse" : en pays neutre, mais il faudrait préalablement que Paul soit reconnu dans son statut militaire, qu'il ait une permission et que Marthe ait un permis de séjour... 
9) - "Georges Laforcade" : frère de Mme Plantain et ami du couple Gusdorf.
10) - "carte à transformations" : carte postale pré-remplie d'informations à rayer ou à cocher ( par exemple "Je suis en bonne santé / fatigué / légèrement, gravement malade ...") bénéficiant de la franchise militaire.
11) - "Général French" : John French, commandant en chef du Corps expéditionnaire britannique engagé en Flandre et en Artois, se déclare optimiste, au début du printemps 1915 quant à la réussite d'une grande offensive finale. Cependant il subira à partir du début mai 1915 de si graves revers qu'il sera remplacé en décembre par le général Douglas Haig et affecté à la tête des Forces britanniques de l'intérieur. 
12) - "deux députés socialistes au Reichstag" : il s'agit de Karl Liebknecht et d'Otto Rühle, qui avaient précédemment refusé de voter les crédits de guerre lors de la séance parlementaire du 20 mars 1915.