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samedi 23 février 2019

Le tombeau de Paul 


C’est donc sur cette brève carte postale à son fils que se clôt la correspondance de Paul avec sa famille.

De ses adieux à la Légion, de son embarquement, de son départ du Maroc, de la traversée et de l’arrivée à Bordeaux, nous ne savons rien. Le voile retombe sur ces existences que nous avons partagées pendant quatre ans. Les papiers familiaux ne livrent rien de la période qui suit, et il faudra attendre 1926 pour que s’éclaire à nouveau, à travers le journal qu’à l’âge de quatorze ans le petit Georges entreprend de tenir - journal qu’il tiendra fidèlement pendant plus de vingt ans - le quotidien de la famille Gusdorf.

Nous imaginons cependant que le retour ne fut pas facile. Les enfants virent sans enthousiasme le retour de ce soldat lointain qui se croyait des droits sur leur maman, et le déficit affectif creusé pendant la guerre ne fut jamais comblé. Marthe ne vit jamais ses rêves de carrière et de succès autonome se matérialiser, et dut se contenter d’être maîtresse de maison, cuisinière, couturière, infirmière, et préceptrice en chef pour sa famille. 

Le divorce entre Paul, son fidèle ami Penhoat,  et leur ancien associé Lucien Leconte fut prononcé, vraisemblablement devant le tribunal de commerce de Nantes. On peut supposer que Paul sortit de l’affaire avec une somme suffisante pour monter une autre affaire, dans un domaine différent, comme le stipulait sans doute le jugement. Il se lança dans le commerce des engrais phosphatés dont les vignerons du Bordelais faisaient grand usage, et y réussit brillamment. Au milieu des années 30, il gagnait quelque 200 000 F par an, possédait deux voitures, et avait réalisé le rêve de bord de mer caressé dans la touffeur marocaine en s’achetant une villa au Pyla. 

Ce succès apparent s’accompagne cependant d’une profonde désillusion. Le 14 juin 1920, il voit en effet sa première demande de naturalisation rejetée sans motif. Autant dire que toutes ses années au Maroc n’avaient servi de rien. 

Il fera deux autres demandes dans les vingt années qui vont suivre. La dernière, présentée le 13 novembre 1937, avec avis favorable du maire de Bordeaux, du général commandant la 18e région militaire et du préfet de la Gironde, sera rejetée le 30 mai 1940. Voici en effet ce que comportent la fiche et la lettre les plus récentes trouvées dans son dossier parmi les archives désormais lisibles du Ministère de l’Intérieur (1): 

 « Attitude correcte, manifeste des sentiments francophiles, mais on a tout lieu de croire que lui et sa femme sont restés allemands de cœur comme de mentalité.   A fait trois demandes de naturalisation, toutes refusées. » (fiche)

 « Vous avez bien voulu me communiquer le dossier joint, concernant une demande de naturalisation présentée par le nommé Gusdorf (Paul), de nationalité allemande, demeurant à Bordeaux. L’intéressé a servi sous nos drapeaux comme engagé à la Légion Étrangère pendant la guerre de 1914-1918 (passage rayé : Il n’a été ni cité, ni blessé). Toutefois, étant donné qu’il a été inscrit au carnet B (Spécial) pour suspicion d’espionnage, j’estime qu’il y a lieu, dans les circonstances actuelles, de surseoir à l’agrément de la requête de ce ressortissant allemand ».(lettre)

Les documents familiaux sont muets sur les sentiments de Paul face à ce qu’il ne pouvait que vivre comme une  véritable trahison. N’avait-il pas payé son dû? Il voyait même, lui l’incroyant, ses enfants élevés dans les milieux protestants de Bordeaux, « billet d’entrée » vers la vie à laquelle il aspirait pour eux. 

On n’ose penser à l’amertume que dut faire naître en lui le début de la deuxième guerre et les vexations des lois antijuives.

Mais tout cela n’était encore rien. Raflé le 19 octobre 1942 à Bordeaux par ordre de l’occupant après avoir vu une fois encore ses biens séquestrés par les soins des autorités françaises, il mourra à Auschwitz, ou en route, le 11 novembre 1942. Ses trois frères (Adolf, Siegmund, et Siegfried), sa sœur Jenny, et ceux de leurs enfants ou de leurs cousins restés sur le continent européen après 1933 ont disparu eux aussi dans la tourmente nazie. Même la demande de Marthe que le nom de Paul figure dans la liste des victimes juives qui va être apposée sur un mur de la grande synagogue de Bordeaux sera rejetée, au motif qu’il ne s’était jamais manifesté auprès de ladite communauté en tant que juif.

Privé de communauté, de nationalité et de sépulture, c’est dans ces lettres que Paul revit pour ses descendants, plein de curiosité, d’humour et de patience. 

Comme le dit Édith von Gallera : « Paul est français de cœur, cultivé, polyglotte, et de constitution assez fragile. Envoyé au Maroc faire le cantonnier avec de frustes camarades pour de longues années, il commente : « Si je laisse ma graisse ici, j'espère toujours ramener ma peau ». Plein de dérision, il appelle « distractions » la pluie et les travaux de route, jamais ne se plaignant et remontant sans cesse le moral de sa femme. Il concède bien qu’ « on devient un peu loufoque à vivre comme on vit », exténué, pataugeant dans la boue et le froid, ou harcelé par les puces et la chaleur. Il ne s'attarde pas sur cette misère de bagnard et préfère parler des amandiers en fleurs et se réjouir de la moindre amélioration apportée à son triste ordinaire : un livre reçu par la poste, du chocolat, la dernière photo de ses enfants qui grandissent loin de lui et dont il a le souci constant. « Derrière un mur et avec un seul arbre lointain dont la saison fait pousser et faner les feuilles tour à tour, on peut être plus heureux et content que dans le plus beau paysage. ». Il trouve toujours le courage de secouer Marthe qui sombre dans l’angoisse, et de l'aider à sortir de ses tracasseries. Féministe avant l'heure, il lui écrit : « Je ne veux pas d'une femme coupée dans un patron! »  Il souhaite un jour « une balle heureuse » (celle qui ne tue pas) qui le ramène à Bordeaux. Ironique il note qu’ « il est à espérer qu'en dehors des bons dîners et toasts consommés, il résultera quelque chose de bon de la grande conférence des alliés à Paris. »
Délicatesse et force d'âme jaillissent de ces lettres poignantes, parfois très drôles car il perd jamais son sens de l'humour. Stoïque, droit dans des bottes plombées par la boue, il garde espoir. Quelle leçon de vie! Écoutons le : « Lorsqu'il y a concert au cercle, on se promène sous les vieux oliviers, les figuiers et les autres grands arbres qui doivent être presque aussi vieux que les murs de Taza. La lune verse sa lumière pâle à profusion et sur le fond sombre du ciel les arbres paraissent tout clairs, presque transparents, comme les hêtres au printemps lorsqu'ils ont leurs premières feuilles. » 

Littéraire, cultivé, optimiste, indépendant, il incarne parfaitement la résilience que sans aucun doute il aurait souhaité pour tous ses descendants.  

(1) Documents fournis par Patrick Pouyanne


Merci à tous les lecteurs qui nous ont suivis et encouragés.


mercredi 9 mai 2018

Lettre du 10.05.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 10 Mai 1918

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 21 Avril et te confirme la mienne du 7 courant. J’aurais cru que tu t’étais installée avec les deux petits dans le salon du rez-de-chaussée, laissant seulement Suzanne avec Hélène en haut, ce qui, dans ce cas, aurait beaucoup facilité la besogne ! Mais il est vraiment malheureux que les enfants soient devenus tellement chétifs, alors que surtout Georges et Alice étaient encore, lors de ma permission, très forts de constitution. J’ai toujours pensé que le printemps et le beau temps étaient le meilleur remède et voilà que tous les deux semblent s’amener très tard cette année. Ici il fait beau depuis notre retour du dernier convoi, mais les variations de la température sont encore trop brusques, ce qui est sans doute à attribuer à la grande altitude (1) d’Aïn Leuh. On nous annonce tous les jours la température maxima et minima et il n’est pas rare de trouver des variations entre 7 et 32° à l’ombre. 
Hélène a donc payé 180 Frs. pour se faire arranger les dents ? Je ne l’aurais jamais crue capable d’un tel sacrifice et si elle a maintenant des abcès et par dessus le marché des dents mal assorties, elle a été assurément bien mal servie. Bien entendu, si le règlement de Nantes (2) se faisait trop attendre, tu n’aurais qu’à vendre les Crédit Foncier (3) qui valent en ce moment environ 300 Frs. pièce. Comme je te le disais déjà, Penhoat m’a averti qu’il a trouvé une petite maison dans la banlieue de Rouen pour s’y installer avec sa famille ; ce sera sans doute chose faite en ce moment. En ce qui concerne Mr. Gérard (4), je suis persuadé que ta visite serait complètement inutile. Ce Monsieur m’a paru franc lorsque je l’ai vu à Bordeaux. Si donc il retarde maintenant son installation à Rouen, c’est qu’il a sans doute des raisons quelconques qui s’y opposent momentanément, à moins qu’il soit complètement revenu sur son idée ; mais dans ce dernier cas, il n’aurait, à mon idée, pas manqué d’aviser Penhoat. Si par contre je l’avais mal jugé, c.à.d. si Gérard n’était pas ce que je suppose, il aurait le rôle facile de te cacher ses raisons, d’autant plus que ni toi ni moi ne sommes directement intéressés dans l’affaire, tout au moins pour le moment. Penhoat a du reste toujours eu la manie d’envoyer des plénipotentiaires pour sonder son monde, n’ayant pas beaucoup de patience pour attendre une décision. A ta place, je ferais semblant de ne pas avoir reçu sa lettre, c.à.d. je n’y ferais aucunement allusion. L’histoire du chauffe-bain (5) est certainement désagréable, mais je crois que le système n’était pas bien fameux vu qu’il se détraquait souvent déjà de mon temps à la maison, et bien que nous, comme propriétaires, prissions plus de soin que des locataires. 
Je comprends très bien que tes leçons te sont plutôt un plaisir qu’un travail, mais je regrette que de cette façon Suzanne puisse profiter si peu de toi, car, en toute franchise, j’ai plus de confiance dans ton enseignement que dans celui de ces dames de l’École Normale (6).
Je suis toujours d’avis que si l’Allemagne avait suivi la résolution du Reichstag “ni annexions ni indemnités” (7) et si elle l’avait appliquée à la Russie (8) et à la Roumanie (9), nous serions aujourd’hui autrement près de la Paix générale. Ton opinion sur l’Angleterre me semble un préjugé que tu as du reste toujours possédé : Jamais l’Angleterre ne songerait à annexer des territoires, tout au moins en Europe ! Et même pour les colonies, je crois qu’il n’y a rien de bien précis dans ses idées ; les colonies allemandes actuellement occupées (10) sont en gage, formant un contrepoids (assez faible d’ailleurs) aux terrains occupés par l’Allemagne en Europe. Les journaux de Casablanca (11) et Rabat (12) reproduisent ces derniers jours 2 informations, l’une de source espagnole, l’autre de source anglaise, disant que si l’Allemagne ne réussissait pas à amener une décision au courant du mois de Mai, elle réviserait de fond en comble ses conditions de paix et ferait des propositions qui pourraient servir de base pour les négociations. Inutile de te dire que ces informations sont vivement commentées ici et qu’une lueur d’espoir en a été la conséquence immédiate. Les journaux de Paris (le Journal notamment) s’occupaient récemment sous le titre de “L’action sévère” du Général Commandant du territoire d’Aïn Sefra (13) en Algérie et qui a été déplacé parce qu’il employait comme “porte-drapeau” (14) (bonne embuscade) (15) le Caporal Fourrier Armand Singer (16), que j’ai connu à Bayonne où il était secrétaire au Bureau du Commandant. Il y avait fait venir son auto (17) et dépensait beaucoup d’argent. D’après le Journal, il en faisait de même en Algérie, était souvent en permission à Paris où sa maison de banque continuait à fonctionner - il y avait son associé Schumann (18), également hongrois (19), mais naturalisé français ... Peut-être verra-t-on encore un jour le dit Singer au Maroc bien qu’il se dise incapable de faire campagne. 
J’ai bien reçu ton mandat du 22 Avril et t’en remercie. N’est-ce pas Hélène qui a rempli le coupon ? 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « grande altitude » : un peu plus de 1500 m.
2) - « règlement de Nantes » : versement de la pension due à Marthe par L. Leconte.
3) - « les Crédit Foncier » : Paul possède des obligations du Crédit foncier de France. Leur cours est passé d’un peu plus de 200 F au début de la Grande Guerre à 250 en avril 1917 et à 300 en avril 1918 : ces obligations constituent en effet des valeurs refuges assez recherchées en période d’inflation. 
4) - « Mr. Gérard » : cette personne, débauchée par M. Penhoat du bureau de la société Leconte à Bordeaux (où travaillait Paul) retarde le moment d’ouvrir un bureau de courtage maritime sur le port de Rouen pour le compte de M. Penhoat. Selon ce que dit Paul un peu plus loin (« tout au moins pour le moment »), il apparaît possible que M. Penhoat ait cherché à intéresser Paul à cette nouvelle société et que M. Gérard ait voulu savoir - par l’intermédiaire de Marthe - si Paul y consacrerait la part de capital que la société Leconte devait lui restituer lors de sa liquidation. 
5) - « chauffe-bain » : il apparaît que les Gusdorf étaient propriétaires de cet appareil maintenant en panne, installé par eux dans la maison qu’ils louent à Caudéran et qu’ils sous-louent à d’autres résidents.
6) - « dames de l’École normale » : les institutrices de l’enseignement public, dont Paul tient les compétences pédagogiques en bien moindre estime que celles de son épouse. Marthe donne donc des leçons, à des enfants où à des adultes, et Paul, fidèle à lui-même, regrette qu'elle ne se consacre pas entièrement à ses propres enfants. 
7) - « ni indemnités » : allusion à la résolution du Parlement allemand du 17 juillet 1917, immédiatement torpillée par l’état-major militaire, partisan de la paix par la victoire (allemande). 
8) - « à la Russie » : allusion aux traités de paix signés à Brest-Litovsk, par les empires centraux, avec l’Ukraine le 9 février 1918, avec la Russie le 3 mars, et avec la Finlande le 7 mars, consacrant l’annexion de la Biélorussie par l’Allemagne, la création de la République d’Ukraine indépendante de la Russie et gratifiant les empires ottoman et austro-hongrois de gains territoriaux importants aux dépens de la Russie. 
9) - « Roumanie » : allusion au Traité de Bucarest du 7 mai 1918 (dont Paul vient donc d’avoir connaissance), qui gratifia de terres roumaines l’Autriche-Hongrie et la Bulgarie, et permit à l’Allemagne de prendre le contrôle de l’exploitation du pétrole roumain, en attendant une mise sous tutelle globale de l’économie roumaine.
10) - « actuellement occupées » : à cette date, toutes les colonies allemandes (voir leur liste dans la note correspondante de la lettre du 8 janvier 1918) étaient occupées, soit directement par des troupes de l’empire britannique (en Afrique et dans le Pacifique occidental), soit par leurs alliés (les U.S.A. dans quelques îles du Pacifique central ; les Chinois sur la côte de la Chine à Tientsin et Tsingtao).
11) - « Casablanca » : Paul lit régulièrement « La Vigie marocaine » qui y est publiée.
12) - « Rabat » : qui édite « L’Écho du Maroc ».
13) - « Commandant du territoire d’Aïn Sefra » : il s’agit du général Rodier, effectivement déplacé à la fin-mars 1918 pour faute grave. La presse nationale rendit compte de cette affaire en minimisant la faute du dit général.
14) - « porte-drapeau » : précisément « porte-fanion » car il s’agit du fanion du général Rodier et non du drapeau de la France.
15) - « embuscade » : « planque », poste ne présentant aucun danger et n'exigeant aucun effort.
16) - « Armand Singer » : la presse d’époque néglige d’en préciser le prénom, que Paul rapporte en tant que témoin. Par contre elle précise que le général Rodier avait employé cet étranger (austro-hongrois donc ressortissant ennemi) resté en France après le début de la guerre, afin de lui éviter d’être interné dans un camp de concentration. Ce faisant la presse juge « sévère » la punition imposée au général Rodier, alors que Paul critique la « planque » dont avait bénéficié Armand Singer.
17) - « son auto » : celle de Singer, transportée à Bayonne.
18) - « hongrois » : au contraire de l’empire austro-hongrois qui reconnaît chacune de ses nationalités, la France les amalgame à cette époque officiellement en une seule, celle des « Austro-hongrois».
19) - « Schumann » : l’Histoire n’a pas conservé de trace d’un lien entre un certain Schumann et Armand Singer.

vendredi 20 avril 2018

Lettre du 21.04.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 21 Avril 1918

Ma Chérie, 

Je viens de recevoir ta lettre du 7 courant et vais y répondre de suite pour que ces lignes partent avec le courrier de demain matin.
Je suis content que tu aies trouvé à louer dans des conditions avantageuses ; as-tu encore l’intention de louer aussi la grande chambre du 2° ? Je pense que non, puisque tu vas y installer le salon et vu le prix de ces meubles il ne faudrait naturellement pas qu’ils s’y abîment ... Si maintenant seulement Me Lanos réglait promptement, ta situation serait à peu près réglée, d’autant plus que je compte que Me Palvadeau arrangera l’affaire promptement, c.à.d. avant les vacances, de sorte qu’aussitôt la provision (1) à Bordeaux épuisée, Nantes (2) continuerait à payer. Mon impression de Me Palvadeau au point de vue d’homme d’affaire est bien meilleure que celle que j’ai eue de Me Lanos bien que ce dernier soit plus affable et peut-être plus homme du monde. En ce qui concerne la salle de bains, tu pourras sans doute t’arranger en permettant à la dame (3) l’accès du jardin ou l’utilisation de la cuisine d’en bas. N’a-t-elle donc pas d’autres enfants que le bébé attendu en Août ? Son mari est sans doute au front ? D’autre part, comme il est probable ou possible que la dame consulte une sage-femme ou un médecin 2 à 3 mois avant l’évènement, vous pourrez probablement avoir recours à la même personne toutes les deux.
Je n’aurais pas cru que Georges se décide pour un livre (4), eût-il le titre alléchant de “Bécassine pendant la Guerre”  (5); toutefois cela me fait plutôt plaisir. Mais pourquoi n’as-tu pas attendu le 10 (6) pour lui remettre ma lettre ? Je suis enfin surpris qu’Alice porte plus d’intérêt que Geo aux études ; je l’aurais crue au contraire plus volage ! Pourvu seulement que la famille Irigoin déguerpisse le jour prévu !
Mr. Penhoat m’écrit également une lettre dans laquelle il me fait part de ses petits chagrins et de ses inquiétudes provoquées par la grande bataille (7) actuelle. Il avait loué un bureau à Rouen pour le compte de la maison R. Array et Cie (8), bureau que Mr. Gérard (9) devait occuper. Mais celui-ci semble attendre l’issue de l’offensive avant de se décider, ce qui semble ennuyer Penhoat. Il a en outre loué, dit-il, une maisonnette pour y installer sa famille et la soustraire ainsi au risque du séjour à Paris (10). J’avais conseillé à Penhoat de continuer sa correspondance avec Mme Leconte (dite “Mary la martyre”) (11), chose qu’il ne voit aucun intérêt à faire. A son avis, ladite Mary serait un peu ébranlée, ses lettres étaient tout à fait incohérentes ! Penhoat a appris que Lucien (12), grièvement blessé, aurait vivoté encore pendant 3 à 4 mois dans une formation sanitaire du Centre sans que personne de la famille soit venu le voir. C’est ceci qui aurait un peu déséquilibré sa mère, dit-il ...
Ah, si seulement la guerre voulait bien se terminer cet été ou du moins en automne, comme je l’espère toujours ! Ne plus passer un hiver ici ! Si tu voyais ce milieu ici, surtout un soir de prêt (13), c.à.d. de paie ! Ces gens désoeuvrés ou cafardeux qui ne pensent qu’au pinard ! Je t’assure que ces scènes d’ivrognerie effraient profondément tous ceux qui ont un  peu de fond, je veux dire les engagés pour la durée de la guerre ... (14)
Je pense que la question de ta garde-robe est également solutionnée à l’heure qu’il est. Mais fais bien attention en cousant à la machine ; tu sais que Melle Campana (15) en parlait comme étant des plus nuisibles dans ton état.
J’attends donc avec impatience tes nouvelles ultérieures ; encore un mot : la loi sur les loyers ne sera pas appliquée (16); on ne sait réellement plus à quoi s’en tenir.
Bons baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « la provision » : somme versée par la société Leconte sur laquelle seront prélevés par Maître Lanos les premiers versement de la pension due à Marthe.
2) - « Nantes » : siège de la société Leconte. Maître Palvadeau représente les intérêts de Paul auprès du tribunal de Nantes, qui gère aussi le séquestre de ses biens.
3) - « la dame » : la nouvelle sous-locataire, avec laquelle Marthe partagera l’utilisation de la salle de bains en échange de celle de la cuisine et du jardin.
4) - « un livre » : Georges a consacré à l’achat d’un livre les 5 francs offerts par son père pour son sixième anniversaire (voir le courrier du 10 avril 1918). La surprise de Paul montre à quel point il est ignorant des intérêts du futur philosophe. 
5) - « Bécassine pendant la guerre » : troisième volume, paru en 1916, des aventures de la petite Bretonne, née en 1905 dans les pages du  périodique pour enfants “La Semaine de Suzette” chez l'éditeur Henri Gautier. Les textes de Caumery sont illustré de dessins de Pinchon. Ces  volumes ont connu un vif succès et de nombreuses rééditions, et sont d'excellents documents sur la culture contemporaine. Injustement décriée, Bécassine est une sorte de Forest Gump à la française, dont les aventures au fil de l'histoire reflètent les évolutions de la société. On voit ainsi passer dans ses pages la crise de 29, l'art déco, le développement du tourisme, du scoutisme, ou des sports d'hiver.  Les deux derniers volumes, "Les petits ennuis de Bécassine", et "Bécassine au studio", sont parus respectivement en 2005 et 1992. 
6) - « le 10 » : la carte et le cadeau de Paul à son fils Georges ont été envoyés à Marthe le 20 mars (voir la lettre du 19 avril). Marthe n’avait pas attendu la date anniversaire (le 10 avril) pour les transmettre à Georges.
7) - « grande bataille » : le port de Rouen, base arrière des troupes britanniques (avec notamment leurs hôpitaux militaires de campagne) et l’un des points d’arrivée du corps expéditionnaire américain, alors conjointement engagés en France et en Belgique (avec les Français) pour stopper les différentes vagues successives de l’offensive allemande supposée finale (pour cette raison dite Bataille du Kaiser), est intensément bombardé par les ballons dirigeables Zeppelin et les bombardiers biplans Gotha allemands (simultanément, le port du Havre, par lequel transitent les troupes britanniques et américaines, est constamment menacé par les sous-marins allemands). Or c’est sur le port de Rouen que Penhoat - renvoyé de la société Leconte qui l’employait à Bordeaux - tente d’implanter sa propre entreprise de courtage maritime.
8) - « R. Array et Cie » : cette entreprise n’a laissé aucune trace aujourd’hui détectable.
9) - « Mr. Gérard » : la personne chargée par Penhoat - qui est alors sous les drapeaux - de créer puis gérer sa future entreprise à Rouen.
10) - « à Paris » : Mme Penhoat a vécu le raid de ballons dirigeables Zeppelin sur Paris du 29 janvier 1916 et en conserve un très mauvais souvenir (voir la lettre du 12 février 1916). Or, la capitale est intensément bombardée de jour et de nuit depuis le 23 mars jusqu’au 9 août 1918, c’est-à-dire pendant toute la durée de la Bataille du Kaiser (21 mars - 18 juillet 1918) et même un peu plus tard, notamment par les deux canons à très longue portée (dits à tort Grosse Bertha) installés dans l’Aisne (en forêt de Saint-Gobain) et par les Gotha (les plus gros avions bombardiers de la Grande Guerre). Moins d’un mois avant cette lettre de Paul, un tir de l’un des deux « Pariser Kanonen » avait fait s’écrouler la voûte de l’église Saint-Gervais de Paris sur les fidèles rassemblés pour l’office du Vendredi Saint (le 29 mars 1918) et provoqué la mort de 91 d’entre eux, 68 autres étant gravement blessés. On comprend que Penhoat parle de « risque du séjour à Paris ».
11) - « Mary la martyre » : par détournement d’un surnom la Vierge Marie, dite en français « Marie la Martyre » (ou « Notre Dame des douleurs ») et en anglais « Our Lady Queen of Martyrs » (Notre Dame reine des martyrs). Ce détournement constitue une blague méchante puisqu’elle s’applique à Mme Leconte, une femme que Paul sait esseulée par son mari (voir la lettre du 14 décembre 1917) et qu’il apprend maintenant bouleversée par la mort de son propre fils abandonné de sa famille.
12) - « Lucien » : Lucien Leconte, fils aîné de Lucien Leconte (associé principal de Paul dans la société Lucien Leconte).
13) - « soir de prêt » : jour du versement à chaque soldat d’une petite somme d’argent dite à tort « la solde » ou « la paie », alors qu’il s’agit d’une avance, donc officiellement d’un prêt.
14) - « engagés pour la durée de la guerre » : Paul établit semble-t-il à tort une distinction entre les Légionnaires de carrière (engagés pour un contrat à durée préétablie) et les autres qui, comme lui, se sont enrôlés dans la Légion pour la durée de la guerre parce qu’ils étaient étrangers et souhaitaient obtenir, par leur engagement, la nationalité française que la Légion leur promettait. Les seconds ne furent pas indemnes des mêmes tentations que les premiers de noyer dans l’alcool leur mauvais moral. En effet, en cette fin-avril 1918, la guerre ne paraissait pas devoir se terminer rapidement du fait du jusqu’au-boutisme des deux camps. Cependant, la baisse de moral fut beaucoup plus grave et générale dans les rangs des empires centraux, où l’arrière entra en dépression, douta de ses chefs et ne soutint plus efficacement son armée. Plusieurs historiens allemands datent du 27 mars 1918 (échec de l’Opération Michael, premier acte de la Bataille du Kaiser) le début de la « Grande catastrophe » allemande qui conduira en novembre 1918 à la défaite allemande et aux désastres de la grippe espagnole dans le pays (symptôme d’une régression sanitaire et sociale extrême), puis en 1919 à la révolution spartakiste et au désastreux - pour l'Allemagne, mais pas seulement pour elle - Traité de Versailles. 
15) - « Mlle Campana » : médecin ou infirmière de Marthe. 
16)- « pas appliquée » : elle le sera seulement dans les grandes villes, pour maintenir l’ordre. Ce n’était pas le cas de Caudéran.

dimanche 19 novembre 2017

Lettre du 20.11.1917

Couverture de la revue Le Pays de France, novembre 1917


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Aïn Leuh (1), le 20 Novembre 1917

Ma Chérie adorée,

Enfin, Enfin - 6 lettres à la fois venues par le paquebot qui a quitté Bordeaux le 10 pour Casablanca, y compris celle adressée à Taza : 28/10, 2-4-7 et 10 courant ainsi qu’une enveloppe contenant copie de la lettre de Penhoat à Me Crimail et celle que tu as écrite à Me Palvadeau. Je t’ai écrit après Oran d’Oudjda, de Taza, d’El Trarka (2), de Tissa et toute une série de cartes de Fez (3). En arrivant ici le 18, je t’ai adressé aussitôt une carte (4), désolé comme j’étais d’être sans tes nouvelles. Car il n’y a que 3 courriers par mois, partant de Bordeaux les 10, 20 et 30 de chaque mois et 3 en sens inverse partant de Casablanca les 1°, 11 et 21. Ne t’impatiente donc pas et sois persuadée que je t’écrirai très régulièrement, aussi bien pour te faire plaisir que pour ma propre satisfaction. Car je te répète que jamais tu ne m’as été plus proche que depuis cette permission. C’est là un phénomène que je ne puis m’expliquer que par ceci : C’est que dans ces 3 ans d’Afrique j’ai été tellement privé de tendresse et de bonté, d’amour en un mot, que notre union, notre vie commune m’ont paru comme un idéal tout pur ... Et comme lors de mon séjour auprès de toi tu as répondu à toutes mes idées et illusions, que pendant ces 3 semaines cet idéal et ces rêveries étaient devenues la réalité toute lumineuse et belle, je suis reparti comme je suis arrivé, le coeur rempli d’une espèce de mélange composé de tendresse, d’amour, du désir de te plaire et de te faire plaisir, et enfin de tristesse et de désespoir de te quitter pour 1 an au moins encore. Je voudrais bien et j’espère bien qu’il en soit ainsi jusqu’à la fin de notre vie et je suis toujours tenté de te faire des promesses comme seul un amoureux peut les faire ... Tu es et restes pour moi l’unique préoccupation sentimentale et bien que j’eusse désiré recevoir de temps à autre une lettre - comment dirai-je - me rappelant ces heures douces passées maintenant, je me résigne tant bien que mal avec tes explications, m’émouvant déjà en lisant par ci par là “Mein Herzlieber Mann” (5) et me persuadant qu’après tout ce que tu m’as donné rien que pendant ces dernières semaines, tu dois logiquement avoir vis à vis de moi les mêmes sentiments que j’ai pour toi.
Si donc, comme cela est inévitable, nous ne sommes pas toujours d’accord sur un sujet quelconque et que je défend mon opinion, ce n’est point pour te contrarier, mais parce qu’à mon avis c’est préférable de faire ainsi.
Ceci dit, il est au fond superflu de m’étendre sur le sujet de ta lettre du 4, sujet que tu défends si courageusement tout en étant la première intéressée. S’il en est ainsi - et il fallait bien s’y attendre nach diesem Liebesrausch* - il n’y a qu’à s’incliner. Und nichts in der Welt möchte ich, dass du irgend eine Gefahr laufst**, mais j’aurais voulu que tu en parles franchement à Melle Campana (6) en lui demandant si dans ce premier début de l’affaire que tu traverses en ce moment, il n’y a aucun inconvénient à poursuivre ta gymnastique (7) par exemple.
Denn was mir in tiefster Seele weh tut, ist der Gedanke, dass du inmitter fremder Menschen von denen - ausgenommen vielleicht Hélène - sich keiner an Dir näher interessiert, die schweren Tage durchleben sollst, ohne dass Ich bei Dir sein kann. Und dann  bist Du dermassen von diesen elenden Kriege influencée, nimmt Du dermassen und so leidenschafflich Anteil an diesem Drama, dass du nicht ohne Anfluss auf das Kind bleiben kann.***
Donc consulte Melle Campana, et ce que tu fais sous ce rapport sera bien fait. Mais surtout ne cours aucun risque quel que soit le conseil du médecin.
Où je ne suis plus d’accord avec toi c’est lorsque tu mêles des sentiments aux affaires en disant que tu ne passeras probablement plus chez Maître Lanos (8) puisqu’il t’a froissée par sa conduite. Mais, mon enfant, nous avons besoin de cet avocat qui seul peut intervenir pour cette affaire (9) des fonds et titres à Bordeaux, et comme il faut absolument qu’elle soit réglée le plus promptement possible, je te prie instamment d’aller voir Me Lanos pour voir où en est cette affaire. 
Pour ce qui concerne Me Palvadeau, tu verras dans le dossier que j’ai accepté le prix de 25 000 Frs. moins 1 150 Frs. reçus de Nantes en 1917, soit 23 850 Frs. comme dernier prix. Penhoat a bien fait d’écrire comme il l’a fait à son avocat. Mais il vaut mieux pour nous d’attendre le jugement du Tribunal de Commerce de Nantes dans l’affaire des prélèvements, jugement qui en même temps tranchera la question de mes propres prélèvements. Me Palvadeau le sait du reste parfaitement et ne tentera sans doute rien avant le jugement. L’essentiel est naturellement d’aller vite et il est essentiel aussi en cas de dissolution judiciaire qu’une provision aussi élevée que possible soit versée par le liquidateur à Mr. Penhoat et moi, c.à.d. entre les mains de nos représentants respectifs (10).
Combien le notaire a-t-il fait payer la procuration ? Mr. Penhoat a peut-être raison sur la question des “restrictions” et j’accepterais de ne pas faire les opérations dont s’occupe la maison L. L. et Cie dans tous les ports où elle possède actuellement des succursales (11).
Je te parlerai dans une prochaine lettre du reste de mon voyage et notamment de Fez et d’Aïn Leuh. N’as-tu pas reçu aussi pour moi une grammaire espagnole que “le Sergent Bronté” (12) de Saleh-Rabat m’avait adressée ici et que le Sergent-Major a fait suivre à Caudéran ?
En fait de journaux, tu serais bien gentille de m’expédier chaque mois les N° des 7 et 8, 17 et 18, 27 et 28 du ”Pays” (13) ou de “l’Oeuvre” (14), de façon à ce que ces numéros partent juste avec le paquebot pour arriver ici 8 jours plus tard.
Mille baisers et caresses pour toi et les enfants. Le bonjour pour Hélène.

Paul

Du reste, rien ne prouve que Me Lanos se rappelle exactement de ses conversations avec toi et des détails. D’autre part - et même si c’était le cas - un homme d’affaires cherchera toujours à s’excuser d’une négligence.

*après toute cette passion amoureuse

**Et je ne voudrais pour rien au monde que tu coures un risque quelconque, ...

***Car ce qui me fait souffrir au plus profond de mon âme est la pensée que tu doives passer des jours difficiles entourée d’étrangers - à l’exception peut-être d’Hélène - dont aucun ne s’intéresse de près à toi, sans que je puisse être à tes côtés. Et puis tu es tellement influencée par cette malheureuse guerre, tu prends part à ce drame avec tant de passion que cela ne peut point rester sans influence sur l’enfant.


Notes (François Beautier)
1) - « Aïn Leuh » : Paul a parlé pour la première fois de ce poste, où est dorénavant affectée sa compagnie, dans son courrier du 4 novembre 1917. En la rejoignant, il passe du secteur militaire de Taza, dans l’ouest du Maroc oriental, à celui de Meknès, dans l’est du Maroc occidental. Et d’un milieu habitable, presque partout peuplé de paysans sédentaires, à une forêt d’altitude pratiquement vide d’hommes et sillonnée de multiples petites voies de passage à travers le Moyen Atlas servant essentiellement à des éleveurs et commerçants nomades (et, à cette époque, à des groupes de rebelles).
2) - « El Trarka » : poste dans lequel Paul a fait étape entre Taza et Tissa (voir sa lettre du 12 novembre 1917). Le courrier qu’il y a posté à destination de Marthe ne figure pas dans la liasse de ceux qui ont été retrouvés.
3) - « cartes de Fès » : ces cartes postales manquent aussi.
4) - « une carte » : idem.
5) - « Mein Herzlieber Mann » : « mon très cher époux ».
6) - « Mlle Campana » : cette personne, plusieurs fois nommée depuis septembre 1915 est vraisemblablement l’infirmière ou le médecin de la famille.
7) - « gymnastique » : Marthe est enceinte, elle l’a vraisemblablement annoncé à Paul dans sa lettre du 4 novembre, à laquelle il se réfère. Du coup on peut comprendre le risque que prend Paul en lui écrivant en allemand (puisque sa naturalisation française dépendra des preuves qu’il aura données de s’être durablement éloigné de l’Allemagne et de sa culture) : c’est pour (r)établir avec son épouse une intimité qui protège la pudeur de Marthe (et la sienne aussi) et qui lui permet de se présenter à elle à la fois comme un époux et un père (de ses enfants, mais aussi d’elle-même)... 
8) - « Maître Lanos » : Paul écrit pour la première fois en toutes lettres le titre de son avocat, sans doute pour impressionner Marthe qui, à ses yeux, se comporte comme une enfant (dont il se fait le père).
9) - « cette affaire » : Paul prend ici le ton autoritaire d’un père (celui de Marthe, et non plus de leurs seuls enfants).
10) - « nos représentants respectifs » : les affaires judiciaires en cours (levée du séquestre et restitution du capital investi par Paul et Penhoat dans la société Leconte) semblent avancer depuis que Paul, au cours de sa permission, a rencontré ses avocats de Nantes (Me Palvadeau) et de Bordeaux (Me Lanos).
11) - « succursales » : il apparaît que L. Leconte conditionne la dissolution de la société fondée par lui sous son nom à l’engagement que Paul devra prendre de ne pas concurrencer ladite société partout où elle exerce déjà ses activités.
12) - « le sergent Bronté » : sans doute un ami de Paul, affecté à Salé (et non Saleh) près de Rabat.
13) - « du Pays » : il s’agit de l’hebdomadaire massivement illustré de photographies « Le Pays de France », originellement touristique puis exclusivement consacré aux nouvelles du front dès le début de la guerre. 

14) - « l’Œuvre » : quotidien de Gustave Téry, dont Paul apprécie le style non-conformiste et les positions pacifistes depuis qu’il a publié en feuilleton « Le Feu » d’Henri Barbusse. Le séquençage par décades des envois qu’imagine Paul en fonction des dates de parution s’applique aux éditions de ce quotidien et non à celles de l’hebdomadaire « Le Pays de France ».

samedi 7 octobre 2017

Carte postale du 08.10.1917

Nantes, 1917


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Nantes (1), 8/10 17

Ma Chérie,

Nous (2) ne sommes pas mécontents de cette première journée ; notre affaire s’arrangera rapidement. Me Palvadeau (3) s’est constitué mon avocat et j’ai vu le Procureur ce soir pendant 2 heures avec l’ami Penhoat. Je serai de retour mercredi matin à 10 h. 
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « Nantes » : Paul a profité de sa permission pour se déplacer au tribunal de Nantes qui administre le séquestre de ses biens.
2) - « Nous » : Paul et son associé ami Penhoat.

3) - « Me Palvadeau » : avocat à Nantes, il était jusqu’alors le représentant de Paul dans sa demande de levée de séquestre (totale ou partielle - dans ce cas au profit de Marthe). Il semble qu’il soit maintenant commis également à une nouvelle affaire, menée de front par Paul et Penhoat, visant à obtenir le partage des bénéfices et/ou la liquidation de la société Leconte.

mercredi 19 avril 2017

Lettre du 19.04.1917

Militaires en permission


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 19 Avril 1917

Ma Chérie, 

Je te confirme ma carte postale de ce jour par laquelle je t’annonçais ma rentrée à Taza où j’ai trouvé tes lettres des 8 et 10 ainsi que tout un paquet de journaux.
Si je t’écris encore à la hâte ces quelques lignes, c’est pour te dire que je viens enfin d’apprendre exactement les raisons qui ont motivé le refus de ma demande de permission. Le Colonel commandant le Régiment y a mis une observation disant que ma situation lui paraissait intéressante, mais il existe une fiche de renseignements sur moi disant que je suis considéré comme suspect (1).
Cela, c’est trop fort ! Je ne sais pas quoi dire !
Renseignements pris, cette fiche serait arrivée il y a plus de 2 ans, un peu plus tard que moi-même au Maroc. J’ai donc l’idée que c’est Camprevon (2) et son journal de St Nazaire qui ont insinué cela et je te prie de me retourner les coupures que je t’ai adressées dans le temps. Le journal s’appelle “La Démocratie de l’Ouest” ou “La Dém. de St Nazaire” (3). Car j’ai demandé immédiatement d’être présenté au Colonel du Régiment (4) (qui se trouve ici à Taza) et j’espère pouvoir m’expliquer avec lui samedi 21 ou dimanche 22. Je vais, bien entendu, lui demander de faire une enquête sérieuse ou bien, si le Colonel ne consent pas - ce que je ne puis pas croire jusqu’à nouvel ordre - je lui demanderai de résilier mon engagement et de me faire interner dans un camp de concentration. Je te fixerai aussitôt après mon entrevue.
Tu te figures facilement dans quel état d’esprit cette révélation m’a mis ! Je suis effectivement incapable de te causer plus longuement aujourd’hui.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "suspect" : cette suspicion entraîne aussi le rejet de la demande de naturalisation implicitement exprimée par Paul par son engagement dans la Légion pour la durée de la guerre.
2) - " Camprevon" : cette personne est ici pour la première fois mentionnée. Il s'agit vraisemblablement de Louis Campredon (1863-1928), un patron renommé et respecté qui dirigeait à Saint Nazaire un laboratoire d'analyses chimiques spécialisé dans l'expertise des combustibles destinés aux industries métallurgiques. À ce titre en relation avec Louis Leconte (courtier en combustibles à Nantes), il aurait pu être cité par lui comme témoin. 
3) - "de Saint-Nazaire" : le journal "La démocratie de l'Ouest", édité à Saint-Nazaire, a publié en février 1915 un article suspectant Paul d'être un "agent allemand" installé dans la Compagnie L. Leconte (voir la lettre du 18 février 1915). Paul a plusieurs fois évoqué cet article sans jamais en préciser la date ni en nommer l'auteur, mais toujours en faisant de L. Leconte son inspirateur. À l'époque, la Ligue patriotique autant que la presse nationaliste et les autorités appelaient les citoyens au boycott et à la dénonciation des entreprises françaises ayant des relations avec l'ennemi : L. Leconte avait intérêt à écarter de ses affaires Paul, "ressortissant ennemi", d'abord pour en finir avec les suspicions, puis accessoirement pour mettre la main sur la part des bénéfices (voire des capitaux) revenant à Paul (temporairement gelée par le séquestre de ses biens).

4) - Colonel du Régiment" : il s'agit du lieutenant-colonel Lucien Batbedat, qui commanda le 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger de 1915 à 1918, et fut à ce titre commandant du Groupe mobile de Msoun en mai-juin 1916. En décembre 1914, alors qu'il était en métropole commandant par intérim du 33e Régiment d'infanterie, il s'était opposé à la volonté de mouvement offensif du capitaine Charles de Gaulle, qui le lui reprocha dans ses "Mémoires de guerre".