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lundi 7 novembre 2016

Lettre du 08.11.1916

Affiche pour l'emprunt de guerre, 1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 8 Novembre 1916

Ma Chérie,

Un de mes amis avec lequel j’étais très lié, le Caporal Frid, vient de nous quitter à destination de Bel Abbès où il va être libéré le 24 courant après 5 ans de loyaux services. Comme il a son frère à Libourne, il va se faire libérer à Bordeaux et il te rendra visite vers la fin du mois. Tu pourras t’entretenir avec lui du Maroc et de Taza, comme de tout ce qui touche la Légion. Frid est Russe, mais comme il a vécu longtemps à Paris avant de venir à la Légion il parle bien le français et - comme tout bon légionnaire - il aime bien le vin.
Quant à Savario (1), je n’ai plus eu de ses nouvelles, de sorte que j’ignore complètement si oui ou non il est allé à Caudéran. S. est du reste passablement fumiste et on ne pouvait pas trop se fier à lui, tandis que Frid est un bon camarade, loyal et sincère, comme il n’en existe malheureusement pas beaucoup ici ! 
Ta lettre du 25 Octobre vient de me parvenir à l’instant, alors que depuis 5 à 6 jours je n’ai plus reçu de journaux. Ci-joint en retour la lettre de Mr. Penhoat qui ne m’a plus écrit directement depuis une quinzaine de jours. Je crois comme lui qu’il est inutile que tu te rencontres de nouveau avec Leconte, mais qu’il ne ferait pas de mal si tu pouvais voir avec Penhoat Mes Bonamy et Palvadeau (2) à Nantes. Penhoat m’avait écrit simplement qu’il allait écrire à Me P. pour les comptes ! Un point, c’est tout, et dans sa lettre ci-incluse je ne trouve aucune autre allusion. Je lui ai écrit il y a quelques jours en lui conseillant de faire sommer Leconte par huissier de fournir les comptes. D’un autre côté, je serais aussi content que L. et P. (3) se rencontrent ne fût-ce que pour voir ce que Leconte a réellement dans le ventre. Comme déjà dit, je ferai dès mon retour à Taza l’impossible pour avoir une permission, mais il reste à savoir si je vais réussir. Les nouvelles instructions du Ministère de la Guerre disent bien qu’une permission doit être considérée comme une allocation régulière dont nul ne doit être privé, mais on est tellement habitué de voir la Légion placée hors du droit commun que nous nous attendons bien à être exclus de cette mesure (4).
Dieu sait du reste quand nous rentrerons à Taza - si toutefois nous y rentrons jamais. Ici, on est dévoré par les puces qui nous sucent le peu de sang qui nous reste et nous empêchent de dormir. Le temps s’est refroidi beaucoup et nous nous promenons toujours en kaki. Il est vrai qu’on nous a lu un rapport qu’on ferait venir de Taza nos effets de drap et les couvertures ; mais on attendra sans doute la fin de l’hiver pour mettre ce projet à exécution. Tu auras lu qu’après Douaumont on a repris Vaux (5), évacué “volontairement” par les Allemands. Mais vu d’ensemble la situation reste aussi obscure qu’il y a un an - ou presque ! Que tout le monde (ou à peu près) désire la paix, cela ne semble pas douteux, mais personne ne la veut. Peut-être que malgré tout la question financière va y mettre un frein, surtout si - comme on dit - le dernier emprunt allemand produit très peu de numéraire (6). Mais là encore on ne peut se fier trop aux journaux : regarde les derniers articles sur les impressions d’un neutre en Allemagne : l’histoire de moeurs, et dis moi si tu y crois un mot ! La bourgeoisie aisée qui voit partir les femmes pour le front y porter du soulagement aux poilus et qui se laisse faire !! Les femmes de la haute société qui disent aux femmes du peuple que la mobilisation de leurs maris ne doit pas les empêcher de mettre des gosses au monde (7)! 
Ah - c’est probablement ce maudit sirocco qui me rend pessimiste aujourd’hui !!!
Je t’embrasse du fond du coeur.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Savario" : Légionnaire français originaire de Caudéran, il a été déplacé à Sidi Bel Abbès pour y être démobilisé. Paul n'en n'a plus de nouvelles depuis septembre (voir sa lettre du 11 septembre).
2) - "Bonamy et Palvadeau" : avocats à Nantes.
3) - "L. et P." : Leconte et Penhoat.
4) - "cette mesure" : Paul fait de nouveau référence - voir sa lettre du 19 octobre 1916 - à la réforme d'octobre 1916 qui fixe le droit de chaque soldat à trois permissions de chacune une semaine (hors transport) par an.
5) - "Vaux" : alors que le fort de Douamont a été repris par les Français le 24 octobre 1916, celui de Vaux a été repris sans combat dans la nuit du 2 au 3 novembre 1916 (le gros des troupes allemandes de Verdun avait été déplacé en urgence sur la Somme).
6) - "peu de numéraire" : le dernier emprunt d'État allemand, lancé au printemps 1916, était déjà le quatrième depuis le début de la guerre : les trois précédents, souscrits massivement, avaient épongé l'épargne populaire, alors que l'inflation (autre moyen de financer la guerre) dissuadait fortement les rentiers de prêter de l'argent à l'État. Les souscriptions furent très décevantes : la banque centrale lança à partir de l'automne 1916, deux fois par an, simultanément des bons du trésor à très court terme et à fort taux, et d'autres à très long terme et à taux relativement réduit. L'inflation s'en trouva accentuée et l'Allemagne dut recourir en outre à des emprunts extérieurs. 
7) - "des gosses au monde" : les campagnes allemandes en faveur de la relance démographique et de la mobilisation des femmes dans les industries d'armement et dans les sections sanitaires de l'armée, n'étaient pas plus virulentes que celles des autres pays en guerre. Il semble que Paul manquait d'informations sur ce qu'il en était en métropole.


dimanche 5 juin 2016

Lettre du 06.06.1916

Concrétions de la grotte du Chiker (http://nature-extreme.forumactif.com/t964-photos-grotte-maroc)
Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 6 Juin 1916

Ma chère petite femme,

Ainsi que je te l’ai fait savoir hier par carte postale, je suis bien rentré à Taza, suant à grosses gouttes, c’est vrai, mais bien portant quand même malgré quelques 40° de chaleur. C’était une assez rude colonne dans laquelle notre Compagnie a été particulièrement éprouvée, car nous avons eu environ 10% de notre effectif blessé. Il est vrai que les blessures sont en partie légères et qu’un seul de mes camarades seulement est mort. Il est à espérer que tous les autres seront sauvés. C’est la journée du 29 Mai (1) qui a été si coûteuse pour nous, notre Compagnie ayant dû prendre à l’assaut un mamelon boisé et fortement accidenté, défendu fortement par les Marocains. Enfin, les bicots mis en fuite se sont rendus le lendemain et ont fait leur soumission. Quelques jours plus tard c’était une autre aile de notre colonne qui a été fortement engagée : il y a eu des pertes dans presque toutes les unités, mais 5 ou 6 tribus marocaines se sont soumises. Une seule fraction a quitté le pays pour se réfugier chez des voisins dans la zone espagnole (2). Nous avons parcouru des paysages de toute beauté : un jour nous étions campés à côté d’une grotte immense (3) dont l’entrée était haute d’au moins 100 m. Cette grotte était traversée par une rivière et on pouvait y pénétrer à plus de 2000 m. Elle contenait du Tropstein (4) d’une blancheur immaculée, des colonnes descendant du plafond et d’autres montant du sol (Stalactites et Stalagmites) formées souvent de dentelles très fines. Pour nous orienter, nous brûlions de temps à autre des journaux, et les flammes provoquaient des effets curieux sur le Tropstein et dans l’eau, je dirais presque plus pittoresques que les ampoules électriques colorées de Rubeland (5)... Le terrain est cultivé presque partout et le blé, l’orge, l’avoine et même le seigle (ce dernier dans les montagnes) étaient mûrs. La moisson avait commencé déjà et c’est probablement cette raison qui a amené les bicots à la soumission, car dans le cas contraire ils auraient tout perdu. Malheureusement, les nuits étaient toujours mouvementées et malgré une bonne couche de paille sous les reins on ne pouvait guère dormir, car 11 fois sur les 13 notre bivouac était visé par des coups de fusil, quelquefois assez nourris, auxquels nous répondions naturellement. Là aussi nous avons eu quelques blessés ... Il paraît que nous allons repartir lundi prochain 12 cour., mais d’un autre côté (6), pour construire un nouveau poste destiné à protéger la ligne Taza-Fez actuellement en construction. Je t’écrirai dès que je serai exactement fixé.
Je te retourne ci-inclus la circulaire du CNEP et suis d’accord à ce que tu fasses l’opération. Si je me rappelle bien, il reste en dehors de la Rente Espagnole encore 1500 Frs de l’emprunt 1914 de la République d’Argentine - mais pas autre chose ? Il est vrai que l’Argentin n’est marqué que 88% alors que nous l’avons payé 96,50, mais il ne faut pas oublier qu’au lieu des prix de la liste on peut se faire payer le plus haut cours du semestre précédant l’achat éventuel par l’Etat. Au surplus, si celui-ci a un grand intérêt aux titres espagnols, il l’a bien moins pour les Argentins ... Enfin les 25% d’augmentation pour les intérêts sont appréciables ... Tu peux donc, si tu veux, prêter l’Espagnol seul ou l’Argentin avec. La Banque sait l’affaire du séq. comme tu le supposes bien ; ce serait donc à elle de s’adresser à lui si toutefois elle le juge opportun !
Je t’écrirai demain plus longuement au sujet de tes autres demandes, étant encore très fatigué (7).

                                                Ton Paul


Notes (François Beautier)
1) - "29 mai 1916" : ce jour est effectivement retenu comme celui d'une bataille de 17 heures, dite de Djenan Mechbeur, contre les Beni Bou Yala et les Branes dès l'entrée du Groupe mobile de Taza sur leur territoire. Les rebelles ne s'enfuirent qu'après l'intervention des sections de mitrailleuses puis de l'artillerie avec ses canons de montagne de 65 et 75 mm. La bataille coûta la mise hors combat d'une dizaine de Légionnaires. Paul a participé à ce combat (son livret militaire le mentionne), cependant il ne le dit pas à Marthe.
2) - "zone espagnole" : au nord du Rif. Les rebelles marocains s'acharnent à maintenir la liaison nord-sud entre les tribus du Moyen Atlas et celles du Rif, de part et d'autre du "couloir de Taza" que suit l'oued Innaouen.
3) - "grotte immense" : la description du cadre et des particularités de cette grotte indique sans équivoque qu'il s'agit de la plus grande des grottes du Chiker, dans le Djebel Tazzeka qui domine le couloir de Taza en faisant avancer le Moyen Atlas vers le Rif. Ceci signifie que le Groupe mobile de Paul est parti de Taza vers le sud pour contourner le col de Touahar et rejoindre le couloir de l'oued Innaouen par Sidi Abdallah des Rhiata. 
4) - "Tropstein" : en fait "Tropfstein", terme allemand désignant les concrétions de calcite (stalactites et stalagmites).
5) - "Rubeland" : Paul a parlé des célèbres grottes allemandes de Rübeland dans sa lettre du 9 mai 1916.
6) - "d'un autre côté" : vraisemblablement par le nord du "Couloir de Taza" pour protéger la ligne ferroviaire dans le secteur de Sidi Abdallah des Rhiata.

7) - "très fatigué" : Paul est aussi sous-informé, n'ayant pas eu accès à la presse pendant sa "colonne". Sinon il aurait évoqué la "Bataille navale du Jutland" (ou "du Skagerrak" pour les Allemands), gagnée à fortes pertes par les Britanniques au soir du 31 mai 1916, et les combats acharnés des troupes coloniales françaises du Maroc pour la reprise du Fort de Vaux qui résiste depuis le 2 juin dans le secteur de Verdun...