Affichage des articles dont le libellé est Rhiatas. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Rhiatas. Afficher tous les articles

vendredi 15 juin 2018

Lettre du 16.06.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

El Hammam, le 16 Juin 1918

Ma Chérie,

Comme il n’y a pas encore eu de départ de courrier, j’ai retenu ma lettre du 13 et vais mettre la présente dans la même enveloppe. Car la crise du papier et des enveloppes commence à se faire sentir chez nous : il faut espérer qu’un convoi de ravitaillement (1) arrive avant le 14 Juillet tout au moins et je pense que le Groupe Mobile qui doit rentrer de la région de Timavid (2) vers le 8/10 Juillet viendra encore ici avant le 14. Voici que je commence, moi aussi, à compter avec toutes les fêtes comme la plupart des légionnaires de carrière. Ceux-ci ne parlent guère des mois et des saisons, mais prennent comme point de départ le premier de l’an, Pâques, Pentecôte, le 14 Juillet et la Noël ... 
C’est encore dimanche et le temps a l’air de vouloir se mettre à la pluie. Quelques partisans (3) qui, paraît-il, ont habité (4) autrefois ces parages, sont venus commencer la récolte de l’orge qui occupe toute la vallée et qui, en beaucoup d’endroits, est déjà mûr. Je constatais, non sans une certaine mélancolie, que c’est la quatrième fois que je vois ainsi mûrir le blé (5) au Maroc, et me demandais si c’était réellement la dernière. Mais les bicots Zaians (6), qui, sans doute, avaient compté couper eux-même l’orge, fût-ce la nuit comme les Rhiatas à Touahar (7), ont mal pris l’intervention des partisans et ont commencé à tirer sur eux sans du reste faire du mal. A la suite de cette histoire notre projecteur promenait sa lumière presque toute cette nuit sur les champs pour nous permettre de voir si les Zaians n’étaient pas au travail (8). Comme j’étais de garde cette nuit, je pouvais observer l’effet curieux des jeux de lumière sur le paysage : c’est comme une gigantesque lanterne magique qui éclaire un grand rond à un millier de mètres de distance. Le village en ruine, les champs, les rochers et le bas de la forêt apparaissent très nettement, mais on ne voyait même pas la queue d’un chat. C’est bizarre, quand même, cette tranquillité extraordinaire !
La séparation des frères Wooloughan (9) m’étonne beaucoup et je suis surpris aussi que la vieille bonne (10) soit restée avec Lucien (11). Il est certain que tous deux ont gagné pas mal d’argent avec leur affaire de Bassens (12); par contre leur commerce de charbon etc. ne leur a presque rien rapporté depuis 2 à 3 ans (13).
Les Officiers et Sous-Officiers ont été beaucoup augmentés dernièrement ; actuellement il y a une proposition de loi (14) augmentant la solde des soldats d’environ 85 centimes par jour ; mais avant que cette loi, acceptée par la Sous-Commission de l’Armée, soit votée par la Chambre et surtout appliquée, la guerre pourra facilement se terminer. Il est vrai d’autre part qu’ici à El Hammam on n’a guère besoin d’argent ; moi personnellement je n’ai besoin de rien !
As-tu pu t’arranger avec Mr. Gaussens (15) pour le paiement de l’installation du gaz au 1° étage (16)? Et Mme Robin, lorsque tu l’as revue maintenant, n’avait-elle pas encore reçu une autre réponse de Me Palvadeau ? La chinoiserie de l’affranchissement a toujours été remarquable : notamment la carte postale qui, en France, coûtait le même port qu’une lettre et qui, envoyée dans la même ville en France, ou en Australie, ne changeait pas de timbre (17).
Je suis infiniment content que les enfants soient enfin rétablis et surtout que Melle Campana (18) ne prévoit pas de suites fâcheuses pour Georges.
Bon courage, ma chérie, pour l’évènement (19), et télégraphie-moi aussitôt si tu vas bien, mais surtout, s’il y avait un danger quelconque, ne me le cache pas, je t’en supplie.
Je t’embrasse, ainsi que les enfants, du fond du coeur.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « ravitaillement » : le poste avancé d’El Hammam est en fait pratiquement isolé du reste des forces françaises par les rebelles. 
2) - « Timavid » : comme souvent, Paul se satisfait d’une écriture phonétique, vraisemblablement parce que Marthe ne suivait pas sur des cartes d'état-major ses divers déplacements. Il s’agit ici du poste de Timahdite, situé sur le territoire de la tribu berbère des Beni M'guild, à 40 km à vol d’oiseau à l’est de El Hammam. Ce poste a été installé par la Légion en 1915 pour contrôler le carrefour entre la haute vallée du Guigou (qui file vers le nord-est) et la route de Meknès à Boudnib traversant du nord-ouest au sud-est le Moyen Atlas par les cols d’Ito, de Foum Kheneg et de Zab. Paul a évoqué ce site, près duquel il est passé lors d’une escorte de convoi, dans sa lettre du 4 décembre 1917, pour en signaler la haute altitude (le sommet qui le domine atteint 1940 m).
3) - « partisans » : ce mot qui désigne - depuis la Révolution russe et la Résistance au nazisme - les rebelles à l’ordre établi, désignait antérieurement les adeptes du pouvoir en place. Paul, qui occupe un fortin chargé d’imposer l’ordre du protectorat français, désigne ici les Marocains qui ne se rebellent (apparemment) pas. En fait, la rébellion avait besoin de se nourrir du travail des paysans, lesquels étaient poussés par les caïds - de gré ou de force - à les approvisionner, donc à cultiver la terre et à élever leurs troupeaux comme s’ils consentaient à se pacifier. 
4) - « habité » : il semble que la tribu berbère des Beni M'guild, originaire du Sahara, ait étendu depuis la fin du Moyen Age son territoire vers le nord depuis le Tafilalt (à plus de 200 km au sud) jusqu’au col d’Ito (à une quarantaine de km au nord). 
5) - « le blé » : compte tenu des régions où il est passé, Paul a pu voir au Maroc des récoles de céréales diverses (blé dur, orge, seigle, avoine… ) et d’une pseudo-céréale (le sarrasin). 
6) - « bicots Zaïans » : les Zayanes ne sont pas des Arabes (en argot xénophobe « Bicots ») mais des Berbères. On se demande ce qui poussait Paul à s’abaisser à une telle grossièreté d’analyse : l’usure de ses capacités intellectuelles dans un milieu bien peu favorable à la réflexion, ou le désir de se « couler » dans la masse en amalgamant et méprisant les rebelles ?
7) - « les Rhiatas à Touahar » : voir la lettre du 3 juin 1917, qui décrit les paysans rebelles de la tribu des Rhiatas travaillant de nuit leurs propres champs pour échapper aux tirs des Français. Cette fois, à El Hammam, Paul observe des partisans (paysans « pacifiés ») tentant d’empêcher des rebelles (peut-être de la même tribu) de récolter de nuit leurs propres champs pour se nourrir et/ou pour les contraindre à rejoindre la rébellion (notamment en ne livrant plus de vivres aux Français). Pour la seconde fois, Paul se garde donc bien de conclure à l’évidence que l’armée française menace de famine les Marocains qui lui résistent. Et de remarquer que la guerre qu'il mène n'a rien de grand, car elle n'est que coloniale.
Sur les intentions françaises au Maroc à ce moment-là voir le très intéressant article d'Augustin Bernard, daté de l'automne 1917: https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1917_num_26_144_4023
8) - « au travail » : il s’agit pour les Français (dont Paul) d’empêcher les rebelles nationalistes marocains de s’approvisionner en vivres provenant de leur propre pays, et du même coup, de conduire les « partisans » (peu ou prou soumis temporairement ou durablement au protectorat) à combattre effectivement et ouvertement la rébellion de leurs concitoyens. La Grande Guerre au Maroc n'est qu'une classique et sordide guerre coloniale qui pousse le peuple marocain à la guerre civile. Hubert Lyautey lui-même a témoigné, dans une lettre du 28 juin 1918 à son ami le général Maurice Pellé, de cette distinction fondamentale entre la Grande Guerre et la guerre coloniale que la France menait simultanément au Maroc, en lui écrivant : «Je ne vous parle pas du Maroc, c’est vraiment trop peu important dans l’ensemble des choses... ».
9) - « frères Wooloughan » : pour la première (et dernière) fois, Paul mentionne l’existence d’un frère de son ami et collègue professionnel américain. 
10) - « la vieille bonne » : vraisemblablement la domestique âgée des deux frères.
11) - « Lucien » : sans doute l’un des deux frères Wooloughan. 
12) - « Bassens » : port de la rive droite de la Gironde, en aval immédiat de Bordeaux, où Wooloughan menait ses affaires d’importation de charbon et de pétrole. Ce port était avant-guerre spécialisé dans l’exportation de vins et l’importation de combustibles. L’armée américaine s’y installa à partir de juillet 1917 et agrandit (et encombra) considérablement les quais et appontements.
13) - « depuis 2 ou 3 ans » : la guerre a fait grimper les tarifs (notamment du fait de la réduction des importations par voie maritime résultant de la guerre sous-marine) mais réduit les profits car les marges et les volumes ont chuté (la concurrence s’est tendue, les consommateurs ont restreint leurs achats et n’ont pas renouvelé leurs stocks).
14) - « proposition de loi » : débattue le 10 mai 1918, cette loi fut finalement votée le 19 décembre 1918, donc après l’armistice, comme le craignait Paul, encore une fois remarquablement capable de prédire l’avenir en en analysant les facteurs. 
15) - « Mr. Gaussens » : sous-locataire potentiel de Marthe. Paul l’a mentionné dans sa lettre du 1er juin 1918. 
16) - « gaz au 1er étage » : voir la lettre du 1er juin 1918. 
17) - « de timbre » : depuis le 1er janvier 1917, la très complexe grille des tarifs postaux français est très simplifiée, mais le prix des affranchissements est pratiquement doublé. Alors que les tarifs pour les colis variaient en fonction du poids et de la distance, le port d’une carte postale dite ordinaire était de 0,15 F quelle que soit la distance pourvu que le pays destinataire soit membre de la Convention internationale d’échange postal. Cependant, la « chinoiserie » signalée par Paul demeurait sensible, notamment par l’existence de plus de 60 définitions de types de courriers et, pour les destinations intérieures, la conservation de différences entre le port d’une carte postale de 5 mots au maximum (0,10 F) ou de plus de 5 mots (0,15 F, soit le même affranchissement qu’une lettre pesant jusqu’à 20 g à distribuer en France).
18) - «  Melle Campana » : médecin, ou infirmière, ou garde-malade, consulté par Marthe. 

19) - « l’événement » : l’accouchement, dont Paul est persuadé de l’imminence. 

dimanche 21 mai 2017

Lettre du 22.05.1917

Hangar pour les compagnies de grande navigation, dessin 1917
http://bordographe.com/2015/11/02/bordeaux-un-jour-utopies-cyprien-alfred-duprat/


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 22 Mai 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir en même temps tes lettres des 10 et 11 courant et te confirme les miennes des 18 et 19 (1).
Espérons que Me Crimail (2) se montrera un peu plus communicatif que son confrère Bonamy et surtout que ce dernier lui a remis le dossier complet, y compris l’original de notre contrat d’association et les autres pièces que tu avais laissées entre ses mains. Pour ce qui concerne ton attitude momentanée vis à vis de Mr. Penhoat, je crois t’avoir dit déjà que je me l’expliquais uniquement par ton amertume provoquée par les évènements (3) qui sont de nature à chavirer même une nature plus sereine que la tienne ! 
Je note aussi ton appréciation toujours sombre de l’avenir. Je partage certes ton avis que mon rôle, plus encore que celui des autres “absents” de la vie civile, sera difficile ; si je conserve néanmoins quelque espoir, c’est en me basant sur la conviction que mon activité a été utile à la plupart de mes clients. Ce n’est donc pas à leur gratitude que je compte faire appel, mais à leur mémoire uniquement, car dans les affaires ce sont surtout les bénéfices qui comptent ! Enfin, nous verrons bien, et comme je le disais déjà, l’idée de lever l’ancre et d’essayer “my chance” ailleurs m’a été assez familière depuis pas mal de temps déjà. Mais il serait illogique autant qu’inconséquent de ne s’appuyer que sur cette idée (4)
Le récit de ton pèlerinage aux Docks (5) me prouve que tu as quand même peu changé depuis que nous sommes mariés et cela, en dépit des apparences extérieures pendant les dernières années avant la guerre. Le plus grand mal dans cette guerre est fait par les journaux qui empoisonnent l’opinion publique à tel point que le retour à l’état normal sera très difficile à moins d’un bouleversement général et total. Si l’on reproche à bon nombre de journalistes de “bourrer le crâne” à leurs lecteurs, on pourrait, avec presque autant de raison, reprocher à ceux-ci de se “laisser bourrer le crâne” avec complaisance. L’explication de ce phénomène peu réjouissant est sans doute à chercher dans le fait que malgré 3 ans d’une guerre monstrueuse et d’efforts gigantesques, on n’a pas encore réussi à dégager les territoires envahis (6), et pris ainsi une revanche éclatante sur l’agresseur. Car par le fait que la vengeance n’est pas assurée, celui ou ceux qui la projettent deviennent de plus en plus aigris, ayant constamment l’objet sous les yeux et la blessure au flanc. En lisant ta lettre, je craignais même que tu n’eusses adressé la parole à l’un ou l’autre, dans ta curiosité de te rendre compte de la situation et des sentiments. Je suis content que tu aies su te retenir.
L’encombrement des Docks de Bordeaux ne doit donc plus être aussi grand puisque tu as constaté qu’un hangar de marchandises à proximité des quais ne sert pas à entreposer les marchandises ; de là même à conclure que la Société Commerciale (7) n’est pas surmenée d’affaires, il n’y a qu’un pas.
J’attends avec curiosité le résultat des démarches de W. (8) Je sais que la chose est très difficile, mais le parent de L. (9) est dans une situation telle que s’il voulait, il pourrait bien délivrer le certificat en question (10). J’étais avec lui à la Préfecture, où il fut reçu comme un “légume” (11)! Enfin, attendons. Je n’ai pas non plus une réponse du Colonel (12). Ou bien c’est l’opération de la colonne qui est la cause de ce retard, ou bien la réponse a été enlevée l’autre jour avec le courrier par les Rhiatas (13). De toutes façons j’attendrai la rentrée de la colonne pour exposer au besoin par écrit ma demande d’une enquête sérieuse.
D’après les dernières nouvelles de Russie, il est encore difficile de se rendre compte de la situation intérieure et des intentions de ce pays. Ce qu’il y a de certain, c’est que le désir de la Paix est tel en Russie que les Milionkoff (14), Broussiloff (15) et toute la série des “off” et des “ski” démissionnent les uns après les autres. Peut-être découvrira-t-on encore que la “main de l’Allemagne” après avoir étreint le tsar, continue toujours son oeuvre ... (16) Quant à moi, je ne puis pas croire que la Russie conclura une paix séparée, mais je m’imagine qu’elle exerce une forte pression sur les Alliés en faveur de la paix. Toutefois, le refus du gouvernement allemand de désigner nettement les buts de la guerre forme un gros obstacle aux négociations... (17)
J’attends avec la plus grande impatience ta réponse au sujet de ta situation financière. Me Crimail n’a-t-il pas demandé tout de suite une avance de fonds ?
Inclus une 2° feuille de l’aff. “Dém. de l’O.”  (18) en retour.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "des 18 et 19" : ces lettres n'ont pas été conservées. On peut imaginer que dans l'un de ces courriers Paul ait évoqué la grande nouvelle de la mi-mai, c'est-à-dire la démission du général Robert Nivelle de son poste de commandant en chef des armées françaises à la suite de l'échec sanglant de son offensive sur le Chemin des Dames, et son remplacement par le général Philippe Pétain, chargé en catastrophe de maîtriser l'épidémie de mutineries de soldats qui en avait résulté. 
2) - "Me Crimail" : sans doute le remplaçant de Maître Bonamy, que Paul avait chargé depuis décembre 1914 d'obtenir la levée du séquestre au tribunal de Nantes.
3) - "les événements" : les courriers conservés ne permettent pas de savoir de quoi il s'agit. Cependant Paul a déjà plusieurs fois évoqué l'attitude réservée voire méfiante de Marthe vis-à-vis de Penhoat, le troisième associé de la société L. Leconte.
4) - "cette idée": Paul caressait alors le projet d'émigrer vers les États-Unis, ce qui explique en partie le travail de Marthe pour apprendre l'anglais.
5) - "les Docks" : Marthe a vraisemblablement recherché pour Paul, parmi ses anciens clients et confrères établis sur les docks de Bordeaux, des témoins de loyauté, comme il en avait imaginé la possibilité dans sa lettre du 13 mai 1917.
6) - "territoires envahis" : effectivement, depuis le début avril 1917 le recul allemand à l'est de Bapaume s'est arrêté ; l'offensive du Chemin des Dames a échoué à la fin avril et est abandonnée depuis la mi-mai 1917 ; l'armée allemande occupe toujours l'essentiel de la Belgique ainsi qu'une grande partie du Nord et de l'Est de la France ; les anciens départements français de Moselle et d'Alsace sont toujours allemands... Aucune partie du territoire allemand n'a encore été envahie par les armées alliées. 
7) - "Société commerciale" : il s'agit vraisemblablement de la Société commerciale bordelaise de houilles et agglomérés de Bordeaux, dont Paul (au nom de la société L. Leconte) était l'un des partenaires. En 1919, cette entreprise bordelaise devint la Société générale de houilles et agglomérés et établit son siège à Paris.
8) - "W." : Woolougham, ami américain de Paul. 
9) - "L." : Leconte.
10) - "certificat en question" : certificat de loyauté.
11) - "un légume" : une personne importante, une "huile".
12) - "du Colonel" : le Lieutenant-Colonel Lucien Batbedat, commandant la colonne de Taza (à laquelle Paul, alors au Col de Touahar, ne participait pas) était à ce moment occupé à l'organisation des actions conjointes des Groupes mobiles de Fès, Taza et Msoun contre les rebelles d'Abdelmalek.
13) - "les Rhiatas" : tribu rebelle berbère qui revendique le contrôle du couloir de l'oued Innaouen depuis le col de Touahar (où se trouve alors Paul) jusqu'à Taza (où se trouve le commandant du régiment de Paul), et qui participe aux attaques des places fortes françaises formant passage entre le Rif (où s'est replié Abdelmalek) et le Moyen Atlas.
14) - "Milionkoff" : le Professeur d’Histoire Pavel Milioukoff (on écrit aujourd'hui "Milioukov") était l'un des chefs et députés du parti constitutionnel-démocrate (“cadet”) russe à la Douma depuis 1905. Connu pour son inclination monarchique et son refus de tout compromis avec les révolutionnaires (les minoritaires bolchéviques), il avait été appelé au premier gouvernement provisoire du prince Gueorgi Lvov en tant que Ministre des Affaires étrangères (Alexandre Kérenski y était ministre de la Justice). Intensément pris à parti par les pacifistes et les antitsaristes il en démissionna le 15 mai 1917. Alexandre Kérenski, libéral et républicain, devenu premier ministre en juillet 1917, ne lui donna évidemment aucun poste ministériel. Milioukov réapparut sur la scène politique au début septembre 1917 en tant que membre actif du putsch (raté) du général Kornilov contre Kérenski.
15) - "Broussiloff" : le général tsariste Alexeï Broussiloff (aujourd'hui "Broussilov"), qui avait été nommé par le gouvernement provisoire Commandant en chef des armées russes et avait acquis une grande renommée lors des avancées victorieuses de la campagne en Galicie de juin 1916, était considéré par les soldats comme un "boucher" et par le peuple comme la main armée de Kérenski (lequel voulait maintenir la Russie en guerre parmi les Alliés). Au contraire de ce qu'en dit Paul, Broussilov ne démissionna pas en mai 1917. Cependant - à la suite de l'échec de sa seconde offensive massive en Galicie en juillet 1917 - il perdit le commandement des armées (remis en août 1917 au général belliciste Lvar Kornilov). Devenu opportunément bolchévique en 1920, il reprit du service au sein de l'armée (devenue révolutionnaire) avant de prendre sa retraite en 1924. Dénoncé en 1929 comme antibolchévique, il disparut de l'Histoire officielle. Il ne la réintégra qu'en 1956, à la faveur de la déstalinisation.
16) - "son œuvre" : la thèse d'un soutien intéressé de l'Allemagne à Lénine et aux bolchéviques est amplement étayée par les faits (dont le plus célèbre est celui du "wagon plombé" qui permit à Lénine et à une trentaine de ses compagnons de passer de Suisse en Russie en avril 1917). Pour autant, la thèse d'une corruption des membres du gouvernement du tsar puis du gouvernement provisoire russe par l'Allemagne, pour affaiblir le parti des bellicistes, voire précipiter la prise du pouvoir par les bolchéviques, afin d'aboutir au plus vite à la signature d'une paix séparée germano-russe permettant au Reich de concentrer toutes ses forces sur le front occidental renforcé par l'entrée en guerre des USA, est largement crédible, mais jusqu'à maintenant faiblement documentée. Paul indique ici qu'elle était formulée par la presse dès cette époque.
17) - "négociations" : ce refus de l'Allemagne de préciser ses buts de guerre en réponse à l'enquête du Président Wilson, remonte au 26 décembre 1916. Le 31 janvier 1917 l'Allemagne exposa que la reconnaissance de sa politique d'annexion par les Alliés constituait un préalable à toute négociation de paix, ce qui conduisit les USA a rompre les relations diplomatiques avec elle le 3 février, puis à lui déclarer officiellement la guerre le 6 avril. 

18) - "l'aff. Dém. de l'O." : le journal "La démocratie de l'Ouest", édité à Saint-Nazaire, avait publié en février 1915 un article dénonçant le bureau de Paul à Bordeaux comme étant une officine allemande. Il semble que Paul ait toujours pensé que son associé L. Leconte était à l'origine de cette affaire, par laquelle il expliquait - du moins jusqu'à la mi-mai (voir sa lettre du 13) - le refus de sa demande de permission militaire. 

mercredi 16 novembre 2016

Lettre des 16-17.11.1916

Document Delcampe


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Touahar, le 16 Novbre 1916 

Ma chérie,

Faisant suite à ma lettre du 14/15, je vais te donner aujourd’hui des renseignements aussi détaillés que possible sur le patelin grâce auquel nous n’avons pu nous déshabiller pour nous doucher depuis bientôt 3 mois. Le col de Touahar est situé à une vingtaine de kilomètres au O.S.O. de Taza, surplombant la vallée de l’Inaouen (1) à l’endroit même où ce fleuve traverse la montagne. Nous avons donc en suivant l’Inaouen d’abord le camp de Bab Mezzouka (2) (à environ 7 km) ensuite le blockhaus Eckdal (autrefois Filels) et Taza. C’est cette route que suivra le chemin de fer Fez-Taza-Fez en tournant à Touahar pour passer ensuite à Koudiat El Biat (3), Matmatta (4) et Fez (5). Le poste de Touahar avec un blockhaus (à 600 m du poste) se trouve sur une hauteur au nord du village du même nom, village détruit par le Général Gouraud (6) en 1914 et une 2° fois en Juillet dernier par notre Compagnie. Il a été construit sur le territoire qui appartenait autrefois à la tribu des Tsouls (7), séparé par l’Inaouen de celui des Rhiatas (8), ces derniers toujours hostiles. Depuis la soumission des Tsouls par Gouraud (Juin 1914) les Rhiatas s’étaient emparé du terrain où nous campons maintenant et c’est à eux principalement que nous avons affaire. Tous les villages, jardins et cagnas (9) en face leur appartiennent et c’est eux que nous inquiétons depuis Taza jusqu’à Koudiat. C’est là que commence la tribu des Beni Ouarein (10), alliés des Rhiatas et insoumis comme eux - c’est chez ceux-là que nous étions en Mai-Juin-Juillet dernier sans obtenir leur soumission. Les Tsouls par contre - qui avaient été décimés par le Général Gouraud - sont devenus des partisans très fidèles et qui nous vendent beaucoup de denrées , notamment du bois pour la cuisine, des oeufs, du bétail en quantité, de la volaille, etc. etc. Dans les colonnes, il y a souvent quelques centaines d’entre eux avec nous, mais leur principal objet est de faire la razzia des villages pris par nous. Le pays autour de nous est plein de montagnes nues et arides. Il n’y a que quelques touffes de palmiers et par ci, par là, quelques groupes d’oliviers et de figuiers. D’un côté cependant, bien exposé aux Rhiatas, il y a des vignes, et on a risqué - au début de notre séjour - 100 fois de recevoir les balles des bicots pour attraper une grappe. De l’autre côté de l’Inaouen on observe souvent des rassemblements et nos canons et mitrailleuses tirent aussitôt dedans. Mais chaque fois que les ingénieurs et travailleurs du Chemin de Fer sortent pour tracer la voie, il y a du côté du village de Touahar des combats en règle. La semaine dernière encore, lors d’une de ces sorties, nous avons perdu deux sergents - on dirait presque que Touahar est fatal aux Sous-Offs car il y en a déjà 4 dans le petit cimetière (11)

le 17 Novbre 1916

Il y a une huitaine de jours, un officier de notre bataillon, resté avec la 23° Compagnie à Taza, est allé pendant la nuit avec 8 hommes, sur le Toucside (12), un haut pic qui surplombe Taza et d’où les Rhiatas nous observent. On dit aussi que c’est là que vont les déserteurs, trop nombreux hélas, de la Légion. Le Capitaine en question a planté un drapeau français sur ce pic et est revenu sain et sauf à Taza où il a distribué à ses hommes les 2000 Frs. que par son exploit il avait gagné à la suite d’un pari avec d’autres officiers. Or, hier, dans la nuit, notre section était de garde à la redoute de Touahar. J’avais fait déjà une heure de ma dernière faction lorsque, à 3 h du matin précise, j’entendais une formidable explosion et des coups de fusil venant de l’autre côté de la redoute dont j’étais séparé par plusieurs bâtiments. Je croyais d’abord qu’une de nos mines, placées du côté du puits, avait fait explosion, mais le matin venu, nous constations que, profitant de la nuit noire, les bicots étaient venus par un ravin jusqu’à côté de nos fils de fer où ils avaient placé 3 bombes dont une seule avait fait explosion, arrachant un piquet et cassant une vingtaine de fils du réseau, tout en creusant un trou dans la terre. Et tout près de là un drapeau allemand était fiché dans la terre avec une bande sur laquelle sans doute un des déserteurs avait écrit “Deutschland über alles” (13). Ce qui prouve qu’un Allemand peut rester patriote même après plusieurs années dans la Légion.
Suivant ta demande, je vais te donner également les détails de notre vie quotidienne ici ; je dis bien quotidienne, car nous travaillons même le dimanche. Le réveil est sonné depuis quelques jours à 6 h 30 ; on se lève, boit un quart de café, porte les fusils au faisceau (14) et commence le travail à 7 h. Comme il s’agit de constructions en pierres et briques, ce sont les maçons (c.à.d. ceux qui exerçaient ce métier dans le civil ou bien l’ont appris depuis) qui fonctionnent toute la journée. Nous autre nous faisons le mortier, le portons aux maçons ainsi que les pierres que nous déchargeons des charrettes ou des mulets. D’autres enfin font des travaux de terrassement avec pelle et pioche, cherchent des pierres de construction dans les cagnas bicotes (15), dans les champs ou dans la carrière. Le “Rompez” (16) est sonné à 10 h ; on rentre au camp, mange la soupe et trouve généralement quelques petites corvées à faire jusqu’à 11 h 30, 11 h 45. Après quoi on jouit d’un repos relatif jusqu’à la reprise du travail à 12 h 30. Même travail qu’au matin jusqu’à 17 h. Ensuite rapport (17) et soupe du soir. La garde de nuit commence à 18 h et on la prend en moyenne chaque 3° nuit pendant 2 1/2 hs. Chaque quatrième jour la Compagnie est de jour et occupe alors toutes les hauteurs et points importants des environs pour protéger le camp et les travailleurs. On reste alors toute la journée dehors, tiraille un peu et rentre le soir à 17 h 30. Ou bien on garde le troupeau (boeufs et moutons). Le dimanche après-midi on va laver dans de l’eau bien sale et on en profite aussi pour se laver le corps. Comme on est tous les jours dans la poussière et la saleté on est comme des nègres (18). Une compagnie de Sénégalais a dû être renvoyée à Taza il y a une huitaine parce que presque tous les hommes avaient attrapé la gale (19)
Somme toute, la vie ici est pleine de charme et d’agrément. La liberté du travail est pleinement assurée et si par hasard on ouvre le bec pour louer le régime, on attrape sans difficulté quelques corvées supplémentaires ou une punition. Mais à part cela on peut causer gentiment le soir sous la guitoune (20) et même évoquer de vieux souvenirs, ce qui est parfaitement permis. Hier matin même, en descendant de garde, nous entendîmes subitement un ronflement de moteur : on croyait d’abord que c’était celui de la T.S.F. mais bientôt on voyait pointer 5 aéroplanes dans le ciel bleu qui, venant de Fez, se dirigeaient sur Taza (21). Ils vont nous être très utiles lors de la prochaine colonne que nous ferons lorsque le poste ici sera terminé.
A nous, l’espace ! 
On dit que le Général Lyautey viendra ici dimanche prochain ce qui nous procurera quelques nouvelles distractions, car il y aura certainement une revue. Et dire que tout cela est gratuit !! (22)
Je t’embrasse bien, ainsi que les enfants.

Paul  



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Inaouen" : officiellement Innaouen.
2) - "Bab Mezzouka" : officiellement Bab Merzouka (mais les cartes Michelin écrivent "Bab Marzouka").
3) - "Koudiat, El Biat" : officiellement un seul site dénommé Koudiat el Biad.
4) - "Matmatta" : officiellement Matmata.
5) - "Fez" : officiellement Fès.
6) - "Gouraud" : Henri Gouraud, affecté au Maroc avec le grade de colonel en 1911, nommé général de brigade responsable de la région militaire de Fès puis commandant du Maroc occidental en 1914. Il fut affecté en métropole dès le début de la Grande guerre à la tête de la 10e division d'infanterie coloniale. En 1916-1917 il revint quelques mois au Maroc pour remplacer Lyautey nommé ministre de la guerre (entre décembre 1916 et mars 1917).
7) - "Tsouls" : l'usage est d'écrire "les Tsoul" (invariable).
8) - "Rhiatas" : il s'agit précisément - à l'aval (ouest) de Touahar - du clan des Beni M'Gara dont Paul a parlé dans ses lettres des 25 juillet et 23 octobre 1916. 
9) - "cagnas" : habitations pauvres et sommaires (le mot désignait aussi les abris simplement creusés des Poilus dans les tranchées). 
10) - "Beni Ouarein" : officiellement Beni Ouaraïn (invariable). La plus grande partie des clans de cette tribu a été pacifiée de force en janvier 1916. Paul parle des combats contre les rebelles dans ses lettres de juin 1916.
11) - "cimetière" : Paul a signalé la mort des 4 premiers hommes dans sa lettre du 3 septembre. Il semble que les deux nouveaux ne soient pas, eux non plus, des Légionnaires. L'un des serments des Légionnaires est de rapporter les corps de leurs collègues au cimetière du camp principal : il en était allé ainsi pour le Légionnaire mort en même temps que les quatre hommes signalés dans la lettre du 3 septembre 1916. 
12) - "Toucside" : il s'agit en fait du Djebel (Jbel) Toumzit, qui culmine à 1198 m. au sud-ouest de Taza. D'après ce que rapporte Paul, on pourrait penser que l'attaque du poste de Touahar fut organisée en représailles du raid - huit jours auparavant - des Français sur le Pic Toumzit. Or, le jour même de cette lettre (écrite au matin de l'attaque, le 17 novembre), deux journaux de marche, ceux du 14e Bataillon de Tirailleurs sénégalais, et du 8e Groupe d’artillerie de campagne d’Afrique, mentionnent l’ascension du Pic Toumzit, le 17 novembre 1916 comme une conquête. On peut donc penser que les Rhiatas qui attaquèrent Touahar fuyaient le secteur du Toumzit. Un poste fut d'ailleurs immédiatement établi au pied du Toumzit en direction de Taza.
13) -"Deutschland über alles" : "l'Allemagne au-dessus de tout" (ou "avant tout"). Paul prend le risque de se faire passer pour tel (Allemand demeuré patriote pro-allemand) en constatant ce fait sans s'en offusquer. 
14) - "faisceau" : assemblage en trépied des fusils de telle façon qu'ils se tiennent ensemble debout prêts à être saisis et utilisés.
15) - "bicotes" : Paul invente un féminin à ce mot d'argot qui signifie "arabe".
16) - "Rompez" : ordre signifiant "Rompez les rangs", c'est-à-dire "Dispersez vous".
17) - "rapport" : rassemblement de la section pour répondre aux questions des chefs (le rapport) et écouter les ordres de la soirée et du lendemain. 
18) - "(sale comme) des nègres" : Paul n'est ici pas très critique quant au racisme ordinaire. 
19) - "la gale" : affection contagieuse de la peau par un parasite qui y creuse des galeries. Paul pourrait relever que les Sénégalais qui attrapèrent la gale étaient plutôt des victimes que des responsables. 
20) - "la guitoune" : la tente. 

21) - "Taza" : une piste d'aviation a été établi par l'Armée à Taza depuis que la ville a été reprise en mai 1914. 
22) - Le ton général de cette lettre, pleine d'ironie mordante, montre Paul en  "pessimiste", comme il le dit dans sa lettre du 08.11. L'épuisante routine qu'il vient de décrire, l'approche de l'hiver, la guerre qui traîne en longueur, l'absence de perspective, même pour une permission, expliquent cet état d'esprit, sans parler des projets professionnels de Marthe, que bien évidemment, en dépit de ses affirmations dans la lettre précédente, il n'approuve pas. Il est à souhaiter que cette critique acerbe sera passée inaperçue des censeurs... 

vendredi 16 septembre 2016

Lettre du 17.09.1916

Portrait de Mme de Thèbes



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Au col de Touahar, le 17-9-16

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 7 courant, et comme, par un hasard miraculeux, nous sommes de repos aujourd’hui, dimanche, je vais pouvoir te répondre sans trop de retard. Ce qui importerait en effet beaucoup en ce moment, ce serait de connaître aussi exactement que possible l’état de nos finances dans la maison L. L. (1) et Cie, tout en sachant combien L. a porté sur le fameux compte d’assurance pour loyers et patentes à payer après la guerre, notamment à Anvers et Gand (2). Je viens donc d’écrire dans ce sens à Mr. Penhoat qui venait de m’écrire précisément à ce sujet. Je lui ai recommandé de remettre son affaire à Me Bonamy qui, étant ainsi l’avoué de nous deux, sera un tout petit peu plus empressé de nous tenir au courant, bien que je n’escompte pas la levée du séq. avant la fin de la guerre. 
Pour ce qui est de l’avenir, je n’ai point d’idée bien arrêtée. Nous demandons la dissolution seulement pour le cas où il y aurait perte de 1/4 du capital, comme je l’ai dit dans la lettre. Je ne crois toujours pas que L. en voyant que j’obtiendrai la naturalisation consente à se séparer de nous, de crainte que nous lui fassions la concurrence.
Qu’est-ce que Mme Penhoat a donc de si intéressant à faire avec Mme Malaret ; et M. (3) n’a-t-il rien raconté de l’état actuel des affaires du bureau de Bordeaux ? Ou de celles de Mr. Siret ?
D’après le dernier cri de guerre (4), nous resterions ici jusqu’en Octobre ce qui aurait au moins ceci de bon que nous ne marcherions pas en colonne. Mais la tiraillerie ne s’arrête pas non plus et il y a eu déjà plusieurs affaires assez sérieuses ici. Et le cimetière de Touahar s’agrandit ... Les bicots (5) s’ingénient à détruire les lavabos, abreuvoirs et sources aménagés par nous à quelques centaines de mètres du camp dans un ravin et le matin en descendant, nos hommes ont eu à recommencer le travail de la veille. Maintenant le Commandant fait tous les soirs braquer deux mitrailleuses sur ce ravin et à chaque instant de la nuit cela crache - ce qui n’est pas précisément fait pour laisser dormir les poilus. Enfin, on s’y habitue avec le temps et les bicots s’abstiennent de nous embêter là-bas.
Sur le front cela a l’air de marcher et je reste toujours persuadé qu’on en finira cette année. Te rappelles-tu la petite histoire qu’on racontait déjà lorsque nous étions à l’école ? Lors de la révolution de 1848 Guillaume I, régnant alors à la place de Frédéric-Guillaume IV comme prince régent, devait se réfugier en Angleterre où il vivait à Londres sous le nom de Muller en 1848/49 (6). Il y consultait une bonne femme, genre Mme de Thèbes (7), sur son avenir. Celle-ci lui prédisait qu’il serait empereur en alignant les chiffres de l’année comme suit :
            1849                            1871
                   1                                   1
                   8                                  8
                   4                                  7
                   9                                  1
Empereur en 1871     Mort en 1888
Elle ajoutait que comme il y avait 3 fois le chiffre 8 dans le 1888, il y aurait 3 empereurs de la dynastie des Hohenzollern et se servant de nouveau de ce chiffre 3 et de 1888, elle prédisait la fin de la dynastie de la façon suivante : 1888
           1
   8
   8
   8
     1916
Il ne peut donc pas faire le moindre doute que la maison Hohenzollern finira en 1916 (8)
Qu’il en soit ainsi !
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - "L.L" : Lucien Leconte, dont Paul est l'un des deux associés. 
2) - "Anvers et Gand" : ports où la maison Leconte possède des bureaux, des succursales ou des parts de sociétés de courtage maritime.
3) - M., Malaret : ancien employé de Paul au bureau de Bordeaux, de même que Mr. Siret, qui est aussi le neveu d'Hélène, l'employée de Marthe.
4) - "cri de guerre" : la rumeur circulant dans le régiment.
5) - "les bicots" : il s'agit précisément de rebelles de la tribu des Rhiatas. La redoute de Touahar où stationne le groupe de Paul domine le col et le village indigène de Touahar, ainsi que l'oued Innaouen qui coule beaucoup plus bas. 
6) - Le prince Guillaume (frère cadet de Frédéric-Guillaume IV) fut temporairement chassé du pouvoir et d'Allemagne par la Révolution libérale de 1848. 
7) - Madame de Thèbes, de son vrai nom Anne-Victorine Savigny (1845-1916) était une célèbre voyante et chiromancienne française. Elle passe pour avoir été consultée par Marcel Proust, qui parle d'elle dans La Recherche. 

8) - la maison de Hohenzollern finira en 1916" : tout l'exercice de numérologie qui précède sert à "fonder" cette prédiction dont Paul souhaite "qu'il en soit ainsi". Cependant la Maison de Hohenzollern ne s'est éteinte ni en 1916, selon ce calcul, ni en 1918 avec l'abdication de Guillaume II empereur d'Allemagne et roi de Prusse puisqu'il existe toujours des descendants qui prétendent à ces titres. Quant à Guillaume, il ne "sort pas de" la révolution libérale de 1848 puisqu'il devient prince-régent de Prusse en 1858 lorsque son frère aîné Frédéric-Guillaume IV, atteint d'une congestion cérébrale, devient incapable de régner. Cependant, la révolution de mars 1848 l'a chassé de Berlin alors qu'il était gouverneur de Poméranie et chef de plusieurs régiments militaires. Surnommé "Prince la mitraille" après qu'il ait fait tirer sur les manifestants, il vit son château incendié et dût se réfugier quelques temps en Angleterre (l'emploi d'un faux nom n'est guère crédible que pour rendre visite à une diseuse de bonne aventure puisque Guillaume de Hohenzollern était officiellement accueilli par la branche saxonne de sa famille en tant que petit-fils de la Reine Victoria alors au pouvoir), ce qui "justifie" la date de 1849. Il devint effectivement empereur d'Allemagne en 1871 et mourut en 1888...

lundi 27 juin 2016

Carte postale du 28.06.2016


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Bivouac de Arba de Tahla (1)
le 28/6 16

Chérie,

Je viens de recevoir tes lettres des 15, 16 & 18 courant et te confirme mes dernières 2 lettres. Je me porte toujours bien malgré une chaleur épouvantable. Nous restons ici jusqu’au 2 et descendons ensuite vers Coudiac (2); espérons que nous rentrerons à Taza pour le 14 Juillet. En ce qui concerne By (3) tu lui demanderas simplement sa note sur laquelle il devra tenir des 200 frs versés pour mon compte par L. Il me semble certain que ce montant couvrira bien les frais de sa facture. 
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul

30/6 Impossible de faire partir cette carte avant ce jour où je suis en convoi au Poste de Mat Matta (4) (5).



Notes (François Beautier)
1) - "Arba de Tahla" : en fait Arba de Tahala, bivouac en bordure occidentale du Djebel Tazzeka, un peu au sud de la vallée de l'Innaouen, en face de l'actuel lac de barrage Idriss 1er et de la ville de Sidi Abdallah des Rhiata.
2) - "Coudiac" : en fait Koudiat el Biad, poste militaire des 3ème et 6ème bataillons du 2ème Régiment étranger de la Légion, établi en mai 1914 comme poste provisoire par le général Gouraud pour protéger le passage entre Taza et Fès le long de l’oued Innaouen, situé un peu au sud de cet oued à l'aval du débouché de l'oued Amelil (actuel Amlil). Le général Baumgarten a fortifié ce poste en juin 1914 pour tenir les Rhiatas et les Beni Ouaraïn en respect. 
3) - "By." : Maître Bonamy, cette fois répudié par Marthe (donc déchu de son titre de "Maître" par Paul)
4) - "Mat Matta" : en fait Matmata, le poste le plus proche sur la vallée de l'Innaouen.
5) - Extrait de l'Historique Sommaire de la 2° batterie du 10° groupe d'Artillerie de Campagne d'Afrique:
Opérations de la 2ème Batterie contre les Beni Ouarrain (1916)
La 2ème Batterie prend part aux opérations du Groupe Mobile contre les Beni Ouarrain. Le 16 juin dans la région d’El Menzel, le Maréchal-des-logis GUGLIEMO est tué en assurant le ravitaillement de la batterie. La 2ème Section rentre à Fez après une série d’engagements peu importants.
Pendant ce temps, la 1ère Section occupe successivement les postes de Matmata et de Bou Knadel ; elle y reste jusqu’en septembre. http://tableaudhonneur.free.fr/10eGACA.pdf)