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lundi 21 mars 2016

Lettre du 22.03.1916

Vue de Bordeaux
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 22 Mars 1916

Ma chérie,

Je te confirme ma carte postale d’hier et viens de recevoir encore ta lettre du 15, après celle du 12 & le mandat-poste. Siret aussi bien que Baboureau (1) viennent de m’écrire une lettre que j’ai réexpédiée à Mr. Penhoat. Tes recherches semblent bien confirmer ce que j’avais répondu immédiatement à toi aussi bien qu’à Mr. P., à savoir que si Leconte a attrapé quelques affaires pour l’approvisionnement, ce seront tout au plus des affaires de transit ou de surveillance. Tu mets donc toute ton énergie pour débrouiller ces ténébreuses menées de mes concurrents et je dois reconnaître que tu es sous ce rapport aussi une bien meilleure collaboratrice que je n’aurais supposé ! Tirant maintenant les conclusions, je crois qu’il ne faut pas en exagérer les conséquences. Comme tu le dis déjà, le ton même de ces récriminations est tel qu’un homme sérieux en voit tout de suite le fond et la tendance. Au surplus, les Anglais surtout sont trop pratiques pour ne pas juger un homme sur son utilité plutôt que sur sa nationalité ! Il faut ajouter que je compte bien avoir marqué sur mon livret, en rentrant, 1/2 douzaine de combats auxquels j’ai participé, ce qui fermera encore le bec de certaines gens.
Revenons maintenant sur l’attitude et les agissements du Grand (2) hier. Tu trouveras peut-être étrange que je trouve sa manière de faire un peu naturelle. Mais n’oublie pas qu’il est mis, par mon cas, dans une situation assez difficile. En effet, les seules affaires importantes en ce moment sont celles pour l’approvisionnement militaire ou civil. Or, il est certain que pour ces affaires on aura exclusivement recours aux Français de France et cela expliquerait facilement les en-tête “L.L.”, mais à la condition que le Grand ne les cache pas à nous, ou du moins à Penhoat. Nous avons stipulé dans une de nos assemblées qu’aucun de nous ne pourrait faire partie d’une autre affaire sans le consentement des autres. Naturellement, les relations entre L. et P. sont depuis le début de la guerre tellement tendues que les deux se regardent comme chien et chat. Il faut donc attendre la fin de la guerre pour voir comment cela tournera. De toutes façon, je ne te cache point que si je pouvais complètement liquider ma situation, je n’en serais pas trop fâché. Je regrette seulement une fois de plus que je ne te puisse pas parler de vive voix des plans et des projets que j’ai échafaudés .. .
Siret ne m’a écrit que quelques lignes pour m’annoncer une lettre plus longue qui suivrait sous peu. Je suis content que Malaret ait trouvé du travail chez Sursot (3) et j’espère que S. (4) aussi finira par en trouver. A en juger par B. (5) les affaires seraient tout à fait mesquines à Bordeaux. Bab., à part sa vieille bronchite, se porte toujours bien et se trouve en Champagne. 
Je crois tout de même que tu vas un peu vite en disant qu’en 6 mois tu parleras aussi bien l’anglais que le français ! As-tu acheté le livre anglais dont tu me causes ? 
Merci d’avance pour le colis qui, j’espère, arrivera cette fois-ci en bon état. Car j’ai remarqué que les colis cousus en toile ne sont jamais ou très rarement endommagés. Inclus une coupure de la Petite Gironde qui te fera peut-être plaisir. Et si c’était vrai ???
Je finis cette lettre en te priant à mon tour de ne pas perdre courage si nous traversons en ce moment une période qui, au point de vue matériel, est la première mauvaise de notre vie. Tout cela se tassera, crois-moi, et nous verrons encore des “Leuchtende Tage” (6).
                                                Ton Paul


Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. Est-ce qu’Hélène est rétablie ?


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Siret et Baboureau étaient les employés de Paul au bureau de Bordeaux de la société Lucien Lecomte et Compagnie; ils ont été congédiés par Lecomte.
2) - "du Grand" : il s'agit d'un sobriquet désignant Leconte.
3) - "Sursot" : ?
4) - "S." : Siret
5) - "B." : Baboureau
6) - "Leuchtende Tage" : des "jours lumineux" (des jours heureux)


samedi 21 mars 2015

Lettre du 21.03.1915

État de l'occupation du Maroc en 1913. La bande grisée indique la limite extrême, à l'Est et à l'Ouest, de notre action militaire jusqu'à ce jour.--Entre les deux bandes, les régions du Moyen Atlas du Grand Atlas et du Petit Atlas sont encore insoumises.--Au Nord s'étend la zone espagnole. (Wikipédia)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Mars 1915

Chérie,

Voici juste le jour du Printemps que ta petite ...quette (1) me tombe, non sur la table, mais sur le plumard ! La pluie au moins a cessé de tomber et le temps est doux ; espérons qu’avec le changement de lune le temps restera beau, car ces averses ici détrempent toutes les routes et et on est quelquefois obligé de patauger dans des flaques de boue longues de plusieurs centaines de mètres ...
Je t’envoie ci-joint le certificat de présence au corps dont je t’avais parlé et que je te prie de mettre soigneusement de côté. Il pourra peut-être te servir vis-à-vis du Commissaire de Police ou du Séquestre pour prouver que je suis au Maroc et non plus dans un dépôt quelconque. Car mon livret porte simplement l’inscription que j’ai fait la campagne contre l’Allemagne à partir du 22 Août 1914 jusqu’au ...
 Leconte m’a écrit hier pour m’annoncer les résultats de Janvier qui se chiffrent à 1025 Frs de pertes, en mettant 1000 Frs à payer après la guerre pour loyer, patentes etc. des bureaux fermés et 250 Frs de prélèvement pour chacun de nous. Je lui accuse réception aujourd’hui même en glissant un gentil mot pour mon avocat qui a accepté les 200 Frs. pour mon compte et ne se donne même pas la peine de nous tenir au courant. Je vais écrire en même temps un mot à Penhoat.
J’ai lu avec intérêt tes idées sur l’Allemagne qui ont heureusement beaucoup changé depuis un an. Toutefois, avant de commencer de les imprégner à nos enfants, tu peux attendre la fin de la guerre. Du reste, Suzanne les apprendra vite à l’école de Caudéran si elle y va. Je vois avec plaisir les progrès énormes que les gosses font tous les jours ; ce n’est évidemment point utile que Georges se bourre le crâne avec de l’arithmétique. A son âge, il vaut mieux oublier aussi vite qu’apprendre. Et Alice a-t-elle changé extérieurement, notamment à la figure ?
Notre régime a un peu changé depuis que nous faisons partie de l’Armée d’occupation du Maroc Occidental (au lieu de l’Oriental) (2). Nous avons maintenant journellement 1/4 de vin et le dimanche même 1 orange comme dessert. J’ajoute des conserves de viande qu’on peut acheter maintenant à des prix très élevés, mais qui sont de bonne qualité : Corned beef, saucisse en boîte, Pâté de foie (espèce de Leverwurst) (3), Cassoulet et des oeufs. Car notre menu est assez monotone en comparaison avec la bonne cuisine de Caudéran : matin et soir une soupe (de semoule, nouilles ou riz) viande de boeuf ou mouton et légumes (macaronis, rarement avec du fromage, riz, nouilles ou haricots), 1/4 de vin, 1/4 de café, mais le vin seulement à midi.
Comme les marches et le travail sont assez durs, la graisse fond assez rapidement et tu me reverras bien plus svelte qu’au départ. Ce qui embête le plus les légionnaires, c’est qu’il est impossible de se procurer à Taza du vin, de la bière ou tout autre spiritueux. Car le plus grand plaisir du légionnaire c’est le “pinard” comme on appelle le vin. Il est donc tout naturel que dans les petites villes de l’Algérie ou du Maroc sa distraction principale est de se saouler copieusement ... Il n’est pas impossible que nous allons faire une colonne (4) au mois d’Avril et et que notre Compagnie s’installera alors dans un nouveau poste entre Taza et Fez, poste qui sera naturellement à construire par nous de toutes pièces. Je t’écrirai dès que je serai fixé. L’autre jour, il était question de nous envoyer en Egypte, protéger le Canal de Suez, mais il n’en a rien été malheureusement (5). Quelques Compagnies d’Algérie sont cependant parties pour la Turquie à ce qu’il paraît. Quant à notre avenir, je ne me fais pas de mauvais sang. Je suis d’abord convaincu que nous serons naturalisés, mais même si je devais pour des raisons quelconques quitter la France, je recevrais toujours mes 30 000 Frs. de la Maison si j’en sortais, sinon je continuerais à toucher ma quote-part. As-tu lu les lignes de la Petite Gironde de Mars 1871 (6)? Rappelle-toi que ce sera la même chose cette fois-ci, car en France on n’est pas vindicatif, surtout après la victoire et le temps guérit la plupart des maux.
Ne désespère donc pas : nous reverrons de meilleurs jours. Je n’aurai toujours rien à me reprocher, car je fais mon devoir comme un Français. Quelle est donc l’opinion du Dr Réjou à ce sujet ?
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.

                                               Paul

Notes (François Beautier)
1) - "...quette" : quelle première syllabe cache Paul dans cette allusion à l'intimité de son couple : li, chou, mi... ? 
2) - "Maroc occidental (au lieu de l'oriental)" : le 1er régiment étranger de la Légion (siège à Sidi Bel Abbès, en Algérie) auquel appartient Paul depuis son affectation au Maroc est passé depuis février sous le commandement du général Gouraud qui dirige depuis son quartier général à Fès l'ensemble des troupes d'occupation du Maroc occidental (son équivalent pour le Maroc oriental est le général Baumgarten dont le siège est à Oujda ; le général Lyautey, résident général au Maroc, supervise depuis Rabat l'ensemble des troupes d'occupation du Maroc). 
3) - "Leverwurst" : nom alsacien de la traditionnelle "leberwurst", saucisse de foie allemande, que Paul fait donc mine de ne pas connaître sous son nom allemand d'origine.
4) - "une colonne" : déplacement d'une partie d'un régiment pour effectuer une mission ponctuelle loin de son camp principal. 
5) - "malheureusement" : Paul s'impatiente vraisemblablement de l'enlisement qui fige les fronts et fait durer la guerre. 
6) - "Turquie" : "cependant" (comme dit Paul, qui y voit une raison d'espérer) des troupes coloniales sont à cette époque convoyées par mer vers la Turquie en vue de l'offensive terrestre sur les Dardanelles dont la préparation se traduit depuis le 18 mars par le pilonnage des positions ottomanes de Gallipoli par la flotte alliée. 
7) - "30 000 francs" : part investie par Paul dans le capital de la société L. Leconte et Cie.

8) - "Mars 1871" : Paul se réfère vraisemblablement à un article récent du quotidien bordelais "La Petite Gironde" (fondé en 1872) rappelant la décision du gouvernement Thiers prise en mars 1871 de lever les séquestres imposés au début de la Guerre de 1870 aux ressortissants prussiens (dont Allemands) établis en France. Il oublie de rappeler à Marthe que le nouveau Reich allemand, victorieux, dictait alors ses volontés au gouvernement français.