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jeudi 31 mai 2018

Lettre du 01.06.1918

Winston Churchill en 1905

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

El Hammam, le 1° Juin 1918

Ma Chérie,

Nous avons depuis hier la visite du Général de Division Lyautey, Commissaire Résident de France au Maroc, Commandant en Chef des T.G.M. (1), ancien Ministre de la Guerre, venu avec une brillante suite en six grosses et confortables automobiles par la nouvelle piste de Lias (2), voir les travaux du nouveau poste, y hisser le drapeau tricolore, et décerner des décorations. France - République - Drapeau - Honneur - Victoire - Félicitations, grand effort fourni - Encouragements, nouveaux efforts à fournir. Depuis 2 h 1/2 les troupes étaient massées sous un soleil de plomb ; à 5 h du soir les autos arrivaient en bas ; Sonneries “Au Champ” - Revue - Sonnerie “Au drapeau” - Ouvrez le ban - “Au nom du Président de la République et des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous nommons...” etc. etc. - Marseillaise - Concert. Oh, si l’on m’a envié ma modeste petite embuscade (3) d’agent de liaison qui me permet de rester pendant ces solennités à l’ombre de ma tour pointue, loin de la foule importune, loin du bruit (pour la suite consultez la chanson populaire si bien connue). Enfin, le Général nous alloue 2 quarts de pinard (4), ce qui met facilement tout le monde d’accord sur le cri à pousser, en l’occurrence “Vive Lyautey”!
J’ai reçu en même temps tes lettres des 13 et 16 Mai, une de Penhoat et une de Fried (5). Bien entendu, j’ai commencé par ta lettre du 16 qui, malgré tout, respire un peu de soleil et d’espoir. Est-ce que Mr. Gaussens (6) est revenu pour louer ? Je ne connais pas ce Monsieur qui, comme ingénieur des Arts et Métiers, n’était certainement pas bien connu à Bordeaux avant la guerre. De toutes façons, ce serait une bonne chose s’il prenait ferme pour 3 mois. Il est évident qu’au fond de Caudéran ou tout à fait à la campagne tu ne trouveras pas le gaz (7) et l’électricité à moins de prendre une villa (8). Du moment que les Pacifics  ont rapporté 2x417 Frs., l’Extérieur (9) environ 1250 Frs., Me Lanos doit disposer avec les intérêts de 834+1250+250 soit d’environ 2300 Frs., et il faut le pousser le plus souvent possible pour qu’il s’occupe du règlement. Je suis du reste persuadé que l’affaire de Nantes est aussi réglée ou à peu près à l’heure qu’il est, car autrement Me Palvadeau n’aurait pas répondu dans le sens indiqué à Mme Robin (10). Ce qui ne doit pas t’empêcher d’écrire quand même à Nantes dès que possible pour savoir à quoi t’en tenir.
Je ne puis pas me figurer que la santé de Georges soit ébranlée du moment qu’il est de bonne humeur et qu’il a bonne mine. Evidemment, les traces d’une pneumonie ne s’effacent pas si vite que cela, mais enfin cela doit passer complètement au courant de l’été. Est-ce que Suzi (11) est au moins complètement remise ? J’aurais bien voulu que la petite se remette complètement au Pont de la Maille (12), mais bien entendu ton isolement ne vaut rien, et sous ce rapport il vaut mieux qu’Hélène rentre. Sa soeur n’aurait-elle pas accepté de garder Ali (13) pendant une semaine ou deux contre une petite pension ? 
Penhoat me dit que sa famille habite hors de la Ville (14), presque à une heure de tramway. Lui-même, auxiliaire (15), a maintenant tellement à faire qu’il ne lui reste presque pas de temps pour s’occuper des affaires R. Array et Cie (16). Pour le moment, c’est Array qui est à Rouen, mais Gérard (17) doit venir lui-même sous peu. Jusqu’ici, ils n’auraient eu aucun succès, sauf en ce qui concerne les frais d’installation.
Tu auras lu que l’offensive a recommencé et cette fois dans le secteur le plus rapproché de Paris : Soissons et Noyon, sans parler de Reims (18). Et tu verras que les Allemands mettront tout en oeuvre pour amener une décision cet été ! Penhoat m’a adressé un numéro de l’Humanité (19), avec le texte complet du memorandum du Prince Lichnowski (20), ancien ambassadeur de l’Allemagne à Londres. On y sent souvent percer la rancune contre les gros bonnets (Chancelier, Empereur etc.) mais les passages les plus intéressants sont sans doute ceux qui rapportent son jugement (très favorable) et ses impressions sur les leaders anglais de l’époque, c.à.d. Sir Ed. Grey (21), Asquith (22), Churchill (23), Nicolson (24) et le roi Georges (25). L. (26) rend le gouvernement allemand responsable de la guerre et prévoit la démocratisation de l’Allemagne à la suite de la guerre. 
Tu ne m’as pas accusé réception de mes lettres des 19 et 21 Avril (27). Ne les as-tu pas reçues ? Comme je te le disais déjà, il est maintenant à peu près certain que la 24° Cie restera à E.H (28). Les bicots (29) ne nous embêtent plus beaucoup.
Mille baisers pour toi et les enfants.

Paul


Fried (30) va toujours bien et t’envoie le bonjour.


Notes (François Beautier)
1) - « T.G.M. » : Tirailleurs et Goumiers Marocains. Noter que l’abondance des majuscules attribuées par Paul au visiteur constitue un impeccable garde-à-vous épistolaire. La suite de la description de la visite du Résident général Hubert Lyautey pastiche avec humour les reportages officiels que Paul lit dans le Bulletin quotidien des armées.
2) - « Lias » : la Légion a établi une piste carrossable depuis Lias en direction d’Aguelmouss pour renforcer le front contre l’arrivée de rebelles du sud-est marocain entre Aïn Leuh et Mrirt.
3) - « embuscade » : « planque », emploi tranquille non exposé au danger. 
4) - « pinard » : le vin, dont deux quarts font un demi-litre, soit une belle ration.
5) - « Fried » : première mention de cette personne dont le courrier de Paul ne précise pas l’identité.
6) - « Mr. Gaussens » : nouveau sous-locataire potentiel de Marthe.
7) - « gaz » : Marthe occupe le 1er étage de la maison, mais le gaz n’est pas distribué à ce niveau (voir la lettre prochaine du 16 juin 1918). 
8) - « prendre une villa » : Marthe a sans doute exprimé le souhait de déménager aux marges de Caudéran ou à la campagne pour payer un moindre loyer. Paul lui fait remarquer qu’à moins de louer une villa urbaine (donc à loyer élevé), elle ne serait alimentée en banlieue ni en gaz ni en électricité.
9) - « L’Extérieur » : Paul parle de titres que son avocat Me Lanos a vraisemblablement vendus pour son compte. Les titres de « l’Extérieur » semblent être ceux de l’emprunt extérieur de l’État espagnol (dont Paul parlait en tant que « rente » dans son courrier du 6 juillet 1915, et qu’il déclarait souhaiter vendre dans sa lettre du 22 avril 1917) ; les deux « Pacifics » sont vraisemblablement deux obligations de l’Union Pacific Corporation, une société américaine travaillant dans le secteur ferroviaire aux U.S.A. (dans sa lettre du 6 juillet 1915, Paul demandait à Marthe si elle en avait reçu les récépissés).
10) - « Mme Robin » : Maître Palvadeau a vraisemblablement informé la logeuse de Marthe, Mme Robin, que la liquidation imminente de la société L. Leconte et la levée partielle du séquestre lui permettraient de régler bientôt pour le compte de Paul l’arriéré des loyers des Gusdorf.
11) - « Suzi » : autre surnom de Suzanne, née en 1909, fille aînée des Gusdorf, plus souvent dénommée Suzette par son père.
12) - « Pont de la Maille » : en fait « Pont de la Maye », quartier de la commune alors encore assez rurale de Villenave d’Ornon, qui constituait l’entrée sud de l’agglomération bordelaise. Il semble que Suzanne y ait passé quelques jours dans une institution (dispensaire, centre de convalescence, colonie de vacances ?) ou chez une famille amie. La lettre du 17 octobre 1918 mentionnera de nouveau ce lieu où Georges et Alice auraient à leur tour séjourné.
13) - « Ali » : Alice, seconde fille des Gusdorf, née en 1914. 
14) - « la ville » : il s’agit de Rouen, où Penhoat entreprend de fonder une société de courtage maritime. 
15) - « auxiliaire » : Penhoat est mobilisé à Paris, vraisemblablement dans un emploi de service où il n’est que subalterne (« auxiliaire »), ce qui lui laisse beaucoup de temps qu’il consacre à son projet de société de courtage à Rouen.
16) - « R. Array et Cie » : déjà mentionnée dans la lettre du 21 avril 1918, cette société semble avoir été sollicitée par Penhoat pour faire fonctionner (le temps de son absence pour cause de mobilisation) le bureau qu’il a loué à Rouen pour y installer dès sa démobilisation sa propre société de courtage. Il se peut aussi que cette société ait été en outre sollicitée pour participer au capital de celle de Penhoat.
17) - « Gérard » : déjà mentionné, ce futur gérant de la société de Penhoat tardait à s’installer dans le bureau de Rouen (voir la lettre du 19 mai 1918). 
18) - « Reims » : Paul évoque le déclenchement, le 27 mai 1918, du troisième volet de la Bataille du Kaiser, l’offensive Blücher-Yorck (dite par les Alliés Troisième bataille de l’Aisne). Les Allemands, alors à seulement 130 km de Paris, cherchent à attaquer la capitale à la fois par l’est en progressant vers Reims et Soissons, et par le nord, en direction de Noyon et Montdidier. Cette énorme offensive échouera sur l’Oise à la mi-juin, et sur l’Aisne à la mi-juillet. 
19) - « L’Humanité » : journal des socialistes français, fondé par Jean Jaurès en 1904.
20) - « Lichnowski » : d’origine très cosmopolite, le prince Karl von Lichnowsky (1860-1928) avait été ambassadeur de l’Allemagne à Londres de 1912 à 1914. En avril 1918, il publia en Allemagne « Ma mission à Londres, 1912-1914 », dont la presse alliée (notamment anglaise) publia de larges extraits (et non le « memorandum » en entier) parce que son auteur y dressait un tableau manichéen opposant les méchants et très sots responsables de l’empire allemand aux très bons et intelligents dirigeants britanniques. L’Humanité, qui reprit d’abord le résumé britannique, ne tarda pas à critiquer cette vision bourgeoise, non-marxiste, s’attachant plus au jeu des personnes qu’à la compétition des structures et à la lutte des classes. 
21) - « Sir Ed. Grey » : Edward Grey (1862-1933), vicomte de Fallodon, ministre des Affaires étrangères britanniques de 1905 à 1916. Paul en a dit du bien dans sa lettre du 5 novembre 1916.
22) - « Asquith » : Herbert Asquith (1852-1928), chef du gouvernement britannique de 1908 à 1916 et ministre de la Guerre de mars à août 1914. Paul en a dit du bien dans ses courriers des 21 avril 1916 et 12 avril 1917.
23) - « Churchill » : Winston Spencer-Churchill (1874-1965), premier lord de l’amirauté de 1911 à 1915, colonel commandant le 6e Bataillon des Fusiliers écossais en 1916, ministre de l’Armement en 1917 (il deviendra ministre de la Guerre en 1919). Paul, pour la première fois dans cette lettre, évoque ce personnage historique dont l’importance deviendra primordiale lors de la Seconde Guerre mondiale.
24) - « Nicolson » : Arthur Nicolson (1849-1928), baron Carnock, il fut sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères britanniques de 1910 à 1916. Paul en parle ici pour la première fois.
25) - « le roi Georges » : Georges V, né en 1865, couronné en 1910 souverain du Royaume-Uni et des Dominions et empereur des Indes, mort en 1936. Paul l’a évoqué dans son courrier du 4 janvier 1916. 
26) - « L. » : Lichnowsky.
27) - « 19 et 21 avril » : voir ces courriers à leurs dates respectives.
28) - « E.H. » : El Hammam.
29) - « les bicots » : mot d’argot désignant péjorativement les Arabes. Or les rebelles qui « embêtaient » (euphémisme rassurant pour Marthe) les Légionnaires au Maroc étaient des Berbères… Par ailleurs, s’il est vrai que depuis les dures journées des 17 et 18 mai derniers qui virent le Bataillon mixte de la subdivision de Meknès (formé des 22e, 23e et 24e Compagnies du 6e Bataillon du 1er Régiment étranger ; Paul appartenant à la 24e Cie), d’abord obligé de prendre d’assaut le site d’El Hammam puis de le protéger des attaques pratiquement suicidaires des rebelles berbères, la situation dans le secteur n’est toujours pas tranquille car des éclaireurs et des petits groupes d’attaque appartenant à la rébellion nationaliste ne cessent de tenter de déloger les Français du poste avancé d’El Hammam, qui bloque le projet d’une liaison entre les rebelles du Maroc occidental et ceux du sud-est du Maroc oriental. 
30)  - « Fried » : seconde et dernière mention de cette personne dont le courrier de Paul n’indique pas l’identité.


dimanche 31 décembre 2017

Lettre du 01.01.1918

Publicité, 1906


Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 1° Janvier 1917 (1)

Ma Chérie,

Arrivant hier, après 3 jours de marche, à Meknès, j’y ai trouvé tes lettres des 12-14-16-19 Décembre. Etait-ce la fatigue des 3 étapes, de la marche (2) très pénible et du brusque changement de climat (3) - toujours est-il que je suis resté un grand moment abasourdi et incapable de te répondre sur le coup. Je t’aurais dit aussi certainement quelque amertume en te répondant de suite, chose que je n’ai nullement l’intention de faire. Mais enfin pourquoi tant de détours et tant de subtilités pour distinguer entre tes affaires et les miennes, pourquoi me dire d’abord que tu ne crois pas que tu iras chez Me Lanos (4) puisque son attitude t’a froissée - ensuite que tu y iras la semaine prochaine et finalement que ta dignité s’y oppose ? Cela te donne-t-il réellement une telle satisfaction de me répéter une fois de plus que je n’ai pas réussi à régler notre affaire, ou plutôt “la mienne” ?
Enfin, laissons cela, car nécessairement cette discussion tournera à l’aigre-doux. Et pour te prouver que je me range complètement à ton avis, j’ai même l’idée d’écrire une lettre grossière à Me Lanos, une deuxième à Me Palvadeau (5) et 2 lettres ordurières aux 2 procureurs (6). De cette façon j’aurai de mon côté aussi le beau geste de l’homme digne et qui se moque du matérialisme. Mais quelle que soit ma décision, de grâce ne me parle plus jamais d’affaires comme de mon côté je m’abstiendrai rigoureusement. Tu n’as qu’à vendre (7) pour te procurer de l’argent et sans m’avertir - je m’en désintéresse complètement. Je vais aussi écrire à Penhoat de ne plus te parler des affaires et de communiquer avec moi s’il y avait quelque chose de particulier. Car avec son caractère il est même étonnant qu’il ne t’ait pas encore choquée ! Quant à Wooloughan, il aura, j’espère, assez de tact pour ne plus repasser et demander si tu as besoin de ses services.
Comme je te le disais déjà, la marche d’Aïn Leuh à Meknès était très pénible. Partis après une longue période de pluie et de neige, il faisait une boue épouvantable et les étapes sont longues et dures. Sur le plateau d’Ito (8), première étape, nous avons essuyé une tempête de neige et un froid glacial dont je me rappelle toujours. Heureusement nous étions logés cette nuit-là (du 29 au 30) dans des baraques sur de la paille et la place était si étroite que nous étions serrés les uns contre les autres de sorte que nous n’avons pas trop senti le froid. Mais les cuisiniers qui faisaient le repas dans la neige et la glace étaient à regretter  (9); aussi la soupe et le traditionnel riz au gras s’en ressentaient-ils fortement. Le lendemain matin, en partant pour El Hadjeb (10), on s’enfonçait dans la neige ou on pataugeait sur la glace avec un petit vent du Nord qui n’avait rien de caressant. Mais une fois descendus du haut plateau, c’était la boue, la sale boue collant aux brodequins qui devenaient peu à peu lourds comme du plomb. Le soir était encore très froid, et pour que nous n’ayons point des idées de dimanche, on nous faisait camper sous la petite guitoune hors du poste d’El Hadjeb. Bon Dieu qu’il faisait froid cette nuit du 30 au 31 ! Dans l’escouade nous avions obtenu (en le volant) un peu de foin et, par un coup de culot, quelques litres de vin à 80 cs (11) que nous fîmes chauffer pour tenir. Heureusement j’ai pu acheter en même temps aussi 1 1/2 livres de pain frais ce qui nous permit de faire la dernière étape El Hadjeb-Meknès (33 km) sans souffrir de la faim. Car nous avions tout juste une barre de chocolat Poulain (12) et un bout très mesquin de viande.
En descendant complètement dans la plaine de Meknès (13), le climat change et devient bien plus doux, mais aussi pluvieux en cette saison-ci. Et, comme conséquence, la boue règne en maître. Nous sommes arrivés sous une pluie fine et pénétrante et quant à moi j’étais mouillé jusqu’à la chemise. Nous sommes logés dans des baraques comme à Aïn Leuh, et le camp, planté de vieux oliviers, se trouve à 200 m de la gare. A côté se construit le nouveau quartier européen dont plusieurs très belles maisons sont déjà terminées. Ce qui est le plus appréciable c’est la présence au camp de lavabos et douches - ces dernières à l’eau tièdes - et gratuites. Un grand souk avec des cantines (14) se trouve à 50 m de nos baraquements.
Je te laisse pour le moment, ayant encore toute mon autre correspondance (15) à faire, et continuerai demain. 
Mes meilleurs voeux et baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « 1917 » : en fait 1918.
2) - « marche » : Paul vient de parcourir à pied les 90 km de route entre Aïn Leuh et Meknès.
3) - « climat » : Aïn Leuh, en montagne, à plus de 1500 m d’altitude, est habituellement enneigé de novembre à mars alors que Meknès, à 550 m, ne connaît guère qu'en janvier des températures négatives.
4) - « Me Lanos » : avocat à Bordeaux, il est chargé par les Gusdorf (et donc par Paul, chef de famille) de soustraire du séquestre une partie de leurs biens afin de permettre à Marthe et aux enfants de vivre décemment. Ce n’est pour le moment toujours pas le cas puisque depuis octobre 1917 Marthe se trouve réduite à sous-louer une partie de son logement pour subvenir aux besoins de la famille (voir la lettre du 28 octobre 1917).
5) - « Me Palvadeau » : cet avocat à Nantes est chargé par Paul d’obtenir la levée du séquestre sur sa part des actifs et bénéfices dans la société Leconte (levée sinon totale, du moins partielle, voire mensualisée sous forme d’une pension versée à Marthe). 
6) - « 2 procureurs » : ceux des tribunaux de Nantes et de Bordeaux qui gèrent le séquestre des actifs et bénéfices de Paul dans la société Leconte (domiciliée à Nantes), et le séquestre des fonds et des titres des Gusdorf (habitant la juridiction de Bordeaux) déposés dans diverses agences bancaires de Bordeaux. Ces deux volets du séquestre qui frappe la famille ont été prononcés dès l’automne 1914 au titre de la loi du 2 août 1914 sur la saisie des biens des étrangers « ressortissants ennemis ».
7) - « vendre » : Marthe ne peut rien vendre légalement puisque les biens de la famille sont sous séquestre. Cependant elle peut gager ses bijoux (il semble qu’elle l’ait fait) ou faire vendre par des amis les titres au porteur (anonymes) que Paul a conservés dans son bureau professionnel (si elle parvient à y accéder) ou dans son habitation. Pour le moment, il semble que deux amis de Paul (Penhoat et Wooloughan) aient déjà servi d’intermédiaires dans ces ventes illégales.
8) - « Ito » : ce haut plateau en avant (à l’ouest) du versant montagnard du Moyen Atlas (sur le rebord duquel se situe le camp d’Aïn Leuh) affiche une altitude moyenne légèrement inférieure à 1500 m. Le site d’Ito contrôle d’ailleurs un col (le « Passage d’Ito ») à 1428 m d'altitude. 
9) - « à regretter » : les cuisiniers d’Aïn Leuh n’officient pas à Ito.
10) - « El Hadjeb » : cette ville (actuelle El Hajeb) à un peu plus de 1000 m d’altitude marque la fin vers l’ouest du haut plateau d’Ito et le début du plateau de Meknès.
11) - « 80 cts » : 80 centimes, c’est alors le prix d’achat du litre de vin par l’intendance militaire, qui le revend habituellement au moins trois fois plus cher aux soldats. Paul et ses compagnons ont réussi, par un « coup de culot », qui était certainement plus ou moins un « coup de force », à se procurer du vin à prix coûtant.
12) - « Poulain » : Paul, fin connaisseur en matière de chocolat, préférait certainement le Menier (voir sa lettre du 30 octobre 1915) au Poulain, produit maintenant en grande quantité par l’entreprise (fondée en 1848) qui a multiplié par 6, entre 1914 et 1917, ses fabrications de barres individuelles emballées pour répondre aux commandes de l’Armée.
13) - « plaine de Meknès » : il s’agit précisément d’une haute plaine. 
14) - « cantines » : restaurants populaires à prix modiques installés dans l’enceinte du marché traditionnel (le souk). 

15) - « autre correspondance » : revenant à sa résolution de gérer lui-même les « affaires » concernant le séquestre, que Marthe considère comme étant celles de Paul, celui-ci ne l’informe plus de la destination et de la teneur des courriers qu’il envoie pour tenter de les régler. 

mardi 31 octobre 2017

Lettre du 01.11.1917

Le S/S Marsa

Cette lettre est la suite de celle de la veille et se trouvait dans la même enveloppe.


Jeudi, le 1° Novembre 1917

Nous sommes au large de Valence, le cap sur Carthagène (1), vers le Sud. On s’en aperçoit du reste, car la température a changé complètement ; le soleil s’est levé tout rouge vers 6 1/2 h et me chauffe agréablement. Je suis assis sur un radeau - dans lequel j’ai eu moins froid cette nuit - et je regarde la côte espagnole toute baignée de lumière. Des cargos, surtout anglais et tout armés, sortent du port ; quelques-uns sont drôlement peints, gris et noir (2), et au large d’innombrables voiliers qui font la pêche. Un train va au loin vers Barcelone par Tarragone (3), des maisons toutes blanches se dessinent dans des bouquets d’arbres. Ordre formel de ne pas quitter notre ceinture de sauvetage (dite “de sauvage”) ; si le corset vous rend les mouvements aussi difficiles, je comprends facilement que tu en sortes les baleines (4). Il y a aussi sur le navire une quarantaine d’hommes surveillés par les gendarmes parce que, n’ayant pas obtenu leurs 9 jours de prolongation, ils les ont pris d’office (5). Cette nuit à 11 1/2 h, lorsqu’une forte discussion entre ces détenus me réveillait pour une heure, je réfléchissais que si tu m’avais dit le 27 au matin (6) ou le 26 de rester, je serais resté sans autre réflexion et sans me préoccuper des suites... Seulement, tu étais encore bien plus anxieuse que moi de me savoir rendu à temps, et même à la gare, où nous avions encore une bonne demi-heure avant le départ du train, tu n’as pas voulu essayer seulement de me retenir un moment. Il est vrai que tout cela m’est venu cette nuit et non point sur le coup, et que ce n’est peut-être pas juste de te le reprocher ainsi ...
Je suis pourtant bien plus calme qu’hier ; le bon soleil et la qualité de tes provisions de bord (que je n’ai touchées qu’hier et sans lesquelles je crèverais facilement de faim) y sont sans doute pour quelque chose. Et je ne retire point la permission ou plutôt le consentement que j’ai donné de te chercher par ailleurs la satisfaction dernière que je n’ai pu te donner jusqu’ici, malgré toute ma bonne volonté incontestable (7). Mais je te prierai de me le faire savoir une fois l’histoire finie et je te jure de ne pas en faire état ...
As-tu eu des nouvelles de Me Lanos ou de Palvadeau (8)? Je pense fermement que cette affaire, ou plutôt les deux, seront réglées ce mois-ci et même dans sa première quinzaine. Cela me sortirait quand même un gros poids de te savoir tranquille sous ce rapport et à peu près à l’abri. Si Me Lanos paie avant l’autre, tu attendras tout de même le règlement de l’affaire Leconte avant de payer Mme Robin (9), mais tu adresseras Frs. 200 à Me Palvadeau et tu verseras 35 Frs. pour les bijoux (10)
Que fais-tu en ce moment ? (8 h du matin). Tu es probablement à table avec les enfants. A quoi penses-tu ? M’as-tu déjà écrit à Oran ou à Taza ? Pour ta gouverne, si tout va bien je serai demain soir à Bel Abbès, samedi à Oudjda et mardi soir ou mercredi à Taza, au Dépôt des Isolés. Peut-être bien, si le beau temps persiste, que je n’aurai que peu d’arrêt à Taza et qu’on m’expédiera par camion-auto (11) jusqu’à Fez. Je suis le seul de mon Régiment de Marche sur le bateau, mais il y a plusieurs hommes de la Musique de Bel Abbès (12) et pas mal de légionnaires du 3° Etranger (13).

le 1° Novembre à midi

Nous venons de croiser le S/S Marsa (14) venant d’Alger avec des permissionnaires, que de mouchoirs en l’air ! A tribord les côtes d’Espagne se déroulent, changeant d’aspect à chaque instant. A l’instant nous passons à 80 à 100 m d’une île toute taillée en roches. Quelques misérables pins y poussent quand même comme des mendiants et un soleil de plomb plonge le tout dans une mer de lumière qui fait mal aux yeux. 
Voilà presque 3 ans que nous perdons, séparés l’un de l’autre et impuissants de sortir de cet engrenage. Nous étions-nous réellement perdus avant la guerre au point que tu me le disais ? Je n’en avais point le sentiment aussi net ; j’avais gardé au contraire un souvenir très doux des dernières semaines passées à Bayonne (15). D’une promenade solitaire que nous fîmes sur la route de Pau le soir de la Toussaint, vers mi-Novembre, et de la fin de notre promenade lorsque nous descendions sur les rives de l’Adour (16). Et de cette promenade-là j’avais conservé précisément l’impression très nette que notre amour n’était point mort et que, malgré les leçons que le temps nous a données, nous serions prêts tous les deux à recommencer l’expérience dans les mêmes conditions. Mais nos chemins, à partir de notre mariage, n’ont pas été parallèles. Avons-nous abouti enfin sur le même point - nous sommes-nous rendu compte que notre bonheur est dans nous, que nous nous complétons mutuellement et que - une fois cette tourmente terminée - nous devrons le tenir en nous tenant réciproquement l’un l’autre ? Je te jure que c’est là que se concentrent toutes mes idées et que les heures passées maintenant avec toi sont les plus douces de ma vie. Si comme je l’espère toujours je me tire de cette fournaise, nous serons plus heureux qu’autrefois ... malgré le point vide (17) de ta vie que je ne puis combler. Il est bizarre que ce détail me reste toujours présent à l’esprit ; s’il occupe une aussi grande place dans le tien, tu ne dois pas te sentir bien heureuse.
Les soldats ici à bord sont certainement bien plus mal que les plus pauvres émigrants (18). On couche où l’on trouve quelques centimètres carrés et, pour se couvrir, on a une pauvre petite couverture toute usée. Comme nourriture, mieux vaut ne pas en parler du tout, car il est inimaginable qu’un homme puisse vivre avec ça. S’il n’y avait pas les 2 quarts de pinard, tout le monde se révolterait.

à 18 h

Nous approchons de Carthagène (19), d’où nous devrons piquer droit sur Oran. Les ombres qui se prolongeaient déjà démesurément couvrent peu à peu tout, car le soleil disparaît. Je ne cesse point de penser à toi, me disant que je vais compter les jours et les heures jusqu’à mon retour près de toi. Il m’est matériellement impossible de fixer mes idées quelque part ; je crois toujours sentir la douceur de ton corps, ton souffle qui se confond avec le mien et entendre ta bonne voix me disant quelques mots venant du fond de ton âme ... Serais-je réellement ensorcelé ? Je commence à le croire ...
A toi plus que jamais

                     ton Paul

Je n’ai pas écrit à Alice, vu que son anniversaire a été fêté déjà le 26 (20).




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « Valence, Carthagène » : grands ports de la côte méditerranéenne espagnole au sud du delta de l’Èbre. 
2) - « gris et noirs » : camouflés et armés, ces cargos - que Paul dit surtout anglais - s’approvisionnent en Espagne, pays neutre, en produits agricoles et miniers.
3) - « Barcelone et Tarragone » : les deux grands ports espagnols au nord du delta de l’Èbre.
4) - « baleines » : allusion aux arceaux (originellement faits à partir de fanons de baleines) des corsets de femmes.
5) - « ils les ont pris d’office » : ayant prolongé sans autorisation leur permission de 9 jours pour la rendre conforme au nouveau régime mis en œuvre à compter du 1er octobre 1917, ces soldats étaient passibles du Conseil de Guerre en tant que mutins ou déserteurs. Sauf exceptions, il semble que les autorités militaires aient préféré, face à l’adversité ambiante, ne pas donner suite. 
6) - « le 27 au matin » : date du départ de Paul de Caudéran.
7) - « bonne volonté incontestable » : Paul parle à mots couverts d’un problème conjugal déjà évoqué et auquel il propose de nouveau une solution remarquablement libérale : la libération sexuelle de sa femme, qu'il autorise à chercher hors mariage la satisfaction qu'il ne peut lui donner. 
8) - « Lanos, Palvadeau » : les avocats de Paul, dont il attend les règlements des deux affaires en cours, celle de la levée totale ou partielle du séquestre (Me Lanos), et celle de la participation aux bénéfices ou à la liquidation de la société Leconte (Me Palvadeau). 
9) - « Mme Robin » : la logeuse des Gusdorf, qui réclame le paiement des arriérés de loyers.
10) - « 35 Frs. pour les bijoux » : Marthe a vraisemblablement gagé ses bijoux en garantie d’un prêt (dont l’intérêt mensuel serait de 35 fr) pour faire face à ses dépenses en attendant le règlement des affaires en cours. 
11) - « camion-auto » : l’usage était plutôt de dénommer « auto-camion » les camions automobiles.
12) - « la musique de Bel-Abbès » : la fanfare militaire (ou clique), du siège de la Légion à Sidi Bel Abbès.
13) - « 3e Étranger » : 3e Régiment étranger d’infanterie de la Légion. Paul appartient au 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger.
14) - « S/S Marsa » : ce paquebot à vapeur (on disait alors « steamer ship ») appartenait à la Compagnie de navigation mixte depuis 1900 et était affecté à la ligne Alger-Port Vendres (il effectuait habituellement cette traversée en 22 heures).
15) - « Bayonne » : allusion nostalgique aux avant-derniers moments d'intimité du couple, en novembre 1914, alors que Paul, en cours d’instruction militaire à Bayonne, attendait son transfert au dépôt de la Légion à Lyon et que Marthe et les enfants, revenant d’Espagne, l’avaient rejoint en stationnant dans la ville pendant quelques jours. 
16) - « l’Adour » : le fleuve côtier qui relie Bayonne à l’océan.
17) - « le point vide » : nouvelle évocation pudique du problème conjugal évoqué plus haut dans cette lettre (voir la note « bonne volonté incontestable »).
18) - « émigrants » : allusion, par analogie de mode de transport, à la misère de la plupart des migrants européens vers le Nouveau Monde. 
19) - « Carthagène » : ce port espagnol juste au nord de celui d’Oran (Algérie) s’en trouve aussi au plus près, à moins de 250 km.

20) - « déjà le 26 » : l’anniversaire d’Alice se situant le 30 octobre, Paul l’a fêté la veille de quitter sa famille, le 26 octobre. Cette rationalité, ici exclusive de toute sentimentalité, traduit-elle un trait de caractère permanent ou la douleur de Paul d'être à nouveau éloigné de sa famille ?

samedi 21 mars 2015

Lettre du 21.03.1915

État de l'occupation du Maroc en 1913. La bande grisée indique la limite extrême, à l'Est et à l'Ouest, de notre action militaire jusqu'à ce jour.--Entre les deux bandes, les régions du Moyen Atlas du Grand Atlas et du Petit Atlas sont encore insoumises.--Au Nord s'étend la zone espagnole. (Wikipédia)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Mars 1915

Chérie,

Voici juste le jour du Printemps que ta petite ...quette (1) me tombe, non sur la table, mais sur le plumard ! La pluie au moins a cessé de tomber et le temps est doux ; espérons qu’avec le changement de lune le temps restera beau, car ces averses ici détrempent toutes les routes et et on est quelquefois obligé de patauger dans des flaques de boue longues de plusieurs centaines de mètres ...
Je t’envoie ci-joint le certificat de présence au corps dont je t’avais parlé et que je te prie de mettre soigneusement de côté. Il pourra peut-être te servir vis-à-vis du Commissaire de Police ou du Séquestre pour prouver que je suis au Maroc et non plus dans un dépôt quelconque. Car mon livret porte simplement l’inscription que j’ai fait la campagne contre l’Allemagne à partir du 22 Août 1914 jusqu’au ...
 Leconte m’a écrit hier pour m’annoncer les résultats de Janvier qui se chiffrent à 1025 Frs de pertes, en mettant 1000 Frs à payer après la guerre pour loyer, patentes etc. des bureaux fermés et 250 Frs de prélèvement pour chacun de nous. Je lui accuse réception aujourd’hui même en glissant un gentil mot pour mon avocat qui a accepté les 200 Frs. pour mon compte et ne se donne même pas la peine de nous tenir au courant. Je vais écrire en même temps un mot à Penhoat.
J’ai lu avec intérêt tes idées sur l’Allemagne qui ont heureusement beaucoup changé depuis un an. Toutefois, avant de commencer de les imprégner à nos enfants, tu peux attendre la fin de la guerre. Du reste, Suzanne les apprendra vite à l’école de Caudéran si elle y va. Je vois avec plaisir les progrès énormes que les gosses font tous les jours ; ce n’est évidemment point utile que Georges se bourre le crâne avec de l’arithmétique. A son âge, il vaut mieux oublier aussi vite qu’apprendre. Et Alice a-t-elle changé extérieurement, notamment à la figure ?
Notre régime a un peu changé depuis que nous faisons partie de l’Armée d’occupation du Maroc Occidental (au lieu de l’Oriental) (2). Nous avons maintenant journellement 1/4 de vin et le dimanche même 1 orange comme dessert. J’ajoute des conserves de viande qu’on peut acheter maintenant à des prix très élevés, mais qui sont de bonne qualité : Corned beef, saucisse en boîte, Pâté de foie (espèce de Leverwurst) (3), Cassoulet et des oeufs. Car notre menu est assez monotone en comparaison avec la bonne cuisine de Caudéran : matin et soir une soupe (de semoule, nouilles ou riz) viande de boeuf ou mouton et légumes (macaronis, rarement avec du fromage, riz, nouilles ou haricots), 1/4 de vin, 1/4 de café, mais le vin seulement à midi.
Comme les marches et le travail sont assez durs, la graisse fond assez rapidement et tu me reverras bien plus svelte qu’au départ. Ce qui embête le plus les légionnaires, c’est qu’il est impossible de se procurer à Taza du vin, de la bière ou tout autre spiritueux. Car le plus grand plaisir du légionnaire c’est le “pinard” comme on appelle le vin. Il est donc tout naturel que dans les petites villes de l’Algérie ou du Maroc sa distraction principale est de se saouler copieusement ... Il n’est pas impossible que nous allons faire une colonne (4) au mois d’Avril et et que notre Compagnie s’installera alors dans un nouveau poste entre Taza et Fez, poste qui sera naturellement à construire par nous de toutes pièces. Je t’écrirai dès que je serai fixé. L’autre jour, il était question de nous envoyer en Egypte, protéger le Canal de Suez, mais il n’en a rien été malheureusement (5). Quelques Compagnies d’Algérie sont cependant parties pour la Turquie à ce qu’il paraît. Quant à notre avenir, je ne me fais pas de mauvais sang. Je suis d’abord convaincu que nous serons naturalisés, mais même si je devais pour des raisons quelconques quitter la France, je recevrais toujours mes 30 000 Frs. de la Maison si j’en sortais, sinon je continuerais à toucher ma quote-part. As-tu lu les lignes de la Petite Gironde de Mars 1871 (6)? Rappelle-toi que ce sera la même chose cette fois-ci, car en France on n’est pas vindicatif, surtout après la victoire et le temps guérit la plupart des maux.
Ne désespère donc pas : nous reverrons de meilleurs jours. Je n’aurai toujours rien à me reprocher, car je fais mon devoir comme un Français. Quelle est donc l’opinion du Dr Réjou à ce sujet ?
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.

                                               Paul

Notes (François Beautier)
1) - "...quette" : quelle première syllabe cache Paul dans cette allusion à l'intimité de son couple : li, chou, mi... ? 
2) - "Maroc occidental (au lieu de l'oriental)" : le 1er régiment étranger de la Légion (siège à Sidi Bel Abbès, en Algérie) auquel appartient Paul depuis son affectation au Maroc est passé depuis février sous le commandement du général Gouraud qui dirige depuis son quartier général à Fès l'ensemble des troupes d'occupation du Maroc occidental (son équivalent pour le Maroc oriental est le général Baumgarten dont le siège est à Oujda ; le général Lyautey, résident général au Maroc, supervise depuis Rabat l'ensemble des troupes d'occupation du Maroc). 
3) - "Leverwurst" : nom alsacien de la traditionnelle "leberwurst", saucisse de foie allemande, que Paul fait donc mine de ne pas connaître sous son nom allemand d'origine.
4) - "une colonne" : déplacement d'une partie d'un régiment pour effectuer une mission ponctuelle loin de son camp principal. 
5) - "malheureusement" : Paul s'impatiente vraisemblablement de l'enlisement qui fige les fronts et fait durer la guerre. 
6) - "Turquie" : "cependant" (comme dit Paul, qui y voit une raison d'espérer) des troupes coloniales sont à cette époque convoyées par mer vers la Turquie en vue de l'offensive terrestre sur les Dardanelles dont la préparation se traduit depuis le 18 mars par le pilonnage des positions ottomanes de Gallipoli par la flotte alliée. 
7) - "30 000 francs" : part investie par Paul dans le capital de la société L. Leconte et Cie.

8) - "Mars 1871" : Paul se réfère vraisemblablement à un article récent du quotidien bordelais "La Petite Gironde" (fondé en 1872) rappelant la décision du gouvernement Thiers prise en mars 1871 de lever les séquestres imposés au début de la Guerre de 1870 aux ressortissants prussiens (dont Allemands) établis en France. Il oublie de rappeler à Marthe que le nouveau Reich allemand, victorieux, dictait alors ses volontés au gouvernement français.