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samedi 7 juillet 2018

Lettre du 08.07.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


El Hammam, le 8 Juillet 1918

J’ai essayé hier de t’écrire une lettre, mais j’ai préféré la détruire, car j’étais et je suis encore tout plein d’amertume à la suite du regrettable retard subi par ton télégramme (1). Voici 8, peut-être même 15 jours depuis que notre bébé est arrivé et je suis toujours sans nouvelle aucune. Et comme nous ne savons toujours pas quand il y aura convoi ou courrier, tu vois de là la belle perspective. As-tu bien supporté l’accouchement ? Es-tu au contraire malade ou souffrante ? Est-ce un garçon ? Une fille ? J’ai plusieurs fois voulu te télégraphier, mais comme j’aurais dû t’expliquer qu’il faut télégraphier à El Hammam etc. je me disais que ce serait encore 10 Frs. jetés par la fenêtre et au prix où en est le beurre ... (2)
Enfin, tu m’as fait attraper un cafard plus que réglementaire avec ton refus de réfléchir un peu au moment de rédiger ta dépêche (3)! Dieu sait pourtant que je n’avais point besoin de ce stimulant, car est-ce la solitude, l’isolement, le manque de distractions ou la grande chaleur, toujours est-il que nous commençons tous à devenir plus ou moins “dingos”, c.à.d. on attrape une sorte de spleen (4) qui se fait sentir pendant 5 à 15 minutes tous les jours. L’un commence à chanter d’une façon ridicule et violente une chanson sentimentale, un autre débite des bêtises ou des phrases tout à fait incohérentes, un troisième prend une hache et la balance contre le mur, enfin toutes sortes de variations plus ou moins agréables dans leurs manifestations ... Je ne sais pas si nous allons avoir encore un convoi ou tout au moins un courrier cette semaine, mais ce qu’il y a de certain, c’est que ce sera un triste 14 Juillet cette année-ci.
La Gazette de Lausanne (5) ainsi que le Populaire et paraît-il aussi l’Humanité (6) font prévoir que Mr. Briant (7), le prudent Aristide, l’homme par excellence des négociations, fera prochainement sa rentrée au Cabinet. Il paraîtrait que Clémenceau lui aurait proposé de rentrer dans son cabinet, mais Briant aurait refusé, “ayant son équipe déjà toute prête pour prendre la haute mer, avec une envolée de colombes ...” Je ne sais pas ce qu’il y a de fondé dans tout cela, car pour le moment Clémenceau semble toujours être l’homme du jour et de la situation, mais on a toujours vu des changements de ministre tellement subits que rien en somme n’est impossible sous ce rapport. Les communiqués ont recommencé à perdre tout intérêt, c’est encore le calme plat, mais qui doit sans doute être suivi d’une nouvelle offensive. 
Revenant sur tes communications de l’autre jour au sujet des frères Wooloughan (8), n’as-tu pas appris de quoi ils s’occupent maintenant ? Il est certain que l’affaire de Bassens leur a rapporté pas mal d’argent et ils en possédaient déjà auparavant. Mais je pense quand même qu’Edgar surtout continue à s’occuper des huiles, benzines etc., n’attendant qu’une occasion pour recommencer les affaires de charbon. En ce qui concerne son patriotisme ou plutôt son prétendu chauvinisme, je le crois sincère : mais comme beaucoup de braves gens, il n’est pas trop intransigeant. J’entendais l’autre jour une tirade au sujet de la paix : Mon coeur de Français saigne en pensant à une paix non victorieuse , mais l’homme d’affaire en moi se réjouit en perspective des affaires lucratives qui m’attendent là-bas ...
Je vais écrire tout à l’heure à Penhoat (9) avec lequel je suis un peu en retard. Je suis réellement curieux de voir quelle tournure prendra l’entreprise Gérard à Rouen. Si ces Messieurs (10) s’attendent à une réussite rapide, ils auront certainement des déceptions, à moins qu’il soit possible de s’interposer pour le compte des fournisseurs de combustibles à l’arrivée des chargements, chose qui me paraît assez problématique.
Comment vont les enfants et comment Suzanne a-t-elle accueilli l’arrivée du bébé ? Je suis vraiment sur les épines dans cette situation incertaine sur toi ; si je devais arriver demain en permission, tu passerais un mauvais quart d’heure pour ta négligence (11).
Meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.


Paul 


Notes (François Beautier 
1) - « télégramme » : Paul croit, à tort, que le télégramme de Marthe annonçant l’accouchement lui a été envoyé à une mauvaise adresse. 
2) - « le beurre » : l’expression déjà populaire « au prix où en est le beurre » évoquait l’inflation galopante en cette année 1918. Le gouvernement, impuissant à la juguler, se hâta de décréter le 30 juin 1918 l’ouverture d’une vaste enquête nationale, menée par les procureurs de la République, pour identifier les causes de la cherté de la vie !
3) - « ta dépêche » : ton télégramme. Paul, convaincu que la naissance a eu lieu, considère Marthe fautive du retard de son annonce...
4) - « le spleen » : ce mot a été mis à la mode par les quatre poèmes portant ce titre dans le recueil « Les fleurs du Mal » de Baudelaire. Cependant, ce mot qui évoque globalement le « mal de vivre » vient de l’Angleterre où il désigne précisément la rate, siège supposé des « humeurs noires » (d’où le mot français « mélancolie » qui désigne la phase la plus grave de la dépression nerveuse) et il fut employé en Allemagne avant même que Baudelaire, par ses poèmes, ne l’installe définitivement dans la langue française, en 1857. 
5) - « Gazette de Lausanne » : ce quotidien suisse francophone professant des idées libérales était renommé depuis ses origines en 1798 pour le sérieux de ses analyses et son progressisme modéré. Il est vraisemblable que Paul en ait lu des extraits cités par « Le Populaire », quotidien socialiste contestataire dont Paul appréciait le pacifisme internationaliste.
6) - « L’Humanité » : grand journal socialiste fondé par Jean Jaurès en 1904. Marthe, qui le lisait régulièrement, en envoyait à Paul des exemplaires et des articles. 
7) - « Briant » : en fait, Aristide Briand, renommé pour sa diplomatie patiente et délicate, supposément favorable à la paix, fut président du Conseil d’octobre 1915 à mars 1917, et ne fut pas sollicité pour le portefeuille des Affaires étrangères par son ennemi belliciste et jusqu’au-boutiste Georges Clemenceau, qui lui succéda en novembre 1917 à la tête du gouvernement puis s’y maintint fermement jusqu’en janvier 1920. L’idée que Briand pourrait ou devrait à l’été 1918 revenir au pouvoir traduit l’espérance des impatients de la paix (dont Paul) en un changement de politique opéré par le président Raymond Poincaré (hostile à Clemenceau mais obligé par la majorité de la Chambre à le nommer à la tête du gouvernement) et consistant à rappeler Briand à la présidence du Conseil. Il est très improbable que Clemenceau (« le Tigre », « le père La Victoire ») ait songé en 1917 à appeler Briand au ministère des Affaires étrangères de son second gouvernement alors qu’il avait toute confiance pour ce poste en Stephen Pichon (1857-1933), qui appartenait à sa famille (il avait épousé la nièce de Clemenceau) et au même Parti radical-socialiste, et qui avait déjà été titulaire de ce ministère dans le premier gouvernement Clemenceau, de 1906 à 1909, puis dans les deux gouvernements Briand de 1909 à 1911, puis en 1913 dans le gouvernement Louis Barthou (1862-1934).
8) - « frères Wooloughan » : depuis son courrier du 16 juin précédent, Paul parle non plus de « l’ami Wouloughan » mais « des frères Wooloughan » qui, apparemment, ne gèrent plus ensemble l’affaire de courtage de combustibles fondée par Edgar (mentionné pour la première fois ici par son prénom) sur le port de Bassens (agglomération de Bordeaux).
9) - « Penhoat » : troisième associé de la société Leconte, ami de Paul. Il apparaît que Penhoat aurait fondé à Rouen une entreprise du même genre, mais sans expérience ni marché sur ce port, dont le gérant (ou principal actionnaire) serait un certain Gérard, mentionné pour la première fois par Paul dans son courrier du 21 avril 1918. 
10) - « ces messieurs » : Penhoat et Gérard, ce dernier donnant son nom à l’entreprise qu’ils gèrent ensemble (Penhoat est à cette date toujours mobilisé).
11) - « négligence » : Paul, persuadé que la naissance du bébé a déjà eu lieu,  s’entête à reprocher à Marthe de ne pas l'avoir convenablement informé.


dimanche 29 janvier 2017

Lettre du 30.01.1917

Porte Bab Djemah, Taza
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 30 Janvier 1917

Ma chère petite femme,

Voici donc la troisième fois que je suis loin de toi le jour de ta fête (1) et s’il fait à Bordeaux le même temps qu’ici tu ne dois pas être de bien bonne humeur. Je suppose même, n’ayant eu de tes nouvelles depuis ta lettre du 17, que tu m’attendais encore aujourd’hui - en vain naturellement. Car, comme je te le disais déjà l’autre jour, même si je réussis à obtenir ma permission, je ne pourrai point partir d’ici avant le 13 Février vu que les demandes passent maintenant par Rabat. Ce qui semble certain, c’est que ma permission n’a été refusée ni par le Chef de Bataillon ni par le Colonel commandant notre régiment et celui commandant le Territoire de Taza et qu’elle a été donc transmise au Général Gouraud à Rabat duquel dépend le tout. Car d’autre permissions, transmises à peu près en même temps que la mienne, émanant de légionnaires de nationalités étrangères, sont revenues ces jours-ci comme étant refusées par le Colonel. Il reste donc, malgré tout, un peu d’espoir. Je compte seulement que tu as expédié mon mandat de façon à ce que, si je réussis, j’aurai quelques sous en poche en partant, car une fois la frontière marocaine franchie, je devrai me nourrir moi-même, recevant toutefois, en rentrant à Taza, une petite bonification (2) pour les jours de voyage.
Il est bien entendu que je t’ai écrit entre les 3 et 9 Janvier au moins 2 lettres ; les as-tu reçues entretemps, ainsi que celles des 26 et 29 Janvier ? Ta lettre du 26 Décembre, écrite en anglais, ne m’est point parvenue ; sans cela, je t’aurais répondu en anglais comme de coutume. Et mon colis de Taza, parti d’ici le 6 ou le 7 Décembre, est-il enfin arrivé ? Sinon, il faudra bien que je me décide à réclamer à la gare de Taza !
Depuis une huitaine de jours, nous avons ici un temps épouvantable : des pluies et une tempête qui cause des dégâts importants, tous les baraquements de la troupe étant faits par elle-même et en conséquence, pas trop solides. Dans la nuit de samedi à dimanche dernier (27 au 28 Janvier) je l’ai même échappé belle. Ce jour-là, le vent soufflait en ouragan et la pluie tombait à torrents. Comme la moitié de la Compagnie avait reçu une nouvelle piqûre anti-typhoïdique, (j’en ai déjà eu 14 et en aurai encore autant avec un peu de veine) et que presque tous les hommes avaient la fièvre à la suite de cette expérience (car ce n’est que cela : tous les ans on découvre un nouveau sérum et on l’essaie sur nous), l’autre moitié devait prendre la garde de la ville. Ce qui faisait que moi, qui ordinairement prends la faction au camp de la Cie (3), fus placé ce soir là à la porte de Bab Djemah (4) pour la nuit seulement. C’est une vieille porte qui perce le mur d’enceinte ; la sentinelle de nuit prend la faction du côté de la ville, surveille le mur et reçoit les rondes d’officiers et de sous-officiers qui passent plusieurs fois dans la nuit pour se rendre compte si tout va normalement. Pendant les 4 heures de faction, on est donc placé à côté d’une vieille tour de 6 à 7 m de hauteur, moitié en ruines et qu’on a laissée sans doute pour conserver ces vestiges antiques du vieux Taza, car la tour n’avait même plus de toit. Je me mettais donc, pour être un peu à l’abri de la tempête, contre un des murs extérieurs de cette tour, enveloppé de mon imperméable. L’eau descendait en torrents de toutes les ruelles débouchant à cet endroit et, pendant ma dernière faction (de 1 à 3 h du matin), la nuit était tellement noire qu’on ne pouvait pas voir à 3 pas. On se tient donc doublement sur ses gardes, tendant l’oreille pour écouter ce qu’on ne peut voir, mais la tempête était si violente qu’on ne distinguait rien. A 2 h 10 une ronde passe - dans l’eau jusqu’aux genoux. A 2 h 25 à peu près l’ouragan était à son comble ; je me pressais contre le mur pour pouvoir seulement rester debout. Tout d’un coup, je reçois successivement 2 petites pierres sur la tête. Je pense un moment qu’elles viennent du mur d’enceinte, lancées par un Marocain (5). Car ceux-ci emploient ce petit truc lorsqu’on est dehors dans la tranchée pour que la sentinelle se penche au-dehors, voir ce qu’il y a, et qu’elle soit de cette façon plus facile à atteindre par un coup de fusil. Mais comme un troisième caillou me touche au même endroit et que je me rends compte en outre que le mur d’enceinte est trop loin pour pouvoir lancer des pierres avec cette précision dans l’obscurité complète qui règne, je me disais que le dessus de la tour se désagrégeait. Au même moment je sens une secousse assez violente et j’ai juste le temps de me coller tout droit contre le mur, là où il s’appuie sur un petit rocher, lorsque toute la tour s’écroule avec un bruit de tonnerre et que je suis couvert de boue et de poussière. La tour avait cédé un peu plus haut que ma tête et tout le dessus était poussé par l’ouragan par-dessus ma tête couvrant une surface qui s’avançait jusqu’à 10 et 12 mètres. Le lendemain matin je voyais parmi les décombres des blocs de plus de 100 kg dont un seul aurait suffi pour m’écraser complètement. Enfin, et comme par miracle, je n’ai pas eu la moindre égratignure, mais j’avoue que je n’ai pas dormi une minute pendant le reste de la nuit ... Mon camarade qui venait me relever à 3 h tâtait dans la nuit, ne voyant plus la silhouette de la tour carrée. Finalement il m’appelait et je n’avais pas le temps de lui répondre qu’il tombait déjà par terre de toute sa longueur respectable, ayant heurté un des blocs disséminés sur la route. C’était une nuit effrayante et tout le pays a été fortement éprouvé. Pas mal de murs se sont écroulés à Taza, des toits enlevés, des marabouts détruits, des arbres déracinés ou brisés net.
J’ai suivi d’assez près les bruits menés autour de la Paix. Le seul fait que les journaux parlent déjà autant de la paix que de la guerre - sinon davantage - est à mon avis un signe que la paix approche assez rapidement. Les Alliés, dans leur note au Président Wilson, auraient pu être encore plus clairs, mais le fait qu’ils indiquent au moins grosso modo leurs conditions donne à leur réponse un avantage marqué sur celle des Empires Centraux (6). L’interview du Président Poincaré (7) laisse également percer qu’on est tout disposé à écouter pour traiter ensuite, si c’est possible, mais après avoir entendu les propositions détaillées des Allemands. Il est donc à prévoir que ceux-ci les présentent, et je reste persuadé que la différence entre les 2 partis ne sera point aussi énorme qu’on semble se l’imaginer. La création d’une Société des Nations (8) notamment doit avoir beaucoup d’intérêt pour l’Allemagne qui, se voyant détestée un peu partout, se dira que c’est le seul moyen de rentrer dans des relations à peu près correctes avec les autres pays qui, s’ils ont obtenu auparavant des avantages politiques,  ne pourront guère imposer une situation économique spéciale à une Allemagne faisant partie de la Société des Nations. Le gros obstacle réside dans la Constitution allemande, la dynastie des Hohenzollern (9) qui, prévoyant qu’on ne leur pardonnera pas cette aventure, essayeront tout pour avoir, au moins en apparence, une guerre “victorieuse”. Et je ne peux pas me figurer qu’ils se résignent au rôle des empereurs vraiment constitutionnels comme en Angleterre - n’ayant point le tempérament ni les traditions de se taire (10).
1000 baisers pour toi et les enfants.

Paul

Me voici déjà 2 ans au Maroc depuis le 27 courant. (11)



Notes (François Beautier)
1) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, le 30 janvier.
2) - "bonification" ; d'après ce qu'en dit Paul ce serait une bonification rétroactive, donc plutôt une indemnisation.
3) - "Cie" : compagnie.
4) - "Bab Djemah" : porte orientale de la vieille ville fortifiée de Taza, elle fait entrer la route venant d'Oujda jusqu'à la médina et à la mosquée principale Djemah el Kebir (bâtie au 12e siècle, comme les remparts et leurs tours). La porte correspondante à l'ouest (conduisant à Fès) est dénommée Bab er Rih.
5) - "un Marocain" : il semble que Paul ait décidé d'employer la majuscule et de renoncer aux surnoms dégradants pour désigner enfin correctement les vrais propriétaires du Maroc. Ce faisant il s'aligne sur la pratique de ses plus hauts chefs militaires, Lyautey et Gouraud, dont dépend le sort de sa demande de permission...
6) - "Empires centraux" : en réponse à la demande du Président Wilson du 18 décembre 1916 de préciser leurs buts de guerre et leurs conditions de paix, l'Allemagne et implicitement l'Autriche-Hongrie déclarèrent le 26 décembre rejeter la proposition de médiation américaine, puis lancèrent le 7 janvier 1917 la menace d'une guerre sous-marine totale, qu'ils mirent à exécution deux jours plus tard. Le lendemain de cette lettre, le 31 janvier, l'Allemagne exposa explicitement à Wilson qu'elle tenait à se doter de territoires nouveaux en Europe et en Afrique, ce qui rendait la paix impossible. Cette position était connue depuis longtemps. Mais la guerre sous-marine à outrance (dont la phase précédente avait provoqué la tragédie du Lusitania le 7 mai 1915) conduisit les États-Unis à rompre les relations diplomatiques avec l'Allemagne à compter du 3 février 1917 puis à lui déclarer officiellement la guerre le 6 avril 1917 (le Président Wilson en avait présenté la demande au Congrès quatre jours auparavant).
7) - "Poincaré" : Raymond Poincaré (1860-1934), républicain modéré fut Président de la République française de février 1913 à février 1920. Sa détermination à gagner la guerre trouva son expression dans la nomination de Georges Clémenceau ("le Tigre") à la Présidence du Conseil des Ministres en novembre 1917.
8) - "Société des nations" : voir la note "Président Wilson" de la lettre du 26 janvier 1917.
9) - "Hohenzollern" : dynastie royale et impériale vieille de 9 siècles dont le chef (c'est alors Guillaume II) est de droit empereur d'Allemagne et roi de Prusse. Du fait de sa constitution l'Allemagne est alors nécessairement impériale et sous la coupe de la Maison de Hohenzollern.
10) - "se taire" : si l'appréciation de l'entêtement de Guillaume II à conduire sa famille et son pays à la victoire est parfaitement crédible, Paul ne la mentionne qu'à titre de risque d'une défaillance de l'analyse qu'il vient de construire, laquelle conclut à l'imminence d'une paix négociée. Or, toutes les informations qu'il possède à cet instant devraient le conduire au contraire à dire à son épouse qu'une paix blanche est pratiquement impossible. En somme, tout ce qu'il dit sur la paix ne vise qu'à rassurer Marthe (un mensonge valant mieux, pour ce faire, qu'un silence).
11) - "le 27 courant" : Paul a envoyé sa dernière carte postale d'Algérie (de Sidi Bel Abbès) le 27 janvier 1915 en annonçant son départ le lendemain pour le Maroc. Sa première carte envoyée du Maroc (d'Oujda) est datée du 28.

mercredi 18 mai 2016

Lettre du 19.05.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 19 Mai 1916

Ma Chérie, 

Nous voilà depuis 24 heures sous les ordres directs du Résident Général au Maroc (1). C’est vers 16 hs 30 qu’il est arrivé hier soir de Fez ; depuis 15 hs nous étions sur le terrain à côté de la Gare où il y a eu une revue de presque toute la garnison de Taza sous un soleil d’Austerlitz (2). Le Général avec une grande suite arrivait avec 7 grandes automobiles comme un véritable souverain. Il doit avoir environ 70 ans (3), mais semble très vert pour son âge. Il monte à cheval comme un jockey et se faisait présenter tous les officiers présents. Comme il a l’oreille très dure, notre Colonel criait comme un sourd. Il y a eu remise des décorations : légion d’honneur, croix de guerre et médaille militaire, une bonne partie grâce à Abd el Malek (4)!
Le défilé durait jusque vers 19 hs ; l’aspect des spahis et goumiers faisant la charge dans leur costume pittoresque était vraiment beau, nous autres avons sué à grosses gouttes en rentrant à Taza : Au rapport on nous a récompensés aujourd’hui en nous apprenant que le Général Lyautey nous accordait, non une journée de repos comme on s’y attendait, mais la prime n° 2, soit 10 cs (2 sous) (5) par homme je crois !
Je t’ai déjà accusé réception par carte postale de tes lettres des 9 et 11 courant ainsi que du colis recommandé contenant 3 paires de chaussettes et 1 saucisson. Inclus la lettre de Me Bonamy en retour. Tes suppositions sont, je crois, exactes et comme toi je ne crois pas qu’on peut faire appel contre la décision du Président du Tribunal qui doit être souverain. Je te prierai donc, si toutefois tu le juges utile, de demander à Me B. comment le Président a motivé sa décision, à la condition qu’il l’a motivée ! Il ressort dans tous les cas des explications de Me B. que tu peux être sûre de recevoir régulièrement ta pension qui ne doit donc pas dépendre uniquement de la bonne volonté de Leconte. Tu peux, puisque Me Lanos t’y a invitée, lui faire voir la lettre de Bonamy et lui demander conseil. Je sais qu’au début le séq. avait exigé le placement de mon avoir en banque et Leconte m’écrivait que ce n’était qu’après d’innombrables démarches qu’il a pu éviter cela. Ce qu’il y a de certain, c’est que L. n’a pas besoin de fournir au séq. autant de renseignements que j’exigerais, moi ! Attendons maintenant si Mme Robin aura gain de cause, ce qui sous un rapport serait agréable. Du moins, qu’on lui paie l’année échue.
L’histoire de la 7° note américaine (6) semble en effet être terminée plus avantageusement que les précédentes (7). Reste à savoir si les Allemands s’en tiennent maintenant à leurs promesses ou bien s’ils les déclarent nulles sous prétexte que les Américains n’ont pas réussi à desserrer le blocus anglais. Ce qu’il y a de remarquable dans la réponse allemande, c’est l’argument du chancelier (8) que des millions de femmes et enfants souffrent de faim en Allemagne, alors que ce même chancelier a déclaré maintes fois au Reichstag que l’Allemagne ne manque et ne manquera de rien. La même contradiction se trouve dans ses allusions que par deux fois il a offert la paix à l’Entente sans que personne ait voulu se mettre à table avec lui pour discuter. Il y a peu de temps, Bethmann avait déclaré au Reichstag que c’était une manoeuvre de l’ennemi que de prétendre que l’Allemagne voulait la paix ... Je suis curieux de lire le discours du Président Poincaré à Nancy (9) dont l’Echo d’Oran parle très vaguement. Il paraît que c’est maintenant de la Prusse qu’on parle surtout et de sa dynastie, au lieu de l’Allemagne (10). Et il se pourrait quand même que d’ici quelques mois nous connaissions exactement le but poursuivi.
Ton rhume s’est-il enfin passé ? Comment vas-tu, les enfants et Hélène ? Je suis toujours en bonne santé et pesais cet après-midi 61 kg (11).
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                   Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Résident général au Maroc" : Hubert Lyautey.
2) - "Soleil d'Austerlitz" : soleil radieux (mais celui d'Austerlitz était d'un 2 décembre en Europe centrale et non d'un 19 mai au Maroc). Paul, ce faisant, emploie une expression éminemment française. 
3) - "70 ans" : en fait 62 ans (d'où la "verdeur").
4) - "Abd el Malek" : Abdelmalek, qui a lancé la rébellion générale contre le protectorat, a suscité beaucoup d'actes de bravoure parmi les soldats de l'armée française.
5) - "2 sous" : la solde journalière était jusqu'alors de 25 centimes de francs. L'augmentation de 10 centimes est donc substantielle (et équitable puisqu'elle était en vigueur en métropole depuis un an). Cependant d'après les prix des denrées que Paul annonçait en février, il lui faudrait encore plus de 3 jours de solde pour s'acheter un... camembert.
6) - "7ème note américaine" : celle du 18 avril 1916, qui condamnait fermement la politique de guerre sous-marine à outrance de l'Allemagne.
7) - "que les précédentes" : allusion à la "Promesse du Sussex" du 4 mai 1916 (voir la lettre de Paul du 9 mai 1916) par laquelle l'Allemagne garantit notamment aux USA qu'elle ne coulera plus ses navires. Le problème du commerce maritime américain est qu'il bute sur le blocus maritime anglo-français (de fait essentiellement britannique) qui l'empêche de commercer directement avec l'Allemagne, tant pour lui vendre que pour lui acheter des marchandises. Le Président Wilson cherche avant tout à restituer la liberté du commerce maritime des USA (et plus généralement des pays neutres).
8) - "le Chancelier" : Theobald von Bethmann Hollweg.
9) - "Poincaré à Nancy" : le Président de la République Raymond Poincaré, sénateur de la Meuse, a choisi sa ville de Nancy pour s'adresser aux Français le 14 mai 1916. Son discours honora les morts (un thème que le Président affectionnait et qu'il développera plus avant dans son discours du 14 juillet prochain), encouragea les militaires français ("on les aura !") et revivifia l'Union sacrée (en citant des Français méritants, soit 3 civils, deux généraux et un évêque). Le contenu émouvant et difficile à résumer signifiait que la guerre continuait, à Verdun comme ailleurs... 
10) - "Allemagne" : une stratégie de type culturel visant à affaiblir le Reich tout en permettant aux Alliés de signer une éventuelle paix avec les Allemands, consistait à opposer la Prusse, porteuse aristocratique du militarisme, du nationalisme et de l'expansionnisme, à l'Allemagne, commerçante et industrieuse, libérale et bourgeoise. Cette opposition caricaturale eut cours pendant toute la guerre mais fut particulièrement active dans la presse française en 1916 du fait de Verdun, où les Français espéraient obtenir la victoire en comptant sur une capitulation des soldats allemands se rebellant contre leurs officiers prussiens, tout en préparant les Poilus à accepter une paix que le thème des "atrocités allemandes" - jusqu'alors motivant - ne permettait pas de justifier.
11) - Paul mesurait 1,55 m.