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vendredi 22 janvier 2016

Lettre du 22.01.1916

Document Delcampe
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 22 Janvier 1916

Ma chère petite femme,

Nous voilà enfin de retour à Taza, et bien que je sois encore rudement fatigué, je me remets de suite à t’écrire ces lignes pour que ma lettre te parvienne pour le 30 (1). Tous mes voeux pour l’année qui va commencer pour toi et toutes mes félicitations pour le jour qui t’a fait naître. Et il n’est certes pas téméraire d’ajouter que ce sera le dernier de tes anniversaires que nous vivrons séparés ! Sois sûre que je penserai demain en 8 (2) beaucoup à toi ou beaucoup plus encore que d’habitude ! Je t’adresserai demain un petit souvenir qui, s’il n’est pas bien utile, te fera, je l’espère, un peu de joie, en pensant qu’ici le choix est bien limité et que ce petit cadeau a été choisi avec amour.
Nous sommes donc bien rentrés hier soir, contraints par le mauvais temps, car sans cela nous serions encore restés dehors. Les premiers 10 jours nous avons été bien favorisés par le temps : des journées radieuses, où l’on marchait sans trop suer. Les nuits cependant étaient glaciales et on grelottait bien sous la petite guitoune, vu qu’on n’avait qu’un couvre-pied et la capote pour se couvrir. Au surplus, les hommes de garde couchaient dans la tranchée dehors et comme on était de garde chaque 3° nuit, ce n’était précisément pas un plaisir. Notre première étape était à l’ancien camp de Djebel Alfa (3), à environ 25 km d’ici. Le deuxième jour, nous sommes allés camper dans les montagnes situées dans le terrain des Beni Boujala (4), dont 3 ou 4 factions avaient attaqué des tribus voisines soumises. Une des tribus non soumises (les sympathiques Beni Kra Kra, sympathiques rien que par leur nom) nous avait du reste attaqués en Août dernier, lorsque nous étions rentrés de notre colonne. La mentalité des bicots est tout à fait spéciale : voyant que nous étions en face et avec une bonne artillerie, ils avaient évacué les premiers villages de leur territoire et opposaient très peu de résistance. Mais il a fallu que nous bombardions pendant 3 jours leurs mechtas pour qu’ils viennent demander les conditions de la soumission. On les leur indique en se basant sur les frais de la colonne et notamment sur le coût des obus et cartouches usés (5). Ils se grattent le bouc et s’en vont : l’histoire leur paraît trop chère et il faut recommencer le lendemain pour qu’ils se soumettent, définitivement j’espère, car ils ont eu plusieurs centaines de cagnas (6) de détruites. Nous sommes ensuite allés dans les hautes montagnes du côté de Bab Morouche (7), un nouveau poste, monté par nous l’été dernier, à près de 1200/1300m d’altitude. De là nous avons également fait des sorties. 
Il y a dans le voisinage de très jolis paysages abrités dans les vallées. Des mechtas (8) très propres avec autour des forêts d’oliviers et de chênes de liège. Dans les jardins on voit des amandiers fleuris ; les cagnas sont propres et assez grands. Leurs propriétaires, une tribu soumise depuis l’été dernier, les Brannes (9) - entourés d’un tas d’enfants, se tiennent sur le seuil, la pipe au bec, et nous saluent. Ils viennent du reste au camp nous vendre du thé, de la kesra (10) (pain d’orge des bicots), du café, des oranges etc. Le 19 en rentrant d’une reconnaissance nous avons été surpris par la pluie et la nuit il a commencé à neiger à gros flocons. Le lendemain matin tout était couvert de neige et nous avons passé quelques mauvais moments dans nos tentes. Je me trouvais alors avec ma section sur une colline à 500 m environ au-dessus du camp et le vent et la neige mélangés de pluie étaient tels qu’on ne pouvait même pas faire du feu pour faire la soupe. Nous n’avions alors qu’un quart de café comme aliment chaud, mais le soir on nous distribuait un peu d’eau de vie pour nous réchauffer et le lendemain matin nous en avions également dans le café ce qui fait beaucoup de bien. Enfin, nous sommes rentrés hier soir, faisant d’un seul trait 40 km dans une boue qui rendait la marche très pénible. Il est juste de dire qu’on avait allégé notre sac ; les couvre-pied, toiles de tente et viande en conserve étaient transportés sur les mulets. Heureusement que la pluie a fait trêve hier pour ne recommencer qu’aujourd’hui ! Et avec quelle joie avons-nous retrouvé notre lit avec les couvertures chaudes ! En somme, s’il y a, à ces colonnes, des moments pénibles, des moments où l’on ne se tient debout qu’à force d’énergie, il y a aussi des minutes agréables. Nous espérons néanmoins tous que celle-ci était la dernière colonne cet hiver. J’ai ramassé dans une des maisons détruites des feuillets écrits en arabe sur une espèce de parchemin, très proprement, presque comme les vieilles bibles (11) écrites autrefois par les moines et dont il y a quelques précieux spécimens dans la bibliothèque de Wolfenbüttel (12). Inclus une de ces feuilles ; les autres suivront dans le petit colis et je te prie de les conserver.
Ton pessimisme ne s’est donc point confirmé et je souris en relisant ta lettre du 4 et les deux suivantes qui contredisent point par point tes noires prévisions. Mr. Penhoat d’abord m’a bien adressé le mandat de 100 Frs et son récit des 1000 Frs perdus n’était point un prétexte pour se dérober. Le colis de ton amie, expédié le 15 de Stockholm, ne pouvait point arriver avant les premiers jours de Janvier et tu vois bien qu’il est arrivé intact. Enfin, l’histoire des Plantain me paraît bien invraisemblable. Lui dans tous les cas continue à m’écrire plus régulièrement que je ne lui réponds ; j’ai reçu 2 fois de ses nouvelles depuis le 1° de l’an. Vu sa façon cordiale d’écrire, il m’est difficile de croire qu’il a évité à dessein de te voir ; pourquoi alors sa femme continuerait-elle à te fréquenter (13)
Je reviendrai par un prochain sur les autres points de tes lettres, ayant hâte d’expédier la présente pour qu’elle arrive à temps.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

                                                 Paul


Un bonjour pour Hélène. Son neveu m’a adressé une carte de nouvel an à laquelle je répondrai demain. 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "pour le 30" : jour anniversaire de Marthe et, selon la tradition, avant-dernier jour pour présenter les vœux de bonne année.
2) - "demain en 8" : ce sera le 30 janvier, Marthe aura 36 ans... (Paul en aura 34 le 3 avril).
3) - "Djebel Alfa" : officiellement "Djebel el Alfa", nouveau blockhaus à la construction duquel Paul a participé en mai 1915 (voir sa lettre du 21/5/15) après une attaque des Branes.
4) - "Beni Boujala" : en fait "Beni Bou Yala", l'une des tribus rebelles du versant sud du Rif, au nord-ouest de Taza. Elle est alliée à celle des Beni Krakra habituellement située au nord-est de Taza.
5) - "des obus et cartouches usés" : dans cette guerre coloniale qu'on dirait aujourd'hui asymétrique, les villages - évacués par leurs habitants rebelles - sont pris en otage et bombardés jusqu'à ce que les tribus demandent le cessez-le-feu et paient à l'armée française le coût des munitions utilisées pour les "pacifier".
6) - "des cagnas" : mot d'argot des troupes coloniales d'Indochine, généralisé à l'ensemble des troupes françaises pendant la Grande Guerre, désignant les abris militaires creusés dans le sol, ici employé par Paul pour désigner les cahutes très rustiques (en arabe "gourbi") des villages et hameaux des Marocains.
7) -"Bab Morouche" : précédemment nommé phonétiquement "Bab Marouche" par Paul, officiellement "Bab Moroudj".
8) - "des mechtas" : mot arabe désignant les villages et hameaux.
9) - "les Brannès" : officiellement "Branes".
10) - "la kesra" : pain de semoule à l'huile, dit aussi en arabe "aghroum" et en français "galette algérienne" ou "pain kabyle", voire "pain égyptien". Paul en a déjà parlé le 6/8/15.
11) - "vieilles bibles" : il s'agit sans doute d'un Coran ancien, manuscrit, que Paul sauve de la destruction car il en saisit le caractère précieux. 
12) - "Wolfenbüttel" : allusion à la "Samson Schule" de Wolfenbüttel, école secondaire et supérieure libre originellement juive fondée en 1786, où Paul fit ses études.
13) - Marthe se fait une spécialité de ces négligences ou insultes imaginaire, dont elle accuse régulièrement toutes ses connaissances. 

vendredi 13 novembre 2015

Lettre du 13/14.11.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Djebla, le 14/9bre 1915

Ma chère petite femme,

J’ai bien reçu tes lignes du 5 et les journaux jusqu’au même jour. De ton côté, tu auras eu régulièrement de mes nouvelles ce dernier temps ; ma dernière lettre date d’avant-hier. En ce qui concerne notre départ, il est maintenant fixé au 20 cour. c.à.d. à samedi prochain. Depuis avant-hier nous sommes du reste dans des marabouts, donc beaucoup mieux que sous la guitoune bien que nous soyons encore un peu serrés : 13 hs dans notre marabout au lieu de 7 à 9 comme à Taza. On couche par terre où l’on s’est arrangé tant bien que mal avec de la paille et du foin. Enfin, il est à espérer qu’à Taza nous serons de nouveau installés normalement la semaine prochaine.
Je viens aujourd’hui te passer une grosse commande en effets  de laine pour 2 de mes camarades qui n’ont plus personne en France ou en Italie. Comme ils me rembourseront immédiatement le prix, tu en retiendras le montant sur le mandat de Décembre (fin Décbre).
Ces 2 amis sont de ma taille à peu près ; toutefois, pour le maillot de laine, tu peux le prendre bien long.
- 1 maillot en laine, avec col rabattu et une petite cravate tricotée couleur jaune assez clair si possible. Prix : 12 à 13,50 Frs.
- 8 paires de chaussettes en coton à 0,95 frs comme les 4 paires déjà envoyées, soit de la même couleur, soit en gris clair ou autre.
- 2 serviettes éponge à peu près 0,75x0,50. Si possible tu peux acheter l’étoffe seulement et le couper en deux. (environ 1,50 pièce)
Suivant la provision disponible, tu peux aussi dépasser un peu les prix ou rester un peu en dessous. Tu m’indiqueras le montant du port déboursé par toi, à moins que les Dames de France (1) veuillent m’envoyer le colis directement, de façon à ce que tu n’aies pas de dérangement de ce fait. Comme la commande va être de 25 à 30 frs tu ne m’enverras pas de mandat à la fin Décembre.
Je te prierai enfin de m’envoyer un petit manuel de conversation franco-espagnol. Comme nous avons des Espagnols ici, je voudrais profiter de cette occasion pour apprendre un peu la langue espagnole, ce qui ne pourra que m’être utile plus tard (2).
Voilà donc une foule de dérangements que je te cause, surtout que tu es tellement occupée avec les gosses. Comme je regrette tous les jours de ne pouvoir suivre leur développement ! Mais décidément Georges donne le plus de soucis à sa maman qui est pourtant si fière de lui !!
La proposition du professeur allemand est en effet de nature à justifier tout ce qu’on dit en France de la Kultur allemande. Non, je ne le reconnais plus ; c’est cela que Hans Oswald (3) appelait tirer le maximum de chaque individu au profit de la communauté. 
Je n’ai pas vu avec toi “Nathan der weise” (4) et je croyais que tu l’avais simplement lu. Moi je l’ai entendu à Brunswick (5) où le vieux Mewes (6) avait même choisi le rôle de Nathan à son jubilé de 25 ans. Son récit de l’anneau d’une valeur inappréciable que possédait, il y a longtemps, longtemps, l’homme en Extrême Orient m’a toujours vivement impressionné. Il me semble même que je t’ai souvent autrefois récité cette pièce qui jette une lumière très douce sur l’origine et la divergence apparente des religions.
Tu profiteras peut-être de l’occasion pour lire aussi la prose - quelquefois sèche - du bibliothécaire de Wolfenbüttel (et qui est enterré à Brunswick) notamment son Laokon (7) ou sur les limites de la peinture et de la poésie. 
Dis bien le bonjour à Mme Plantain & à Hélène, et reçois, ainsi que les enfants, mes meilleures tendresses.

                                             Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Aux Dames de France" : célèbre chaîne de grands magasins de tissus, lingerie, vêtements, créée à la fin du XIXe siècle, dont les derniers existants furent intégrés en 1985 au groupe des Galeries Lafayette . L'établissement de Bordeaux avait été ouvert en 1902.
2) - "utile plus tard" : Paul vise aussi à court terme un poste de secrétaire polyglotte.
3) - "Hans Oswald" : allusion possible au jeune directeur de recherche en sciences sociales de l'Université de Berlin, Hans Oswald, qui avait réuni autour de lui une équipe chargée d'étudier les aspects "obscurs" des grandes agglomérations (mendicité, prostitution, trafics illégaux, homosexualité, clients et employés des cabarets...). Son groupe publia entre 1904 et 1908 un ensemble documentaire composé d'une cinquantaine d'ouvrages qui fit référence jusque dans les années 1920 en Europe et jusqu'aux USA sous le nom de “Grosstadt-Dokumente”.
4) - "Nathan der Weise" : "Nathan le Sage", pièce en cinq actes de Gotthold Ephraim Lessing (1729-1781), publiée en 1779. Elle est considérée comme le parfait exemple de la philosophie des Lumières en Allemagne, du fait de son touchant plaidoyer pour la tolérance religieuse illustré par sa célèbre parabole de l'anneau magique donné par un père à ses trois fils également aimés, chacun représentant l'une des trois religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam).
5) - "Brunschwick" :  Gotthold Ephraim Lessing fut la gloire littéraire de ce duché, puisque le prince Ferdinand l'avait nommé en 1770 bibliothécaire à Wolfenbüttel en précisant qu'il mettait la bibliothèque ducale au service du grand écrivain  et non pas Lessing au service de celle-ci.
6) - "Mewes" : il s'agit d'Ernst Mewes, acteur de théâtre décédé en 1918, dont l'Histoire a surtout retenu qu'il était le frère d'Anna Mewes (1895-1980), célèbre actrice depuis 1913 du cinéma allemand muet puis parlant. 
7) - "Laokoon" : traduit en français sous le titre "Laocoon" en 1802, ouvrage de référence de Gotthold Ephraim Lessing, publié en 1766 et consacré aux principes de la critique artistique. Il semble que dans tout ce chapitre, Paul - qui fit ses études à la Samson Schule à Wolfenbüttel et qui regrette le rattachement du duché de Brunschwick au Reich - veuille présenter ce qu'il estime le meilleur de la culture allemande à la fois pour la distinguer de la prussienne, dont il abhorre le nationalisme grégaire, et de la caricaturale "Kultur" que les Français dénoncent en la surchargeant de faits et rumeurs de totale sauvagerie. Ce faisant il prend le risque d'être jugé pro-allemand par un instructeur expéditif de son dossier de naturalisation française. 

samedi 12 septembre 2015

Lettre du 13.09.1915

Document Delcampe


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Gebla, près Bou Ladjeraf, le 13-9-15

Ma chérie,

J’ai tes lettres des 4 et 5 courant et te confirme mes 2 cartes d’ici, envoyées par un muletier à Bou Ladjeraf, puisqu’il n’y avait pas encore de boîte à Gebla. Nous sommes toujours très primitivement installés et couchons - comme des sardines en boîte - sous la guitoune. Il paraît cependant que les marabouts arriveront demain ; peut-être aurons-nous même des paillasses ou des lits au courant de cette année !
En ce qui concerne la situation géographique, Gebla est situé à environ 4 km de Bou Ladjeraf qui est la dernière station avant Taza sur la ligne Oujda-Taza. Voici les principaux postes situés sur cette ligne : Oujda, El Gun (1), Taourirt, Debdon (2), Guercif, M’Conn (3), Oued Aghbal, Bou Ladjeraf et Taza. La ligne sera conduite jusqu’à Fez qui est à environ 100 km à l’Ouest de Taza. J’ai laissé de côté des stations ou postes de peu d’importance et ajoute que le train met 1 jour pour aller de Taza à Guercif, 1 deuxième de Guercif à Taourirt et un 3° de Taourirt à Oujda. Le nouveau poste de Gebla que nous construisons en ce moment aura probablement 3 Comp. (4) au début ; Bou Ladjeraf sera supprimé, du moins le camp (5). Il ne restera que la gare, en forme de blockhaus - comme toutes les gares des petits postes - où l’on laissera 1 section (6). Gebla est situé sur une crête à l’endroit où se trouvait autrefois un grand village marocain, détruit il y a 16 mois lors de la prise de Taza (7) par notre artillerie. Les pierres et briques des maisons en ruine nous servent maintenant à construire les murs & tranchées ainsi que les divers baraquements. Mais le pays en face (8) - non soumis - est encore inconnu. Il y a quelques jours nous avons vu derrière les mamelons - nous faisions corvée de bois - une ville au moins aussi grande que Taza (9), car elle a 5 mosquées et appartient, paraît-il, aux Rhiatas, tribu non soumise. Ces Messieurs nous ont du reste attaqués dès notre arrivée ici, c.à.d. le premier jour, revenant ensuite la nuit et le lendemain. Ils ont été cependant repoussés par l’Artillerie qui disperse tous les jours leurs rassemblements (10). Avant-hier, dans la nuit, ils avaient allumé de grands feux sur les crêtes et on voyait distinctement des hommes autour du brasier. Une batterie de 75 (11) ouvrit aussitôt le feu et le 2° obus tomba juste au milieu ! Il est probable que s’ils continuent leurs attaques, on va bombarder un de ces 4 matins leur ville avec les 5 mosquées. Les autre tribus soumises (12) viennent déjà vendre leur bétail, des volailles, oeufs, raisins, noix etc. Une de ces tribus, qui nous aide à chaque occasion, est campée à 2 km de nous avec des troupeaux énormes, formant des ronds très réguliers avec leurs tentes, ronds dans lesquels ils enferment le bétail pendant la nuit. La colonne Derigoin (13) reste avec nous jusqu’au 17, jour où nous pourrons nous installer en-dedans de l’enceinte fortifiée. D’après les bruits qui courent, nous ne resterions ici que 2 à 3 mois au plus, pour descendre ensuite à l’arrière, peut-être à Guercif , le dernier poste où il y a quelques maisons européennes. Mais on ne peut pas trop se fier à ces bruits. La nourriture, exécrable au début, s’est améliorée quelque peu maintenant. On nous donne depuis 3 jours - oh miracle - 2 quarts de vin par jour. Mais nous avons énormément de travail et vivons comme des sauvages.
Avec 18 kgs notre petit Georges doit être presque obèse ! Je ne crois pas que les vertiges dont il se plaint soient en rapport avec ses yeux ; moi, du moins, je n’en ai jamais souffert. Comme enfant, j’ignorais complètement ma myopie jusqu’au jour où, à l’âge de 8 ou 9 ans, j’ai trouvé une paire de lunettes. C’était devant la maison d’un gros épicier à Stadtallendorf (14) et, en regardant par ce verre, je voyais beaucoup mieux. Plus tard, dans la Bürgerschule (15) (1894) où les classes étaient beaucoup plus grandes et à Wolfenbüttel (16) je devais me mettre au premier rang pour pouvoir voir et en 1896 à Wolfenbüttel mon père m’a pris avec lui à Brunswick (17) acheter ma première paire de lorgnons. A vrai dire, ton propre état m’inspire beaucoup plus d’inquiétude que celui de Georges, car ces périodes d’anémie sont devenues périodiques chez toi ! Qu’est-ce que Melle Campana (18) a dit à ce sujet ? Encore une fois, ne te prive pas au point de vue de la nourriture, car cela se fera sentir plus tard ! Vends plutôt de temps à autre une obligation pour payer Mme Robin (19)!
Penhoat m’envoie une lettre de Leconte disant qu’il espère travailler sous peu sans perte. Mai a accusé encore un déficit d’environ 300 Frs., en comptant les prélèvement d’environ 300 Frs pour chacun. Si l’on arrivait à éviter complètement les pertes pendant la guerre, cela pourrait aller encore ! D’après Leconte, Bordeaux et Nantes travaillent à peu près régulièrement, Bayonne (20) un peu. Fais donc demander par Hélène à Siret si la Compagnie du Gaz a renouvelé son contrat pour un an ; il l’espérait en Juillet dernier.
Plantain m’envoie également une longue lettre de Tarbes (21) donnant quelques explications sur l’attitude de Mme Plantain. Figure-toi qu’après la mort de la belle-mère de Plantain, la mère de la fiancée de Georges est tombée grièvement malade et est morte quelques semaines ou mois après. Sa fille, la fiancée de Georges, qui l’a soignée, a été contaminée à son tour et vient de mourir aussi. Comme le père est mobilisé, la maison et ses affaires à Bègles (22) sont complètement abandonnées et c’est encore Mme Plantain qui doit s’occuper de tout cela. Voilà donc une famille qui a vraiment tous les malheurs, tout en étant bien située au point de vue matériel.  Et tu comprends que dans ces conditions Mme Plantain a bien peu de temps, car elle doit aussi s’occuper de l’affaire du Cours de Bayonne (23)! Georges est, paraît-il, au désespoir ; dès que j’aurai un moment, je vais lui écrire un mot.
Oui, je connais assez bien la Campagne de France (24) et les impressions de Goethe, qui à la suite de ce voyage, a écrit son épos (25) Herrmann et Dorothéa (26), qui donne d’ailleurs quelques détails sur la misère des populations à la frontière, du côté du Rhin. Je vois qu’en face des évènements que nous traversons tu retrouves ton ancien esprit de combativité et tes raisonnements d’antan. Heureusement que tu promets de ne pas ouvrir le feu sur moi ! Tu ne te figures pas comment on s’abrutit au milieu de cette vie brutale qui ne laisse même pas le temps de se saisir, de réfléchir sur quoi que ce soit. On vivote, dans les trous et les branches, comme les hommes primitifs, sales et dégoûtants. On se retient parfois difficilement pour ne pas donner une réponse mordante qui augmenterait encore la réputation de soldat indiscipliné !
Depuis avant-hier le bruit court que l’Allemagne a fait une proposition de paix et qu’on négocie déjà ferme à Washington (27). L’Allemagne rendrait tous les pays envahis et l’Alsace, l’Italie aurait Trente, mais l’Allemagne demanderait la Courlande (28) et le Maroc (29). Cette proposition, si elle est vraie, indiquerait tout de même une lassitude de l’Allemagne et le désir d’en finir avant le désastre. Ce serait le premier pas qui coûte le plus cher et qui laisserait prévoir de nouvelles concessions indispensables !
J’ai bien pensé à mon entrée à la Légion le 23 Août (30) et je penserai aussi beaucoup le 16 Septembre à l’année 1908. Je crois que malgré toutes les vicissitudes de la vie nous pouvons nous féliciter ce jour et nous embrasser aussi tendrement qu’il y a 7 ans.

                                                   Paul

Meilleurs baisers pour toi et les enfants. Veux-tu m’envoyer à l’occasion 2 ou 3 paires de mes chaussettes et la paire de bandes molletières que j’ai reçue à Bayonne ! Pas de livres s.v.p.
L’endroit ici s’appelle Djebla (31).


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "El-Gun" : il pourrait s'agir de l'actuel El-Aïoun.
2) - "Debdon" : actuel Debdou, à 40 kilomètres au sud-sud-est de Guercif, sur les hauteurs dominant la ligne dont la station correspondante pourrait-être l'actuel El-Agreb.
3) - "M'Conn" : actuel Msoun.
4) - "3 Comp." : 3 compagnies qui, vraisemblablement, se relaieront dans ce poste.
5) - "du moins le camp" : très proche de la garnison de Taza donc inutile.
6) - "1 section" : soit 8 à 13 hommes.
7) - "prise de Taza" : les Tazis, entrés en rebellion au printemps 1914, ont été réprimés à l'artillerie et leur ville, Taza, a été ainsi “pacifiée” du 9 au 13 mai 1914. Une grande parade fut organisée à Taza par le résident général Lyautey le 16 mai 1914 pour célébrer la jonction, par la prise de la ville, des troupes françaises des deux Maroc, l'Oriental et l'Occidental.
8) - "le pays en face" : vers le nord, c'est-à-dire le revers sud du Rif et, au-delà, le Maroc espagnol.
9) - "aussi grande que Taza" : Paul a peut-être vu de loin, en regardant vers le sud-ouest, la ville actuellement dénommée Sidi Abdellah des Rhiata, mais il se peut aussi qu'il  s'agissait seulement de la casbah de Taza, que les Légionnaires surnommaient "ville mystérieuse" puisqu'ils ne pouvaient y entrer, et que Paul n'avait jamais vue de loin. 
10) - "rassemblements" : il s'agit de nouvelles tentatives des tribus rebelles de toute la région du Moyen Atlas et du Rif oriental d'anéantir les avant-postes français et de prendre Taza. Les précédentes avaient eu lieu à la mi-août ; les prochaines auront lieu en novembre.
11) - "une batterie de 75" : un canon de 75 millimètres mis en batterie, c'est-à-dire en situation de tir. C'est à l'époque une arme redoutable, qui tire facilement 20 coups à la minute et détruit précisément des cibles jusqu'à 8 500 m. de distance.
12) - "tribus soumises" : Paul tait l'évidence car même les tribus "pacifiées" sont alors susceptibles de se soulever, du moins partiellement, sous la conduite ou la pression des rebelles nationalistes.
13) - "colonne Derigoin" : le lieutenant-colonel Derigoin s'était illustré en novembre 1914 en secourant depuis Mekhnès un commando du colonel René-Philippe Laverdure qui avait vainement tenté d'enlever le chef des Zayanes (le caïd Moha-ou-Hammou) dans son camp retranché de Elhri au sud-est de Khénifra. En septembre 1915, le colonel Derigoin commande un groupe mobile des Bataillons d'Afrique dans la région de Taza menacée par la rébellion conduite par les Rhiatas et les Beni-Ouaraïn. Paul cite ce personnage héroïque vanté par la presse pour rassurer Marthe. 
14) - Stadtallendorf (ex Stadt Allendorf), village d'enfance de Paul, au sud de Hanovre, en Basse-Saxe (Niedersachsen).
15) - "la Bürgerschule" : l'école municipale (de Bisperode, en Basse-Saxe, où la famille habitait).
16) - "Wolfenbüttel" : ville de Basse-Saxe où Paul fit ses études, à l'école supérieure "Samson Schule", célèbre école juive fondée par le banquier Philipp Samson, qui fonctionna de 1786 à 1928.
17) - "Brunschwick" : Braunschweig, grande ville à l'est de Hanovre, en Basse-Saxe.
18) - "Melle Campana" : la pédiatre qui suivait les enfants. 
19) - "Mme Robin", propriétaire de la maison louée par les Gusdorf à Caudéran.
20) - "Bayonne" : Paul énumère les ports charbonniers sur lesquels la société Leconte travaille en important de la houille pour le compte de clients comme la Compagnie du Gaz (de Bordeaux) qui vend à la ville du gaz d'éclairage qu'elle produit à partir de houille dont elle revend le sous-produit (le coke) à des métallurgistes. La guerre, en réservant une part plus importante des combustibles fossiles aux industries d'armement et aux transports militaires, a restreint le marché de l'éclairage public au gaz, d'ailleurs concurrencé par l'électricité. Il semble que le renouvellement du contrat d'approvisionnement  en houille de la Compagnie du Gaz de Bordeaux par la société Leconte se fasse alors attendre. 
21) - "Tarbes" : ville industrielle (agro-alimentaire, arsenal), chef-lieu des Hautes Pyrénées.
22) - "Bègles" : ville industrielle et portuaire du sud-est de l'agglomération bordelaise.
23) - "Cours de Bayonne" : à Bordeaux, en plein centre, près de l'Opéra. Mais rien du courrier de Paul ne dit de quel type d'affaire il s'agit.
24) - "Campagne de France" : il s'agit de la campagne des émigrés antirévolutionnaires tentant de revenir de force en France en 1792, que Goethe a suivie d'août à novembre 1792 et dont il rapporte le récit dans un journal publié en France en 1822 sous le titre "Campagne de France". 
25) - "épos" : épopée.
26) - "Herrmann et Dorothéa" : livre de Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) publié en 1797 en Allemagne et en 1798 en France sous le titre "Hermann et Dorothée". En se référant à ces textes où Goethe traite des différences de civilisation entre l'Allemagne et la France dont il vante l'esprit révolutionnaire, il semble que Paul réponde à une critique de Marthe l'accusant de tenir le mauvais rôle réactionnaire (comme les émigrés et les Allemands de Goethe) dans la guerre coloniale qu'il mène au Maroc.
27) - "Washington" : en septembre 1914 (un an auparavant) les socialistes américains avaient invité à leurs frais les socialistes européens à se réunir à Washington pour y décider d'une paix des peuples. Cette démarche ayant échoué mais ayant soulevé de grands espoirs, des rumeurs circulent sur sa reconduction et son démarrage effectif à la suite de la Conférence socialiste internationale réunie en Suisse, à Zimmerwald, du 5 au 8 septembre 1915, aboutissant à un accord sur le constat "L'Europe est devenue un gigantesque abattoir d'hommes" et sur l'appel "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !". La rumeur dont fait état Paul se distingue par son luxe de détails néanmoins tous dénués de fondement. En ce qui concerne "Washington", notamment,  les seules démarches extérieures des USA en 1915 furent de protester le 7 mai auprès de l'Allemagne responsable du torpillage du Lusitania, et d'envoyer des Marines à Haïti, en juillet, pour maintenir l'ordre à la suite de l'assassinat du dictateur local.
28) - "Courlande" : région de la Lettonie, anciennement germanophone, administrée par la Russie depuis 1795.
29) - "Maroc" : convoité par l'Allemagne depuis sa victoire sur la France en 1871, le Maroc est partagé entre la France et l'Espagne (Tanger devenant port international) lors de la Conférence d'Algésiras en 1906. L'Allemagne tente d'intimider la France en 1911 ("Coup d'Agadir") mais échoue à se faire céder la totalité ou une partie du Maroc (sous influence française), dont l'État officiel, l'Empire chérifien, devient  "Protectorat de la République française au Maroc" en 1912. Ce statut demeurera jusqu'à l'indépendance du Maroc en 1955.
30) - "le 23 août" : dans l'ensemble de son courrier (conservé), Paul mentionne trois fois le moment de son engagement dans la Légion, à trois dates bizarrement différentes : les 21, 22 et 23 août 1914. 

31) - "Djebla" : Paul rectifie l'orthographe pour que le courrier lui arrive bien.