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mercredi 20 juillet 2016

Carte postale du 21.07.1916

Carte postale Paul Gusdorf


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21/7/1916

Ma chérie,

J’ai bien reçu ta carte de Nantes datée du 10 courant et j’attends maintenant avec intérêt ton rapport détaillé! Je suis content que tu aies vu quand même Me Bonamy car tu n’aurais pas eu la conscience tranquille sans cela. Veux-tu me faire envoyer par les «Dames de France» ou les «Galeries» un pantalon de toile blanche - pantalon de treillis - des mêmes mesures que mes pantalons, filets bien serrés, et un deuxième à peu près 10 à 15 cm plus long, le prix sera d’environ 2,50 Frs à 3 Frs. Il me serait en outre agréable d’avoir un maillot blanc ou beige à jour c.à.d. à travers duquel on voit la peau. Cela doit coûter environ 2 Frs. Suzette m’a envoyé une petite lettre pendant ton absence, et les journaux. Bons baisers pour vous tous.

Paul

jeudi 28 avril 2016

Lettre du 28.04.1916

Document prouvant que Paul s'est engagé dès les premiers jours de la guerre


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 28 Avril 1916

Ma Chérie,

Ta lettre du 24 Mars avec tes voeux pour mon anniversaire m’est parvenue hier par le petit détour de l’Egypte (1). Comme tu peux le constater sur l’enveloppe ci-jointe, ta lettre, probablement collée contre une autre, est arrivée au Caire (Cairo) le 4 Avril et a filé ensuite par Casablanca à travers tout le Maroc Occid. à Taza. Comme je te disais déjà, ton colis est arrivé à temps dans un excellent état. Ce n’est qu’après lecture de ta lettre du 24/3 que je comprends différents passages de tes correspondances ultérieures. Et je me rappelle aussi maintenant avoir laissé la nappe (2) à documents dans le petit meuble américain au bureau, parce que notre coffre américain était trop étroit. C’est dans cette mappe que se trouvent aussi les bilans et contrats de la maison ; mais comme tu le dis toi-même, il est peut-être préférable de ne pas la chercher maintenant pour éviter des histoires avec L. Quant à Mme Robin, elle n’a qu’à aller au Greffe du Tribunal de Commerce de Bordeaux (à la Bourse) pour se renseigner d’une façon officielle que je suis associé de la maison. Comme je suis présent sous les drapeaux, nous bénéficions du moratorium (3) et n’avons point besoin  de payer le loyer pendant la guerre. Que Mme R. (4) se débrouille donc seule ; elle devrait être contente déjà d’avoir touché plusieurs trimestres que tu n’étais pas obligée de payer. Quant à l’acacia, c’est en effet nous qui, suivant les termes de notre bail, devons nous en occuper. Je ne pense pas que ma bicyclette s’abîme davantage au bureau qu’à la maison, à la seule condition qu’elle soit à peu près propre et un peu graissée. 
En main également tes lignes du 16 courant, avec tes réflexions mélancoliques sur la vie en général et la tienne en particulier. Que veux-tu que je te dise, ma pauvre petite femme ? C’est une mauvaise, une bien mauvaise passe que nous traversons - comme tous les autres. Moi, personnellement, je suis arrivé à un tel point d’abrutissement que je ne vois plus que notre propre sort, sans trop m’arrêter à la situation générale. Et si je n’avais pas le beau souvenir de tant de “leuchtende Tage” (5) que nous avons passés ensemble, si je ne me réjouissais pas de les avoir vécus au lieu de pleurer qu’ils sont passés, j’aurais déjà souvent perdu tout mon courage. Derrière un mur et avec un seul arbre lointain dont la saison fait pousser et faner les feuilles tour à tour, on peut être plus heureux et content que dans le plus beau paysage ... J’espère toujours que les quelques rares lueurs de la paix qu’on aperçoit çà et là à l’horizon ne sont ou ne restent pas qu’une illusion et que cette année 1916 verra la fin des hostilités. Que la vie après soit dure, je n’en doute pas, mais après tant d’épreuves, cela ne pourra être qu’un grand soulagement. 
Je suis content aussi que tu aies les enfants avec toi qui, non seulement t’égaient un peu, mais te donnent aussi pas mal de préoccupations. C’est juste cet éveil des sentiments entre frère et soeur que j’aurais bien voulu observer ...
Mr. Penhoat a demandé par lettre recommandée des explications à L. (6) le sommant de lui donner des éclaircissements sur les affaires que L. ferait pour son propre compte. Comme tu le penses bien, Bx n’a bien entendu pas fait 22 000 Frs. en 1915. En 1914, j’avais déjà plus que cela lorsque la guerre éclata (7)!
Je suis curieux de connaître la réponse de l’avocat lorsque tu seras allée le consulter s’il peut s’occuper de nos intérêts. Je pense que tu as reçu promptement ma lettre avec recommandations diverses et ma coupure de l’Echo d’Oran.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.

                                                 Paul

Je n’ai plus maintenant de ces feuilles arabes (8)!



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Égypte" : toujours revendiquée par l'Empire ottoman, l'Égypte est sous influence anglaise depuis 1882 et sous protectorat britannique depuis le 18 décembre 1914. La Grande Bretagne s'en servit, entre décembre 1915 et mars 1916, de base arrière pour ses opérations sur Gallipoli. Et c'est au Caire, dans les bureaux du renseignement britannique, qu'est née la Grande Révolte Arabe

de juin 1916 à laquelle Thomas Edward Lawrence a attaché son surnom de "Lawrence d'Arabie".
2) - "mappe" : dossier, liasse, "chemise"... 
3) - "moratorium" : il s'agit du moratoire sur les loyers, décrété le 5 août 1914.
4) - "Mme R." : Mme Robin, propriétaire du logement loué par les Gusdorf à Caudéran.
5) - "Leuchtende Tage" : jours lumineux (jours heureux).
6) - "Bx." : le bureau de Bordeaux de la société Leconte, dont Paul, était le responsable. 
7) - "lorsque la guerre éclata" : depuis lors Paul est parti sous les drapeaux mais le bureau qu'il dirigeait à Bordeaux a continué à fonctionner, avec un chiffre d'affaire vraisemblablement accru du fait de la forte hausse des cours du charbon. Paul estime donc que le bénéfice de 1915 aura largement dépassé les 22 000 francs réalisés en moins d'une année en 1914.

8) - "feuilles arabes" : il s'agit de feuillets calligraphiés, montrant des passages du Coran, que Paul avait ramassés lors d'une colonne dans un village bombardé et envoyés à Marthe en lui demandant de les conserver précieusement, les comparant aux pages illuminées des Bibles médiévales manuscrites qu'il avait admirées à Wolfenbüttel dans sa jeunesse.

jeudi 11 février 2016

Lettre du 12.02.1916

Artisanat marocain (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 12 Février 1916

Chérie,

J’ai tes lignes des 1° & 2 Février et te confirme mes dernières lettres, notamment l’avant-dernière par laquelle je t’ai fait parvenir un certificat de présence au corps. Pour ce qui concerne la réponse du séq. (1) je t’ai déjà donné mon avis : Si Mme Robin (2) continue à insister, réponds-lui de s’adresser directement ou par l’entremise de son avoué au séq. Ainsi que je te le rappelais déjà récemment, Maître Bonamy m’avait bien écrit une fois à Lyon en Décembre 1914. S’il ne donne plus signe de vie, c’est probablement par suite de la loi déjà mentionnée par moi (3), ou bien qu’il a été mobilisé et qu’il n’a chargé personne de ses affaires. Ce cas, je l’ai vu aussi plusieurs fois à Lyon. C’est peut-être par crainte que le bon confrère ne garde la clientèle avec laquelle il s’est mis ainsi en contact ... Surtout dans une petite ville. Quant à L., (4) il n’a aucun intérêt à travailler contre moi, du moins vis à vis des autorités : 1°) Mon capital retiré de l’affaire lui manquerait, car même dans le cas que tu envisages au sujet de l’issue de l’affaire, mon argent ne lui reviendrait en aucun cas. 2°) Etant associé avec moi depuis 8 ans et lié encore pour de longues années, il serait bien imprudent de jeter la pierre sur moi. 3°) Mon départ - sauf en cas de mort - n’étant point prévu par notre contrat, celui-ci serait annulé le cas échéant, c.à.d. Penhoat (5) aussi pourrait se retirer et L. resterait avec son seul capital. Rappelle-toi du reste que dans ses lettres à la Démocratie de St N. (6) il a tout fait pour me défendre : ce qui tombe sur moi tombe aussi sur la maison ... non, tu ne vois pas les choses comme elles sont ; du reste, tu ne connais pas ces petits dessous que je connais dans les combinaisons de L. qui évite surtout de se couper dans sa propre chair ! 
Le renvoi de Siret (7) me fait réellement de la peine, d’autant plus qu’il ne lui sera pas facile de trouver maintenant un nouvel emploi. Ce renvoi est sans doute la suite du projet de L. de mettre les employés à la journée. Et L. est encore assez niais de confier la direction de Bx (8) à un étranger. Car un Norvégien ou Danois, bien que neutre, sera toujours reçu comme un étranger et l’on se méfiera de lui, du moins pendant la durée de la guerre et encore quelque temps après. Auprès des Chemins de Fer et Administration, il est doublement imprudent d’agir ainsi en ce moment : Siret était connu partout et il était au surplus consciencieux au plus haut degré. Il manquait un peu d’audace, mais cela est quelquefois même bon. Enfin, si les choses redeviennent normales, tu verras ces hommes bon marché de Nantes (9) faire leur sac et quitter Bordeaux avec armes et bagages. Si tu as l’occasion de voir Siret, tu peux lui dire que lors de mon retour il y aura “revoyure” et explications. Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’ait jamais eu le courage de m’écrire une lettre détaillée pour m’exposer les choses, comme l’a fait Baboureau (10) dans le temps.
Lorsque la guerre sera terminée, j’irai moi-même à Nantes voir et le citoyen Bonamy et le séq. et le Président du Tribunal de Commerce et je verrai bien comment cela tournera. En attendant sois certaine que ma part dans la maison a dû être déposée en garantie en banque et que c’est là-dessus que sont prélevés les 300 Frs (11). Je n’ai donc, pour le moment, rien à voir avec la maison et je considère cette circonstance plutôt comme un avantage. 
Ton colis recommandé vient d’arriver en parfait état, et j’en ai retiré un superbe saucisson, 3 paires de chaussettes russes S.W. et 2 paires de chaussettes en coton dont je te remercie beaucoup. Je suis curieux de voir si ces S.W. sont réellement aussi bons que le dit leur fabricant. Les feuilles arabes que je t’envoie sont, paraît-il, des versets du Coran qui est la bible des Arabes (12). Mais en dehors des prêtres (13) ou de nos Officiers du Bureau Arabe (14), on ne trouve personne ici pour les déchiffrer (15). La cagna où je les ai trouvées appartenait sans doute au prêtre ; elle était du reste assez propre.
Mille baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.


                                                    Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "du seq." : du séquestre.
2) - "Mme Robin" : propriétaire du logement que les Gusdorf louent au 22 rue du Chalet à Caudéran. La question du paiement du loyer par Marthe est un thème récurrent dans les Lettres. Paul recommande une nouvelle fois à Marthe de ne pas payer les loyers en retard (le séquestre ne lui laisse pas les moyens de les payer ; le moratoire au titre d'épouse de soldat lui donne le droit d'en reporter les échéances). Cependant les relations personnelles entre Marthe et Mme Robin rendent cela difficile.
3) - "loi déjà mentionnée par moi" : sa lettre du 3 février 1916 se référait au décret du 27 septembre 1914 instituant le séquestre, qui interdit à quiconque (hors du séquestre) de s’occuper des affaires des ressortissants des pays ennemis. 
4) - "L." : Leconte, fondateur et principal copropriétaire de la société L. Leconte et Compagnie, dont Paul est devenu l'un des associés en 1909, à hauteur de 30%, comme Penhoat. Leconte n'est donc actionnaire qu'à hauteur de 40%.
5) - "Penhoat" : le troisième associé de la Société Leconte.
6) - "Démocratie de St. N." : Paul se refuse à retenir le vrai nom du quotidien socialiste "La démocratie de l'Ouest", publié à Saint-Nazaire, qui avait consacré en février 1915 un article défavorable à la société Leconte, où Paul Gusdorf était nommément cité. 
7) - "Siret" : employé de la Compagnie Leconte à Bordeaux. 
8) - "Bx." : le bureau de Bordeaux de la Compagnie Leconte.
9) - "hommes bon marché de Nantes" : nouveaux employés à faible coût (étrangers payés la journée) embauchés par la Compagnie Leconte (dont le siège est à Nantes).
10) - "Baboureau" : employé au bureau de Bordeaux de la Compagnie Leconte, mobilisé au service armé depuis décembre 1914.
11) - "300 francs" : versement mensuel, en faveur de Marthe. Paul ne semble pas savoir précisément s'il s'agit du versement de sa part des bénéfices de la Compagnie Leconte (dont il serait alors dépendant), ou de l'intérêt de son capital placé en banque par Leconte du fait du séquestre.
12) - "la bible des Arabes" : en matière de religions, Paul ne s'embarrasse décidément ni de précision (tous les Arabes ne sont pas musulmans), ni de majuscule (obligatoire ici puisque Paul en donne une au Coran et qu'il s'agit des textes sacrés).
13) - "des prêtres" : précisément des imams. 
14) - "Bureau arabe" : administration militaire coloniale française servant d'intermédiaire entre l'Armée et la population autochtone, inaugurée en Algérie au XIXe siècle puis installée au Maroc par Lyautey dans le cadre du protectorat.
15) - "déchiffrer" : le Coran est rédigé en arabe classique.

vendredi 22 janvier 2016

Lettre du 22.01.1916

Document Delcampe
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 22 Janvier 1916

Ma chère petite femme,

Nous voilà enfin de retour à Taza, et bien que je sois encore rudement fatigué, je me remets de suite à t’écrire ces lignes pour que ma lettre te parvienne pour le 30 (1). Tous mes voeux pour l’année qui va commencer pour toi et toutes mes félicitations pour le jour qui t’a fait naître. Et il n’est certes pas téméraire d’ajouter que ce sera le dernier de tes anniversaires que nous vivrons séparés ! Sois sûre que je penserai demain en 8 (2) beaucoup à toi ou beaucoup plus encore que d’habitude ! Je t’adresserai demain un petit souvenir qui, s’il n’est pas bien utile, te fera, je l’espère, un peu de joie, en pensant qu’ici le choix est bien limité et que ce petit cadeau a été choisi avec amour.
Nous sommes donc bien rentrés hier soir, contraints par le mauvais temps, car sans cela nous serions encore restés dehors. Les premiers 10 jours nous avons été bien favorisés par le temps : des journées radieuses, où l’on marchait sans trop suer. Les nuits cependant étaient glaciales et on grelottait bien sous la petite guitoune, vu qu’on n’avait qu’un couvre-pied et la capote pour se couvrir. Au surplus, les hommes de garde couchaient dans la tranchée dehors et comme on était de garde chaque 3° nuit, ce n’était précisément pas un plaisir. Notre première étape était à l’ancien camp de Djebel Alfa (3), à environ 25 km d’ici. Le deuxième jour, nous sommes allés camper dans les montagnes situées dans le terrain des Beni Boujala (4), dont 3 ou 4 factions avaient attaqué des tribus voisines soumises. Une des tribus non soumises (les sympathiques Beni Kra Kra, sympathiques rien que par leur nom) nous avait du reste attaqués en Août dernier, lorsque nous étions rentrés de notre colonne. La mentalité des bicots est tout à fait spéciale : voyant que nous étions en face et avec une bonne artillerie, ils avaient évacué les premiers villages de leur territoire et opposaient très peu de résistance. Mais il a fallu que nous bombardions pendant 3 jours leurs mechtas pour qu’ils viennent demander les conditions de la soumission. On les leur indique en se basant sur les frais de la colonne et notamment sur le coût des obus et cartouches usés (5). Ils se grattent le bouc et s’en vont : l’histoire leur paraît trop chère et il faut recommencer le lendemain pour qu’ils se soumettent, définitivement j’espère, car ils ont eu plusieurs centaines de cagnas (6) de détruites. Nous sommes ensuite allés dans les hautes montagnes du côté de Bab Morouche (7), un nouveau poste, monté par nous l’été dernier, à près de 1200/1300m d’altitude. De là nous avons également fait des sorties. 
Il y a dans le voisinage de très jolis paysages abrités dans les vallées. Des mechtas (8) très propres avec autour des forêts d’oliviers et de chênes de liège. Dans les jardins on voit des amandiers fleuris ; les cagnas sont propres et assez grands. Leurs propriétaires, une tribu soumise depuis l’été dernier, les Brannes (9) - entourés d’un tas d’enfants, se tiennent sur le seuil, la pipe au bec, et nous saluent. Ils viennent du reste au camp nous vendre du thé, de la kesra (10) (pain d’orge des bicots), du café, des oranges etc. Le 19 en rentrant d’une reconnaissance nous avons été surpris par la pluie et la nuit il a commencé à neiger à gros flocons. Le lendemain matin tout était couvert de neige et nous avons passé quelques mauvais moments dans nos tentes. Je me trouvais alors avec ma section sur une colline à 500 m environ au-dessus du camp et le vent et la neige mélangés de pluie étaient tels qu’on ne pouvait même pas faire du feu pour faire la soupe. Nous n’avions alors qu’un quart de café comme aliment chaud, mais le soir on nous distribuait un peu d’eau de vie pour nous réchauffer et le lendemain matin nous en avions également dans le café ce qui fait beaucoup de bien. Enfin, nous sommes rentrés hier soir, faisant d’un seul trait 40 km dans une boue qui rendait la marche très pénible. Il est juste de dire qu’on avait allégé notre sac ; les couvre-pied, toiles de tente et viande en conserve étaient transportés sur les mulets. Heureusement que la pluie a fait trêve hier pour ne recommencer qu’aujourd’hui ! Et avec quelle joie avons-nous retrouvé notre lit avec les couvertures chaudes ! En somme, s’il y a, à ces colonnes, des moments pénibles, des moments où l’on ne se tient debout qu’à force d’énergie, il y a aussi des minutes agréables. Nous espérons néanmoins tous que celle-ci était la dernière colonne cet hiver. J’ai ramassé dans une des maisons détruites des feuillets écrits en arabe sur une espèce de parchemin, très proprement, presque comme les vieilles bibles (11) écrites autrefois par les moines et dont il y a quelques précieux spécimens dans la bibliothèque de Wolfenbüttel (12). Inclus une de ces feuilles ; les autres suivront dans le petit colis et je te prie de les conserver.
Ton pessimisme ne s’est donc point confirmé et je souris en relisant ta lettre du 4 et les deux suivantes qui contredisent point par point tes noires prévisions. Mr. Penhoat d’abord m’a bien adressé le mandat de 100 Frs et son récit des 1000 Frs perdus n’était point un prétexte pour se dérober. Le colis de ton amie, expédié le 15 de Stockholm, ne pouvait point arriver avant les premiers jours de Janvier et tu vois bien qu’il est arrivé intact. Enfin, l’histoire des Plantain me paraît bien invraisemblable. Lui dans tous les cas continue à m’écrire plus régulièrement que je ne lui réponds ; j’ai reçu 2 fois de ses nouvelles depuis le 1° de l’an. Vu sa façon cordiale d’écrire, il m’est difficile de croire qu’il a évité à dessein de te voir ; pourquoi alors sa femme continuerait-elle à te fréquenter (13)? 
Je reviendrai par un prochain sur les autres points de tes lettres, ayant hâte d’expédier la présente pour qu’elle arrive à temps.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

                                                 Paul


Un bonjour pour Hélène. Son neveu m’a adressé une carte de nouvel an à laquelle je répondrai demain. 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "pour le 30" : jour anniversaire de Marthe et, selon la tradition, avant-dernier jour pour présenter les vœux de bonne année.
2) - "demain en 8" : ce sera le 30 janvier, Marthe aura 36 ans... (Paul en aura 34 le 3 avril).
3) - "Djebel Alfa" : officiellement "Djebel el Alfa", nouveau blockhaus à la construction duquel Paul a participé en mai 1915 (voir sa lettre du 21/5/15) après une attaque des Branes.
4) - "Beni Boujala" : en fait "Beni Bou Yala", l'une des tribus rebelles du versant sud du Rif, au nord-ouest de Taza. Elle est alliée à celle des Beni Krakra habituellement située au nord-est de Taza.
5) - "des obus et cartouches usés" : dans cette guerre coloniale qu'on dirait aujourd'hui asymétrique, les villages - évacués par leurs habitants rebelles - sont pris en otage et bombardés jusqu'à ce que les tribus demandent le cessez-le-feu et paient à l'armée française le coût des munitions utilisées pour les "pacifier".
6) - "des cagnas" : mot d'argot des troupes coloniales d'Indochine, généralisé à l'ensemble des troupes françaises pendant la Grande Guerre, désignant les abris militaires creusés dans le sol, ici employé par Paul pour désigner les cahutes très rustiques (en arabe "gourbi") des villages et hameaux des Marocains.
7) -"Bab Morouche" : précédemment nommé phonétiquement "Bab Marouche" par Paul, officiellement "Bab Moroudj".
8) - "des mechtas" : mot arabe désignant les villages et hameaux.
9) - "les Brannès" : officiellement "Branes".
10) - "la kesra" : pain de semoule à l'huile, dit aussi en arabe "aghroum" et en français "galette algérienne" ou "pain kabyle", voire "pain égyptien". Paul en a déjà parlé le 6/8/15.
11) - "vieilles bibles" : il s'agit sans doute d'un Coran ancien, manuscrit, que Paul sauve de la destruction car il en saisit le caractère précieux. 
12) - "Wolfenbüttel" : allusion à la "Samson Schule" de Wolfenbüttel, école secondaire et supérieure libre originellement juive fondée en 1786, où Paul fit ses études.
13) - Marthe se fait une spécialité de ces négligences ou insultes imaginaire, dont elle accuse régulièrement toutes ses connaissances.