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vendredi 1 avril 2016

Lettre du 01/02.04.1916

Amandier en fleurs (Maroc)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 1° Avril 1916

Chérie,

Je te confirme ma lettre d’avant-hier et viens de recevoir aujourd’hui ton colis qui, grâce à l’emballage en toile, est arrivé en parfait état. Bien entendu, la caisse était cassée à l’intérieur, mais la toile retenait les planchettes. Voici ce que j’en ai retiré : 1 gâteau, 1 boîte de poulet à la gelée, 1 boîte de cassoulet, 1 boîte de confiture, 4 plaquettes de chocolat Louit, 1 boîte de croquant Melba (1), 1 brosse à dent, 1 tube de pâte dentifrice, 2 savonnettes, 1 paire d’espadrilles et 1 superbe saucisson. Mille mercis de toutes ces bonnes choses qui, venant de toi, me font un double plaisir. Je vois bien les gosses autour de la caisse au moment où tu la remplissais ...
Notre reconnaissance de l’autre jour, bien que de courte durée, fut assez dure. Nous avons fait près de 30 km par jour et notamment le premier jour environ 35 km. Comme il faisait très chaud, beaucoup de monde restait en arrière ; je suis cependant bien arrivé à toutes les étapes, bien que très fatigué ! comme du reste tout le monde.
Il s’agissait plutôt d’une tournée de police pour voir si les tribus fraîchement soumises ne tiraient pas sur nous. Ce n’est que pendant la première nuit qu’un coup de fusil a été tiré d’une gagna (2) située en face de notre camp sur un mamelon et dont la balle a, paraît-il, traversé la tente du Commandant de notre groupe sans faire de mal à personne. Tous les habitants de cette cagna ont été amenés le lendemain à Bab Marouche (3) ... Ce fut tout comme coups de feu, mais dans la nuit de mercredi la pluie se mettait à tomber et on est rentrés de Djebel Alfa (4) à Taza dans la boue habituelle. Seulement, quelques kilomètres avant Taza, la pluie devenait torrentielle et à notre arrivée, le Commandant d’Armes pouvait signaler, à l’instar du Général Canrobert (5), l’arrivée de troupes fraîches, car nous étions mouillés comme des chats.
Je te retourne ci-joint les 2 coupures de l’Humanité. L’article sur la physionomie de Berlin (6) m’a beaucoup intéressé et je crois que ces observations sont plus justes que celles publiées ce dernier temps par tous les grands journaux français. Pour en tirer une conclusion sur l’intervention du peuple allemand, je me garderai bien, quoique je ne partage point ton opinion. Si réellement il y avait pénurie de denrées alimentaires ou d’autres matières de première nécessité, et que la fin de la guerre n’est pas à prévoir malgré tous les morts et blessés, je reste persuadé que le sentiment élémentaire du peuple et l’instinct de la conservation deviendront plus forts que les calculs de l’avenir économique, d’autant plus que la grande masse ne comprend pas beaucoup à la question du commerce extérieur et des relations économiques entre les différents pays. Que dire des histoires de Russie (7)? J’ai lu entretemps que l’interpellation au sujet des juifs a été retirée ... La question de l’égalité devant la loi est donc toujours un vain mot là-bas ! A moins que les juifs russes soient réellement une race à part ? ...
En ce qui concerne la question des permissions à la Légion, trois ont été accordées hier à des Français, mais le Caudéranais Savario n’en est pas, ou pas encore ...

Dimanche, le 2 Avril

Voici un matin plein de soleil ! Je me suis lavé avec la bonne savonnette et je me suis rasé également avec ce même produit si bien parfumé, alors que depuis quelques mois je ne me servais que du savon ordinaire. La pâte dentifrice venait également à point, car la poudre était épuisée depuis une quinzaine. Et après un casse-croûte copieux pris dans ton colis, le monde me paraît presque beau. Les arbres fruitiers sont en fleur ; les quelques amandiers - je le remarque pour la première fois - sont tout fleuris, sans cependant porter une seule feuille !
Reçois, ainsi que les enfants, mes plus tendres baisers.

                                             Paul

Le bonjour à Hélène ; est-elle complètement rétablie ?



Notes (François Beautier)
1) - "croquant Melba" : traduction alors en usage de l'expression anglaise "Melba toast" désignant un biscuit grillé (de type craquelin ou biscotte) selon un procédé permettant d'en diminuer l'épaisseur de moitié créé en 1897 par le chef Auguste Escoffier (ainsi que la "pêche Melba") pour l'usage de la diva australienne Helen Porter Mitchell plus connue sous son nom de scène "Dame Nellie Melba".
2) - "cagna" : mot d'origine indochinoise désignant en argot militaire une cahute ou maisonnette sommaire (pour les civils) ou un abri plus ou moins temporaire et souterrain construit en première et seconde lignes du front par et pour les soldats. Ce mot peut désigner aussi le groupe des hommes qui s'y abritent. Il est parfois employé au masculin et assez souvent écrit avec un t final.
3) - "Bab Marouche" : officiellement Bab Moroudj, un poste construit par la Légion pendant l'été 1915 pour contrôler le territoire des Branes alors utilisé par les Beni Krakra rebelles (Paul en a parlé dans sa lettre du 16 juillet 1915).
4) -  "Djebel Alfa" : officiellement "Djebel el Alfa", nouveau blockhaus à la construction duquel Paul a participé en mai 1915 (voir sa lettre du 21/5/15) après une attaque des Branes.
5) - "Général Canrobert" : Maréchal du Second Empire dont la devise personnelle était "Tout va bien, signé Canrobert". Il est possible que Paul fasse aussi référence dans cette situation de pluie torrentielle au mot attribué au Maréchal de Mac-Mahon devant les crues de la Garonne en 1875 : "Que d'eau, que d'eau !".
6) - "Berlin" : depuis le 12 mars 1916 un rationnement des vivres a été mis en place à Berlin, qui souffre du blocus imposé par les Alliés. Par ailleurs le mouvement spartakiste, né la semaine suivante, fait peser un risque révolutionnaire que les Alliés considèrent d'un œil temporairement favorable.

7) - "Russie" : les troupes russes avancent à peu près partout face aux Allemands, ce qui autorise les Alliés à fermer les yeux sur les actes antisémites que le gouvernement russe suscite en exacerbant le nationalisme. Trotsky - connu comme révolutionnaire juif - prône alors avec Lénine le "pacifisme intégral" qui devrait mener à la décomposition de l'Empire russe. Par ailleurs, le chargé britannique des relations diplomatiques Lord Robert Crewe, persuadé que les activistes juifs étaient en Russie et aux USA favorables à l'Allemagne, proposa à ses collègues français et américains, en mars 1916, de faire des propositions avantageuses à ces activistes juifs (notamment en soutenant le mouvement sioniste) pour les inciter à changer de camp. Paul, qui n'a jamais parlé ni de peuple juif ni de race juive, invente ici le concept de "juifs russes" (sans majuscule) pour justifier qu'il ne comprenne rien à ces hypothèses et à ces aveuglements. 

vendredi 22 janvier 2016

Lettre du 22.01.1916

Document Delcampe
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 22 Janvier 1916

Ma chère petite femme,

Nous voilà enfin de retour à Taza, et bien que je sois encore rudement fatigué, je me remets de suite à t’écrire ces lignes pour que ma lettre te parvienne pour le 30 (1). Tous mes voeux pour l’année qui va commencer pour toi et toutes mes félicitations pour le jour qui t’a fait naître. Et il n’est certes pas téméraire d’ajouter que ce sera le dernier de tes anniversaires que nous vivrons séparés ! Sois sûre que je penserai demain en 8 (2) beaucoup à toi ou beaucoup plus encore que d’habitude ! Je t’adresserai demain un petit souvenir qui, s’il n’est pas bien utile, te fera, je l’espère, un peu de joie, en pensant qu’ici le choix est bien limité et que ce petit cadeau a été choisi avec amour.
Nous sommes donc bien rentrés hier soir, contraints par le mauvais temps, car sans cela nous serions encore restés dehors. Les premiers 10 jours nous avons été bien favorisés par le temps : des journées radieuses, où l’on marchait sans trop suer. Les nuits cependant étaient glaciales et on grelottait bien sous la petite guitoune, vu qu’on n’avait qu’un couvre-pied et la capote pour se couvrir. Au surplus, les hommes de garde couchaient dans la tranchée dehors et comme on était de garde chaque 3° nuit, ce n’était précisément pas un plaisir. Notre première étape était à l’ancien camp de Djebel Alfa (3), à environ 25 km d’ici. Le deuxième jour, nous sommes allés camper dans les montagnes situées dans le terrain des Beni Boujala (4), dont 3 ou 4 factions avaient attaqué des tribus voisines soumises. Une des tribus non soumises (les sympathiques Beni Kra Kra, sympathiques rien que par leur nom) nous avait du reste attaqués en Août dernier, lorsque nous étions rentrés de notre colonne. La mentalité des bicots est tout à fait spéciale : voyant que nous étions en face et avec une bonne artillerie, ils avaient évacué les premiers villages de leur territoire et opposaient très peu de résistance. Mais il a fallu que nous bombardions pendant 3 jours leurs mechtas pour qu’ils viennent demander les conditions de la soumission. On les leur indique en se basant sur les frais de la colonne et notamment sur le coût des obus et cartouches usés (5). Ils se grattent le bouc et s’en vont : l’histoire leur paraît trop chère et il faut recommencer le lendemain pour qu’ils se soumettent, définitivement j’espère, car ils ont eu plusieurs centaines de cagnas (6) de détruites. Nous sommes ensuite allés dans les hautes montagnes du côté de Bab Morouche (7), un nouveau poste, monté par nous l’été dernier, à près de 1200/1300m d’altitude. De là nous avons également fait des sorties. 
Il y a dans le voisinage de très jolis paysages abrités dans les vallées. Des mechtas (8) très propres avec autour des forêts d’oliviers et de chênes de liège. Dans les jardins on voit des amandiers fleuris ; les cagnas sont propres et assez grands. Leurs propriétaires, une tribu soumise depuis l’été dernier, les Brannes (9) - entourés d’un tas d’enfants, se tiennent sur le seuil, la pipe au bec, et nous saluent. Ils viennent du reste au camp nous vendre du thé, de la kesra (10) (pain d’orge des bicots), du café, des oranges etc. Le 19 en rentrant d’une reconnaissance nous avons été surpris par la pluie et la nuit il a commencé à neiger à gros flocons. Le lendemain matin tout était couvert de neige et nous avons passé quelques mauvais moments dans nos tentes. Je me trouvais alors avec ma section sur une colline à 500 m environ au-dessus du camp et le vent et la neige mélangés de pluie étaient tels qu’on ne pouvait même pas faire du feu pour faire la soupe. Nous n’avions alors qu’un quart de café comme aliment chaud, mais le soir on nous distribuait un peu d’eau de vie pour nous réchauffer et le lendemain matin nous en avions également dans le café ce qui fait beaucoup de bien. Enfin, nous sommes rentrés hier soir, faisant d’un seul trait 40 km dans une boue qui rendait la marche très pénible. Il est juste de dire qu’on avait allégé notre sac ; les couvre-pied, toiles de tente et viande en conserve étaient transportés sur les mulets. Heureusement que la pluie a fait trêve hier pour ne recommencer qu’aujourd’hui ! Et avec quelle joie avons-nous retrouvé notre lit avec les couvertures chaudes ! En somme, s’il y a, à ces colonnes, des moments pénibles, des moments où l’on ne se tient debout qu’à force d’énergie, il y a aussi des minutes agréables. Nous espérons néanmoins tous que celle-ci était la dernière colonne cet hiver. J’ai ramassé dans une des maisons détruites des feuillets écrits en arabe sur une espèce de parchemin, très proprement, presque comme les vieilles bibles (11) écrites autrefois par les moines et dont il y a quelques précieux spécimens dans la bibliothèque de Wolfenbüttel (12). Inclus une de ces feuilles ; les autres suivront dans le petit colis et je te prie de les conserver.
Ton pessimisme ne s’est donc point confirmé et je souris en relisant ta lettre du 4 et les deux suivantes qui contredisent point par point tes noires prévisions. Mr. Penhoat d’abord m’a bien adressé le mandat de 100 Frs et son récit des 1000 Frs perdus n’était point un prétexte pour se dérober. Le colis de ton amie, expédié le 15 de Stockholm, ne pouvait point arriver avant les premiers jours de Janvier et tu vois bien qu’il est arrivé intact. Enfin, l’histoire des Plantain me paraît bien invraisemblable. Lui dans tous les cas continue à m’écrire plus régulièrement que je ne lui réponds ; j’ai reçu 2 fois de ses nouvelles depuis le 1° de l’an. Vu sa façon cordiale d’écrire, il m’est difficile de croire qu’il a évité à dessein de te voir ; pourquoi alors sa femme continuerait-elle à te fréquenter (13)
Je reviendrai par un prochain sur les autres points de tes lettres, ayant hâte d’expédier la présente pour qu’elle arrive à temps.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

                                                 Paul


Un bonjour pour Hélène. Son neveu m’a adressé une carte de nouvel an à laquelle je répondrai demain. 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "pour le 30" : jour anniversaire de Marthe et, selon la tradition, avant-dernier jour pour présenter les vœux de bonne année.
2) - "demain en 8" : ce sera le 30 janvier, Marthe aura 36 ans... (Paul en aura 34 le 3 avril).
3) - "Djebel Alfa" : officiellement "Djebel el Alfa", nouveau blockhaus à la construction duquel Paul a participé en mai 1915 (voir sa lettre du 21/5/15) après une attaque des Branes.
4) - "Beni Boujala" : en fait "Beni Bou Yala", l'une des tribus rebelles du versant sud du Rif, au nord-ouest de Taza. Elle est alliée à celle des Beni Krakra habituellement située au nord-est de Taza.
5) - "des obus et cartouches usés" : dans cette guerre coloniale qu'on dirait aujourd'hui asymétrique, les villages - évacués par leurs habitants rebelles - sont pris en otage et bombardés jusqu'à ce que les tribus demandent le cessez-le-feu et paient à l'armée française le coût des munitions utilisées pour les "pacifier".
6) - "des cagnas" : mot d'argot des troupes coloniales d'Indochine, généralisé à l'ensemble des troupes françaises pendant la Grande Guerre, désignant les abris militaires creusés dans le sol, ici employé par Paul pour désigner les cahutes très rustiques (en arabe "gourbi") des villages et hameaux des Marocains.
7) -"Bab Morouche" : précédemment nommé phonétiquement "Bab Marouche" par Paul, officiellement "Bab Moroudj".
8) - "des mechtas" : mot arabe désignant les villages et hameaux.
9) - "les Brannès" : officiellement "Branes".
10) - "la kesra" : pain de semoule à l'huile, dit aussi en arabe "aghroum" et en français "galette algérienne" ou "pain kabyle", voire "pain égyptien". Paul en a déjà parlé le 6/8/15.
11) - "vieilles bibles" : il s'agit sans doute d'un Coran ancien, manuscrit, que Paul sauve de la destruction car il en saisit le caractère précieux. 
12) - "Wolfenbüttel" : allusion à la "Samson Schule" de Wolfenbüttel, école secondaire et supérieure libre originellement juive fondée en 1786, où Paul fit ses études.
13) - Marthe se fait une spécialité de ces négligences ou insultes imaginaire, dont elle accuse régulièrement toutes ses connaissances. 

mercredi 20 mai 2015

Lettre du 21.05.1915

Goumiers autour d'un feu - © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN / Photo musée de l'Armée

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 21 Mai 1915

Rentrant ce soir je trouve les lignes des 5 et 8 courant et te prie de m’excuser de n’avoir pas écrit plus fréquemment cette semaine : je n’avais effectivement pas l’occasion car il n’y avait qu’un seul convoi de ravitaillement, le même qui a pris ma carte postale. Enfin me voilà de retour bon premier, car la colonne ne rentrera que dans une huitaine ou même plus tard. Mais je ne crois pas que je partirai encore une fois en colonne, car, une fois les hommes rentrés, on ne fera probablement pas une autre expédition. Ce qu’il y a de plus désagréable maintenant, c’est la grande chaleur qui sévit depuis 8 hs. à 16 1/2 et 17 hs. à peu près. C’est une chaleur torride, sans aucune brise et qui amène des milliers de mouches et de cafards. On est comme abruti et on n’attend que le soir qui est frais et quelquefois même froid. Les Brannès (1) contre lesquels est dirigée notre expédition ont été plus avertis que l’autre jour. 2/3 à peu près se sont soumis, tandis qu’une fraction qui forme pour ainsi dire une tribu à part, continue à nous faire la guerre. Ces derniers vont avoir quelques villages détruits, ainsi que leurs récoltes ; ils abandonneront le pays pour se retirer dans les montagnes d’où ils nous attaqueront alors lorsque l’occasion est favorable. Mais comme ils auront besoin de descendre dans la plaine pour faire paître leurs troupeaux, ils ne se tiendront pas longtemps. Les Brannès soumis payent une indemnité et livrent les déserteurs (2); ils auront la protection et peuvent entrer dans la cavalerie marocaine, soit dans les Spahis du Maghzeu (3) ou le Goum.
Il y a là-bas dans les environs du nouveau poste Djebel Alfa (4) de magnifiques champs de blé et d’orge qui poussent à hauteur d’homme comme on n’en voit pas en France. Mais les sauterelles, des bêtes énormes (Heuschrecken) (5) commençaient aussi à faire leur apparition ...
Ta lettre du 10 Mai et les journaux des 10 et 11 ; comme déjà dit, les imprimés arrivent maintenant régulièrement. Je te remercie aussi des coupures et je suis touché de ce que tu as découpé la mort de Paul Pons (6) parce que tu sais que la lutte m’intéresse. Je lis aussi toujours l’Echo d’Oran et constate que les derniers communiqués sont bons. L’histoire de Sven Hedin (7), d’origine allemande, est peu banale !
En ce qui concerne le loyer, paie la moitié, soit 175 Frs, pour prouver notre bonne volonté. Et si tu dois payer le dernier versement des Communales 1912, tu vendras l’obligation déjà entièrement libérée, celle que j’avais achetée à Devilliers (n° 68892) qui te rapportera environ 210 Frs actuellement. Tu n’auras qu’à faire vendre par Mr. Wooloughan, mais tu ou lui ferez attention s’il n’y a pas un coupon de 3 Frs 75 à détacher de cette obligation. Je n’ai plus eu des nouvelles de Leconte et je m’en moque du reste. De ce côté, je suis sans souci car tout s’expliquera après la guerre et si je voulais le faire chanter ce ne serait très probablement pas difficile pour moi. A propos t’ai-je raconté en son temps qu’aux Sables d’Olonnes un jour, il envisageait le mariage de Suzette avec son Jean ? J’ai ouvert du reste ton paquet de pansements pour faire plaisir à un camarade blessé et j’ai constaté que la teinture d’iode est très ingénieusement présentée dans ces tubes !
Je pense souvent à notre jolie maison et le jardin que je ne connais pas encore bien arrangé et il me faut souvent tout mon courage pour ne pas me laisser attendrir à la pensée que toi et les enfants vous menez là une existence si imprévue et si triste ... Mais j’ai toujours la ferme conviction que tout s’arrangera et qu’en automne au plus tard je serai de retour.
Il nous restera ensuite encore assez de temps pour rattraper le temps perdu et nous garderons peut-être un bon souvenir de ce triste temps qui nous permet toutefois de constater que nous ne pouvons guère exister l’un sans l’autre.
Mes meilleurs baisers


                                            Paul 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Brannès" :  Branes (ou Branès).
2) - "déserteurs" : des légionnaires et des soldats musulmans de l'Armée d'Afrique sensibles au mot d'ordre de Guerre Sainte contre les Français.
3) - "les Spahis du Maghzeu" : soldats de la cavalerie du gouvernement du Sultan du Maroc (le Makhzen), intégrés depuis le Protectorat de 1912 dans l'Armée d'Afrique. Comme les goumiers et les tirailleurs autochtones, les spahis sont alors pour la plupart issus de tribus berbères désireuses de contrer l'influence arabe en Afrique du Nord en prenant le parti de la France, alors que les "rebelles" qu'ils affrontent sont le plus souvent eux-mêmes berbères mais ont choisi d'enrayer d'abord la colonisation de leurs territoires par la France.
4) - "Djebel Alfa" : Djebel el Halfa, avant-poste installé à 25 km environ de Taza, il fut vainement attaqué avant son achèvement par les Branes les 5 et 7 mai 1915. On consultera sur ce sujet l'article de Charles Mouret sur l'Exposition de Casablanca, Annales de Géographie, 1915, volume 23, n° 132  
 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1915_num_23_132_8021
5) - "Heuschrecken" : criquets pèlerins (la "huitième plaie d'Égypte" selon la Bible).
6) - "Paul Pons" : lutteur français, champion mondial de lutte en 1898,  surnommé "Le Colosse", effectivement décédé en 1915. 
7) - "Sven Hedin" : très célèbre explorateur et géographe suédois qui participa à la propagande de l'Allemagne et fut de ce fait expulsé des Sociétés de Géographie de Londres puis de Paris en 1915. Ce qui était sans doute "peu banal" (et déplorable) aux yeux de Paul - qui ne l'écrit pas - était que le grand-père de ce Suédois germanophile était un rabbin allemand.