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lundi 4 avril 2016

Lettre du 05.04.1916

Porte du Mella, Fez, vers 1920. Photographie Joseph Boushira
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 5 Avril 1916

Ma chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 27 qui s’est croisée avec la mienne du 2. Je t’aurais écrit hier ou aujourd’hui à midi, mais nous étions tenus en haleine tous ces jours-ci d’une façon extraordinaire : Le 3, convoi à Bab Mersouka (1) avec plusieurs traversées des oueds qui sont très profonds en ce moment et dont le courant est formidable. L’année dernière, nous étions le 3 également en convoi (à Bou Ladjeraf) (2) et il faisait tout aussi beau. Tout le pays est vert et couvert d’un tapis extraordinaire de fleurs. Le 3 au soir, je prenais la garde jusqu’au 4 au soir où le Général Henry (3) est arrivé de Fez (4). Ce matin, grands préparatifs parce que le Général devait visiter nos baraquements. Tout fut donc chambardé jusqu’au moment de la dite visite qui dura à peu près une seconde ... Cet après-midi enfin nous étions au tir et, comme dans la soirée la pluie se mettait à tomber, le nettoyage des armes etc. a pris pas mal de notre temps dit de repos ... 
Je te fais du reste mes compliments pour la confiture qui est  réellement bien meilleure que ce qu’on trouve dans le commerce. Le gâteau était également excellent et le chocolat idem. Quant au cassoulet et au poulet, je ne les ai pas encore attaqués. La lettre de Suzette m’a fait beaucoup de plaisir, et malgré l’orthographe encore un peu pittoresque, j’y constate tout de même des progrès. Ce que je ne comprends pas bien, c’est que Mme Plantain habite la Rue de l’Hermitage qui, en somme, est presque aussi éloignée de son usine du Cours de Bayonne que son domicile de Bègles ...? Et Suzanne apprend donc réellement l’allemand ?
Il est vrai que depuis près de 3 mois je n’ai plus écrit ni à Georges ni à Mr. Plantain, car d’une façon générale j’ai trop de flemme pour faire de la correspondance. Pl. (5) ne retourne donc pas au front et reste à l’arsenal de Tarbes ? Au sujet des permissions, on nous disait encore hier au rapport que seules ont des chances d’être prises promptement en considération les demandes s’appuyant sur un motif sérieux, maladie d’un parent proche etc ; encore faut-il que cette maladie soit attestée par la gendarmerie de l’endroit où le permissionnaire se rend. Il est donc à peu près certain que Savario n’obtiendra pas sa permission pour Caudéran.
Yvonne Penhoat (6) est certainement déjà une grande fille, et, étant en classe à Paris, doit être restée bien moins bébé que Suzanne. Jeanette (7), si je me rappelle bien, a l’âge de notre Georges et il doit donc être content d’avoir pour quelques jours “une petite fille”. Car je suppose que même déjà à son âge, sa soeur n’est pas la petite amie rêvée ...
Je lis sur le journal que la Banque de P. & P.B. (8) distribue 25 Frs. de dividende par action. Le bénéfice a sérieusement augmenté par rapport à l’année 1914 et les réserves sont tellement dotées qu’elles atteignent plus de 90 millions. Il est donc à présumer que ce titre remontera d’une façon régulière. Je suis curieux si le Comptoir d’Escompte (9) qui l’année dernière n’avait pas non plus distribué de dividende en paiera cette année-ci. Les petits rentiers (10) qui ne touchent qu’une partie de leurs coupons ne doivent pas être non plus dans leurs petits souliers dans ces temps de vie chère.
Je suis content d’entendre qu’Hélène est rétablie ; bien le bonjour de ma part ainsi que pour toute la famille Penhoat.
Mille baisers pour vous tous.


                                              Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Bab Mersouka" : avant-poste officiellement dénommé Bab Merzouka (actuel Bab Marzouka), établi sur la crête du Col du Touahar, à une douzaine de km à l’ouest de Taza, pour contrôler la route de Fès. Paul en a parlé dans ses lettres du 28 février et du 23 mai 1915.
2) - "Bou Ladjeraf" : poste de protection de la voie ferrée Fès-Oujda. Paul en a parlé dans sa lettre du 4 avril 1915.
3) - "Général Henry" : en fait Henrys, chargé par Lyautey de maintenir la liaison entre les deux Maroc (oriental et occidental).
4) - "Fez" : officiellement Fès.
5) - "Pl." : Mr. Plantain
6) - "Yvonne" : fille aînée des Penhoat.
7) - "Jeannette" : fille cadette des Penhoat. 
8) - "P. & P.B." : Banque de Paris et des Pays-Bas, fondée par fusion de plusieurs banques européennes en 1872, elle est pendant la Grande Guerre la principale banque d'affaires française. Le relèvement de son cours en 1916, après la chute liée au début de la guerre, provient essentiellement du renchérissement du pétrole, dont elle contrôle par la Compagnie Française des Pétroles l'un des grands gisements exploités en Roumanie et dont elle entend contrôler bientôt les fabuleux gisements de la Shell en Mésopotamie grâce au renforcement de l'influence française sur Mossoul (actuel Irak).
9) - "Comptoir d'Escompte" : Comptoir national d’escompte de Paris. Paul en possède des titres qui sont placés sous séquestre avec ses autres biens : ce n'était pas grave en 1915 puisque le CNEP n'avait pas versé de dividendes, mais il est possible qu'il en verse en 1916... 
10) - "vie chère" : la situation des petits rentiers est effectivement préoccupante du fait du moratoire sur les loyers, de l'arrêt des versements de dividendes (il y a reprise en 1916) et des intérêts d'emprunts par beaucoup d'institutions et d'entreprises, enfin de l'augmentation importante de la plupart des prix des denrées de consommation courante. Mais la situation est encore plus grave en Allemagne du fait du blocus.

dimanche 25 octobre 2015

Lettre du 26.10.1915

Taza la mystérieuse

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 26 Octobre 1915

Ma chère petite femme,

Je t’ai écrit hier une carte pour t’accuser réception de tes lettres des 15 et 17 ainsi que du mandat que je vais toucher ces jours-ci mais qui est déjà dans ma possession. Il en est de même du journal du 16 Octobre arrivé ensemble avec une carte de Mr. Plantain de Tarbes qui me disait que tu avais vu sa femme à l’usine du Cours de Bayonne. Comme elle doit y rester pendant tout l’hiver, Mme P. va habiter à l’hôtel de la Madeleine, Cours Pasteur. Pourquoi, à propos, crois-tu donc que je suis si désireux que tu continues tes relations avec Mme P. ? Si je le désire, c’est uniquement dans ton propre intérêt, c.à.d. pour que tu puisses de temps à autre causer à quelqu’un qui est à peu près dans ton cas.
Alice est pourtant la troisième que tu vois grandir, et il semblerait que jamais tu n’as eu autant de plaisir de voir les premiers essais de parler et de courir. Voilà bientôt 2 ans qu’elle aura été notre “petite dernière” (???) ; c’est elle la seule que je n’ai pas vu venir au monde !
Dimanche dernier, nous avons eu la première demi-journée libre depuis que nous sommes à Djebla et cela probablement d’ordre du Colonel Derrigoin (1) qui était venu en Auto de Taza pour voir les travaux effectués au camp. La nuit dernière nous avons eu une tempête et des pluies épouvantables de sorte que ce matin nous nous sommes réveillés dans la boue. Il est étonnant que couchés comme nous le sommes sur la paille avec à peine 50 cm d’espace au-dessus de nos têtes et assez mal à l’abri, il n’y ait pas plus de malades que cela. Quant à moi, je ne me rappelle même pas d’avoir attrapé jusqu’ici un bon rhume comme j’en avais périodiquement dans le civil, tout en étant beaucoup mieux nourri, couché et habillé. Ce qui semble prouver que la vie primitive est plus saine que celle plus ou moins raffinée que nous menons dans le civil.
Oui, si ce n’était pas ces lettres de Bordeaux, je perdrais la dernière lueur d’espoir. Car celui-ci me reste toujours malgré toutes les nouvelles complications ! Je pense même que l’entrée en lice des pays balkaniques (2) - les derniers ne peuvent guère tarder - aidera à précipiter la fin de la guerre qui arrivera plus vite qu’on ne pense.
Quant au certificat que tu me demandes, je te le donne volontiers avec de très bonnes notes comme mère et ménagère et avec d’excellentes comme épouse. Je ne me rappelle plus que très vaguement des chapitres de l’”Ostliche Divan” (3) et il est certain qu’ils ne m’ont pas attiré outre mesure, car sans cela j’en aurais mieux conservé le souvenir. Comment donc peux-tu trouver un rapport entre cela et les évènements qui se déroulent actuellement ?
J’ai lu dimanche un volume - un des premiers - de Pierre Loti, “Pêcheur d’Islande” (4) collection illustrée de Calmann-Lévy, 95 cs. C’est une histoire bretonne d’un charme délicat qui te plaira aussi beaucoup dans sa tristesse infinie et son simple langage. J’ai lu en outre ce temps-ci un bouquin allemand “Im Schuldhuche der Vergangenheit” eine Ostseegeschichte aus Cardnen (5), très bien écrit et qui m’a rappelé mes différents séjours à la plage de la Baltique. C’est effrayant avec quelle vitesse le temps passe. Si je pense qu’il y a déjà 8 ans que nous étions à Schineberg (6) et que nous nous sommes séparés sous le grand tilleul devant l’auberge pour nous retrouver ensuite à Mulhouse (7).
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                 Paul

Les 3 feuilles de papier insérées dans les dernières lettres me sont bien parvenues. Merci.


Notes (François Beautier)
1) - "colonel Derrigoin" : en réalité Derigoin, colonel commandant la colonne mobile de Taza.
2) - "pays balkaniques" : la Bulgarie a officiellement déclaré la guerre à la Serbie le 14 octobre 1915. En Grèce, les partisans de Venizelos (récemment renvoyé par le roi) continuent de réclamer le respect par la Grèce de son alliance militaire avec la Serbie, donc l'entrée en guerre du royaume aux côtés de la Triple Entente. En Bulgarie, le régime a beaucoup de mal à conserver sa neutralité (il déclarera la guerre à l'Autriche Hongrie en août 1916). 
3) - "Ostliche Divan" : allusion au West-östlicher Divan (Le Divan occidental-oriental), recueil de poésies de Johann Wolfgang von Goethe composé de 1819 à 1827, sur le modèle soufi persan mis à la mode par la vague orientaliste du début du XIXe siècle. 
4) - "Pêcheur d'Islande" : roman publié en 1886 par Pierre Loti (de son vrai nom Louis Viaud), écrivain et officier de marine (1850-1923).
5) - "Im Schuldhuche der Vergangenheit" : "à l'école d'un passé glorieux", livre allemand apparemment jamais traduit en français, consacré à "une histoire récente de la mer Baltique selon l'amiral Carden" ("eine Ostseegeschichte aus Carden"). Il est  imaginable que ce livre racontait comment le Premier Lord de l'Amirauté britannique Winston Churchill, qui hésitait en janvier 1915 entre deux opérations maritimes à haut risque envisagées depuis septembre 1914 pour soutenir la Russie, le passage en force du détroit du Danemark pour entrer dans la mer Baltique, ou le débarquement sur les Dardanelles, fut finalement convaincu de la faisabilité de la seconde par le vice-amiral britannique S.H. Carden qui assurait alors la surveillance maritime et le blocus de ces détroits. La décision qu'il prit le 13 février 1915 de suivre le plan Carden entraîna d'une part le très meurtrier échec du débarquement et la continuation des attaques maritimes allemandes en Mer du Nord et en Atlantique à partir de la Baltique. 
6) - "Schineberg" : seuls de minuscules villages portent le nom Schineberg en Allemagne. Par contre Scheinberg est une station touristique des Alpes bavaroises au nord-ouest de Garmisch Partenkirchen. 
7) - "Mulhouse" : alors Mülhausen, ville allemande d'Alsace où Paul travailla de 1905 à 1907 et d'où il partit s'installer à Bordeaux en 1908.

samedi 12 septembre 2015

Lettre du 13.09.1915

Document Delcampe


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Gebla, près Bou Ladjeraf, le 13-9-15

Ma chérie,

J’ai tes lettres des 4 et 5 courant et te confirme mes 2 cartes d’ici, envoyées par un muletier à Bou Ladjeraf, puisqu’il n’y avait pas encore de boîte à Gebla. Nous sommes toujours très primitivement installés et couchons - comme des sardines en boîte - sous la guitoune. Il paraît cependant que les marabouts arriveront demain ; peut-être aurons-nous même des paillasses ou des lits au courant de cette année !
En ce qui concerne la situation géographique, Gebla est situé à environ 4 km de Bou Ladjeraf qui est la dernière station avant Taza sur la ligne Oujda-Taza. Voici les principaux postes situés sur cette ligne : Oujda, El Gun (1), Taourirt, Debdon (2), Guercif, M’Conn (3), Oued Aghbal, Bou Ladjeraf et Taza. La ligne sera conduite jusqu’à Fez qui est à environ 100 km à l’Ouest de Taza. J’ai laissé de côté des stations ou postes de peu d’importance et ajoute que le train met 1 jour pour aller de Taza à Guercif, 1 deuxième de Guercif à Taourirt et un 3° de Taourirt à Oujda. Le nouveau poste de Gebla que nous construisons en ce moment aura probablement 3 Comp. (4) au début ; Bou Ladjeraf sera supprimé, du moins le camp (5). Il ne restera que la gare, en forme de blockhaus - comme toutes les gares des petits postes - où l’on laissera 1 section (6). Gebla est situé sur une crête à l’endroit où se trouvait autrefois un grand village marocain, détruit il y a 16 mois lors de la prise de Taza (7) par notre artillerie. Les pierres et briques des maisons en ruine nous servent maintenant à construire les murs & tranchées ainsi que les divers baraquements. Mais le pays en face (8) - non soumis - est encore inconnu. Il y a quelques jours nous avons vu derrière les mamelons - nous faisions corvée de bois - une ville au moins aussi grande que Taza (9), car elle a 5 mosquées et appartient, paraît-il, aux Rhiatas, tribu non soumise. Ces Messieurs nous ont du reste attaqués dès notre arrivée ici, c.à.d. le premier jour, revenant ensuite la nuit et le lendemain. Ils ont été cependant repoussés par l’Artillerie qui disperse tous les jours leurs rassemblements (10). Avant-hier, dans la nuit, ils avaient allumé de grands feux sur les crêtes et on voyait distinctement des hommes autour du brasier. Une batterie de 75 (11) ouvrit aussitôt le feu et le 2° obus tomba juste au milieu ! Il est probable que s’ils continuent leurs attaques, on va bombarder un de ces 4 matins leur ville avec les 5 mosquées. Les autre tribus soumises (12) viennent déjà vendre leur bétail, des volailles, oeufs, raisins, noix etc. Une de ces tribus, qui nous aide à chaque occasion, est campée à 2 km de nous avec des troupeaux énormes, formant des ronds très réguliers avec leurs tentes, ronds dans lesquels ils enferment le bétail pendant la nuit. La colonne Derigoin (13) reste avec nous jusqu’au 17, jour où nous pourrons nous installer en-dedans de l’enceinte fortifiée. D’après les bruits qui courent, nous ne resterions ici que 2 à 3 mois au plus, pour descendre ensuite à l’arrière, peut-être à Guercif , le dernier poste où il y a quelques maisons européennes. Mais on ne peut pas trop se fier à ces bruits. La nourriture, exécrable au début, s’est améliorée quelque peu maintenant. On nous donne depuis 3 jours - oh miracle - 2 quarts de vin par jour. Mais nous avons énormément de travail et vivons comme des sauvages.
Avec 18 kgs notre petit Georges doit être presque obèse ! Je ne crois pas que les vertiges dont il se plaint soient en rapport avec ses yeux ; moi, du moins, je n’en ai jamais souffert. Comme enfant, j’ignorais complètement ma myopie jusqu’au jour où, à l’âge de 8 ou 9 ans, j’ai trouvé une paire de lunettes. C’était devant la maison d’un gros épicier à Stadtallendorf (14) et, en regardant par ce verre, je voyais beaucoup mieux. Plus tard, dans la Bürgerschule (15) (1894) où les classes étaient beaucoup plus grandes et à Wolfenbüttel (16) je devais me mettre au premier rang pour pouvoir voir et en 1896 à Wolfenbüttel mon père m’a pris avec lui à Brunswick (17) acheter ma première paire de lorgnons. A vrai dire, ton propre état m’inspire beaucoup plus d’inquiétude que celui de Georges, car ces périodes d’anémie sont devenues périodiques chez toi ! Qu’est-ce que Melle Campana (18) a dit à ce sujet ? Encore une fois, ne te prive pas au point de vue de la nourriture, car cela se fera sentir plus tard ! Vends plutôt de temps à autre une obligation pour payer Mme Robin (19)!
Penhoat m’envoie une lettre de Leconte disant qu’il espère travailler sous peu sans perte. Mai a accusé encore un déficit d’environ 300 Frs., en comptant les prélèvement d’environ 300 Frs pour chacun. Si l’on arrivait à éviter complètement les pertes pendant la guerre, cela pourrait aller encore ! D’après Leconte, Bordeaux et Nantes travaillent à peu près régulièrement, Bayonne (20) un peu. Fais donc demander par Hélène à Siret si la Compagnie du Gaz a renouvelé son contrat pour un an ; il l’espérait en Juillet dernier.
Plantain m’envoie également une longue lettre de Tarbes (21) donnant quelques explications sur l’attitude de Mme Plantain. Figure-toi qu’après la mort de la belle-mère de Plantain, la mère de la fiancée de Georges est tombée grièvement malade et est morte quelques semaines ou mois après. Sa fille, la fiancée de Georges, qui l’a soignée, a été contaminée à son tour et vient de mourir aussi. Comme le père est mobilisé, la maison et ses affaires à Bègles (22) sont complètement abandonnées et c’est encore Mme Plantain qui doit s’occuper de tout cela. Voilà donc une famille qui a vraiment tous les malheurs, tout en étant bien située au point de vue matériel.  Et tu comprends que dans ces conditions Mme Plantain a bien peu de temps, car elle doit aussi s’occuper de l’affaire du Cours de Bayonne (23)! Georges est, paraît-il, au désespoir ; dès que j’aurai un moment, je vais lui écrire un mot.
Oui, je connais assez bien la Campagne de France (24) et les impressions de Goethe, qui à la suite de ce voyage, a écrit son épos (25) Herrmann et Dorothéa (26), qui donne d’ailleurs quelques détails sur la misère des populations à la frontière, du côté du Rhin. Je vois qu’en face des évènements que nous traversons tu retrouves ton ancien esprit de combativité et tes raisonnements d’antan. Heureusement que tu promets de ne pas ouvrir le feu sur moi ! Tu ne te figures pas comment on s’abrutit au milieu de cette vie brutale qui ne laisse même pas le temps de se saisir, de réfléchir sur quoi que ce soit. On vivote, dans les trous et les branches, comme les hommes primitifs, sales et dégoûtants. On se retient parfois difficilement pour ne pas donner une réponse mordante qui augmenterait encore la réputation de soldat indiscipliné !
Depuis avant-hier le bruit court que l’Allemagne a fait une proposition de paix et qu’on négocie déjà ferme à Washington (27). L’Allemagne rendrait tous les pays envahis et l’Alsace, l’Italie aurait Trente, mais l’Allemagne demanderait la Courlande (28) et le Maroc (29). Cette proposition, si elle est vraie, indiquerait tout de même une lassitude de l’Allemagne et le désir d’en finir avant le désastre. Ce serait le premier pas qui coûte le plus cher et qui laisserait prévoir de nouvelles concessions indispensables !
J’ai bien pensé à mon entrée à la Légion le 23 Août (30) et je penserai aussi beaucoup le 16 Septembre à l’année 1908. Je crois que malgré toutes les vicissitudes de la vie nous pouvons nous féliciter ce jour et nous embrasser aussi tendrement qu’il y a 7 ans.

                                                   Paul

Meilleurs baisers pour toi et les enfants. Veux-tu m’envoyer à l’occasion 2 ou 3 paires de mes chaussettes et la paire de bandes molletières que j’ai reçue à Bayonne ! Pas de livres s.v.p.
L’endroit ici s’appelle Djebla (31).


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "El-Gun" : il pourrait s'agir de l'actuel El-Aïoun.
2) - "Debdon" : actuel Debdou, à 40 kilomètres au sud-sud-est de Guercif, sur les hauteurs dominant la ligne dont la station correspondante pourrait-être l'actuel El-Agreb.
3) - "M'Conn" : actuel Msoun.
4) - "3 Comp." : 3 compagnies qui, vraisemblablement, se relaieront dans ce poste.
5) - "du moins le camp" : très proche de la garnison de Taza donc inutile.
6) - "1 section" : soit 8 à 13 hommes.
7) - "prise de Taza" : les Tazis, entrés en rebellion au printemps 1914, ont été réprimés à l'artillerie et leur ville, Taza, a été ainsi “pacifiée” du 9 au 13 mai 1914. Une grande parade fut organisée à Taza par le résident général Lyautey le 16 mai 1914 pour célébrer la jonction, par la prise de la ville, des troupes françaises des deux Maroc, l'Oriental et l'Occidental.
8) - "le pays en face" : vers le nord, c'est-à-dire le revers sud du Rif et, au-delà, le Maroc espagnol.
9) - "aussi grande que Taza" : Paul a peut-être vu de loin, en regardant vers le sud-ouest, la ville actuellement dénommée Sidi Abdellah des Rhiata, mais il se peut aussi qu'il  s'agissait seulement de la casbah de Taza, que les Légionnaires surnommaient "ville mystérieuse" puisqu'ils ne pouvaient y entrer, et que Paul n'avait jamais vue de loin. 
10) - "rassemblements" : il s'agit de nouvelles tentatives des tribus rebelles de toute la région du Moyen Atlas et du Rif oriental d'anéantir les avant-postes français et de prendre Taza. Les précédentes avaient eu lieu à la mi-août ; les prochaines auront lieu en novembre.
11) - "une batterie de 75" : un canon de 75 millimètres mis en batterie, c'est-à-dire en situation de tir. C'est à l'époque une arme redoutable, qui tire facilement 20 coups à la minute et détruit précisément des cibles jusqu'à 8 500 m. de distance.
12) - "tribus soumises" : Paul tait l'évidence car même les tribus "pacifiées" sont alors susceptibles de se soulever, du moins partiellement, sous la conduite ou la pression des rebelles nationalistes.
13) - "colonne Derigoin" : le lieutenant-colonel Derigoin s'était illustré en novembre 1914 en secourant depuis Mekhnès un commando du colonel René-Philippe Laverdure qui avait vainement tenté d'enlever le chef des Zayanes (le caïd Moha-ou-Hammou) dans son camp retranché de Elhri au sud-est de Khénifra. En septembre 1915, le colonel Derigoin commande un groupe mobile des Bataillons d'Afrique dans la région de Taza menacée par la rébellion conduite par les Rhiatas et les Beni-Ouaraïn. Paul cite ce personnage héroïque vanté par la presse pour rassurer Marthe. 
14) - Stadtallendorf (ex Stadt Allendorf), village d'enfance de Paul, au sud de Hanovre, en Basse-Saxe (Niedersachsen).
15) - "la Bürgerschule" : l'école municipale (de Bisperode, en Basse-Saxe, où la famille habitait).
16) - "Wolfenbüttel" : ville de Basse-Saxe où Paul fit ses études, à l'école supérieure "Samson Schule", célèbre école juive fondée par le banquier Philipp Samson, qui fonctionna de 1786 à 1928.
17) - "Brunschwick" : Braunschweig, grande ville à l'est de Hanovre, en Basse-Saxe.
18) - "Melle Campana" : la pédiatre qui suivait les enfants. 
19) - "Mme Robin", propriétaire de la maison louée par les Gusdorf à Caudéran.
20) - "Bayonne" : Paul énumère les ports charbonniers sur lesquels la société Leconte travaille en important de la houille pour le compte de clients comme la Compagnie du Gaz (de Bordeaux) qui vend à la ville du gaz d'éclairage qu'elle produit à partir de houille dont elle revend le sous-produit (le coke) à des métallurgistes. La guerre, en réservant une part plus importante des combustibles fossiles aux industries d'armement et aux transports militaires, a restreint le marché de l'éclairage public au gaz, d'ailleurs concurrencé par l'électricité. Il semble que le renouvellement du contrat d'approvisionnement  en houille de la Compagnie du Gaz de Bordeaux par la société Leconte se fasse alors attendre. 
21) - "Tarbes" : ville industrielle (agro-alimentaire, arsenal), chef-lieu des Hautes Pyrénées.
22) - "Bègles" : ville industrielle et portuaire du sud-est de l'agglomération bordelaise.
23) - "Cours de Bayonne" : à Bordeaux, en plein centre, près de l'Opéra. Mais rien du courrier de Paul ne dit de quel type d'affaire il s'agit.
24) - "Campagne de France" : il s'agit de la campagne des émigrés antirévolutionnaires tentant de revenir de force en France en 1792, que Goethe a suivie d'août à novembre 1792 et dont il rapporte le récit dans un journal publié en France en 1822 sous le titre "Campagne de France". 
25) - "épos" : épopée.
26) - "Herrmann et Dorothéa" : livre de Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) publié en 1797 en Allemagne et en 1798 en France sous le titre "Hermann et Dorothée". En se référant à ces textes où Goethe traite des différences de civilisation entre l'Allemagne et la France dont il vante l'esprit révolutionnaire, il semble que Paul réponde à une critique de Marthe l'accusant de tenir le mauvais rôle réactionnaire (comme les émigrés et les Allemands de Goethe) dans la guerre coloniale qu'il mène au Maroc.
27) - "Washington" : en septembre 1914 (un an auparavant) les socialistes américains avaient invité à leurs frais les socialistes européens à se réunir à Washington pour y décider d'une paix des peuples. Cette démarche ayant échoué mais ayant soulevé de grands espoirs, des rumeurs circulent sur sa reconduction et son démarrage effectif à la suite de la Conférence socialiste internationale réunie en Suisse, à Zimmerwald, du 5 au 8 septembre 1915, aboutissant à un accord sur le constat "L'Europe est devenue un gigantesque abattoir d'hommes" et sur l'appel "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !". La rumeur dont fait état Paul se distingue par son luxe de détails néanmoins tous dénués de fondement. En ce qui concerne "Washington", notamment,  les seules démarches extérieures des USA en 1915 furent de protester le 7 mai auprès de l'Allemagne responsable du torpillage du Lusitania, et d'envoyer des Marines à Haïti, en juillet, pour maintenir l'ordre à la suite de l'assassinat du dictateur local.
28) - "Courlande" : région de la Lettonie, anciennement germanophone, administrée par la Russie depuis 1795.
29) - "Maroc" : convoité par l'Allemagne depuis sa victoire sur la France en 1871, le Maroc est partagé entre la France et l'Espagne (Tanger devenant port international) lors de la Conférence d'Algésiras en 1906. L'Allemagne tente d'intimider la France en 1911 ("Coup d'Agadir") mais échoue à se faire céder la totalité ou une partie du Maroc (sous influence française), dont l'État officiel, l'Empire chérifien, devient  "Protectorat de la République française au Maroc" en 1912. Ce statut demeurera jusqu'à l'indépendance du Maroc en 1955.
30) - "le 23 août" : dans l'ensemble de son courrier (conservé), Paul mentionne trois fois le moment de son engagement dans la Légion, à trois dates bizarrement différentes : les 21, 22 et 23 août 1914. 

31) - "Djebla" : Paul rectifie l'orthographe pour que le courrier lui arrive bien.