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lundi 30 avril 2018

Lettre du 01.05.1918

Woodrow Wilson devant le Congrès

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 1° Mai 1918

Ma Chérie,

Nous voici déjà au beau mois de Mai, “im wunderschönen Monat Mai, wo alle Knospen sprangen ...” (1) Par curiosité, j’ai cherché ce matin dans le Larousse et j’y ai trouvé l’explication suivante : “Walpurgis” ou “Walburge” (sainte). Née en Angleterre au 8° siècle, elle fut appelée en Allemagne par Saint Boniface. Son tombeau, transporté au 9° siècle à Eichstaedt, attirait de nombreux pèlerins. Comme sa fête se célébrait le 1° Mai, jour resté célèbre par le souvenir des fêtes païennes, la nuit de Walpurgis, suivant les légendes populaires, était celle où les sorcières et les démons se donnaient rendez-vous sur le Brocken. (2)” J’ignorais que Walpurgis ou Walburge était une sainte, ayant plutôt jusqu’à ce jour attribué ce nom à une sorcière ou une déesse païenne du temps de Wotan, Odin, Freia et Thor (3). Mais je me rappelle non sans une certaine mélancolie d’avoir escaladé si souvent le Brocken, d’abord avec les camarades d’école, puis plus tard avec Brandès et Bühring (4); une fois ce fut précisément dans la nuit de Walpurgis. Nous étions partis de Harzburg (5) d’assez bonne heure pour arriver en haut avant minuit et pouvions ainsi assister à la cérémonie au “Rocher du Diable” (Teufelsfelsen (6)) durant laquelle Mr. Heinemann (7) du théâtre de la cour de Brunswick prononçait un joli discours plein de cette poésie fantastique qui enveloppe déjà la nuit du 1° Mai. Quelques centaines d’assistants, dont une grande partie munis de torches, se pressaient dans les rochers, mais comme il n’y avait même pas un coin d’Hôtel libre, nous étions forcés de nous coucher dans quelques voitures à côté de l’hôtel où il faisait un froid épouvantable. Et je me rappelle encore que nous claquions tous des dents en attendant, le matin, le lever du soleil qui se séparait lentement, jaune comme une citrouille, des couches épaisses de brume à l’horizon ...
Le beau temps semble définitivement revenu ici et il est probable que nous allons partir dans une huitaine pour un mois ; le 4 nous devons aller pour 3 jours à M’Rirt (8). Tout cela ne m’effrayerait réellement pas trop si j’avais une certitude que c’est la dernière année de guerre ! Aussi souvent que je me raisonne sur ce point, soit seul, soit avec des camarades, j’arrive bien à la conclusion que nous verrons la fin des hostilités cet été ou cet automne (9), mais je dois toujours m’avouer que pour le moment il n’y a encore aucun indice certain. Toutefois, les attaques allemandes continuent toujours sur une grande partie du front et notamment du front anglais (10), laissant ainsi reconnaître que les Empires Centraux ont hâte d’en finir. Bien entendu, dans les masses populaires et dans l’armée, le désir de paix est aussi grand dans un camp que dans l’autre ; la phrase si souvent imprimée par les journaux que “le temps travaille pour nous” n’est certainement pas à prendre au sérieux ; un homme d’état anglais l’a même changée dans ce sens qu’il disait que le temps était tout au plus un neutre et même un neutre dangereux (11). Il est certain au surplus que les journaux allemands doivent l’interpréter de leur côté dans un sens favorable à l’Allemagne. Au fait, ce que cette dernière a le plus à craindre sous ce rapport est l’exclusion des marchés d’Outre-Mer et même d’Europe après la guerre (12). Mais là encore il faut tenir compte que les articles fournis actuellement par les Alliés et notamment l’Angleterre et la France pour remplacer les produits manufacturés en Allemagne, se ressentiront nécessairement de la guerre, tant au point de vue de la qualité que du prix. Mais une clientèle, surtout étrangère, ne souffrant pas directement de la guerre, ne tient pas beaucoup compte de ces inconstances : elle voit l’article acheté très cher et le compare aux anciennes marchandises ... Somme toute, je ne crois pas à un boycottage économique efficace (13), surtout pas à la longue bien que je sois d’avis que les premières années après la guerre il y aura un fort ressentiment contre tout ce qui proviendra de l’Allemagne. D’autre part, les besoins seront tellement grands, il manquera tant de “camelote” (14) à bon marché que la résistance ne se fera guère sentir que dans les grandes administrations, chemins de fer, usines etc. et cela jusqu’au jour où les prétentions de l’Angleterre, principale concurrence, seront telles que la différence de prix ne permet plus d’écarter la marchandise allemande.
Actuellement et en ce qui concerne la situation diplomatique, il n’y a que le Président Wilson (15) qui, dans ses messages, ne se lasse pas de répéter que même en ce moment, il est toujours prêt à entendre des propositions de paix. A mon avis, il tient bien son rôle de médiateur (16) de la part des Alliés, car notamment la France se trouve, après l’incident Clémenceau-Czernin (17), dans une situation telle qu’il serait difficile à un quelconque des pays ennemis de proposer des pourparlers de paix. C’est dommage, car la France était précisément le pays qui pouvait se vanter d’être entré dans cette guerre pour des motifs plutôt idéalistes : Tenir son traité d’alliance avec la Russie, remplir ses obligations morales vis à vis de la Belgique, et enfin avoir été provoqué directement par l’ultimatum allemand, impossible à accepter, de livrer les forteresses de l’Est (18) comme gage de sa neutralité !
L’Angleterre également est trop profondément engagée par les déclarations de ses Chefs d’Etats pour faire des concessions (19) tant soit peu importantes sur un des terrains principaux. Il ne reste donc que l’Amérique qui a, dans les messages de Wilson (20), toujours observé une certaine réserve.
Comment vas-tu, Chérie ? Est-ce qu’Hélène est rétablie ? Ménage-toi surtout et évite des efforts toujours nuisibles dans ton état.
A bientôt de tes bonnes nouvelles, mille baisers pour toi et les enfants.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - « sprangen » : la citation signifie mot à mot « au merveilleux mois de mai, quand les bourgeons éclatent... ». C’est un extrait du célèbre lied d’Heinrich Heine titré « Im wunderschönen Monat Mai » composé en 1822-23. Le texte originel se compose de deux quatrains, le premier consacré aux bourgeons, l’autre aux oisillons :
« Im wunderschönen Monat Mai, 
Als alle Knospen sprangen, 
Da ist in meinem Herzen 
Die Liebe aufgegangen.
Im wunderschönen Monat Mai, 
Als alle Vögel sangen, 
Da hab ich ihr gestanden 
Mein Sehnen und Verlangen ».
2) - « Brocken » : tout ce que reprend Paul sur Walpurgis (Sainte Walburge) provient textuellement du Petit Larousse, qui ajoute que le Brocken est l’un des sommets du Harz (ce que savent parfaitement Paul et Marthe, qui y sont allés admirer le lever du soleil au matin du 1er mai, voir les lettres des 11 mai 1915, 9 mai 1916 et 1er mai 1917).
3) - « Thor » : Paul cite ici les trois principaux dieux de la mythologie scandinave (parmi les 4 qu'il désigne, il distingue à tort Odin et Wotan, qui sont une seule et même divinité, dont l’épouse est Freia, déesse de l’amour, et dont Thor - le dieu du tonnerre - est l’un des fils).
4) - « Brandes et Bühring » : première mention par Paul de ces deux compagnons de pèlerinage au Brocken. 
5) - « Harzburg » : en fait « Bad Harzburg », petite station thermale et touristique de Basse Saxe, au nord-ouest du Harz.
6) - « Teufelsfelsen » : mot à mot « rocher du diable », crête décharnée de roches hercyniennes formant le sommet du Brocken et considérée comme un « Naturdenkmal » (monument naturel).
7) - « Heinemann » : ce comédien du Théâtre de la Cour de Brunswick, qui officiait pendant la cérémonie païenne de la Nuit de Walpurgis, n’a pas laissé d’autre trace repérable dans l’Histoire que ce que Paul en dit ici.
8) - « M’Rirt » : actuel Mrirt, poste à mi-chemin entre Aïn Leuh et Khénifra et alors point de départ d’un chantier routier destiné à relier Lias à Aguelmouss.
9) - « cet automne » : remarquable intuition de Paul…
10) - « front anglais » : Paul n’est pas encore informé de l’achèvement en cours de l’opération Georgette (pour les Alliés, Bataille de la Lys) menée par les Allemands comme seconde opération de la Bataille du Kaiser. Les Allemands viennent d’échouer au Mont Kemmel face aux Anglo-Français le 29 avril et sont en train de perdre la quatrième bataille d’Ypres face aux troupes belgo-anglo-françaises (bataille perdue officiellement le 2 mai, soit le lendemain de cette lettre). 
11) - « dangereux » : la citation faite par Paul pourrait provenir de William Pitt l’Ancien (1708-178), Ministre britannique de la guerre pendant la Guerre de Sept Ans (1756-1763) et à ce titre confronté au risque de voir des pays passer soudainement de la neutralité à la guerre (ce qui caractérisa l’élargissement quasi-mondial de cette guerre entre grandes puissances européennes). Paul a déjà plusieurs fois évoqué cette Guerre de Sept Ans qu'il connaît manifestement bien (voir ses lettres des 9 et 20 juillet 1915 puis 6 septembre 1915) en en faisant une métaphore de sa vie avec Marthe.
12) - « après la guerre » : cette menace d’exclusion de l’Allemagne est portée par les jusqu’au-boutistes et notamment exprimée par Georges Clemenceau.
13) - « efficace » : Paul partage sur ce point les positions modérées des Anglais et des Américains, soucieux de retrouver en Europe après-guerre une Allemagne prospère.
14) - « camelote » : ce mot déjà utilisé par Paul dans sa lettre du 7 mars 1918 désigne la marchandise de médiocre qualité exportée avant-guerre à bas prix par les pays d’Europe centrale. 
15) -« Président Wilson » : allusion à l’acharnement du président Woodrow Wilson à défendre sa proposition du 8 janvier 1918 (adresse au Congrès américain) d’une paix fondée sur la satisfaction des 14 points définissant les conditions indispensables d'un retour à la paix en Europe. 
16) - « médiateur » : les U.S.A., qui se sont proposés comme médiateurs dès le 18 décembre 1916, sont officiellement en guerre depuis le 6 avril 1917 et effectivement présents au front depuis le 13 juin 1917.
17) - « Clemenceau - Czernin » : Ottokar Czernin (1872-1932), ministre impérial des Affaires étrangères d’Autriche-Hongrie, avait accepté les 14 points du président Wilson le 24 janvier 1918. Dans un discours prononcé à Vienne le 2 avril 1918, il prétendit que Georges Clemenceau, chef du gouvernement français, avait accepté les propositions de paix austro-hongroises mais que l’Allemagne avait refusé la clause de restitution de l’Alsace-Lorraine. Clemenceau répondit que Czernin avait menti et publia un courrier secret que l’empereur Charles 1er lui avait adressé le 24 mars 1917, lui disant en substance que « si l’Allemagne refusait d’entrer dans la voie de la raison, il abandonnerait son alliance et négocierait une paix séparée avec la Triple-Entente ». Czernin, qui n’en était pas informé, démissionna et publia dans la presse un appel au Reich allemand pour qu’il place l’Autriche-Hongrie sous tutelle et nomme un régent pour remplacer Charles 1er (notoirement affaibli par la maladie). Cette affaire, parmi d’autres, rendit suspectes toutes les propositions de paix car elles cachaient - aux yeux des opinions publiques - des tractations secrètes entre dirigeants sans consultation des peuples. 
18) - « forteresses de l’Est » : l’ultimatum de l’Allemagne à la France du 31 juillet 1914 exigeait de la France, en gage de sa neutralité, la remise à l’Allemagne des places fortes françaises de Toul et Verdun. Cette proposition évidemment inacceptable par la France, avait été pensée pour que la France la refuse et que l’Allemagne ait ainsi une raison de répondre à ce refus en l'envahissant.
19) - « concessions » : effectivement, David Lloyd George, chef du gouvernement britannique depuis décembre 1916 est tout aussi déterminé à obtenir une paix par la victoire que son homologue français Georges Clemenceau, installé au pouvoir depuis novembre 1917 sur le mot d’ordre particulièrement jusqu’au-boutiste « La victoire, et pour la victoire, tout jusqu’au bout ! ».

20) - « Wilson » : depuis son adresse au Congrès du 8 janvier 1918, par laquelle il présentait les 14 points à satisfaire pour instaurer la paix en Europe (puis dans le monde), le Président Wilson n’a cessé de répéter ces 14 conditions, largement rendues publiques, sans jamais en dévier (même après que son parti démocrate perdit les élections au Congrès le 5 novembre 1918). Une concession ultérieure était donc improbable, et la « réserve » qu’évoque ici Paul tient au fait que les 14 points respectaient strictement une éthique parfaitement humaniste et libérale.

samedi 7 avril 2018

Lettre du 08.04.1918

Maison de santé de Bagatelle à Bordeaux

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Aïn Leuh, le 8 Avril 1918

Ma Chérie,

Rentrés depuis hier à Aïn Leuh, je viens de recevoir ta lettre du 20 courant, ton mandat et les journaux jusqu’à la même date. Merci tout d’abord de tes bons voeux et de ceux des enfants, la carte de Suzette (1) est très originale ! C’est sur la route de Lias (2) que j’ai pensé le 3 que c’était mon anniversaire (3)  et que l’année dernière, le même jour, nous étions à Souk el Had (4) sur les sentiers de la guerre contre Abd el Malek... 
Je crains, moi aussi, que le manque d’air au 2° (5) soit très nuisible à ta santé et à celle des enfants et apprendrai avec un véritable soulagement que tu as réintégré le rez-de-chaussée ou tout au moins le 1° étage. Tu ne parles plus des renseignements que tu voulais prendre à la Maternité au sujet de ton entrée éventuelle ? Y es-tu allée déjà ? Je ne sais pas de quoi tu déduis que ton accouchement se fera déjà vers la fin du mois de Juin ; en me rappelant que la dernière visite  (6) avait eu lieu fin Septembre ou commencement Octobre, j’avais conclu sur le milieu du mois de Juillet et même un peu plus tard ... De toutes façons tes “implorations” (7) ne doivent pas avoir été bien insistantes, car dans ce cas j’y aurais sans doute donné suite, vu qu’il m’était très difficile de te refuser quoi que ce soit ... Comment va Suzanne maintenant ? Et ta névralgie est-elle complètement passée ? Ci-joint l’attestation que tu pourras faire légaliser par le Commissaire de Police en y inscrivant simplement la date : je pense que le meilleur moment serait vers fin Mai ou les premiers jours de Juin. Seulement pour que je puisse obtenir un tour de faveur c.à.d. de partir avant fin Août, il faudrait en outre un certificat médical légalisé également par le Maire ou le Commissaire de Police et attestant que ton accouchement est attendu vers la fin du mois de Juin (8)
Est-ce que Me Lanos (9) t’a enfin payée entretemps ? Et as-tu eu des nouvelles de Me Palvadeau? Si tu avais répondu directement, l’affaire serait probablement déjà réglée ! Tu pourrais exposer aussi le cas de notre loyer au “Journal du Peuple” (10) en expliquant que nous avons un loyer de 1400 Frs. dans une commune de 13 000 habitants ; que je suis sous les drapeaux depuis le mois d’Août 1914 et que tu ne touches pas l’allocation. Si donc tu dois payer ou non et si, le cas échéant, nous avons à la fin de la guerre une diminution de loyer à attendre. Bien entendu tu mettras l’adresse indiquée dans la rubrique spéciale du Journal qui te répondra dans cette rubrique même soit sous tes initiales, soit sous ton nom suivant que tu l’indiques. Si tu touches l’arriéré de Nantes (10 mois = 3000 Frs.) tu pourrais payer 1000 Frs. à Mme Robin et garder le reste par devers toi au coffre-fort. Car je crains qu’en achetant des bons de la Défense Nationale (11)  il n’y ait encore des difficultés pour toucher l’argent à l’échéance. A moins qu’Hélène (12) ne s’en charge - on n’y inscrit point le nom - dans quel cas tu pourrais prendre pour 1000 Frs. à 6 mois ce qui te ferait toujours 25 Frs. d’intérêts de gagnés ... Enfin, tu feras comme tu voudras. Il va sans dire que tu devras de suite remonter ta garde-robe en achetant ce qu’il te faut, ainsi qu’aux enfants.
Le changement d’attitude de la famille Irigoin (13) est réellement ridicule, vu qu’ils veulent déménager de leur propre gré. Mais peut-être te laisseront-ils pendant l’absence du mari la chambre des enfants où tu pourrais t’installer avec les 2 enfants, laissant Suzanne avec Hélène dans la grande pièce d’en haut. Le prix des oranges (50 cs la pièce) est tout simplement fabuleux ! Sans parler du lait, du beurre etc., articles indispensables en grande quantité à la masse. Le sucre se paye ici au détail chez les commerçants 4 F et même 5 F le kilo ! Et tu ne trouves plus du tout de pâtes (14)?
Tu as lu sans doute que l’offensive allemande se poursuit dans un bain de sang sans précédent, sans que cependant les Allemands aient réussi à “percer” (15). S’il n’y avait pas ces prétentions fabuleuses de l’Allemagne en Russie (16), la situation pourrait s’arranger rapidement ; il est permis cependant d’escompter que les milliers, les centaines de milliers de victimes de ces dernières semaines feront réfléchir de part et d’autre sinon les dirigeants, du moins les peuples ...
La lettre de Lord Lansdown (17) égale quelque peu aux déclarations et publications des minoritaires socialistes en France et en Allemagne avec cette différence fondamentale toutefois qu’elle émane d’un conservateur des plus influents ... 
Nos camarades du 24° Etranger (18) vont déjà repartir demain en colonne ; nous restons - par quel miracle ? - la seule Compagnie de Légion actuellement à Aïn Leuh.
Je vais expédier ma lettre pour qu’elle parte avec ce courrier.
Reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.
Paul

Le bonjour pour Hélène. 



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « Suzette » : Suzanne, fille aînée de Marthe et Paul.
2) - « Lias » : poste avancé en bordure du territoire zayane, à une vingtaine de km au sud-sud-ouest d’Aïn Leuh.
3) - « mon anniversaire » : Paul est né le 3 avril 1882.
4) - « Souk el Had » : Souk el Had des Gueznaïa, site du camp des rebelles d’Abdelmalek établi sur le versant sud du Rif et détruit par la Légion le 6 avril 1917 (voir les courriers de Paul des 9 et 12 avril 1917). 
5) - « au 2e » : au second étage de la maison occupée à Caudéran par Marthe et les enfants et dont Marthe sous-loue les autres étages.
6) - « visite » : terme codé, allusion aux dernières règles de Marthe, avant ou durant la permission de Paul. On note que  Marthe envisage d'accoucher à la maternité, et non à la maison comme pour les trois premiers enfants. 
7) - « implorations » : allusion à un probable reproche de Marthe à Paul quant à cette nouvelle grossesse.
8) - « vers la fin du mois de juin » : en règle générale, les soldats obtiennent une permission exceptionnelle de trois jours maximum (délais de route non compris) pour la naissance d’un enfant légitime. Il peuvent partir dès l’annonce officielle de cette naissance s’ils ont pris soin de déposer et d’obtenir préalablement - au cours du trimestre précédent - leur demande de permission en l’accompagnant d’un certificat de présomption de naissance indiquant sa date prévue. Du fait du très long « délai de route » impliqué par un aller-retour d’Aïn Leuh à Bordeaux, Paul sait qu’il n’obtiendra pas en fait sa « permission de naissance » et c’est pourquoi il envisage de négocier auprès de son Colonel un « tour de faveur » (ou « avancement de tour ») consistant à transformer son droit à une « permission de naissance » en une anticipation de la date de début de sa future « permission annuelle de détente » (laquelle devrait commencer fin-août 1918 puisque son précédent départ en permission remontait au 27 août 1917).
9) - « Me Lanos » : avocat de Paul à Bordeaux, chargé de verser à Marthe - qui ne veut plus le voir depuis janvier - la pension mensuelle de 300 F que lui devait la société Leconte depuis 10 mois, selon l’accord avec Maître Palvadeau, avoué à Nantes. 
10) - « Journal du Peuple » : ce journal socialiste contestataire (communiste) tenait des rubriques permanentes traitant des problèmes de la vie quotidienne des familles de soldats et répondant aux questions de ses lecteurs concernant notamment les droits, les allocations, le rationnement, le montant des loyers, les prix et salaires. Or, depuis un mois, la loi du 9 mars 1918 bloque les loyers dont les baux étaient antérieurs au 1er août 1914 (le début de la Grande Guerre). Paul souhaite donc que Marthe pose la question du niveau élevé et croissant du loyer demandé par Mme Robin alors que Caudéran est une commune de l'agglomération bordelaise (les grandes villes subventionnent alors les propriétaires pour qu’ils consentent aux familles des mobilisés des loyers réduits et stables, ceci dans le but de préserver la paix sociale).
11) - « bons de la Défense nationale » : il s’agit ici non pas des titres de l'un des quatre emprunts nationaux mais des bons anonymes des emprunts à court terme (3 et 6 mois) servant 5% d’intérêt payable d’avance.
12) - « Hélène » : employée de maison et amie des Gusdorf.
13) - « famille Irigoin » : le contexte indique que cette famille est sous-locataire de Marthe (à la suite du départ des Lemaître) mais n’explique pas l’absence temporaire de son chef.
14) - « de pâtes » : les pénuries sont telles que les prix alimentaires flambent au printemps 1918. Cependant, pour éviter les troubles, les préfets assurent en priorité (donc mieux) l’approvisionnement des villes que des banlieues et campagnes. Ainsi, le prix du sucre indiqué ici chez les petits commerçants à Caudéran (5 F le kilo) est presque le triple que chez les grossistes à Bordeaux. 
15) - « percer » : Paul fait allusion à la grande offensive allemande du printemps, globalement dite Bataille du Kaiser (ou Opération Michael, par allusion à l’archange Saint-Michel) commencée le 21 mars 1918 en Picardie dans le but de percer le front britannique entre Cambrai et Saint-Quentin et de relier la Somme à la Manche. Le front fut effectivement percé, 160 000 Britanniques furent mis hors de combat, mais l’offensive échoua une semaine plus tard près de Montdidier face aux renforts anglais et français dépêchés en urgence sous le commandement unique du général Foch très récemment nommé Commandant en chef des armées alliées du front occidental. Une nouvelle offensive allemande commencera sur la Lys le lendemain de l’envoi de cette lettre.
16) - « en Russie » : les traités de paix imposés par l’Allemagne à l’Ukraine le 9 février 1918, à la Russie le 3 mars 1918 (traité de Brest-Litovsk), et à la Finlande le 7 mars concrétisent la volonté des empires centraux de faire largement reculer vers l’est la frontière occidentale de la Russie. 
17) - « Lord Lansdown » : s’étant fait connaître en publiant dans le Daily Telegraph du 29 novembre 1917 un appel à la paix avec l’Allemagne par un compromis consistant en un retour à la situation d’avant-guerre, le marquis de Lansdowne (1845-1927, alors parlementaire conservateur et ancien ministre sans portefeuille du gouvernement Asquith) avait essuyé le refus de l’état-major britannique et (on le sut après-guerre) du gouvernement allemand de Bethmann-Hollweg alors l’un et l’autre déterminés dans leur volonté d’imposer la paix par la victoire. Plus ou moins encouragé aux U.S.A. par Wilson (mais critiqué par son prédécesseur Theodor Roosevelt) et par la masse innombrable des pacifistes et des fatigués de la guerre du monde entier, Lord Lansdowne ne se découragea pas et fonda en février 1918, au sein même de la Chambre des Lords, un «Lansdowne Committee » destiné à diffuser ses propositions d’arrêter le carnage par une paix sans vainqueur, qui assurerait à l’Allemagne sa place parmi les grandes nations. 

18) - « 24e Etranger » : Paul évoque un régiment inexistant en confondant le 2e Étranger, effectivement impliqué, avec la 24e Compagnie du 1er Régiment étranger, à laquelle il appartient.

dimanche 12 février 2017

Lettre du 13.02.1017

Suffragettes (History in photos)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13 Février 1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma lettre du 11 courant depuis le départ de laquelle je n’ai pas eu de tes nouvelles. Si le beau temps persiste, les communications avec Fez et Rabat vont sans doute être rétablies sous peu, et il est à espérer alors que je serai enfin fixé sur le sort de ma permission. 
Tu as vu entretemps que tu t’es bien trompée sur l’attitude du Président Wilson et si, à l’heure actuelle, la guerre n’est pas encore déclarée par les U.S.A. ceux-ci, après la rupture des relations diplomatiques, ne pourront pas reculer si l’Allemagne continue à torpiller les bateaux américains, ce dont il n’est guère permis de douter. J’ai lu précisément hier soir dans le Journal la réponse de l’Allemagne au Message du Président Wilson, datée du 31 Janvier (1), et qui contient des réflexions amères sur les effets du Blocus anglais (2). Je crois que le cas du Siège de Paris par les Allemands est plutôt un fâcheux précédent pour eux, et que les plaintes des Parisiens de 1870/71 ne seront certainement pas rappelées par l’armée allemande dans le but d’obtenir la levée du blocus anglais. Il est évidemment difficile, voire même impossible, de mesurer les sympathies des pays neutres d’après les articles des journaux reproduits par la presse belligérante qui trie naturellement le contenu des journaux étrangers pour présenter à ses propres lecteurs ce qui doit leur être servi - dans un sens ou dans l’autre. D’autre part, il y a dans la réponse allemande des phrases tellement creuses et superficielles qu’on doit se dire vraiment que les grands diplomates ont le cerveau bien petit. Ainsi la question des nationalités (3) est touchée seulement par une allusion que l’Allemagne désirerait voir appliqué ce principe à l’Irlande (4) et aux Indes (5). Et l’Alsace-Lorraine (6), la Pologne (7), le Sleswig (8), le Trentin (9) et Trieste (10)? Pas seulement un mot de tout ce qui intéresse l’intérieur ou la question des nationalités en Allemagne ou en Autriche. 
        Je reste cependant persuadé que l’Irlande et même les Indes se sentent plus anglais que les Polonais ne se sentent allemands. Même observation pour la liberté des mers qui semble jouer un si grand rôle dans les différentes déclarations allemandes. En temps de paix la liberté n’a nulle part été plus grande que sur mer. Mais pourquoi donc une puissance maritime telle que l’Angleterre devrait-elle mettre sa flotte de guerre à la vieille ferraille, alors qu’une puissance sur terre ferme ferait tout ce qu’elle voudrait avec son armée de terre ? Dans ces conditions, les Anglais n’auraient qu’à regarder débarquer l’armée allemande en Angleterre et attendre la fin du débarquement pour commencer à se battre sur terre avec les Allemands ? Non, tout ça ce sont des tournures qui ne résistent même pas à un examen tant soit peu sérieux. Le désarmement maritime doit être fait parallèlement avec le désarmement des armées de terre - il n’y a pas de différence à faire entre l’emploi de l’une et de l’autre de ces deux forces.
Tu auras lu aussi l’attentat prémédité par quelques féministes contre Lloyd George et Hendersen (11)?
Pour ce qui concerne les relations familiales que tu mets sur la sellette à l’occasion de la lettre que la marchande a reçu de son fils, prisonnier en Allemagne, je ne crois pas que cette question a quoi que ce soit à faire avec la nationalité. Tu trouveras dans tous les pays dits civilisés toute une foule d’exemples dans les deux sens. Si chez moi ce sentiment (12) était très peu développé, la raison en était certainement à chercher dans le dissentiment et la continuelle discorde dans la maison paternelle. Fritz dira probablement la même chose - et ni l’une ni l’autre de ces deux mères n’avait un caractère bien affectueux (13). Tu invoqueras peut-être que toi-même et tes soeurs, vous avez été toujours des enfants modèles - mais vous êtes des filles, et entre une fille et sa mère il peut plus facilement s’établir des relations affectueuses. Je suis du reste persuadé que nos enfants, ayant un autre exemple sous les yeux, ne s’éloigneront point de leurs parents. L’éducation y est du reste aussi pour beaucoup, et c’est aux parents de s’attacher leurs enfants. Si ces derniers se sentent repoussés, ils s’éloignent tout naturellement sans qu’on puisse leur reprocher ce fait. 
Je suis quand même curieux de voir comment nos gosses vont me recevoir (14) et notamment quelle tête fera la petite dernière.
Embrasse-les bien pour moi, et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

Paul


Le bonjour pour Hélène.



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "31 janvier" : l'Allemagne expose très clairement dans sa réponse du 31 janvier 1917 que la paix est impossible puisque le Reich a besoin de s'épanouir en Europe et en Afrique, aux dépens du Royaume-Uni et de la France, lesquels ne lui en accorderont pas pacifiquement la possibilité.
2) - "levée du blocus anglais" : le siège de Paris (1870-71) a entaché l'image de l'Allemagne - qui se voulait une grande puissance moderne - de barbarie et de stupidité. Non seulement ce siège provoqua une grave famine dans la "Ville-lumière", mais aussi une résistance tellement acharnée des Parisiens devenus Communards qu'elle retarda considérablement la signature d'une paix avec la France. Le Reich allemand - fondé à Versailles après ce siège finalement réglé par la force lors de la Semaine sanglante par l'armée versaillaise - aurait évidemment été mal inspiré de s'y référer pour faire cesser le blocus maritime organisé à son encontre par l'Angleterre et la France : sa posture de victime aurait irrémédiablement rappelé son rôle de coupable.
3) - "question des nationalités" : référence au principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, issu des philosophes des Lumières, qui fut constitutif de la Déclaration d'Indépendance des États-Unis de 1776 puis de la Déclaration (française) des droits de l'Homme de 1789, et moteur du "Printemps des peuples" en Europe en 1848. Ce principe fondateur de la Constitution américaine fut notamment mis en pratique lorsque les USA intervinrent aux côtés de Cuba contre l'Espagne en 1898. Évidemment, l'annexion par l'Allemagne, en 1871, de toute l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, constitua un viol caractérisé de ce principe (qui cependant ne s'appliquait pas aux peuples colonisés). Dès le début de la Grande Guerre, les Alliés puis, à partir de 1916, le Président Wilson, s'y référèrent constamment.
4) - "Irlande" : depuis la Grande révolte de 1641 l'indépendantisme irlandais conteste la domination britannique sur l'île et ses habitants. Le "Home Rule" voté en 1914 leur donne une relative autonomie mais le déclenchement de la Grande Guerre empêche son application : les autonomistes obtiennent le soutien de l'Allemagne (un cargo allemand leur apportant 20 000 fusils est saisi le 20 avril 1916), une insurrection éclate à Dublin le 24 avril 1916 (lundi de Pâques), et entraîne une terrible répression britannique. Paul s'est vraisemblablement retenu d'évoquer aussi le cas du Protectorat français du Maroc dont les opposants se rebellent avec le soutien de l'Allemagne : il aurait pris le risque d'évoquer son attachement (anticolonialiste) au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes...
5) - "les Indes" : transférées de la Compagnie des Indes Orientales à la couronne britannique en 1848, les Indes connurent des mouvements indépendantistes qui trouvèrent leur efficacité sous la conduite de Gandhi, lequel appela les Indiens à participer aux deux guerres mondiales dans les troupes britanniques pour finalement obtenir en 1947 la reconnaissance d'un dominion de l'Inde (à son corps défendant immédiatement séparé du Pakistan, lui-même reconnu dominion britannique). On peut supposer que Paul cite le cas de l'Inde britannique mais ne dise rien des colonies françaises pour ne pas risquer d'apparaître antifrançais.
6) - "l'Alsace-Lorraine" : envahis de force par l'Allemagne à la fin 1870, les trois départements de Moselle, Bas Rhin et Haut Rhin (sauf Belfort qui avait résisté jusqu'après l'armistice), furent annexés par l'Allemagne lors du Traité de Francfort le 10 mai 1871. La plupart des opposants passèrent du côté français et se firent partisans de la "Revanche". En 1911 l'Alsace-Lorraine obtint le statut de province du Reich (sous le nom de Reichsland Elsass-Lothringen), dirigée par une diète élue (les francophiles n'obtenant que 3% des suffrages n'y eurent aucun siège). Cependant son intégration demeurait factice, comme le prouvèrent la permanence des vexations (dont "L'affaire de Saverne" en novembre 1913) et les nombreuses désertions face à la mobilisation générale du 2 août 1914.
7) - "la Pologne" : depuis 1772 la Pologne est partagée entre la Russie, la Prusse et l'Autriche. Napoléon tenta de la reconstituer autour du petit duché de Varsovie qu'il parvint à faire exister entre 1807 et 1813. Pourchassés, les indépendantistes polonais durent émigrer (notamment en France, aux USA et même dans l'Empire ottoman). En 1914, les Polonais sont mobilisés dans les armées de leurs États respectifs. Le 5 novembre 1915, les empereurs Guillaume II et François Joseph créent un royaume fantoche de Pologne sur les terres russes de l'ancienne Pologne. L'indépendance de la Pologne sera proclamée le 11 novembre 1918 et reconnue par le Traité de Versailles du 28 juin 1919.
8) - "le Sleswig" : En 1864, le Schleswig, jusqu'alors vassal du Danemark, fut de force placé sous le contrôle de la Prusse et de l'Autriche, laquelle perdit sa part du duché ainsi que le duché du Holstein en perdant deux ans plus tard la Guerre prusso-autrichienne de 1866. En 1867, le Schleswig augmenté du Holstein formèrent une province de la Confédération germanique qui devint en 1871 l'Empire allemand. La partie nord du Schleswig, majoritairement peuplée de danophones, fut restituée au Danemark suite au référendum des 10 février et 14 mars 1920 organisé par les Alliés.
9) - "le Trentin" : ancien territoire vénitien, à majorité italophone, annexé par l'Autriche en 1814 (après que Napoléon l'ait intégré au département français du Haut Adige) et déclaré possession autrichienne par le Congrès de Vienne (1814-1815). L'Italie, qui souhaitait sa réintégration au titre de "terre irrédente", en demanda vainement la restitution à l'Autriche comme prix de sa neutralité pendant les dix premiers mois de la Grande Guerre. Lassée par son échec, elle s'en fit promettre la réattribution par les Alliés pour prix de son engagement à leurs côtés : elle obtint gain de cause et, déclarant la guerre à l'Autriche-Hongrie le 23 mai 1915, elle entra dans la Triple Entente. Le 10 septembre 1919, le traité de Saint Germain en Laye réalisa cette promesse.
10) - "Trieste" : propriété des Habsbourg depuis le 14e siècle, Trieste était en 1914 le grand port de commerce et de guerre de l'Autriche sur l'Adriatique. Il fut intensément bombardé par les Alliés dès le début 1915 (avec le concours des Italiens à partir de l'été 1915) pour protéger leurs transports de troupes vers les Dardanelles. La ville de Trieste comptant une forte communauté italophone et italophile, l'Italie en réclamait la possession au titre de "terre irrédente". Le Traité de Saint Germain en Laye la lui attribua le 10 septembre 1919.
11) - Lloyd George et Hendersen" : depuis les "Pâques sanglantes" de Dublin en avril 1916, les indépendantistes irlandais (dont particulièrement les femmes suffragettes), étaient surveillés par la police britannique. La tentative d’attentat perpétué - par jet d’une hache - le 18 juillet 1912 par trois féministes anglaises contre le chef du gouvernement britannique Herbert Henry Asquith en visite en Irlande, servit de caution à de nombreuses rumeurs mettant en cause les suffragettes, les Irlandais, les travaillistes hostiles à l’entrée de leur chef Arthur Henderson (1863-1935) dans le gouvernement du libéral David Lloyd George (1863-1945, Premier ministre de décembre 1916 à octobre 1922), et les conservateurs hostiles à la politique de Lloyd George d’écoute des revendications des indépendantistes irlandais, des féministes et des socialistes, et à l’ouverture de son gouvernement aux travaillistes (dont Henderson). Beaucoup de nationalistes britanniques lui reprochèrent ultérieurement aussi d'avoir - le 26 mars 1918 à Versailles - accepté de placer les forces britanniques sous la coordination du généralissime français Ferdinand Foch nommé au commandement des forces alliées des fronts de l'Ouest de l'Europe. La rumeur d’attentat à laquelle Paul fait ici allusion n’a pas plus laissé de trace dans l’Histoire que de très nombreuses autres visant Lloyd George, personnalité non-conformiste qui relança avec autorité l’effort de guerre britannique alors qu’il se déclarait libéral et pacifiste.
12) - "ce sentiment" : faute d'informations sur l'identité de "la marchande" et/ou de son fils prisonnier en Allemagne, il est difficile de préciser de quoi il s'agit. Cependant il semble que le sentiment nationaliste (auquel Paul est réfractaire) soit en cause.
13) - "affectueux" : C'est une rare allusion de Paul à ses circonstances familiales. Fritz, déjà évoqué dans la lettre du 12 décembre 1915, est vraisemblablement l'un des deux frères de Paul, Adolf et Siegfried, demeuré en Allemagne et pouvant communiquer par courrier avec Marthe par l'intermédiaire de son amie Emma Schulz, qui vivait alors en Suède, pays neutre. Marthe, quant à elle, avait deux soeurs, Hélène et Charlotte, et un frère, Friedrich.
14) - "me recevoir" : Paul est dans un jour d'optimisme. Est-il vraiment assuré de partir prochainement en permission ?

jeudi 12 janvier 2017

Lettre du 13.01.1917

Le télégramme Zimmermann, chiffré, avec la transcription par les analystes britanniques.

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13 Janvier 1917

Ma Chérie,

Je suis sans tes bonnes nouvelles depuis le 1° courant et attends avec impatience ta réponse à ma lettre du 25 Décembre avec le certificat d’hébergement ainsi que celui de bonne vie et moeurs que je t’ai demandé à te faire délivrer à la Mairie de Caudéran pour ma demande de permission. J’avais calculé que ces pièces pourraient être ici le 10/11 courant si tout marchait bien, mais c’est sans doute le trafic accru de Noël et du Jour de l’An qui a occasionné le retard. Je voulais être le premier de ma catégorie à présenter une demande de permission, mais de cette façon là je suis déjà devancé, et comme ces demandes doivent passer de nouveau par la résidence (1) de Rabat, tout espoir d’être le 30 avec toi est perdu. Enfin pourvu que cela réussisse seulement, même avec un retard ... ! Les correspondances d’Angleterre souffrent de la même façon : j’ai reçu hier le journal de Cardiff (2) daté du 23 Décembre ensemble avec les tiens (et la Baïonnette (3)) du 1° de l’an et quelques lignes de Siret (4), très gentilles, datées du 31/12. J’en conclus - de ces dernières - que la situation de Siret ne doit pas être aussi brillante qu’il ne souhaiterait pas travailler de nouveau avec moi !
Enfin, Penhoat (5) m’écrit une lettre de 4 pages pour me rendre compte de son entrevue avec Leconte - à peu près dans les mêmes termes que toi dans tes rapports. Bien entendu, les reproches et calomnies de L. sur moi se sont bornés à des phrases générales, sans aucune précision. Cependant, L. ne lui a pas promis un bilan officiel arrêté le 31-12-16, mais une notice générale sur la situation de la maison, faisant ressortir tout l’actif et tout le passif et qui, ainsi, remplirait les mêmes conditions. J’estime du reste que L. ne peut pas arrêter tout seul un bilan qui devrait être approuvé et signé par les 3 associés. Et comme en outre le débit passé à Penhoat aussi bien qu’à moi donnera sans doute matière à discussion, il est plus logique de ne pas arrêter un bilan définitif.
En ce qui concerne la paix, Penhoat, jusqu’ici très pessimiste, a également changé d’avis et il croit à une prochaine paix malgré les bruits contradictoires dont on entoure les négociations actuelles. Car je suis persuadé, malgré tout, qu’on négocie ferme en ce moment et je constate même que la réponse des Alliés au Président Wilson (6) ne détruit pas du tout tous les ponts. Je serais seulement content que la paix se fasse avant l’été prochain.
J’ai enfin reçu ton colis ce matin et te remercie de toutes les bonnes choses qui y étaient contenues. Le tout est arrivé en parfait état : seule la boîte de confiture avait perdu un peu de sorte que le gâteau de fruits était encore plus sucré, mais toujours bon. L’autre, l’espèce de plum-cake, est excellent et le saucisson de même. J’espère que mes colis sont également arrivés entretemps et attends tes bonnes nouvelles à ce sujet.
Le temps s’est complètement gâté ici, ce qui aura, je crois, au moins cet avantage de nous éviter de nouvelles sorties cet hiver, car les mois de Février, Mars et même Avril sont les mois de pluie. Le Général Gouraud (7) va être à Taza sous peu, il fait actuellement le tour de tout le Maroc. 
En ce qui concerne les négociations de paix, je lis sur l’Écho d’Oran de ce jour une déclaration d’un député italien qui se dit sûr que d’ici 2 mois on pourra réellement parler de pourparlers de paix, tout en déclarant que les négociations actuelles sont à considérer comme échouées (8)
J’ai également reçu la Feuille Littéraire (9) - l’Allemagne avant la guerre (10), dont un camarade m’avait déjà prêté un exemplaire il y a quelques jours et que j’ai presque fini. Certes, les jugements que l’auteur porte sur les différentes personnalités semblent assez objectifs, mais comme tu le dis, l’amertume du patriote belge ressort très souvent et le force à faire des comparaisons avec son propre roi et son propre pays dans des circonstances favorables à ces derniers. Quant aux diplomates et hommes d’Etat allemands, Beyens (11) professe beaucoup de respect sinon de l’estime pour feu Kiderlen-Waechter (12) et pour l’homme du jour, Zimmermann (13). C’est la première fois que j’entends dire du bien de ce dernier qui me semblait toujours un fonctionnaire quelconque comme tous les autres aux hauts postes du gouvernement allemand. Tu auras certes remarqué que la plupart des ministres et secrétaires d’Etat allemands ont ce caractère et ce tempérament impersonnel à la Bethmann Hollweg (14); des gens qui connaissent bien les rouages de leurs administrations, qui sont calés dans les statistiques, mais qui ont un langage si morne, si sobre et si monotone que la lecture de leurs discours n’a rien de bien attrayant. J’aurais cru que le Dr Helferich (15), un homme d’affaire de grande valeur, aurait fait exception à la règle, mais son étoile semble être déjà au déclin, comme Dernburg (16) n’a pas répondu non plus à toutes les espérances qu’on fondait sur son avènement. Ce doit donc être le milieu gouvernemental prussien qui décolore les hommes et les choses et qui leur imprime ce caractère collectif tel que le Professeur Oswald (17) l’a dépeint dans ses différents articles. Il est pourtant indiscutable qu’il existe dans les milieux commerciaux et industriels allemands des hommes de grande envergure - mais ceux-là ont probablement une tendance trop libérale pour être appelés à des fonctions gouvernementales importantes.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.


Paul 



Notes (François Beautier)
1) - "la résidence" : le siège des services du Résident général au Maroc, à Rabat, qui délivre les permissions militaires.
2) - "Journal de Cardiff" : Paul reçoit par son ami et correspondant gallois Sanders ce journal du Sud du Pays de Galles (le "South Wales Daily News" ; voir la lettre du 6 octobre 1916).
3) - "la Baïonnette" : journal satirique de bonne tenue lancé en janvier 1915 sous le titre originel "À la baïonnette" par le caricaturiste Henri Maigrot dit Henri Henriot (1857-1933).
4) - "Siret" : ami des Gusdorf, employé de Paul au bureau de Bordeaux de la Société L. Leconte. Ce correspondant était le neveu  d'Hélène, l'employée de maison de Marthe. 
5) - "Penhoat" : associé de Paul et de Lucien Leconte dans la Société L. Leconte.
6) - "Président Wilson" : Woodrow Wilson, président des USA, alors pays neutre, a lancé à la mi-décembre 1916 une initiative visant à obtenir la paix entre les belligérants grâce à l'arbitrage diplomatique des USA. Les Alliés, pourtant alors décidément partisans d'une paix par la défaite militaire totale des membres de la Triplice (Allemagne en tête), prêtent une oreille attentive à l'arbitrage des USA, apparemment pour qu'il aboutisse à une paix blanche, mais en réalité pour qu'il conduise à l'entrée en guerre des USA à leurs côtés. En effet, l'Allemagne joue un coup de poker en misant sur l'incapacité des USA à l'affronter, ce qu'elle teste par des provocations comme l'appel au Mexique à combattre les USA (à la mi-janvier 1917) puis, le 31 janvier, par le lancement de la guerre sous-marine totale (qui vise donc les pays neutres, au premier rang desquels sont les USA) alors que le président Wilson appelle à une paix sans vainqueur depuis le 22 janvier.
7) - "Gouraud" : le général Henri Gouraud, auquel Lyautey - devenu Ministre de la Guerre - a confié le commandement général de l'armée française au Maroc et les fonctions (mais pas le titre) de Résident général de la France au Maroc (c'est-à-dire en fait de gouverneur d'un pays colonisé, bien que le Maroc - sous protectorat - ne soit pas officiellement une colonie).
8) - "échouées" : En effet, alors que la Conférence interalliée se tenait à Rome, du 5 au 7 janvier 1917, l'Allemagne provoqua les Alliés en leur proposant le 6 janvier une paix à des conditions inacceptables par eux puisqu'en échange du cessez-le-feu allemand, ils devaient attribuer à l'Allemagne le Congo belge, colonie nationale belge (ancienne propriété personnelle du roi des Belges Léopold II, léguée par lui à son royaume, à sa mort en 1908). Le député italien auquel se réfère Paul comptait vraisemblablement sur l'entrée en guerre des USA (à force de provocations allemandes) pour inciter - voire obliger - l'Allemagne à négocier sérieusement une paix acceptable par les Alliés. C'était là le raisonnement stratégique commun des opposants aux Empires centraux.
9) - "Feuille littéraire" : la plupart des grands journaux (aussi bien français que belges ou suisses) éditaient des suppléments dits "feuilles littéraires" dans lesquels ils publiaient sous forme résumée ou en feuilleton des écrits, critiques ou essais littéraires ou politiques ou philosophiques. Les mêmes journaux éditaient souvent par roulement des "feuilles" politiques, économiques ou commerciales.
10) - "l'Allemagne avant la guerre" : cet essai avait pour titre complet "L'Allemagne avant la guerre. Les causes et les responsabilités". Édité à Paris en 1915 par l'éditeur bruxellois G. van Oest et Cie, ce livre comptait 364 pages. Paul en lut sans doute une version résumée parue dans la feuille littéraire d'un grand quotidien français, suisse ou belge (délocalisé en France pendant la guerre). Le signataire de cet essai patriotique était le baron et diplomate belge Eugène Napoléon Beyens (Paris 1855 - Bruxelles 1934), qui avait été Ministre de la Maison du roi Albert 1er, ambassadeur à Berlin de 1912 au 3 août 1914 (il avait prévenu la France dès novembre 1913 de l'existence d'un plan de guerre allemand contre elle) puis Ministre des affaires étrangères en 1916 et 1917.
11) - " Beyens" : le baron diplomate belge Eugène Napoléon Beyens.
12) - "Kiderlen-Waechter" : Alfred von Kiderlen-Waechter (1852-1912), fils de banquier, vétéran allemand de la Guerre franco-prussienne de 1870, baron, diplomate en France, Turquie, Russie, il fut ministre allemand des Affaires étrangères de 1910 à sa mort en 1912 (ce pourquoi Paul écrit "feu Kiderlen-Waechter") et provoqua et géra sans succès la "Crise d'Agadir" (bras de fer germano-français) en 1911.
13) - "Zimmermann" : Arthur Zimmermann (1864-1940), ministre des Affaires étrangères du Reich allemand de novembre 1916 à sa démission en août 1917, il s'est particulièrement fait connaître le 16 janvier 1917 (trois jours après la lettre de Paul, qui l'évoque comme "l'homme du jour") en ordonnant à l'ambassadeur allemand au Mexique de conduire ce pays à une guerre contre les USA. Le texte de ce télégramme, immédiatement intercepté par le Royaume-Uni et divulgué aussitôt parmi les Alliés et aux USA, éclairait parfaitement la duplicité de l'Allemagne quant à son prétendu "désir de paix". Arthur Zimmermann y écrivait en effet : "Nous avons l'intention d'inaugurer la guerre sous-marine totale le 1er février (1917). Nous désirons cependant que les États-Unis restent neutres. Pour y parvenir, nous proposons une alliance au Mexique en lui promettant que nous ferons la guerre et la paix ensemble et que nous lui accorderons notre appui financier pour qu'il reconquière les territoires du Nouveau Mexique, du Texas et de l'Arizona. (...) Vous suggérerez au président du Mexique qu'il communique avec le Japon pour lui proposer d'adhérer à notre plan (...). Veuillez faire remarquer au président du Mexique que l'emploi sans merci de nos sous-marins obligera très bientôt l'Angleterre à nous demander la paix"...
14) - "Bethmann Hollweg" : Theobald von Bethmann Hollweg, chancelier du Reich de 1909 à 1917. Hanté par le projet de rendre l'Allemagne dominante en Afrique c'est lui qui proposa le 6 janvier 1917 de négocier une paix avec les Alliés s'ils lui attribuaient - pour commencer à discuter - d'abord la propriété du Congo belge, puis à plus long terme, selon son plan de mai 1916, le Congo français, la Côte française des Somalis une partie de l'Angola, les colonies anglaises du Zanzibar et de la Somalie britannique...
15) - "Dr. Elferich" : en fait, Karl Theodor Helfferich (1872-1924), financier, homme d'affaires, auteur en 1913 d'un essai sur l'état économique du Reich visant à rassurer tous les Allemands sur leurs capacités et leurs avantages à gagner une guerre de grande ampleur. Ministre du Budget puis de l'Intérieur du deuxième Reich en 1915-1916, ami et conseiller de Theobald von Bethmann Hollweg, il est vice-chancelier de mai 1916 à novembre 1917 puis négociateur et ambassadeur d'Allemagne en Russie en 1918.
16) - "Dernburg" : Bernhard Dernburg (1865-1937), banquier et politicien. Il est financier et administrateur colonial allemand en septembre 1914, à l'époque où il est envoyé par le Reich pour plaider la cause de l'Allemagne auprès des Américains. Il vante auprès d'eux le bon droit de l'Allemagne à envahir la Belgique et à combattre les Alliés pour se doter d'un empire colonial, et les qualités de la civilisation allemande qui apporte à l'humanité, des ressources nouvelles bénéfiques à tous, par exemple une agriculture à hauts rendements grâce au chimiste Fritz Haber (1868-1934) qui mit au point en 1913 un procédé de synthèse de l'ammoniac permettant la production industrielle d'engrais chimiques (mais aussi - Dernburg ne le précisait pas - d'explosifs et de gaz de combat).
17) - "Professeur Oswald" : Paul a déjà évoqué ce personnage au nom très courant dans sa lettre du 14 novembre 1915. Il semble qu'il s'agisse de Hans Oswald, phénoménologue et socio-anthropologue allemand qui réunit autour de lui à Berlin aux débuts du 20e siècle une équipe de jeunes chercheurs intéressés par la sociologie des groupes minoritaires (dont les élites) des grandes agglomérations. Ce Professeur publia entre 1904 et 1908 une série de 51 livres et articles connue sous le nom de “Grosstadt-Dokumente”. Son groupe influença beaucoup le devenir de la discipline dans tous les pays et notamment l’École de sociologie de Chicago.