Affichage des articles dont le libellé est Bethmann Hollweg. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bethmann Hollweg. Afficher tous les articles

jeudi 12 janvier 2017

Lettre du 13.01.1917

Le télégramme Zimmermann, chiffré, avec la transcription par les analystes britanniques.

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13 Janvier 1917

Ma Chérie,

Je suis sans tes bonnes nouvelles depuis le 1° courant et attends avec impatience ta réponse à ma lettre du 25 Décembre avec le certificat d’hébergement ainsi que celui de bonne vie et moeurs que je t’ai demandé à te faire délivrer à la Mairie de Caudéran pour ma demande de permission. J’avais calculé que ces pièces pourraient être ici le 10/11 courant si tout marchait bien, mais c’est sans doute le trafic accru de Noël et du Jour de l’An qui a occasionné le retard. Je voulais être le premier de ma catégorie à présenter une demande de permission, mais de cette façon là je suis déjà devancé, et comme ces demandes doivent passer de nouveau par la résidence (1) de Rabat, tout espoir d’être le 30 avec toi est perdu. Enfin pourvu que cela réussisse seulement, même avec un retard ... ! Les correspondances d’Angleterre souffrent de la même façon : j’ai reçu hier le journal de Cardiff (2) daté du 23 Décembre ensemble avec les tiens (et la Baïonnette (3)) du 1° de l’an et quelques lignes de Siret (4), très gentilles, datées du 31/12. J’en conclus - de ces dernières - que la situation de Siret ne doit pas être aussi brillante qu’il ne souhaiterait pas travailler de nouveau avec moi !
Enfin, Penhoat (5) m’écrit une lettre de 4 pages pour me rendre compte de son entrevue avec Leconte - à peu près dans les mêmes termes que toi dans tes rapports. Bien entendu, les reproches et calomnies de L. sur moi se sont bornés à des phrases générales, sans aucune précision. Cependant, L. ne lui a pas promis un bilan officiel arrêté le 31-12-16, mais une notice générale sur la situation de la maison, faisant ressortir tout l’actif et tout le passif et qui, ainsi, remplirait les mêmes conditions. J’estime du reste que L. ne peut pas arrêter tout seul un bilan qui devrait être approuvé et signé par les 3 associés. Et comme en outre le débit passé à Penhoat aussi bien qu’à moi donnera sans doute matière à discussion, il est plus logique de ne pas arrêter un bilan définitif.
En ce qui concerne la paix, Penhoat, jusqu’ici très pessimiste, a également changé d’avis et il croit à une prochaine paix malgré les bruits contradictoires dont on entoure les négociations actuelles. Car je suis persuadé, malgré tout, qu’on négocie ferme en ce moment et je constate même que la réponse des Alliés au Président Wilson (6) ne détruit pas du tout tous les ponts. Je serais seulement content que la paix se fasse avant l’été prochain.
J’ai enfin reçu ton colis ce matin et te remercie de toutes les bonnes choses qui y étaient contenues. Le tout est arrivé en parfait état : seule la boîte de confiture avait perdu un peu de sorte que le gâteau de fruits était encore plus sucré, mais toujours bon. L’autre, l’espèce de plum-cake, est excellent et le saucisson de même. J’espère que mes colis sont également arrivés entretemps et attends tes bonnes nouvelles à ce sujet.
Le temps s’est complètement gâté ici, ce qui aura, je crois, au moins cet avantage de nous éviter de nouvelles sorties cet hiver, car les mois de Février, Mars et même Avril sont les mois de pluie. Le Général Gouraud (7) va être à Taza sous peu, il fait actuellement le tour de tout le Maroc. 
En ce qui concerne les négociations de paix, je lis sur l’Écho d’Oran de ce jour une déclaration d’un député italien qui se dit sûr que d’ici 2 mois on pourra réellement parler de pourparlers de paix, tout en déclarant que les négociations actuelles sont à considérer comme échouées (8)
J’ai également reçu la Feuille Littéraire (9) - l’Allemagne avant la guerre (10), dont un camarade m’avait déjà prêté un exemplaire il y a quelques jours et que j’ai presque fini. Certes, les jugements que l’auteur porte sur les différentes personnalités semblent assez objectifs, mais comme tu le dis, l’amertume du patriote belge ressort très souvent et le force à faire des comparaisons avec son propre roi et son propre pays dans des circonstances favorables à ces derniers. Quant aux diplomates et hommes d’Etat allemands, Beyens (11) professe beaucoup de respect sinon de l’estime pour feu Kiderlen-Waechter (12) et pour l’homme du jour, Zimmermann (13). C’est la première fois que j’entends dire du bien de ce dernier qui me semblait toujours un fonctionnaire quelconque comme tous les autres aux hauts postes du gouvernement allemand. Tu auras certes remarqué que la plupart des ministres et secrétaires d’Etat allemands ont ce caractère et ce tempérament impersonnel à la Bethmann Hollweg (14); des gens qui connaissent bien les rouages de leurs administrations, qui sont calés dans les statistiques, mais qui ont un langage si morne, si sobre et si monotone que la lecture de leurs discours n’a rien de bien attrayant. J’aurais cru que le Dr Helferich (15), un homme d’affaire de grande valeur, aurait fait exception à la règle, mais son étoile semble être déjà au déclin, comme Dernburg (16) n’a pas répondu non plus à toutes les espérances qu’on fondait sur son avènement. Ce doit donc être le milieu gouvernemental prussien qui décolore les hommes et les choses et qui leur imprime ce caractère collectif tel que le Professeur Oswald (17) l’a dépeint dans ses différents articles. Il est pourtant indiscutable qu’il existe dans les milieux commerciaux et industriels allemands des hommes de grande envergure - mais ceux-là ont probablement une tendance trop libérale pour être appelés à des fonctions gouvernementales importantes.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.


Paul 



Notes (François Beautier)
1) - "la résidence" : le siège des services du Résident général au Maroc, à Rabat, qui délivre les permissions militaires.
2) - "Journal de Cardiff" : Paul reçoit par son ami et correspondant gallois Sanders ce journal du Sud du Pays de Galles (le "South Wales Daily News" ; voir la lettre du 6 octobre 1916).
3) - "la Baïonnette" : journal satirique de bonne tenue lancé en janvier 1915 sous le titre originel "À la baïonnette" par le caricaturiste Henri Maigrot dit Henri Henriot (1857-1933).
4) - "Siret" : ami des Gusdorf, employé de Paul au bureau de Bordeaux de la Société L. Leconte. Ce correspondant était le neveu  d'Hélène, l'employée de maison de Marthe. 
5) - "Penhoat" : associé de Paul et de Lucien Leconte dans la Société L. Leconte.
6) - "Président Wilson" : Woodrow Wilson, président des USA, alors pays neutre, a lancé à la mi-décembre 1916 une initiative visant à obtenir la paix entre les belligérants grâce à l'arbitrage diplomatique des USA. Les Alliés, pourtant alors décidément partisans d'une paix par la défaite militaire totale des membres de la Triplice (Allemagne en tête), prêtent une oreille attentive à l'arbitrage des USA, apparemment pour qu'il aboutisse à une paix blanche, mais en réalité pour qu'il conduise à l'entrée en guerre des USA à leurs côtés. En effet, l'Allemagne joue un coup de poker en misant sur l'incapacité des USA à l'affronter, ce qu'elle teste par des provocations comme l'appel au Mexique à combattre les USA (à la mi-janvier 1917) puis, le 31 janvier, par le lancement de la guerre sous-marine totale (qui vise donc les pays neutres, au premier rang desquels sont les USA) alors que le président Wilson appelle à une paix sans vainqueur depuis le 22 janvier.
7) - "Gouraud" : le général Henri Gouraud, auquel Lyautey - devenu Ministre de la Guerre - a confié le commandement général de l'armée française au Maroc et les fonctions (mais pas le titre) de Résident général de la France au Maroc (c'est-à-dire en fait de gouverneur d'un pays colonisé, bien que le Maroc - sous protectorat - ne soit pas officiellement une colonie).
8) - "échouées" : En effet, alors que la Conférence interalliée se tenait à Rome, du 5 au 7 janvier 1917, l'Allemagne provoqua les Alliés en leur proposant le 6 janvier une paix à des conditions inacceptables par eux puisqu'en échange du cessez-le-feu allemand, ils devaient attribuer à l'Allemagne le Congo belge, colonie nationale belge (ancienne propriété personnelle du roi des Belges Léopold II, léguée par lui à son royaume, à sa mort en 1908). Le député italien auquel se réfère Paul comptait vraisemblablement sur l'entrée en guerre des USA (à force de provocations allemandes) pour inciter - voire obliger - l'Allemagne à négocier sérieusement une paix acceptable par les Alliés. C'était là le raisonnement stratégique commun des opposants aux Empires centraux.
9) - "Feuille littéraire" : la plupart des grands journaux (aussi bien français que belges ou suisses) éditaient des suppléments dits "feuilles littéraires" dans lesquels ils publiaient sous forme résumée ou en feuilleton des écrits, critiques ou essais littéraires ou politiques ou philosophiques. Les mêmes journaux éditaient souvent par roulement des "feuilles" politiques, économiques ou commerciales.
10) - "l'Allemagne avant la guerre" : cet essai avait pour titre complet "L'Allemagne avant la guerre. Les causes et les responsabilités". Édité à Paris en 1915 par l'éditeur bruxellois G. van Oest et Cie, ce livre comptait 364 pages. Paul en lut sans doute une version résumée parue dans la feuille littéraire d'un grand quotidien français, suisse ou belge (délocalisé en France pendant la guerre). Le signataire de cet essai patriotique était le baron et diplomate belge Eugène Napoléon Beyens (Paris 1855 - Bruxelles 1934), qui avait été Ministre de la Maison du roi Albert 1er, ambassadeur à Berlin de 1912 au 3 août 1914 (il avait prévenu la France dès novembre 1913 de l'existence d'un plan de guerre allemand contre elle) puis Ministre des affaires étrangères en 1916 et 1917.
11) - " Beyens" : le baron diplomate belge Eugène Napoléon Beyens.
12) - "Kiderlen-Waechter" : Alfred von Kiderlen-Waechter (1852-1912), fils de banquier, vétéran allemand de la Guerre franco-prussienne de 1870, baron, diplomate en France, Turquie, Russie, il fut ministre allemand des Affaires étrangères de 1910 à sa mort en 1912 (ce pourquoi Paul écrit "feu Kiderlen-Waechter") et provoqua et géra sans succès la "Crise d'Agadir" (bras de fer germano-français) en 1911.
13) - "Zimmermann" : Arthur Zimmermann (1864-1940), ministre des Affaires étrangères du Reich allemand de novembre 1916 à sa démission en août 1917, il s'est particulièrement fait connaître le 16 janvier 1917 (trois jours après la lettre de Paul, qui l'évoque comme "l'homme du jour") en ordonnant à l'ambassadeur allemand au Mexique de conduire ce pays à une guerre contre les USA. Le texte de ce télégramme, immédiatement intercepté par le Royaume-Uni et divulgué aussitôt parmi les Alliés et aux USA, éclairait parfaitement la duplicité de l'Allemagne quant à son prétendu "désir de paix". Arthur Zimmermann y écrivait en effet : "Nous avons l'intention d'inaugurer la guerre sous-marine totale le 1er février (1917). Nous désirons cependant que les États-Unis restent neutres. Pour y parvenir, nous proposons une alliance au Mexique en lui promettant que nous ferons la guerre et la paix ensemble et que nous lui accorderons notre appui financier pour qu'il reconquière les territoires du Nouveau Mexique, du Texas et de l'Arizona. (...) Vous suggérerez au président du Mexique qu'il communique avec le Japon pour lui proposer d'adhérer à notre plan (...). Veuillez faire remarquer au président du Mexique que l'emploi sans merci de nos sous-marins obligera très bientôt l'Angleterre à nous demander la paix"...
14) - "Bethmann Hollweg" : Theobald von Bethmann Hollweg, chancelier du Reich de 1909 à 1917. Hanté par le projet de rendre l'Allemagne dominante en Afrique c'est lui qui proposa le 6 janvier 1917 de négocier une paix avec les Alliés s'ils lui attribuaient - pour commencer à discuter - d'abord la propriété du Congo belge, puis à plus long terme, selon son plan de mai 1916, le Congo français, la Côte française des Somalis une partie de l'Angola, les colonies anglaises du Zanzibar et de la Somalie britannique...
15) - "Dr. Elferich" : en fait, Karl Theodor Helfferich (1872-1924), financier, homme d'affaires, auteur en 1913 d'un essai sur l'état économique du Reich visant à rassurer tous les Allemands sur leurs capacités et leurs avantages à gagner une guerre de grande ampleur. Ministre du Budget puis de l'Intérieur du deuxième Reich en 1915-1916, ami et conseiller de Theobald von Bethmann Hollweg, il est vice-chancelier de mai 1916 à novembre 1917 puis négociateur et ambassadeur d'Allemagne en Russie en 1918.
16) - "Dernburg" : Bernhard Dernburg (1865-1937), banquier et politicien. Il est financier et administrateur colonial allemand en septembre 1914, à l'époque où il est envoyé par le Reich pour plaider la cause de l'Allemagne auprès des Américains. Il vante auprès d'eux le bon droit de l'Allemagne à envahir la Belgique et à combattre les Alliés pour se doter d'un empire colonial, et les qualités de la civilisation allemande qui apporte à l'humanité, des ressources nouvelles bénéfiques à tous, par exemple une agriculture à hauts rendements grâce au chimiste Fritz Haber (1868-1934) qui mit au point en 1913 un procédé de synthèse de l'ammoniac permettant la production industrielle d'engrais chimiques (mais aussi - Dernburg ne le précisait pas - d'explosifs et de gaz de combat).
17) - "Professeur Oswald" : Paul a déjà évoqué ce personnage au nom très courant dans sa lettre du 14 novembre 1915. Il semble qu'il s'agisse de Hans Oswald, phénoménologue et socio-anthropologue allemand qui réunit autour de lui à Berlin aux débuts du 20e siècle une équipe de jeunes chercheurs intéressés par la sociologie des groupes minoritaires (dont les élites) des grandes agglomérations. Ce Professeur publia entre 1904 et 1908 une série de 51 livres et articles connue sous le nom de “Grosstadt-Dokumente”. Son groupe influença beaucoup le devenir de la discipline dans tous les pays et notamment l’École de sociologie de Chicago.


dimanche 18 décembre 2016

Lettre du 19.12.1916

Oujda, 1916 (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 19 Décembre 1916

Ma Chérie, 

J’ai sous les yeux tes lettres des 8 et 9 courant. Comme tu es tout de même bizarre de ne pas croire ce que je te répète depuis des mois : Que dans les conditions actuelles je n’ai aucune chance, AUCUNE, d’avoir une permission. Il existe une circulaire venant du Colonel de M’Conn (1) qui commande notre Régiment de Marche disant que les Commandants de Compagnie doivent s’abstenir de transmettre les demandes de permission des Austro-Allemands auxquelles il ne peut pas être donné suite. Un Capitaine qui transmettrait quand même une telle demande se ferait punir tout bonnement. Je t’ai expliqué d’une façon très détaillée pourquoi la même règle n’est pas observée en Algérie et que peut-être un changement s’opèrerait aussi au Maroc. Mais en attendant il n’y a aucun espoir (je souligne en couleurs françaises) pour moi d’obtenir une permission. Je te répète également que la question sera portée vraisemblablement sous peu devant le ministre de la Guerre (2) à Paris, chose qui a été retardée par suite du changement de ministère. Et comme au surplus je ne peux pas intervenir directement dans cette affaire, je n’ai qu’une chose à faire : attendre - ce à quoi je suis du reste entraîné depuis le début de la guerre. Mais fais-moi seulement le plaisir de croire que ce n’est pas faute de vouloir que ni moi ni aucun de mes camarades d’infortune du Bataillon ne sont partis en permission. Il y a des choses contre lesquelles on ne peut pas aller : c’est comme si je te disais de voler par tes propres moyens de Bordeaux à Paris ! J’aurais beau te répéter tous les jours qu’il faut le faire à tout prix, tu ne le ferais pas, et pour cause. Mais crois-moi - je t’en supplie - que si les conditions changent, je ferai tout ce qui dépend de moi pour venir sans perdre une minute. Et si cela peut te prouver que je ne mens pas, je vais t’envoyer un certificat d’hébergement (3) qui est à joindre à la demande et que tu me retourneras signé et légalisé par le Maire ou le Commissaire de Police de Caudéran. Mais encore une fois ne conclus pas qu’avec ce certificat j’aurai ma permission ; il m’est seulement indispensable si les légionnaires austro-allemands sont autorisés à demander une permission. 
Je te remercie d’avance du manteau imperméable que tu me fais envoyer et qui pourra tout de même me servir une fois ou deux. Car comme dans la journée seuls les Officiers sont autorisés à porter de tels vêtements, je pourrai tout au plus m’en servir lorsque je serai de garde la nuit. Or, comme je te le disais déjà, je ne prends plus à Taza que la garde face à l’entrée du camp de la Compagnie où, en cas de pluie, je peux m’abriter, sans parler du capuchon qui se trouve à ma disposition au Bureau. En Colonne j’ai ordinairement le sac tellement chargé que je ne pourrais plus mettre le manteau dessus. Enfin, je pourrai peut-être le vendre sans perte, et dans ce cas je te préviendrai, car il me fournira alors l’argent de poche pour un mois. 
Des bruits courent du reste que notre Régiment doit changer de garnison pour aller dans une grande ville du Sud (4) - mais rien n’est officiel ou même officieux encore.
Mon colis te parviendra également avec du retard car je reçois aujourd’hui une lettre du Chef de Transit d’Oudjda (5) qui me réclame quelques sous de droits de Douane pour la caisse qui, de cette façon, te sera portée à domicile sans que tu aies des droits à payer. Mais il est probable que le colis restera en souffrance à Oudjda  jusqu’à l’arrivée des sous en question. Espérons seulement que les fruits seront rendus pour Noël !
La nervosité ou la peur des enfants pendant la nuit me semble tout à fait un mauvais signe, car j’estime que c’est maladif. Je pensais quelquefois que si j’étais resté avec eux, nous aurions fait des exercices avec des haltères de 500 ou 1000 gr. ou simplement de la gymnastique suédoise (6), ce qui fortifie beaucoup les poumons et les muscles. Enfin ce ne sera peut-être pas trop tard lorsque je retournerai ! Le cas d’Hélène est également très désagréable et je ne serais pas tranquille du tout en te sachant seule avec les enfants. Pour ce qui est du moratorium des loyers, tu feras bien de te renseigner exactement auprès de Me Lanos ou encore auprès de Me Bonamy si tu vois celui-ci avant l’autre.
Je t’ai entretemps accusé réception de ta lettre du 17 Novembre avec le dessin de Georges et j’ai écrit aussi une carte à ce dernier.
L’histoire du laissez-passer (7) est tout au moins ridicule au plus haut degré. Peut-être la Chambre va-t-elle se réunir en Comité secret pour délibérer sur la question ? Après des histoires pareilles, je me demande s’il n’existe pas quand même une supposition, un doute quelconque contre moi - doute ou soupçon que je pourrais facilement dissiper si l’on me les faisait connaître !! J’avais pourtant cru que l’enquête approfondie de Bayonne avait donné toute lumière  : c’est ce que m’affirmait du moins dans le temps le Procureur .
Et que faut-il croire de tous ces bruits de paix qui courent depuis quelques jours et qui sont décrits comme propositions officielles allemandes. Evidemment, il faut bien que les négociations commencent un jour, mais on a tant abusé que je crains presque que c’est un canard (8).
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

Paul

Bonnes fêtes de Christmas ! (9)




Notes (François Beautier)
1) - "Colonel de M'Conn" : chef de corps du détachement principal du Régiment de marche étranger (auquel appartient Paul) dont le siège est à Msoun, à une trentaine de km. à l'est de Taza.
2) - "Ministre de la Guerre" : il s'agit de Lyautey, qui refusera toute permission pour les combattants - trop peu nombreux - au Maroc.
3) - "certificat d'hébergement" : pour attester l'adresse où le soldat passera la permission dont il fait la demande. 
4) - "ville du sud" : effectivement, la rébellion s'intensifie dans le Moyen Atlas, au sud du piémont du Rif où Paul a jusqu'alors été cantonné.
5) - "Oujda" : dernier grand poste français au Maroc oriental avant la frontière algérienne en direction de Sidi Bel Abbès, siège de la Légion.
6) - "gymnastique suédoise" : gymnastique alors novatrice, dite naturelle parce que, n'ayant pas pour but d'accroître la masse musculaire, elle proposait des mouvements d'assouplissement et des postures bienfaisantes inspirés de ceux que l'homme fait et prend spontanément dans la nature. Surtout pratiquée individuellement en milieu naturel elle peut l'être aussi en groupe et en salle.
7) - "du laissez-passer" : allusion qui paraît concerner le laissez-passer que le Commissaire de police de Caudéran aurait proposé à Paul (ou que Paul lui aurait demandé ?) au début août 1914 pour qu'il rejoigne via Bayonne son épouse et ses enfants en vacances en Espagne et échappe ainsi à son statut d'étranger ressortissant d'un pays ennemi. Il est vraisemblable que ce laissez-passer fut mentionné comme une tentative de Paul de quitter la France alors qu'au contraire il a demandé dès le 2 août 1914 un permis de séjour en France puis, le 10 août, déposé officiellement auprès du Commandement militaire de Bordeaux sa demande d'engagement volontaire dans la Légion étrangère pour la durée de la guerre. Paul se moque de Marthe (qui conçoit mal que le cas personnel de Paul ne fasse pas l'objet d'un traitement particulier) en faisant l'hypothèse qu'un Comité secret de l'Assemblée nationale délibère sur son cas individuel (ces comités secrets avaient été imposés par le Parlement au gouvernement pour lui permettre de débattre des questions militaires ; l'Assemblée nationale s'était ainsi constituée en comité secret du 28 novembre au 7 décembre 1916) .
8) - "un canard" : à l'approche de Noël les rêves et les vœux de trêve et de paix se multiplient dans la presse en s'appuyant sur des rumeurs et autres fausses nouvelles (c'est-à-dire sur des "canards" : des bavardages creux) étayées par les exhortations du Pape Benoît XV et l'impatience des mouvements pacifistes de tous les pays. Cependant il y a bien des annonces concrètes : l'Autriche, le 5 décembre 1916 (sous l'influence de son nouvel et jeune empereur-roi Charles 1er qui a vécu la réalité des combats - et qui succède à François-Joseph mort le 21 novembre 1916), puis l'Allemagne, le 12 décembre (sous l'influence du chancelier Bethmann Hollweg qui souhaite profiter de la victoire allemande en Roumanie), évoquent auprès de leurs peuples respectifs une paix qui les reconnaîtrait gagnants, ce qui est évidemment inacceptable pour les Alliés, surtout occidentaux, alors contaminés par le jusqu'au-boutisme (ces Alliés traitent ces déclarations de "manœuvres de guerre" le 30 décembre) ; le Président des USA, Woodrow Wilson, lance le 18 décembre sa vaste enquête sur les buts de guerre des belligérants (l'Allemagne refuse d'y répondre le 26 décembre) afin de faire de son pays - qui demeure neutre - le médiateur du conflit ; l'Allemagne continue ses manœuvres diplomatiques en Suède pour dissuader le Japon d'envoyer des troupes soutenir celles des Alliés en Europe...
9) - "Christmas" : Paul choisit-il ce nom qui se réfère explicitement au Christ (plutôt que celui de Noël) parce que Marthe est de culture chrétienne protestante ou parce qu'elle apprend l'anglais ? 


vendredi 7 octobre 2016

Lettre du 08.10.1916

Aïd el Kebir, 1918 

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 8 Octobre 1916

Ma Chérie,

J’ai sous les yeux ta lettre du 27-9. Voilà maintenant plus de 40 jours que nous couchons sous la guignole (1) en tenue de campagne, sans avoir eu l’occasion de quitter les vêtements une seule nuit. Et si je pense que nous en avons encore pour un bon mois avant de rentrer dans notre confortable home à Taza où une colonne nous attendra sans doute, je ne suis précisément pas porté à chanter ... Certes, à en juger par les discours prononcés ce dernier temps par les Briand, Bethmann et Lloyd George (2), on serait tenté de croire que nous sommes plus éloignés de la paix que l’année dernière à cette époque. Mais je ne me dépars pas de cette idée que les négociations de paix ressemblent absolument à des négociations commerciales : le vendeur clame qu’il n’a rien de disponible et l’acheteur qu’il n’a besoin de rien, le tout dans le but d’obtenir l’un le prix le plus élevé et l’autre les meilleures conditions. C’est à dire que je n’attribue pas plus de valeur que cela aux déclarations plus ou moins officielles qui, nécessairement, doivent être calculées non seulement de rassurer le propre pays, mais encore de paraître fort vis à vis de l’étranger. Donc, le Chancelier allemand ne proclamera pas à la tribune du Reichstag (3) qu’il doute de l’issue de la guerre avant que tout commence à s’écrouler ... Pour dire le fond de ma pensée : les affaires dans le genre de celle de Mme Holt (4) me vexent beaucoup plus que la mise sous séq. car là je ne vois réellement pas l’utilité d’intervenir et je trouve même cette intervention absurde (je dirais ridicule si elle n’était pas si triste).
Siret (5) ne doit certainement pas faire grand’chose dans notre genre d’affaires en ce moment, vu que les fournitures de charbon sont toutes contrôlées par l’Etat et doivent avoir très rarement des garanties. J’incline à croire qu’il travaille pour le compte d’une maison bordelaise quelconque. Dans tous les cas, ce n’est pas de ce côté que je m’inquiète, bien que je considère Siret comme un employé très dévoué et zélé. Le fait que ni Malaret ni Wool. (6) n’entendent rien de Siret prouve du reste qu’il ne doit pas paraître beaucoup. 
Il serait certes dommage que tu t’arrêtes dans tes études anglaises. Mais si réellement tu avais des difficultés nous continuerons après la guerre.
Ici on vient de m’appeler pour traduire un passage d’un message sans fil (7) du communiqué anglais disant qu’un nouveau coup de théâtre se prépare sur le front et on m’a remis en outre ta lettre du 29 Septembre dont je te remercie. Mais je ne puis toujours point me figurer qu’avec tous les soins qu’exigent les enfants et la maison, avec surtout les questions interminables des gosses tu ne trouves pas moyen de surmonter tes idées noires. Regarde donc tous les autres qui souffrent la plupart du temps encore beaucoup plus que toi ! Ce n’est certainement pas l’héroïsme ou l’abnégation qui les fait paraître heureux - j’en suis profondément persuadé - mais en-dehors du tempérament la réflexion que toutes les larmes du monde ne parviennent pas à changer la situation - c’est si tu veux une fatalité ! Je te joins quelques coupures du journal “Paris-Midi” (8). L’article sur Theodor Wolf (9) te donnera quelques renseignements intéressants sur la presse allemande et sur le rôle du Berliner Tageblatt en particulier. Les Billets de Midi sont aussi bien écrits et si l’on met la phrase sur l’effroyable laideur des femmes à part (10), les idées du journaliste sur la vie allemande sont très justes.
Les musulmans ont aujourd’hui la “fête du mouton” (11) et nous autres aussi en avons eu à midi. Hier j’étais avec un tirailleur qui, après la bataille de Charleroi (12), a été soigné à l’hôpital St André (13) à Bordeaux. Il avait eu 2 balles et un éclat d’obus et ... se trouve aujourd’hui aussi bien que moi avec ses 14 ans de service.
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                     Paul



Notes (François Beautier)
1) - "la guignole" : petite tente militaire.
2) - "Briand, Bethmann et Lloyd George" : chefs des gouvernements français, allemand et britannique. Aristide Briand fut Président du Conseil des ministres français d'octobre 1915 à mars 1917. Theobald von Bethmann Hollweg fut chancelier du Reich allemand de 1909 à 1917. David Lloyd George fut Premier ministre du gouvernement britannique de décembre 1916 à octobre 1922 (à la date de la lettre de Paul - 8 octobre 1916 - il était encore Ministre de la Guerre du gouvernement d'Herbert Asquith). Ces trois responsables politiques poussaient alors leurs pays respectifs à donner un dernier coup de rein pour obtenir la victoire sur les deux principaux fronts, à Verdun et sur la Somme.
3) - "Reichstag" : Parlement allemand. En effet, en ce début octobre 1916, il apparaît évident que l'Allemagne a perdu toute chance de "percer" à Verdun et de faire refluer les Franco-Britanniques sur la Somme.
4) - "Mme Holt" : Cette femme est mentionnée dans les lettres du 16 et du 25 février 1916 sans aucune précision, mais on comprend qu’il s’agit du professeur d’anglais de Marthe. Cette Mme Holt, peut-être de nationalité étrangère ou d'origine étrangère (anglaise ?), qui fréquente une “ressortissante ennemie” (Marthe), et qui vit (vraisemblablement) à Bordeaux (l’un des ports essentiels à l’alliance militaire franco-britannique) présentait tous les traits d'une potentielle espionne... On peut supposer que Paul en était révolté parce qu'il était lui-même soupçonné de trahison potentielle (la suspicion était alors générale puisque les armées ne "perçaient" pas).
5) - "Siret" : employé de la Société Leconte à Bordeaux, ami de Paul et père d'Hélène (employée de maison de Marthe). 
6) -  "ni Malaret ni Wool." : Malaret était un employé de Paul à Bordeaux ; Wooloughan était un ami américain, à la fois concurrent et relation d'affaires de Paul à Bordeaux.
7) - "message sans fil" : par radio.
8) - "Paris-Midi" : seul journal quotidien français paraissant alors à midi (en concurrence de “Paris-Soir”).
9) - "Theodor Wolf" : en fait Theodor Wolff, héritier de l'agence de presse Wolff (dont Paul a déja parlé dans sa lettre du 22 février 1916) et rédacteur en chef, de 1906 à 1933, du quotidien libéral allemand Berliner Tageblatt. A plusieurs reprises le gouvernement allemand avait refusé des interviews à ce journal au prétexte qu'il "interprétait" ses déclarations. En fait, il s'agissait de contraindre le journal à devenir un relais de la propagande officielle, que Theodor Wolff ne cessait de critiquer. Au début de l'été 1916, il contesta ainsi le dénigrement officiel des nations ennemies et de leurs gouvernements en relevant que pour signer une paix équitable il faudrait bien un jour reconnaître aux Alliés une certaine humanité et intelligence. Le gouvernement impérial réagit en censurant le quotidien pendant le mois de juillet 1916. Toute la presse alliée en parla, ce qui conduisit les autorités allemandes à suspendre la censure frappant le Berliner Tageblatt. 
10) - "à part" : Marthe est allemande...
11) - "fête du mouton" : appellation saugrenue mais répandue de la fête musulmane de l'Aïd al-Adha ("fête du sacrifice") ou Aïd al-Kabir ("grande fête") qui consiste non pas à fêter un mouton mais à le sacrifier en mémoire de l'interdiction divine du sacrifice d'un fils demandé à Abraham (Ibrahim). 
12) - "Bataille de Charleroi" : elle se déroula du 21 au 23 août 1914 et opposa les troupes françaises dépêchées en Belgique et les troupes allemandes violant la neutralité belge pour gagner le littoral de la Manche (espace essentiel à la sûreté britannique) et envahir le nord de la France (région essentielle à ses industries d'armement). Au même moment les Anglais se battaient pour protéger Mons. Ces deux troupes alliées furent balayées malgré l'héroïsme dont elles firent preuve. 
13) - "Hôpital Saint-André" : très célèbre hôpital du centre-ville de Bordeaux, fondé au XIVe siècle, évidemment réquisitionné pendant la Grande Guerre, aujourd'hui CHU (Centre hospitalier universitaire). Tout ce passage de la lettre de Paul semble répondre à une double interrogation implicite de Marthe : "te remettrais-tu d'une blessure par balle ; pourrais-tu être hospitalisé à Bordeaux ?"

vendredi 15 avril 2016

Lettre du 16.04.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, Dimanche, le 16 Avril 1916

Chérie,

Etant de garde à Bab Djema (1)  je reçois à l’instant ta lettre du 7 cour. et comme il se confirme que nous partirons demain pour ne retourner que vers la fin de la semaine, je vais t’écrire encore aujourd’hui, tout en te confirmant ma carte d’hier. Nous allons, paraît-il, travailler sur la piste de l’Oued Amélie (2), qui s’est effondrée à la suite des récentes pluies et dont la réparation a été commencée la semaine dernière par quelques autres Compagnies, qui vont rentrer ce soir. Mais de toute façon nous allons être de retour pour Pâques ce qui est déjà une petite consolation. Je te retourne à cette occasion la coupure de l’Humanité avec le discours de Mr. Bethmann von Hollweg (3) dont j’avais déjà lu un extrait dans l’Echo d’Oran. En lisant ces paroles, incontestablement bien tournées et qui traduisent une telle confiance, on reste involontairement rêveur. Car on se demande s’il est réellement possible de travestir à tel point la vérité que les assurances données officiellement de part et d’autre sur le même sujet sont diamétralement opposées. Je veux bien admettre qu’il faut entretenir l’énergie et la confiance du peuple si l’on ne veut pas tout simplement abandonner la lutte. Mais je ne trouve point dans le discours du Chancelier les points de faiblesse que veulent y remarquer les journaux des Alliés. Où alors se trouve la vérité ? Certes, Bethmann ne parle plus d’une indemnité de guerre et il avoue aussi que la victoire décisive n’est point encore remportée. Mais ses allusions aux prétentions de l’Allemagne tant pour les territoires belges que pour la Pologne et la Courlande (4), doivent tout au moins troubler les lecteurs français intelligents, à moins qu’ils soient persuadés d’avance qu’ils vont lire des mensonges. Sur un point le Chancelier a certainement menti : c’est lorsqu’il veut faire croire que les Allemands ont été reçus comme des libérateurs par les Polonais. Tout le monde - même en Allemagne - sait en effet que la situation des Polonais prussiens (5) était assez lamentable ; et au surplus les journaux polonais, que quelques légionnaires reçoivent ici par l’Amérique, dépeignent la domination allemande en Pologne comme épouvantable ... 
Nous avons vu arriver hier soir un détachement de la Légion venant de Bel Abbès (6) et dont une partie restera ici, tandis que l’autre ira au Tadla (7), à ce qu’il paraît. Si ce dernier point se confirme, notre bataillon ne serait donc point appelé à aller au Tadla comme on disait il y a quelque temps, ce qui ne serait que tant mieux sous un rapport. 
Je regrette beaucoup que Mme Penhoat soit revenue sur sa décision, car cette visite t’aurait au moins distraite pour quelques jours. Et Mr. Penhoat me l’annonçait précisément hier ...
Sous la rubrique “Permissions” encore cette nouvelle que trois hommes seulement ont été autorisés à partir pour 15 jours dont 2 Français et un Lorrain. Un Turc, engagé pour la durée de la guerre, a reçu cette réponse qu’étant d’une nation en guerre avec la France, il n’avait pas le droit à la permission, bien qu’il soit depuis de longues années marié à Paris. Savario n’a pas obtenu non plus de permission, mais il s’est débrouillé pour entrer à l’hôpital et ira ces jours-ci à Guercif ou Oujda pour se faire soigner.
Il me semblait que Mr. Devillier (8), après son renvoi du Ministère, était rentré dans son ancienne place chez Mr. B. (9)?
Bonne fête et un bonjour pour Hélène.
Pour toi et les enfants, mes meilleurs baisers.

                                                  Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Bab Djema" : poste de garde à la jonction entre la vieille ville de Taza et les camps militaires chargés de la pacifier et contrôler.
2) - "Oued Amélie" : Paul écrit phonétiquement le nom de l'Oued Amelil (actuel Amlil) où il est déjà allé en novembre 1915 (voir sa carte postale du 24 novembre 1915). Il s'agit d'un poste à mi-chemin de Taza à Fès soit à une quarantaine de km de Taza, qui contrôle la piste et la voie ferrée stratégiques le long de l’oued Amelil.
3) - "Bethmann von Hollweg" : Bethmann Hollweg, chancelier du Reich. Il s'agit vraisemblablement de son discours au Reichstag du 5 avril 1916 dans lequel il disait sa confiance en une victoire finale de l'Allemagne et réclamait un budget militaire alourdi.
4) - "Courlande" : région devenue l'actuelle Lettonie, alors attachée à l'Empire russe depuis le troisième "Partage de la Pologne" en 1795. L'Allemagne voulait annexer cette région (éventuellement pour y créer plus tard un État-tampon à sa botte), et comptait y parvenir en s'appuyant sur la partie germanophone de la population (comme en Belgique et en Pologne) et sur les classes dirigeantes conservatrices et germanophiles (les "barons baltes", fermes opposants à la contagion de la révolution de 1905 et à celle qui s'annonçait de nouveau en Russie). Or, le 18 mars 1916, l'armée allemande a été enfoncée par les Russes en Courlande et le chancelier du Reich n'en a semble-t-il tenu aucun compte dans la réaffirmation des visées expansionnistes de l'Allemagne. Celles-ci demeurent inchangées depuis qu'en avril 1915 le Reich les a fait connaître aux Alliés par le canal du Colonel House envoyé spécial du Président Woodrow Wilson en Europe : elles comportent par exemple la cession d'une partie de la Belgique et d'une partie du Congo français...
5) - "les Polonais prussiens" : l'Allemagne, qui occupe la Pologne depuis l'été 1915, revendique soit son absorption (le Congrès de Vienne de 1815 avait remis à la Prusse une partie de la Pologne), soit d'y créer avec l'Autriche-Hongrie un ou plusieurs États-tampons favorables aux puissances centrales face à la Russie. Comme en Courlande, la légitimité de cette volonté d'expansion du territoire allemand ou de la zone d'influence allemande s'appuie sur la présence de germanophones en Pologne, les "Prussiens de Pologne" (expression que Paul rectifie en "Polonais prussiens").
6) - "Sidi Bel Abbès ": en Algérie occidentale, dépôt principal de la Légion en Afrique du Nord.
7) - "le Tadla" : Paul a évoqué la ville de Tadla dans sa lettre du 25 février 1916, en disant que sa compagnie allait peut-être s'y rendre. Il s'agit d'une ville - Kasba Tadla - et de son territoire tribal berbère - le Tadla -, situés à mi-chemin de Fès et de Marrakech donc en position stratégique pour contrôler les accès occidentaux du Moyen Atlas. Il semble que le plan utilisé par Mangin en 1913, pour établir la paix dans les deux Maroc, soit repris en 1916 pour y rétablir l'ordre en créant une tenaille composée au sud-ouest par les troupes françaises de Casablanca et Tadla et au nord-est par celles de Taza et Fès. 
8) - "Mr. Devillier" : relation des Gusdorf. Employé par le gouvernement replié à Bordeaux, M. Devillier avait sous-loué avec sa famille une partie de la maison des Gusdorf au début de la guerre.  

9) - "Mr. B." : ? 

mercredi 23 décembre 2015

Lettre du 23.12.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 23 Décembre 1915

Ma chérie,

Je viens de recevoir tes lignes du 14 et ne puis qu’espérer que le colis arrivera à temps pour que les enfants ne soient pas désappointés. Ici aussi nous avons un froid sec après les journées de pluie : le matin surtout le froid se fait vivement sentir, mais vers 9 hs et jusqu’à 17 hs il fait bon au soleil.
Demain c’est donc “Heiligerabend” (1) et dans une huitaine le jour de l’an. Ce n’est certainement pas avec regret que nous enterrons cette mémorable année 1915 et moi en particulier je n’ai point de regret en me séparant de lui (comme disait la vieille jument par rapport au chariot brisé). Lyon - Bel Abbès - Maroc (2)! Quel enchevêtrement d’espoirs déçus, de calculs erronés et de plans déjoués. Cette vie dans le milieu militaire que je ne connaissais point et qui est certainement beaucoup plus rude et surtout plus grossière qu’en France - crois-moi qu’il faut avoir une mentalité toute spéciale pour y trouver du goût !
De ton côté, si au point de vue matériel ta vie n’a pas autant changé que la mienne, tu as moralement subi à peu près les mêmes supplices. Mais laissons pour le moment toutes les tristesses de côté et gardons l’espoir que 1916 amènera enfin la paix et cela le plus vite possible. En raisonnant froidement on doit tout de même se dire que l’état actuel des choses ne peut pas s’éterniser. Que le chancelier allemand (3) n’appelle pas la défense du pays et ne parle que de ses victoires - quoi de plus naturel. Mais que le fond de toutes ces explications faites pour entretenir l’espoir et le chauvinisme du peuple, est absurde, ressort déjà de l’exposé financier où il est dit que la France et l’Angleterre ne réussiront pas à lancer un emprunt alors que l’Allemagne ... (4) Il paraît toutefois de plus en plus que ce ne seront pas les armes ou du moins les armes seules qui décideront de l’issue de cette guerre et c’est pour cette raison que la date de la paix est tellement incertaine. 
Hier, en feuilletant un petit carnet, j’ai trouvé l’adresse de ton amie de Stockholm (5) (Birger Yarlsgaten 4 II) et j’en ai profité pour lui envoyer une carte de Taza avec des souhaits de nouvel an. Est-ce qu’Emma ne t’a plus exposé son opinion sur les évènements actuels ? J’ai pu avoir ces jours-ci par hasard un numéro du “Bonnet Rouge” (6) contenant un article qui défend Romain Rolland et ses idées. Il s’agit d’un journal autrefois anarchiste et sans grande importance, mais l’article - de fond - est très bien écrit.
Il est décidément difficile de se faire une idée exacte de la situation des Robin (7). Rappelle-toi les bruits qui furent colportés à notre arrivée dans la Rue du Chalet et la première impression plutôt médiocre qu’ils faisaient ! Enfin, s’ils peuvent attendre, ce n’est que tant mieux ! Mr. Penhoat m’écrit aussi : il reste aussi plutôt sceptique quant à la fin de la guerre. Leconte ne lui écrit que tous les 2 à 3 mois pour lui faire des récriminations violentes. Il paraît que Mme Penhoat, en voulant acheter des obligations de la Défense Nationale, a perdu l’autre jour 1000 Frs dans le métro. Quant à Mr. Plantain il y a longtemps que je n’ai plus eu de ses nouvelles. Mais je ne comprends pas pourquoi il devrait quitter son poste à l’arsenal à un moment où l’on cherche toujours de nouveaux moyens pour augmenter la production de matériel d’artillerie. Ce sont probablement des craintes d’épouse qui parfois trouve que sa situation matérielle est trop belle (relativement) pour durer.
La musique de Taza est enfin revenue de l’exposition de Casablanca (8) de sorte que nous aurons au moins de temps en temps un concert au Jardin du Cercle des Officiers. Mais ce seront quand même de tristes fêtes, celle de Noël et du jour de l’an. Et si l’on peut penser qu’il n’existe guère de famille, dans les grands pays européens, qui soit au complet, on se demande vraiment si c’est la réalité ou un mauvais rêve de nuit d’hiver.
J’aurais donné bien des choses pour voir les enfants porter leurs chaussures à la cheminée et se lever le lendemain matin pour regarder la bonne surprise. Comment va Hélène ?
Mes meilleurs baisers et bonne chance pour 1916.

                                                 Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Heiligerabend" : "Heliger Abend", la veille de Noël, moment d'attente et de foi pour les Chrétiens. 
2) - "Lyon-Bel Abbès-Maroc" : trajet parcouru par Paul en 1915.
3) - "le chancelier allemand" : Bethmann Hollweg, depuis 1909 et jusqu'en juillet 1917.
4) - "alors que l'Allemagne..." : effectivement, la France et l'Angleterre ont lancé des emprunts nationaux de défense nationale qui furent rapidement couverts, en or, par leurs populations, ce qui ne fut pas le cas en Allemagne où l'inflation couvre une grande partie des dépenses militaire. Plus tard, elles auront la possibilité d'emprunter aux USA, ce que l'Allemagne ne pourra pas faire. 
5) - "ton amie de Stockholm" : Emma Schulz, amie allemande de Marthe; installée à Stockholm, en pays neutre, elle permet aux Gusdorf d'avoir des nouvelles de la famille restée en Allemagne.
6) - "Bonnet Rouge" : Le Bonnet rouge, journal satirique, républicain et anarchiste, se fit surtout connaître lors des mutineries de 1917. Né en 1913 comme hebdomadaire, devenu quotidien avec la guerre, il était dirigé par Maurice Fournié et avait Miguel Almereyda pour rédacteur en chef. Accusé de défaitisme il fut constamment attaqué par l'Action française comme pro-allemand. En 1915 il portait la voix des anarchistes, des pacifistes et des internationalistes. A partir de juillet 1915, le journal publia diverses contributions favorables à Romain Rolland qui furent regroupées en une brochure au début décembre 1915. C'est sans doute à ce fascicule titré “Un débat républicain” que Paul fait allusion. 
7) - "les Robin" : les propriétaires du logement des Gusdorf à Caudéran.

8) - "Exposition de Casablanca" : il s'agit de l'Exposition franco-marocaine de Casablanca, ouverte le 5 septembre 1915 pour afficher l'emprise de la France sur le Maroc, malgré les rébellions nationalistes.