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lundi 30 avril 2018

Lettre du 01.05.1918

Woodrow Wilson devant le Congrès

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 1° Mai 1918

Ma Chérie,

Nous voici déjà au beau mois de Mai, “im wunderschönen Monat Mai, wo alle Knospen sprangen ...” (1) Par curiosité, j’ai cherché ce matin dans le Larousse et j’y ai trouvé l’explication suivante : “Walpurgis” ou “Walburge” (sainte). Née en Angleterre au 8° siècle, elle fut appelée en Allemagne par Saint Boniface. Son tombeau, transporté au 9° siècle à Eichstaedt, attirait de nombreux pèlerins. Comme sa fête se célébrait le 1° Mai, jour resté célèbre par le souvenir des fêtes païennes, la nuit de Walpurgis, suivant les légendes populaires, était celle où les sorcières et les démons se donnaient rendez-vous sur le Brocken. (2)” J’ignorais que Walpurgis ou Walburge était une sainte, ayant plutôt jusqu’à ce jour attribué ce nom à une sorcière ou une déesse païenne du temps de Wotan, Odin, Freia et Thor (3). Mais je me rappelle non sans une certaine mélancolie d’avoir escaladé si souvent le Brocken, d’abord avec les camarades d’école, puis plus tard avec Brandès et Bühring (4); une fois ce fut précisément dans la nuit de Walpurgis. Nous étions partis de Harzburg (5) d’assez bonne heure pour arriver en haut avant minuit et pouvions ainsi assister à la cérémonie au “Rocher du Diable” (Teufelsfelsen (6)) durant laquelle Mr. Heinemann (7) du théâtre de la cour de Brunswick prononçait un joli discours plein de cette poésie fantastique qui enveloppe déjà la nuit du 1° Mai. Quelques centaines d’assistants, dont une grande partie munis de torches, se pressaient dans les rochers, mais comme il n’y avait même pas un coin d’Hôtel libre, nous étions forcés de nous coucher dans quelques voitures à côté de l’hôtel où il faisait un froid épouvantable. Et je me rappelle encore que nous claquions tous des dents en attendant, le matin, le lever du soleil qui se séparait lentement, jaune comme une citrouille, des couches épaisses de brume à l’horizon ...
Le beau temps semble définitivement revenu ici et il est probable que nous allons partir dans une huitaine pour un mois ; le 4 nous devons aller pour 3 jours à M’Rirt (8). Tout cela ne m’effrayerait réellement pas trop si j’avais une certitude que c’est la dernière année de guerre ! Aussi souvent que je me raisonne sur ce point, soit seul, soit avec des camarades, j’arrive bien à la conclusion que nous verrons la fin des hostilités cet été ou cet automne (9), mais je dois toujours m’avouer que pour le moment il n’y a encore aucun indice certain. Toutefois, les attaques allemandes continuent toujours sur une grande partie du front et notamment du front anglais (10), laissant ainsi reconnaître que les Empires Centraux ont hâte d’en finir. Bien entendu, dans les masses populaires et dans l’armée, le désir de paix est aussi grand dans un camp que dans l’autre ; la phrase si souvent imprimée par les journaux que “le temps travaille pour nous” n’est certainement pas à prendre au sérieux ; un homme d’état anglais l’a même changée dans ce sens qu’il disait que le temps était tout au plus un neutre et même un neutre dangereux (11). Il est certain au surplus que les journaux allemands doivent l’interpréter de leur côté dans un sens favorable à l’Allemagne. Au fait, ce que cette dernière a le plus à craindre sous ce rapport est l’exclusion des marchés d’Outre-Mer et même d’Europe après la guerre (12). Mais là encore il faut tenir compte que les articles fournis actuellement par les Alliés et notamment l’Angleterre et la France pour remplacer les produits manufacturés en Allemagne, se ressentiront nécessairement de la guerre, tant au point de vue de la qualité que du prix. Mais une clientèle, surtout étrangère, ne souffrant pas directement de la guerre, ne tient pas beaucoup compte de ces inconstances : elle voit l’article acheté très cher et le compare aux anciennes marchandises ... Somme toute, je ne crois pas à un boycottage économique efficace (13), surtout pas à la longue bien que je sois d’avis que les premières années après la guerre il y aura un fort ressentiment contre tout ce qui proviendra de l’Allemagne. D’autre part, les besoins seront tellement grands, il manquera tant de “camelote” (14) à bon marché que la résistance ne se fera guère sentir que dans les grandes administrations, chemins de fer, usines etc. et cela jusqu’au jour où les prétentions de l’Angleterre, principale concurrence, seront telles que la différence de prix ne permet plus d’écarter la marchandise allemande.
Actuellement et en ce qui concerne la situation diplomatique, il n’y a que le Président Wilson (15) qui, dans ses messages, ne se lasse pas de répéter que même en ce moment, il est toujours prêt à entendre des propositions de paix. A mon avis, il tient bien son rôle de médiateur (16) de la part des Alliés, car notamment la France se trouve, après l’incident Clémenceau-Czernin (17), dans une situation telle qu’il serait difficile à un quelconque des pays ennemis de proposer des pourparlers de paix. C’est dommage, car la France était précisément le pays qui pouvait se vanter d’être entré dans cette guerre pour des motifs plutôt idéalistes : Tenir son traité d’alliance avec la Russie, remplir ses obligations morales vis à vis de la Belgique, et enfin avoir été provoqué directement par l’ultimatum allemand, impossible à accepter, de livrer les forteresses de l’Est (18) comme gage de sa neutralité !
L’Angleterre également est trop profondément engagée par les déclarations de ses Chefs d’Etats pour faire des concessions (19) tant soit peu importantes sur un des terrains principaux. Il ne reste donc que l’Amérique qui a, dans les messages de Wilson (20), toujours observé une certaine réserve.
Comment vas-tu, Chérie ? Est-ce qu’Hélène est rétablie ? Ménage-toi surtout et évite des efforts toujours nuisibles dans ton état.
A bientôt de tes bonnes nouvelles, mille baisers pour toi et les enfants.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - « sprangen » : la citation signifie mot à mot « au merveilleux mois de mai, quand les bourgeons éclatent... ». C’est un extrait du célèbre lied d’Heinrich Heine titré « Im wunderschönen Monat Mai » composé en 1822-23. Le texte originel se compose de deux quatrains, le premier consacré aux bourgeons, l’autre aux oisillons :
« Im wunderschönen Monat Mai, 
Als alle Knospen sprangen, 
Da ist in meinem Herzen 
Die Liebe aufgegangen.
Im wunderschönen Monat Mai, 
Als alle Vögel sangen, 
Da hab ich ihr gestanden 
Mein Sehnen und Verlangen ».
2) - « Brocken » : tout ce que reprend Paul sur Walpurgis (Sainte Walburge) provient textuellement du Petit Larousse, qui ajoute que le Brocken est l’un des sommets du Harz (ce que savent parfaitement Paul et Marthe, qui y sont allés admirer le lever du soleil au matin du 1er mai, voir les lettres des 11 mai 1915, 9 mai 1916 et 1er mai 1917).
3) - « Thor » : Paul cite ici les trois principaux dieux de la mythologie scandinave (parmi les 4 qu'il désigne, il distingue à tort Odin et Wotan, qui sont une seule et même divinité, dont l’épouse est Freia, déesse de l’amour, et dont Thor - le dieu du tonnerre - est l’un des fils).
4) - « Brandes et Bühring » : première mention par Paul de ces deux compagnons de pèlerinage au Brocken. 
5) - « Harzburg » : en fait « Bad Harzburg », petite station thermale et touristique de Basse Saxe, au nord-ouest du Harz.
6) - « Teufelsfelsen » : mot à mot « rocher du diable », crête décharnée de roches hercyniennes formant le sommet du Brocken et considérée comme un « Naturdenkmal » (monument naturel).
7) - « Heinemann » : ce comédien du Théâtre de la Cour de Brunswick, qui officiait pendant la cérémonie païenne de la Nuit de Walpurgis, n’a pas laissé d’autre trace repérable dans l’Histoire que ce que Paul en dit ici.
8) - « M’Rirt » : actuel Mrirt, poste à mi-chemin entre Aïn Leuh et Khénifra et alors point de départ d’un chantier routier destiné à relier Lias à Aguelmouss.
9) - « cet automne » : remarquable intuition de Paul…
10) - « front anglais » : Paul n’est pas encore informé de l’achèvement en cours de l’opération Georgette (pour les Alliés, Bataille de la Lys) menée par les Allemands comme seconde opération de la Bataille du Kaiser. Les Allemands viennent d’échouer au Mont Kemmel face aux Anglo-Français le 29 avril et sont en train de perdre la quatrième bataille d’Ypres face aux troupes belgo-anglo-françaises (bataille perdue officiellement le 2 mai, soit le lendemain de cette lettre). 
11) - « dangereux » : la citation faite par Paul pourrait provenir de William Pitt l’Ancien (1708-178), Ministre britannique de la guerre pendant la Guerre de Sept Ans (1756-1763) et à ce titre confronté au risque de voir des pays passer soudainement de la neutralité à la guerre (ce qui caractérisa l’élargissement quasi-mondial de cette guerre entre grandes puissances européennes). Paul a déjà plusieurs fois évoqué cette Guerre de Sept Ans qu'il connaît manifestement bien (voir ses lettres des 9 et 20 juillet 1915 puis 6 septembre 1915) en en faisant une métaphore de sa vie avec Marthe.
12) - « après la guerre » : cette menace d’exclusion de l’Allemagne est portée par les jusqu’au-boutistes et notamment exprimée par Georges Clemenceau.
13) - « efficace » : Paul partage sur ce point les positions modérées des Anglais et des Américains, soucieux de retrouver en Europe après-guerre une Allemagne prospère.
14) - « camelote » : ce mot déjà utilisé par Paul dans sa lettre du 7 mars 1918 désigne la marchandise de médiocre qualité exportée avant-guerre à bas prix par les pays d’Europe centrale. 
15) -« Président Wilson » : allusion à l’acharnement du président Woodrow Wilson à défendre sa proposition du 8 janvier 1918 (adresse au Congrès américain) d’une paix fondée sur la satisfaction des 14 points définissant les conditions indispensables d'un retour à la paix en Europe. 
16) - « médiateur » : les U.S.A., qui se sont proposés comme médiateurs dès le 18 décembre 1916, sont officiellement en guerre depuis le 6 avril 1917 et effectivement présents au front depuis le 13 juin 1917.
17) - « Clemenceau - Czernin » : Ottokar Czernin (1872-1932), ministre impérial des Affaires étrangères d’Autriche-Hongrie, avait accepté les 14 points du président Wilson le 24 janvier 1918. Dans un discours prononcé à Vienne le 2 avril 1918, il prétendit que Georges Clemenceau, chef du gouvernement français, avait accepté les propositions de paix austro-hongroises mais que l’Allemagne avait refusé la clause de restitution de l’Alsace-Lorraine. Clemenceau répondit que Czernin avait menti et publia un courrier secret que l’empereur Charles 1er lui avait adressé le 24 mars 1917, lui disant en substance que « si l’Allemagne refusait d’entrer dans la voie de la raison, il abandonnerait son alliance et négocierait une paix séparée avec la Triple-Entente ». Czernin, qui n’en était pas informé, démissionna et publia dans la presse un appel au Reich allemand pour qu’il place l’Autriche-Hongrie sous tutelle et nomme un régent pour remplacer Charles 1er (notoirement affaibli par la maladie). Cette affaire, parmi d’autres, rendit suspectes toutes les propositions de paix car elles cachaient - aux yeux des opinions publiques - des tractations secrètes entre dirigeants sans consultation des peuples. 
18) - « forteresses de l’Est » : l’ultimatum de l’Allemagne à la France du 31 juillet 1914 exigeait de la France, en gage de sa neutralité, la remise à l’Allemagne des places fortes françaises de Toul et Verdun. Cette proposition évidemment inacceptable par la France, avait été pensée pour que la France la refuse et que l’Allemagne ait ainsi une raison de répondre à ce refus en l'envahissant.
19) - « concessions » : effectivement, David Lloyd George, chef du gouvernement britannique depuis décembre 1916 est tout aussi déterminé à obtenir une paix par la victoire que son homologue français Georges Clemenceau, installé au pouvoir depuis novembre 1917 sur le mot d’ordre particulièrement jusqu’au-boutiste « La victoire, et pour la victoire, tout jusqu’au bout ! ».

20) - « Wilson » : depuis son adresse au Congrès du 8 janvier 1918, par laquelle il présentait les 14 points à satisfaire pour instaurer la paix en Europe (puis dans le monde), le Président Wilson n’a cessé de répéter ces 14 conditions, largement rendues publiques, sans jamais en dévier (même après que son parti démocrate perdit les élections au Congrès le 5 novembre 1918). Une concession ultérieure était donc improbable, et la « réserve » qu’évoque ici Paul tient au fait que les 14 points respectaient strictement une éthique parfaitement humaniste et libérale.

lundi 27 mars 2017

Lettre du 28.03.1917



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 28 Mars 1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma lettre et ma c.p. (1) du 26. Réveillés hier matin à 4 1/2 h, nous avons dû remettre le départ à midi à cause de la tempête épouvantable qui soufflait depuis minuit. Mais alors, la pluie est venue se mettre de la partie et le départ a été de nouveau ajourné. Nos sacs sont toujours faits et nous partirons au premier signal. Mais il pleut tellement que cela pourrait bien durer encore 8 jours ! La colonne de Fez qui doit opérer avec nous est là et nous attendons, car il est absolument nécessaire (2) d’entreprendre une action sérieuse contre Abd el Malek. 
Tes lettres des 16 et 18 me sont bien parvenues et je t’en remercie. Je te répète aussi que tes mandats de Janvier et Février sont depuis longtemps entre mes mains.
Tu auras vu entretemps que la révolution russe semble vouloir amener la république démocratique, solution logique d’ailleurs de la crise qui sévit là-bas depuis de longs mois. Les journaux étaient aussi surpris que nous de la tournure des évènements. Ne sachant pas au juste dans quel sens la Douma allait se prononcer, Mr. St Brice (3) - ne croyant sans doute pas que le peuple russe asservi par les Romanoff depuis des siècles allait se prononcer pour la République - a pris les devants et a envisagé la continuation de la dynastie en faisant son éloge et trouvant que cela allait bien comme cela. Maintenant, mis en présence de la République (éventuelle) il trouvera que ce sera encore mieux. C’est ce qu’on appelle “Préparer l’Opinion Publique quoi qu’il arrive”. Mais je crois que malgré toutes les apparences cette révolution russe, si toutefois elle va jusqu’au bout, et qu’elle fait tabula rasa avec tout ce qui pesait comme un cauchemar sur la grande Russie, n’impressionnera nulle part davantage qu’en Allemagne. Rappelle-toi qu’au début de la guerre c’était la croisade pour libérer le peuple russe du tsarisme - d’après la version des gouvernements allemands. Maintenant où ce peuple dit esclave sera d’un seul coup bien plus avancé que le peuple allemand qui est le plus libre du monde parce qu’il sait mieux obéir que quiconque - maintenant, dis-je, après toutes les déceptions et souffrances de cette guerre de 3 ans, si le peuple allemand a un peu de sang dans les veines, il en fera autant chez lui. Et j’espère bien que malgré l’absence de Marthe Sturm (4), il se trouvera quelqu’un qui mettra le tout en mouvement. Quant à l’Angleterre, crois-moi que personne ne sera plus réjoui que LLoyd George (5) de la tournure des évènements. L’alliance avec la Russie (6) date de bien peu de temps et est certainement beaucoup moins populaire en Angleterre qu’en France. Si on l’accepte à Londres, c’est parce qu’elle est utile pour le moment, mais l’opinion publique anglaise ne comprendrait sans doute point une alliance de paix avec un pays aussi arriéré que l’ancienne Russie. Avec la transformation, les réformes immenses à accomplir à l’intérieur passeront bien avant les aspirations politiques qui étaient depuis des siècles diamétralement opposées aux intérêts anglais en Asie.
Je te fais une fois de plus mes compliments pour tes progrès dans la langue anglaise que tu lis déjà aussi couramment que le français, ce qui est tout simplement étonnant. Mais pour parler ???
As-tu lu Lichtenstein de W. Hauff (7)? C’est un roman d’un charme très rare et pur, trop subtil encore pour être compris de Suzanne. Le fond historique du livre, les figures héroïques du chevalier Georges et du duc en Asie font penser à Walter Scott : Ivanhoe, mais avec du sang germain dans les veines. Tous les livres de Hauff sont du reste écrits dans une langue très simple qui, ensemble avec les sujets romanesques, en font une des meilleures lectures pour la jeunesse de 12 à 20 ans.Ne connais-tu pas non plus “Aus dem Leben eines Taugenichtses” du même auteur (8)?
Cela doit quand même te faire un rude plaisir que de donner à Suzanne les premières notions de l’art et de la beauté. Le “Larousse” (histoire de l’art) rafraîchira peut-être un peu ta mémoire, mais il me semble que cet ouvrage ne traite pour ainsi dire que ce qui est français. Les images toutefois des oeuvres d’art, des villes et paysages, seront instructives pour les enfants.
Je t’embrasse du fond du coeur.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "c.p." : carte postale. 
2) - "nécessaire" : cette nécessité tient à la volonté de Lyautey (qui vient de reprendre le commandement de l'Armée française au Maroc) de concrétiser son "idée fixe" d'établir définitivement la liaison des deux Maroc (l'Occidental et l'Oriental) en y traçant une croix dont les axes iraient Oujda à Agadir par Fès et Marrakech, et du Tafilalt à Rabat par Meknès. Elle tient d'autre part à la pression que les rebelles nationalistes marocains (essentiellement berbères) exercent contre ce plan en créant un triangle de résistance s'appuyant sur le sud du Rif espagnol (région de Taza-Fès), sur le sud-ouest du Moyen Atlas (région de Kasba Tadla) et sur le sud-est du Haut Atlas (régions de Boudnib et du Tafilalt).
3) - "Mr. St. Brice" : Paul a déjà critiqué ce journaliste du "Journal" le 6 octobre 1915 pour son incapacité à prévoir la politique de la Bulgarie. De son vrai nom Louis de Saint Victor de Saint Blancard (1878-1952), cet historien juriste et journaliste travaillait pour Charles Humbert en donnant au "Journal" des articles concernant les "secrets" diplomatiques. Il avait publié en 1913 chez Alcan à Paris un ouvrage titré “Six mois de crise balkanique, de l'armistice aux préliminaires de paix” dans lequel il n'avait pas évoqué le risque d'un élargissement du conflit en guerre européenne puis mondiale.
4) - "Marthe Sturm" : il s'agit de l'épouse de Paul, évidemment absente d'Allemagne où, selon son mari qui plaisante, sa seule intervention personnelle aurait pu déclencher une révolution.
5) -  "Lloyd Georges" : Premier ministre britannique à partir du 11 décembre 1916, c'est un libéral autoritaire (il décide de tout dans son cabinet réduit) déterminé à établir la paix par la victoire des Alliés.
6) - "Russie" : l'entente anglo-russe du 31 août 1907 fut signée sous le nom de "Convention anglo-russe" pour mettre fin au "Grand Jeu" des rivalités de frontières asiatiques des empires russe et britannique. Cette entente constitua le troisième côté de la "Triple-Entente" : l'Alliance franco-russe remontait à 1892-93 et l'Entente cordiale franco-anglaise à 1904.
7) - "W. Hauff" : Wilhelm Hauff (1802-1827), écrivain allemand auteur de nombreux contes et nouvelles ainsi que du roman historique "Lichtenstein" - largement inspiré par la biographie du duc Ulrich (1487-1550) - publié en 1826.
8) - "du même" : allusion à un court roman humoristique à clef du Baron allemand Joseph von Eichendorff (1788-1857) - et non pas de Wilhelm Hauff - publié sous le titre "Aus den Leben eines Taugenichts" ("De la vie d'un vaurien") en 1822-23.

lundi 5 octobre 2015

Lettre du 06.10.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 6 Octobre 1915

Ma chérie,

Voici que ta lettre du 12 Septembre me parvient encore aujourd’hui, après celle du 26. Elle est passée par Casablanca bien que l’adresse porte lisiblement la mention “Via Oujda”. Et je constate en passant que tu as fait beaucoup de progrès en ce qui concerne le style de tes lettres aussi bien que l’orthographe ...
Je crois que toutes les suppositions et prévisions formulées sur cette guerre sont de vaines paroles ; Exemple Saint-Brice dans le Journal (1) qui n’avait pas prévu cette tournure de la politique bulgare malgré l’emprunt d’il y a 5 à 6 mois et qui était un indice assez clair de l’orientation. Ce qu’il y a de certain, c’est que tous les peuples souffrent horriblement : Même les Anglais auxquels on semble donner une place spéciale doivent être, malgré leur isolement insulaire, dans une situation à peu près semblable. Certes, le service obligatoire n’y existe pas, mais le nombre des volontaires, y compris l’armée et la marine actives, est de près de 3 000 000 à l’heure actuelle, contre environ 4 000 000 en France. Si la moitié seulement des 3 millions ont quitté l’Angleterre jusqu’ici, il faut bien admettre que 500/600 000 sont nécessaires dans la métropole et autant doivent être dans les camps d’exercice, en convalescence etc. Le mot “volontaire” n’a pas, dans les circonstances actuelles, la même valeur : on sent en Angleterre aussi bien qu’ailleurs, que toutes les forces du pays sont nécessaires et les volontaires de là-bas savent bien que s’ils ne s’enrôlaient pas en nombre suffisant, il y aurait bientôt la circonscription.
Tu as assurément raison en disant que c’est notre situation spéciale qui rend pour nous toute cette histoire particulièrement difficile et désagréable. Je n’ai jamais eu ce qu’on appelle beaucoup d’amour pour l’Allemagne, n’y ayant jamais connu le bien-être comme en France. Et si cette guerre n’avait pas éclaté, on serait devenus Français par la force des choses (2): les quelques rares, très rares relations en Allemagne auraient cessé peu à peu, car au fait je n’y connaissais plus guère que Brandis (3). Et voilà que cette guerre pose de nouveau la question de nationalité qu’on croyait oubliée ; et je m’aperçois qu’elle est plus brûlante que jamais. La socialdémocratie qui croyait avoir aboli les frontières s’est rudement trompée ; je crois presque qu’après la guerre il y aura un regain de nationalisme dans tous les pays et qu’au point de vue politique proprement dit, il y aura plutôt un recul qu’une avance ou un progrès ...
Quant à la fin de la guerre, mieux vaut ne pas se perdre en suppositions. Si réellement les peuples balcaniques (4) s’en mêlent, ce sera pour ainsi dire toute l’Europe et ce serait un gage de plus pour une prompte terminaison. Quelles seront les conditions de paix ? Il m’est difficile de croire qu’après avoir dépensé près de 100 milliards et d’innombrables vies humaines ne vont pas réaliser le programme maintes fois annoncé en France et en Angleterre (5).
Le temps est redevenu très chaud ici, sauf les nuits qui sont toujours fraîches et même bien froides. Je ne crois pas que nous resterons ici à Djebla plus longtemps que vers fin Novembre. Peut-être allons-nous retourner à Taza, peut-être descendrons-nous à l’arrière.
Je pense beaucoup à toi et aux enfants et commence à connaître une fameuse maladie africaine appelée le cafard. 
Quand diable cela va-t-il finir ?
Mes meilleurs baisers pour toi et les petits.


                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Saint-Brice dans le Journal" : Saint-Brice, dont le nom réel n'a pas laissé de trace dans l'Histoire, tenait régulièrement la rubrique diplomatique du Journal et donnait de temps à autre des articles très éclairés de politique étrangère à d'autres grands journaux. Paul lui reproche ici de ne pas avoir prédit l'entrée en guerre imminente de la Bulgarie contre les Alliés (qui commencera quatre jours après cette lettre, le 14 octobre 1915, par la déclaration de guerre de la Bulgarie à la Serbie). Selon Paul, cette issue était prévisible en se référant à l'échec de la France, en janvier et au début de février 1915, dans sa tentative de dissuader la Bulgarie d'emprunter des fonds à l'Allemagne, ce qu'elle fit le 8 février 1915. En fait, la France avait souscrit aux emprunts bulgares de 1902, 1904 et 1907 que la Bulgarie ne remboursait plus - faute de ressources - depuis janvier 1915. La France avait obtenu de ses alliés que ces emprunts soient garantis par la Triple Entente à la condition que la Bulgarie ne se tourne pas de nouveau vers l'Allemagne (elle avait déjà contracté un emprunt auprès de la Disconto Gesellschaft - Comptoir d'escompte de Berlin - en juillet 1914) et ne se lie pas militairement avec la Triple Alliance. Le 13 octobre 1915, le ministre français des Affaires étrangères Théophile Delcassé, constatant l'imminence de son échec à maintenir la Bulgarie au moins neutre, démissionna, fut remplacé au pied levé par le Président du Conseil René Viviani qui, n'ayant pas réussi lui-même à dissuader l'entrée en guerre de la Bulgarie contre la Serbie, le 14 octobre 1915, démissionna à son tour avec son gouvernement le 29 octobre, ce qui permit à Aristide Briand d'arriver au pouvoir en tant que Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères.
2) - "par la force des choses" : installé légalement en France depuis 1908, bien intégré et prospère, le couple pouvait être certain d'obtenir sa naturalisation au bout de dix ans, en 1918.
3) - "Brandis" : on ne sait qui est ce Brandis, annoncé comme la dernière relation de Paul en Allemagne. Ses parents étaient morts depuis plusieurs années. Mais il avait deux frères (Adolf et Sigmund) et une soeur (Emma); nous conservons des lettres échangées avec Adolf dans les années 30. 
4) - "peuples balkaniques s'en mêlent" : allusion à l'imminence de l'entrée en guerre de la Bulgarie contre la Serbie. La Roumanie hésitait encore (elle rejoignit les Alliés en août 1916).
5) - "programme annoncé en France et en Angleterre" : les Alliés avaient pour objectif   déclaré, d'abord pour satisfaire les attentes de leurs peuples, une "victoire totale" sur l'Allemagne et ses alliés. Comme la Triple Alliance ne renonçait pas à sa propre victoire et que ses forces paraissaient égales à celles de la Triple Entente, ceci signifiait (mais Paul ne l'écrit pas explicitement) que la guerre se prolongerait indéfiniment.